Chapter 2
Elles viennent de partir, les compagnes de jeu de la Petite. Dédaignant la porte, elles ont sauté la grille du jardin, jeté à la rue des Vignes, déserte, leurs derniers cris de possédées, leurs jurons enfantins proférés à tue-tête, avec des gestes grossiers des épaules, des jambes écartées, des grimaces de crapauds, des strabismes volontaires, des langues tirées tachées d'encre violette. Par-dessus le mur, la Petite -- on dit aussi Minet-Chéri -- a versé sur leur fuite ce qui lui restait de gros rire, de moquerie lourde et de mots patois. Elles avaient le verbe rauque, des pommettes et des yeux de fillettes qu'on a saoulées. Elles partent harassées, comme avilies par un après- midi entier de jeux. Ni l'oisiveté ni l'ennui n'ont ennobli ce trop long et dégradant plaisir, dont la Petite demeure écoeurée et enlaidie.
Les dimanches sont des jours parfois rêveurs et vides; le soulier blanc, la robe empesée préservent de certaines frénésies. Mais le jeudi, chômage encanaillé, grève en tablier noir et bottines à clous, permet tout. Pendant près de cinq heures, ces enfants ont goûté les licences du jeudi. L'une fit la malade, l'autre vendit du café à une troisième, maquignonne, qui lui céda ensuite une vache: «Trente pistoles, bonté! Cochon qui s'en dédit!» Jeanne emprunta au père Gruel son âme de tripier et de préparateur de peaux de lapin. Yvonne incarna la fille de Gruel, une maigre créature torturée et dissolue. Scire et sa femme, les voisins de Gruel, parurent sous les traits de Gabrielle et de Sandrine, et par six bouches enfantines s'épancha la boue d'une ruelle pauvre. D'affreux ragots de friponnerie et de basses amours tordirent mainte lèvre, teinte du sang de la cerise, où brillait encore le miel du goûter... Un jeu de cartes sortit d'une poche et les cris montèrent. Trois petites filles sur six ne savaient-elles pas déjà tricher, mouiller le pouce comme au cabaret, asséner l'atout sur la table: «Et ratatout! Et t'as biché le cul de la bouteille; t'as pas marqué un point!»
Tout ce qui traîne dans les rues d'un village, elles l'ont crié, mimé avec passion. Ce jeudi fut un de ceux que fuit la mère de Minet-Chéri, retirée dans la maison et craintive comme devant l'envahisseur.
À présent, tout est silence au jardin. Un chat, deux chats s'étirent, bâillent, tâtent le gravier sans confiance: ainsi font-ils après l'orage. Ils vont vers la maison, et la Petite, qui marchait à leur suite, s'arrête; elle ne s'en sent pas digne. Elle attendra que se lève lentement, sur son visage chauffé, noir d'excitation, cette pâleur, cette aube intérieure qui fête le départ des bas démons. Elle ouvre, pour un dernier cri, une grande bouche aux incisives neuves. Elle écarquille les yeux, remonte la peau de son front, souffle «pouh!» de fatigue et s'essuie le nez d'un revers de main.
Un tablier d'école l'ensache du col aux genoux, et elle est coiffée en enfant de pauvre, de deux nattes cordées derrière les oreilles. Que seront les mains, où la ronce et le chat marquèrent leurs griffes, les pieds, lacés dans du veau jaune écorché? Il y a des jours où on dit que la Petite sera jolie. Aujourd'hui, elle est laide, et sent sur son visage, la laideur provisoire que lui composent sa sueur, des traces terreuses de doigts sur une joue, et surtout des ressemblances successives, mimétiques, qui l'apparentent à Jeanne, à Sandrine, à Aline la couturière en journées, à la dame du pharmacien et à la demoiselle de la poste. Car elles ont joué longuement, pour finir, les petites, au jeu de «qu'est-ce-qu'on-sera».
-- Moi, quante je serai grande...
Habiles à singer, elles manquent d'imagination. Une sorte de sagesse résignée, une terreur villageoise de l'aventure et de l'étranger retiennent d'avance la petite horlogère, la fille de l'épicier, du boucher et de la repasseuse, captives dans la boutique maternelle. Il y a bien Jeanne qui a déclaré:
-- Moi, je serai cocotte!
«Mais ça, pense dédaigneusement Minet-Chéri, c'est de l'enfantillage...»
À court de souhait, elle leur a jeté, son tour venu, sur un ton de mépris:
-- Moi, je serai marin! Parce qu'elle rêve parfois d'être garçon et de porter culotte et béret bleus. La mer qu'ignore Minet- Chéri, le vaisseau debout sur une crête de vague, l'île d'or et les fruits lumineux, tout cela n'a surgi, après, que pour servir de fond au blouson bleu, au béret à pompon.
-- Moi, je serai marin, et dans mes voyages...
Assise dans l'herbe, elle se repose et pense peu. Le voyage? L'aventure?... Pour une enfant qui franchit deux fois l'an les limites de son canton, au moment des grandes provisions d'hiver et de printemps, et gagne le chef-lieu en victoria, ces mots-là sont sans force et sans vertu. Ils n'évoquent que des pages imprimées, des images en couleur. La Petite, fatiguée, se répète machinalement: «Quand je ferai le tour du monde...» comme elle dirait: «Quand j'irai gauler des châtaignes...»
Un point rouge s'allume dans la maison, derrière les vitres du salon, et la Petite tressaille. Tout ce qui, l'instant d'avant, était verdure, devient bleu, autour de cette rouge flamme immobile. La main de l'enfant, traînante, perçoit dans l'herbe l'humidité du soir. C'est l'heure des lampes. Un clapotis d'eau courante mêle les feuilles, la porte du fenil se met à battre le mur comme en hiver par la bourrasque. Le jardin, tout à coup ennemi, rebrousse, autour d'une petite fille dégrisée, ses feuilles froides de laurier, dresse ses sabres de yucca et ses chenilles d'araucaria barbelées. Une grande voix marine gémit du côté de Moutiers où le vent, sans obstacle, court en risées sur la houle des bois. La Petite, dans l'herbe, tient ses yeux fixés sur la lampe, qu'une brève éclipse vient de voiler: une main a passé devant la flamme, une main qu'un dé brillant coiffait. C'est cette main dont le geste suffit pour que la Petite, à présent, soit debout, pâlie, adoucie, un peu tremblante comme l'est une enfant qui cesse, pour la première fois, d'être le gai petit vampire qui épuise, inconscient, le coeur maternel; un peu tremblante de ressentir et d'avouer que cette main et cette flamme, et la tête penchée, soucieuse, auprès de la lampe, sont le centre et le secret d'où naissent et se propagent en zones de moins en moins sensibles, en cercles qu'atteint de moins en moins la lumière et la vibration essentielles, le salon tiède, sa flore de branches coupées et sa faune d'animaux paisibles; la maison sonore, sèche, craquante comme un pain chaud; le jardin, le village... Au-delà, tout est danger, tout est solitude...
Le «marin», à petits pas, éprouve la terre ferme, et gagne la maison en se détournant d'une lune jaune, énorme, qui monte. L'aventure? Le voyage? L'orgueil qui fait les émigrants?... Les yeux attachés au dé brillant, à la main qui passe et repasse devant la lampe, Minet-Chéri goûte la contrition délicieuse d'être -- pareille à la petite horlogère, à la fillette de la lingère et du boulanger -- une enfant de son village, hostile au colon comme au barbare, une de celles qui limitent leur univers à la borne d'un champ, au portillon d'une boutique, au cirque de clarté épanoui sous une lampe et que traverse, tirant un fil, une main bien-aimée, coiffée d'un dé d'argent.
L'ENLÈVEMENT
-- Je ne peux plus vivre comme ça, me dit ma mère. J'ai encore rêvé qu'on t'enlevait cette nuit. Trois fois je suis montée jusqu'à ta porte. Et je n'ai pas dormi.
Je la regardai avec commisération, car elle avait l'air fatigué et inquiet. Et je me tus, car je ne connaissais pas de remède à son souci.
-- C'est tout ce que ça te fait, petite monstresse?
-- Dame, maman... Qu'est-ce que tu veux que je dise? Tu as l'air de m'en vouloir que ce ne soit qu'un rêve.
Elle leva les bras au ciel, courut vers la porte, accrocha en passant le cordon de son pince-nez à une clef de tiroir, puis le jaseron de son face-à-main au loquet de la porte, entraîna dans les mailles de son fichu le dossier pointu et gothique d'une chaise second Empire, retint la moitié d'une imprécation et disparut après un regard indigné, en murmurant:
-- Neuf ans!... Et me répondre de cette façon quand je parle de choses graves!
Le mariage de ma demi-soeur venait de me livrer sa chambre, la chambre du premier étage, étoilée de bleuets sur un fond blanc gris.
Quittant ma tanière enfantine -- une ancienne logette de portier à grosses poutres, carrelée, suspendue au-dessus de l'entrée cochère et commandée par la chambre à coucher de ma mère -- je dormais, depuis un mois, dans ce lit que je n'avais osé convoiter, ce lit dont les rosaces de fonte argentée retenaient dans leur chute des rideaux de guipure blanche, doublés d'un bleu impitoyable. Ce placard-cabinet de toilette m'appartenait, et j'accoudais à l'une ou l'autre fenêtre une mélancolie, un dédain tous deux feints, à l'heure où les petites Blancvillain et les Trinitet passaient, mordant leur tartine de quatre heures, épaissie de haricots rouges figés dans une sauce au vin. Je disais, à tout propos:
-- Je monte à ma chambre... Céline a laissé les persiennes de ma chambre ouvertes...
Bonheur menacé: ma mère, inquiète, rôdait. Depuis le mariage de ma soeur, elle n'avait plus son compte d'enfants. Et puis, je ne sais quelle histoire de jeune fille enlevée, séquestrée, illustrait la première page des journaux. Un chemineau, éconduit à la nuit tombante par notre cuisinière, refusait de s'éloigner, glissait son gourdin entre les battants de la porte d'entrée, jusqu'à l'arrivée de mon père... Enfin des romanichels, rencontrés sur la route, m'avaient offert, avec d'étincelants sourires et des regards de haine, de m'acheter mes cheveux, et M. Demange, ce vieux monsieur qui ne parlait à personne, s'étais permis de m'offrir des bonbons dans sa tabatière.
-- Tout ça n'est pas bien grave, assurait mon père.
-- Oh! toi... Pourvu qu'on ne trouble pas ta cigarette d'après- déjeuner et ta partie de dominos... Tu ne songes même pas qu'à présent la petite couche en haut, et qu'un étage, la salle à manger, le corridor, le salon, la séparent de ma chambre. J'en ai assez de trembler tout le temps pour mes filles. Déjà l'aînée qui est partie avec ce monsieur...
-- Comment, partie?
-- Oui, enfin, mariée. Mariée ou pas mariée, elle est tout de même partie avec un monsieur qu'elle connaît à peine.
Elle regardait mon père avec une suspicion tendre.
-- Car, enfin, toi, qu'est-ce que tu es pour moi? Tu n'es même pas mon parent...
Je me délectais, aux repas, de récits à mots couverts, de ce langage, employé par les parents, où le vocable hermétique remplace le terme vulgaire, où la moue significative et le «hum» théâtral appellent et soutiennent l'attention des enfants.
-- À Gand, dans ma jeunesse, racontait ma mère, une de nos amies, qui n'avait que seize ans, a été enlevée... Mais parfaitement! Et dans une voiture à deux chevaux encore. Le lendemain... hum!... Naturellement, il ne pouvait plus être question de la rendre à sa famille. Il y a des... comment dirai-je? des effractions que... Enfin ils se sont mariés. Il fallait bien en venir là.
«Il fallait bien en venir là!»
Imprudente parole... Une petite gravure ancienne, dans l'ombre du corridor, m'intéressa soudain. Elle représentait une chaise de poste, attelée de deux chevaux étranges à cous de chimères. Devant la portière béante, un jeune homme habillé de taffetas portait d'un seul bras, avec la plus grande facilité, une jeune fille renversée dont la petite bouche ouverte en O, les jupes en corolle chiffonnée autour de deux jambes aimables, s'efforçaient d'exprimer l'épouvante. «_L'Enlèvement!_» Ma songerie, innocente, caressa le mot et l'image...
Une nuit de vent, pendant que battaient les portillons mal attachés de la basse-cour, que ronflait au-dessus de moi le grenier, balayé d'ouest en est par les rafales qui, courant sous les bords des ardoises mal jointes, jouaient des airs cristallins d'harmonica, je dormais, bien rompue par un jeudi passé aux champs à gauler les châtaignes et fêter le cidre nouveau. Rêvai- je que ma porte grinçait? Tant de gonds, tant de girouettes gémissaient alentour... Deux bras, singulièrement experts à soulever un corps endormi, ceignirent ici mes reins, ici ma nuque, pressant en même temps autour de moi la couverture et le drap. Ma joue perçut l'air plus froid de l'escalier; un pas assourdi, lourd, descendit lentement, et chaque pas me berçait d'une secousse molle. M'éveillai-je tout à fait? J'en doute. Le songe seul peut, emportant d'un coup d'aile une petite fille par delà son enfance, la déposer, ni surprise, ni révoltée, en pleine adolescence hypocrite et aventureuse. Le songe seul épanouit dans une enfant tendre l'ingrate qu'elle sera demain, la fourbe complice du passant, l'oublieuse qui quittera la maison maternelle sans tourner la tête... Telle je partais, pour le pays où la chaise de poste, sonnante de grelots de bronze, arrête devant l'église un jeune homme de taffetas et une jeune fille pareille, dans le désordre de ses jupes, à une rose au pillage... Je ne criai pas. Les deux bras m'étaient si doux, soucieux de m'étreindre assez, de garer, au passage des portes, mes pieds ballants... Un rythme familier, vraiment, m'endormait entre ces bras ravisseurs...
Au jour levé, je ne reconnus pas ma soupente ancienne, encombrée maintenant d'échelles et de meubles boiteux, où ma mère en peine m'avait portée, nuitamment, comme une mère chatte qui déplace en secret le gîte de son petit. Fatiguée, elle dormait, et ne s'éveilla que quand je jetai, aux murs de ma logette oubliée, mon cri perçant:
-- Mamaan! viens vite! Je suis enlevée!
LE CURÉ SUR LE MUR
-- À quoi penses-tu, Bel-Gazou?
-- À rien, maman.
C'est bien répondu. Je ne répondais pas autrement quand j'avais son âge, et que je m'appelais comme s'appelle ma fille dans l'intimité, Bel-Gazou. D'où vient ce nom, et pourquoi mon père me le donna-t-il? Il est sans doute patois et provençal -- beau gazouillis, beau langage -- mais il ne déparerait pas le héros ou l'héroïne d'un conte persan...
«À rien, maman.» Il n'est pas mauvais que les enfants remettent de temps en temps, avec politesse, les parents à leur place. Tout temple est sacré. Comme je dois lui paraître indiscrète et lourde, à ma Bel-Gazou d'à présent! Ma question tombe comme un caillou et fêle le miroir magique qui reflète, entourée de ses fantômes favoris, une image d'enfant que je ne connaîtrai jamais. Je sais que pour son père, ma fille est une sorte de petit paladin femelle qui règne sur sa terre, brandit une lance de noisetier, pourfend les meubles de paille et pousse devant elle le troupeau comme si elle le menait en croisade. Je sais qu'un sourire d'elle l'enchante, et que lorsqu'il dit tout bas: «Elle est ravissante en ce moment», c'est que ce moment-là pose, sur un tendre visage de petite fille, le double saisissant d'un visage d'homme...
Je sais que pour sa nurse fidèle, ma Bel-Gazou est tour à tour le centre du monde, un chef-d'oeuvre accompli, le monstre possédé d'où il faut à chaque heure extirper le démon, une championne à la course, un vertigineux abîme de perversité, une _dear little one_, et un petit lapin... Mais qui me dira ce qu'est ma fille devant elle-même?
À son âge -- pas tout à fait huit ans -- j'étais curé sur un mur. Le mur, épais et haut, qui séparait le jardin de la basse-cour, et dont le faîte, large comme un trottoir, dallé à plat, me servait de piste et de terrasse, inaccessible au commun des mortels. Eh oui, curé sur un mur. Qu'y a-t-il d'incroyable? J'étais curé sans obligation liturgique ni prêche, sans travestissement irrévérencieux, mais, à l'insu de tous curés. Curé comme vous êtes chauve, monsieur, ou vous, madame, arthritique.
Le mot «presbytère» venait de tomber, cette année-là, dans mon oreille sensible, et d'y faire des ravages.
«C'est certainement le presbytère le plus gai que je connaisse...» avait dit quelqu'un.
Loin de moi l'idée de demander à l'un de mes parents: «Qu'est-ce que c'est, un presbytère?» J'avais recueilli en moi le mot mystérieux, comme brodé d'un relief rêche en son commencement, achevé en une longue et rêveuse syllabe... Enrichie d'un secret et d'un doute, je dormais avec le _mot_ et je l'emportais sur mon mur. «Presbytère!» Je le jetais, par-dessus le toit du poulailler et le jardin de Miton, vers l'horizon toujours brumeux de Moutiers. Du haut de mon mur, le mot sonnait en anathème: «Allez! vous êtes tous des presbytères!» criais-je à des bannis invisibles.
Un peu plus tard, le mot perdit de son venin, et je m'avisai que «presbytère» pouvait bien être le nom scientifique du petit escargot rayé jaune et noir... Une imprudence perdit tout, pendant une de ces minutes où une enfant, si grave, si chimérique qu'elle soit, ressemble passagèrement à l'idée que s'en font les grandes personnes...
-- Maman! regarde le joli petit presbytère que j'ai trouvé!
-- Le joli petit... quoi?
-- Le joli petit presb...
Je me tus, trop tard. Il me fallut apprendre -- «Je me demande si cette enfant a tout son bon sens...» -- ce que je tenais tant à ignorer, et appeler «les choses par leur nom...»
-- Un presbytère, voyons, c'est la maison du curé.
-- La maison du curé... Alors, M. le curé Millot habite dans un presbytère?
-- Naturellement... Ferme ta bouche, respire par le nez... Naturellement, voyons...
J'essayai encore de réagir... Je luttai contre l'effraction, je serrai contre moi les lambeaux de mon extravagance, je voulus obliger M. Millot à habiter, le temps qu'il me plairait, dans la coquille vide du petit escargot nommé «presbytère» ...
-- Veux-tu prendre l'habitude de fermer la bouche quand tu ne parles pas? À quoi penses-tu?
-- À rien, maman...
... Et puis je cédai. Je fus lâche, et je composai avec ma déception. Rejetant les débris du petit escargot écrasé, je ramassai le beau mot, je remontai jusqu'à mon étroite terrasse ombragée de vieux lilas, décorée de cailloux polis et de verroteries comme le nid d'une pie voleuse, je la baptisai «Presbytère», et je me fis curé sur le mur.
MA MÈRE ET LES LIVRES
La lampe, par l'ouverture supérieure de l'abat-jour, éclairait une paroi cannelée de dos de livres, reliés. Le mur opposé était jaune, du jaune sale des dos de livres brochés, lus, relus, haillonneux. Quelques «traduits de l'anglais» -- un franc vingt- cinq -- rehaussaient de rouge le rayon du bas.
À mi-hauteur, Musset, Voltaire, et les Quatre Évangiles brillaient sous la basane feuille-morte. Littré, Larousse et Becquerel bombaient des dos de tortues noires. D'Orbigny, déchiqueté par le culte irrévérencieux de quatre enfants, effeuillait ses pages blasonnées de dahlias, de perroquets, de méduses à chevelures roses et d'ornithorynques.
Camille Flammarion, bleu, étoilé d'or, contenait les planètes jaunes, les cratères froids et crayeux de la lune, Saturne qui roule, perle irisée, libre dans son anneau...
Deux solides volets couleur de glèbe reliaient Élisée Reclus. Musset, Voltaire, jaspés, Balzac noir et Shakespeare olive...
Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir, après tant d'années, cette pièce maçonnée de livres. Autrefois, je les distinguais aussi dans le noir. Je ne prenais pas de lampe pour choisir l'un d'eux, le soir, il me suffisait de pianoter le long des rayons. Détruits, perdus et volés, je les dénombre encore. Presque tous m'avaient vue naître.
Il y eut un temps où, avant de savoir lire, je me logeais en boule entre deux tomes du Larousse comme un chien dans sa niche. Labiche et Daudet se sont insinués, tôt, dans mon enfance heureuse, maîtres condescendants qui jouent avec un élève familier. Mérimée vint en même temps, séduisant et dur, et qui éblouit parfois mes huit ans d'une lumière inintelligible._ Les Misérables_ aussi, oui, les _Misérables_ -- malgré Gavroche; mais je parle là d'une passion raisonneuse qui connut des froideurs et de longs détachements. Point d'amour entre Dumas et moi, sauf que le _Collier de la Reine_ rutila, quelques nuits, dans mes songes, au col condamné de Jeanne de la Motte. Ni l'enthousiasme fraternel, ni l'étonnement désapprobateurs de mes parents n'obtinrent que je prisse de l'intérêt aux Mousquetaires...
De livres enfantins, il n'en fut jamais question. Amoureuse de la Princesse en son char, rêveuse sous un si long croissant de lune, et de la Belle qui dormait au bois, entre ses pages prostrée; éprise du Seigneur Chat botté d'entonnoirs, j'essayai de retrouver dans le texte de Perrault les noirs de velours, l'éclair d'argent, les ruines, les cavaliers, les chevaux aux petits pieds de Gustave Doré; au bout de deux pages je retournais, déçue, à Doré. Je n'ai lu l'aventure de la Biche, de la Belle, que dans les fraîches images de Walter Crane. Les gros caractères du texte couraient de l'un à l'autre tableau comme le réseau de tulle uni qui porte les médaillons espacés d'une dentelle. Pas un mot n'a franchi le seuil que je lui barrais. Où s'en vont, plus tard, cette volonté énorme d'ignorer, cette force tranquille employée à bannir et à s'écarter?...
Des livres, des livres, des livres... Ce n'est pas que je lusse beaucoup. Je lisais et relisais les mêmes. Mais tous m'étaient nécessaires. Leur présence, leur odeur, les lettres de leurs titres et le grain de leur cuir... Les plus hermétiques ne m'étaient-ils pas les plus chers? Voilà longtemps que j'ai oublié l'auteur d'une Encyclopédie habillée de rouge, mais les références alphabétiques indiquées sur chaque tome composent indélébilement un mot magique: Aphbicécladiggalhy- maroidphorebstevanzy. Que j'aimai ce Guizot, de vert et d'or paré, jamais déclos! Et ce _Voyage d'Anarcharsis_ inviolé! Si l'_Histoire_ _du Consulat et de l'Empire_ échoua un jour sur les quais, je gage qu'une pancarte mentionne fièrement son «état de neuf»...
Les dix-huit volumes de Saint-Simon se relayaient au chevet de ma mère, la nuit; elle y trouvait des plaisirs renaissants, et s'étonnait qu'à huit ans je ne les partageasse pas tous.
-- Pourquoi ne lis-tu pas Saint-Simon? me demandait-elle. C'est curieux de voir le temps qu'il faut à des enfants pour adopter des livres intéressants!
Beaux livres que je lisais, beaux livres que je ne lisais pas, chaud revêtement des murs du logis natal, tapisserie dont mes yeux initiés flattaient la bigarrure cachée... J'y connus, bien avant l'âge de l'amour, que l'amour est compliqué et tyrannique et même encombrant, puisque ma mère lui chicanait sa place.
-- C'est beaucoup d'embarras, tant d'amour, dans ces livres, disait-elle. Mon pauvre Minet-Chéri, les gens ont d'autres chats à fouetter, dans la vie. Tous ces amoureux que tu vois dans les livres, ils n'ont donc jamais ni enfants à élever, ni jardin à soigner? Minet-Chéri, je te fais juge: est-ce que vous m'avez jamais, toi et tes frères, entendue rabâcher autour de l'amour comme ces gens font dans les livres? Et pourtant je pourrais réclamer voix au chapitre, je pense; j'ai eu deux maris et quatre enfants!
Les tentants abîmes de la peur, ouverts dans maint roman, grouillaient suffisamment, si je m'y penchais, de fantômes classiquement blancs, de sorciers, d'ombres, d'animaux maléfiques, mais cet au-delà ne s'agrippait pas, pour monter jusqu'à moi, à mes tresses pendantes, contenus qu'ils étaient par quelques mots conjurateurs...