La maison de Claudine

Chapter 1

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Colette LA MAISON DE CLAUDINE (1922)

Table des matières

OÙ SONT LES ENFANTS? LE SAUVAGE AMOUR LA PETITE L'ENLÈVEMENT LE CURÉ SUR LE MUR MA MÈRE ET LES LIVRES PROPAGANDE PAPA ET Mme BRUNEAU MA MÈRE ET LES BÊTES ÉPITAPHES LA «FILLE DE MON PÈRE» LA NOCE MA SOEUR AUX LONGS CHEVEUX MATERNITÉ «MODE DE PARIS» LA PETITE BOUILLOUX L'AMI YBANEZ EST MORT MA MÈRE ET LE CURÉ MA MÈRE ET LA MORALE LE RIRE MA MÈRE ET LA MALADIE MA MÈRE ET LE FRUIT DÉFENDU LA «MERVEILLE» BA-TOU BELLAUDE LES DEUX CHATTES CHATS LE VEILLEUR

OÙ SONT LES ENFANTS?

La maison était grande, coiffée d'un grenier haut. La pente raide de la rue obligeait les écuries et les remises, les poulaillers, la buanderie, la laiterie, à se blottir en contre-bas tout autour d'une cour fermée.

Accoudée au mur du jardin, je pouvais gratter du doigt le toit du poulailler. Le Jardin-du-Haut commandait un Jardin-du-Bas, potager resserré et chaud, consacré à l'aubergine et au piment, où l'odeur du feuillage de la tomate se mêlait, en juillet, au parfum de l'abricot mûri sur espaliers. Dans le Jardin-du-Haut, deux sapins jumeaux, un noyer dont l'ombre intolérante tuait les fleurs, des roses, des gazons négligés, une tonnelle disloquée... Une forte grille de clôture, au fond, en bordure de la rue des Vignes, eût dû défendre les deux jardins; mais je n'ai jamais connu cette grille que tordue, arrachée au ciment de son mur, emportée et brandie en l'air par les bras invincibles d'une glycine centenaire...

La façade principale, sur la rue de l'Hospice, était une façade à perron double, noircie, à grandes fenêtres et sans grâces, une maison bourgeoise de vieux village, mais la roide pente de la rue bousculait un peu sa gravité, et son perron boitait, six marches d'un côté, dix de l'autre.

Grande maison grave, revêche avec sa porte à clochette d'orphelinat, son entrée cochère à gros verrou de geôle ancienne, maison qui ne souriait que d'un côté. Son revers, invisible au passant, doré par le soleil, portait manteau de glycine et de bignonier mêlés, lourds à l'armature de fer fatiguée, creusée en son milieu comme un hamac, qui ombrageait une petite terrasse dallée et le seuil du salon... Le reste vaut-il la peine que je le peigne, à l'aide de pauvres mots? Je n'aiderai personne à contempler ce qui s'attache de splendeur, dans mon souvenir, aux cordons rouges d'une vigne d'automne que ruinait son propre poids, cramponnée, au cours de sa chute, à quelques bras de pin. Ces lilas massifs dont la fleur compacte, bleue dans l'ombre, pourpre au soleil, pourrissait tôt, étouffée par sa propre exubérance, ces lilas morts depuis longtemps ne remonteront pas grâce à moi vers la lumière, ni le terrifiant clair de lune -- argent, plomb gris, mercure, facettes d'améthystes coupantes, blessants saphirs aigus --, qui dépendait de certaine vitre bleue, dans le kiosque au fond du jardin.

Maison et jardin vivent encore, je le sais, mais qu'importe si la magie les a quittés, si le secret est perdu qui ouvrait -- lumière, odeurs, harmonie d'arbres et d'oiseaux, murmure de voix humaines qu'a déjà suspendu la mort -- un monde dont j'ai cessé d'être digne?...

Il arrivait qu'un livre, ouvert sur le dallage de la terrasse ou sur l'herbe, une corde à sauter serpentant dans une allée, ou un minuscule jardin bordé de cailloux, planté de têtes de fleurs, révélassent autrefois -- dans le temps où cette maison et ce jardin abritaient une famille -- la présence des enfants, et leurs âges différents. Mais ces signes ne s'accompagnaient presque jamais du cri, du rire enfantins, et le logis, chaud et plein, ressemblait bizarrement à ces maisons qu'une fin de vacances vide, en un moment, de toute sa joie. Le silence, le vent contenu du jardin clos, les pages du livre rebroussées sous le pouce invisible d'un sylphe, tout semblait demander: «Où sont les enfants?»

C'est alors que paraissait, sous l'arceau de fer ancien que la glycine versait à gauche, ma mère, ronde et petite en ce temps où l'âge ne l'avait pas encore décharnée. Elle scrutait la verdure massive, levait la tête et jetait par les airs son appel: «Les enfants! Où sont les enfants?»

Où? nulle part. L'appel traversait le jardin, heurtait le grand mur de la remise à foin, et revenait, en écho très faible et comme épuisé:

«Hou... enfants...»

Nulle part. Ma mère renversait la tête vers les nuées, comme si elle eût attendu qu'un vol d'enfants ailés s'abattît. Au bout d'un moment, elle jetait le même cri, puis se lassait d'interroger le ciel, cassait de l'ongle le grelot sec d'un pavot, grattait un rosier emperlé de pucerons verts, cachait dans sa poche les premières noix, hochait le front en songeant aux enfants disparus, et rentrait. Cependant au-dessus d'elle, parmi le feuillage du noyer, brillait le visage triangulaire et penché d'un enfant allongé, comme un matou, sur une grosse branche, et qui se taisait. Une mère moins myope eût-elle deviné, dans les révérences précipitées qu'échangeaient les cimes jumelles des deux sapins, une impulsion étrangère à celle des brusques bourrasques d'octobre... Et dans la lucarne carrée, au-dessous de la poulie à fourrage, n'eût-elle pas aperçu, en clignant les yeux, ces deux taches pâles dans le foin: le visage d'un jeune garçon et son livre? Mais elle avait renoncé à nous découvrir, et désespéré de nous atteindre. Notre turbulence étrange ne s'accompagnait d'aucun cri. Je ne crois pas qu'on ait vu enfants plus remuants et plus silencieux. C'est maintenant que je m'en étonne. Personne n'avait requis de nous ce mutisme allègre, ni cette sociabilité limitée. Celui de mes frères qui avait dix-neuf ans et construisait des appareils d'hydrothérapie en boudins de toile, fil de fer et chalumeaux de verre n'empêchait pas le cadet, à quatorze ans, de démonter une montre, ni de réduire au piano, sans faute, une mélodie, un morceau symphonique entendu au chef-lieu; ni même de prendre un plaisir impénétrable à émailler le jardin de petites pierres tombales découpées dans du carton, chacune portant, sous sa croix, les noms, l'épitaphe et la généalogie d'un défunt supposé... Ma soeur aux trop longs cheveux, pouvait lire sans fin ni repos: les deux garçons passaient, frôlant comme sans la voir cette jeune fille assise, enchantée, absente, et ne la troublaient pas. J'avais, petite, le loisir de suivre, en courant presque, le grand pas des garçons, lancés dans les bois à la poursuite du Grand Sylvain, du Flambé, du Mars farouche, ou chassant la couleuvre, ou bottelant la haute digitale de juillet au fond des bois clairsemés, rougis de flaques de bruyères... Mais je suivais silencieuse, et je glanais la mûre, la merise, ou la fleur, je battais les taillis et les prés gorgés d'eau en chien indépendant qui ne rend pas de comptes...

«Où sont les enfants?» Elle surgissait, essoufflée par sa quête constante de mère-chienne trop tendre, tête levée et flairant le vent. Ses bras emmanchés de toile blanche disaient qu'elle venait de pétrir la pâte à galette, ou le pudding saucé d'un brûlant velours de rhum et de confitures. Un grand tablier bleu la ceignait, si elle avait lavé la havanaise, et quelquefois elle agitait un étendard de papier jaune craquant, le papier de la boucherie; c'est qu'elle espérait rassembler, en même temps que ses enfants égaillés, ses chattes vagabondes, affamées de viande crue...

Au cri traditionnel s'ajoutait, sur le même ton d'urgence et de supplication, le rappel de l'heure: «Quatre heures! ils ne sont pas venus goûter! Où sont les enfants?...» -- «Six heures et demie! Rentreront-ils dîner? Où sont les enfants?...» La jolie voix, et comme je pleurerais de plaisir à l'entendre... Notre seul péché, notre méfait unique était le silence, et une sorte d'évanouissement miraculeux. Pour des desseins innocents, pour une liberté qu'on ne nous refusait pas, nous sautions la grille, quittions les chaussures, empruntant pour le retour une échelle inutile, le mur bas d'un voisin. Le flair subtil de la mère inquiète découvrait sur nous l'ail sauvage d'un ravin lointain ou la menthe des marais masqués d'herbe. La poche mouillée d'un des garçons cachait le caleçon qu'il avait emporté aux étangs fiévreux, et la «petite», fendue au genou, pelée au coude, saignait tranquillement sous des emplâtres de toiles d'araignée et de poivre moulu, liés d'herbes rubanées...

-- Demain, je vous enferme! Tous, vous entendez, tous!

Demain... Demain l'aîné, glissant sur le toit d'ardoises où il installait un réservoir d'eau, se cassait la clavicule et demeurait muet, courtois, en demi-syncope, au pied du mur, attendant qu'on vînt l'y ramasser. Demain, le cadet recevait sans mot dire, en plein front, une échelle de six mètres, et rapportait avec modestie un oeuf violacé entre les deux yeux...

-- Où sont les enfants?

Deux reposent. Les autres, jour par jour, vieillissent. S'il est un lieu où l'on attend après la vie, celle qui nous attendit tremble encore, à cause des deux vivants. Pour l'aînée de nous tous elle a du moins fini de regarder le noir de la vitre le soir: «Ah! je sens que cette enfant n'est pas heureuse... Ah! je sens qu'elle souffre...»

Pour l'aîné des garçons elle n'écoute plus, palpitante, le roulement d'un cabriolet de médecin sur la neige, dans la nuit, ni le pas de la jument grise. Mais je sais que pour les deux qui restent elle erre et quête encore, invisible, tourmentée de n'être pas assez tutélaire: «Où sont, où sont les enfants?...»

LE SAUVAGE

Quand il l'enleva, vers 1853, à sa famille, qui comptait seulement deux frères, journalistes français mariés en Belgique - - à ses amis, des peintres, des musiciens et des poètes, toute une jeunesse bohème d'artistes français et belges --, elle avait dix-huit ans. Une fille blonde, pas très jolie et charmante, à grande bouche et à menton fin, les yeux gris et gais, portant sur la nuque un chignon bas de cheveux glissants, qui coulaient entre les épingles -- une jeune fille libre, habituée à vivre honnêtement avec des garçons, frères et camarades. Une jeune fille sans dot, trousseau ni bijoux, dont le buste mince, au- dessus de la jupe épanouie, pliait gracieusement: une jeune fille à taille plate et épaules rondes, petite et robuste.

Le Sauvage la vit, un jour qu'elle était venue, de Belgique en France, passer quelques semaines d'été chez sa nourrice paysanne, et qu'il visitait à cheval ses terres voisines. Accoutumé à ses servantes sitôt quittées que conquises, il rêva de cette jeune fille désinvolte, qui l'avait regardé sans baisser les yeux et sans lui sourire. Le jeune barbe noire du passant, son cheval rouge comme guigne, sa pâleur de vampire distingué ne déplurent pas à la jeune fille, mais elle l'oubliait au moment où il s'enquit d'elle. Il apprit son nom et qu'on l'appelait «Sido», pour abréger Sidonie. Formaliste comme beaucoup de «sauvages», il fit mouvoir notaire et parents, et l'on connut, en Belgique, que ce fils de gentilshommes verriers possédait des fermes, des bois, une belle maison à perron et jardin, de l'argent comptant... Effarée, muette, Sido écoutait, en roulant sur ses doigts ses «anglaises» blondes. Mais une jeune fille sans fortune et sans métier, qui vit à la charge de ses frères, n'a qu'à se taire, à accepter sa chance et à remercier Dieu.

Elle quitta donc la chaude maison belge, la cuisine-de-cave qui sentait le gaz, le pain chaud et le café; elle quitta le piano, le violon, le grand Salvator Rosa légué par son père, le pot à tabac et les fines pipes de terre long tuyau, les grilles à coke, les livres ouverts et les journaux froissés, pour entrer, jeune mariée, dans la maison à perron que le dur hiver des pays forestiers entourait.

Elle y trouva un inattendu salon blanc et or au rez-de-chaussée, mais un premier étage à peine crépi, abandonné comme un grenier. Deux bons chevaux, deux vaches, à l'écurie, se gorgeaient de fourrage et d'avoine; on barattait le beurre et pressait les fromages dans les communs, mais les chambres à coucher, glacées, ne parlaient ni d'amour ni de doux sommeil.

L'argenterie, timbrée d'une chèvre debout sur ses sabots de derrière, la cristallerie et le vin abondaient. Des vieilles femmes ténébreuses filaient à la chandelle dans la cuisine, le soir, teillaient et dévidaient le chanvre des propriétés, pour fournir les lits et l'office de toile lourde, inusable et froide. Un âpre caquet de cuisinières agressives s'élevait et s'abaissait, selon que le maître approchait ou s'éloignait de la maison; des fées barbues projetaient dans un regard, sur la nouvelle épouse, le mauvais sort, et quelque belle lavandière délaissée du maître pleurait férocement, accotée à la fontaine, en l'absence du Sauvage qui chassait.

Ce Sauvage, homme de bonnes façons le plus souvent, traita bien, d'abord, sa petite civilisée. Mais Sido, qui cherchait des amis, une sociabilité innocente et gaie, ne rencontra dans sa propre demeure que des serviteurs, des fermiers cauteleux, des gardes- chasse poissés de vin et de sang de lièvre, que suivait une odeur de loup. Le Sauvage leur parlait peu, de haut. D'une noblesse oubliée, il gardait le dédain, la politesse, la brutalité, le goût des inférieurs; son surnom ne visait que sa manière de chevaucher seul, de chasser sans chien ni compagnon, de demeurer muet. Sido aimait la conversation, la moquerie, le mouvement, la bonté despotique et dévouée, la douceur. Elle fleurit la grande maison, fit blanchir la cuisine sombre, surveilla elle-même des plats flamands, pétrit des gâteaux aux raisins et espéra son premier enfant. Le Sauvage lui souriait entre deux randonnées et repartait. Il retournait à ses vignes, à ses bois spongieux, s'attardait aux auberges de carrefours où tout est noir autour d'une longue chandelle: les solives, les murs enfumés, le pain de seigle et le vin dans les gobelets de fer...

À bout de recettes gourmandes, de patience et d'encaustique, Sido, maigrie d'isolement, pleura, et le Sauvage aperçut la trace des larmes qu'elle niait. Il comprit confusément qu'elle s'ennuyait, qu'une certaine espèce de confort et de luxe, étrangère à toute sa mélancolie de Sauvage, manquait. Mais quoi?...

Il partit un matin à cheval, trotta jusqu'au chef-lieu -- quarante kilomètres --, battit la ville et revint la nuit d'après, rapportant, avec un grand air de gaucherie fastueuse, deux objets étonnants, dont la convoitise d'une jeune femme pût se trouver ravie: un petit mortier à piler les amandes et les pâtes, en marbre lumachelle très rare, et un cachemire de l'Inde.

Dans le mortier dépoli, ébréché, je pourrais encore piler les amandes, mêlées au sucre et au zeste de citron. Mais je me reproche de découper en coussins et en sacs à main, le cachemire à fond cerise. Car ma mère, qui fut la Sido sans amour et sans reproche de son premier mari hypocondre, soignait châle et mortier avec des mains sentimentales.

-- Tu vois, me disait-elle, il me les a apportés, ce Sauvage qui ne savait pas donner. Il me les a pourtant apportés à grand'peine, attachés sur sa jument Mustapha. Il se tenait devant moi, les bras chargés, aussi fier et aussi maladroit qu'un très grand chien qui porte dans sa gueule une petite pantoufle. Et j'ai bien compris que, pour lui, ses cadeaux n'avaient figure de mortier ni de châle. C'étaient «des cadeaux», des objets rares et coûteux qu'il était allé chercher loin; c'était son premier geste désintéressé -- hélas! et le dernier -- pour divertir et consoler une jeune femme exilée et qui pleurait...

AMOUR

-- Il n'y a rien pour le dîner, ce soir... Ce matin, Tricotet n'avait pas encore tué... Il devait tuer à midi. Je vais moi-même à la boucherie, comme je suis. Quel ennui! Ah! pourquoi mange-t- on? Qu'allons-nous manger ce soir?

Ma mère est debout, découragée, devant la fenêtre. Elle porte sa «robe de maison» en satinette à pois, sa broche d'argent qui représente deux anges penchés sur un portrait d'enfant, ses lunettes au bout d'une chaîne et son lorgnon au bout d'un cordonnet de soie noire, accroché à toutes les clés de porte, rompu à toutes les poignées de tiroir et renoué vingt fois. Elle nous regarde, tour à tour, sans espoir. Elle sait qu'aucun de nous ne lui donnera un avis utile. Consulté, papa répondra:

-- Des tomates crues avec beaucoup de poivre.

-- Des choux rouges au vinaigre, eût dit Achille, l'aîné de mes frères, que sa thèse de doctorat retient à Paris.

-- Un grand bol de chocolat! postulera Léo, le second.

Et je réclamerai, en sautant en l'air parce que j'oublie souvent que j'ai quinze ans passés:

-- Des pommes de terre frites! Des pommes de terres frites! Et des noix avec du fromage!

Mais il paraît que frites, chocolat, tomates et choux rouges ne «font pas un dîner»...

-- Pourquoi, maman?

-- Ne pose donc pas de questions stupides...

Elle est toute à son souci. Elle a déjà empoigné le panier fermé, en rotin noir, et s'en va, comme elle est. Elle garde son chapeau de jardin roussi par trois étés, à grands bords, à petit fond cravaté d'une ruche marron, et son tablier de jardinière, dont le bec busqué du sécateur a percé une poche. Des graines sèches de nigelles, dans leur sachet de papier, font, au rythme de son pas, un bruit de pluie et de soie égratignée au creux de l'autre poche. Coquette pour elle, je lui crie:

-- Maman! ôte ton tablier!

Elle tourne en marchant sa figure à bandeaux qui porte, chagrine, ses cinquante-cinq ans, et trente lorsqu'elle est gaie.

-- Pourquoi donc? Je ne vais que dans la rue de la Roche.

-- Laisse donc ta mère tranquille, gronde mon père dans sa barbe. Où va-t-elle, au fait?

-- Chez Léonore, pour le dîner.

-- Tu ne vas pas avec elle?

-- Non. Je n'ai pas envie aujourd'hui.

Il y a des jours où la boucherie de Léonore, ses couteaux, sa hachette, ses poumons de boeuf gonflés que le courant d'air irise et balance, roses comme la pulpe du bégonia, me plaisent à l'égal d'une confiserie. Léonore y tranche pour moi un ruban de lard salé qu'elle me tend, transparent, du bout de ses doigts froids. Dans le jardin de la boucherie, Marie Tricotet, qui est pourtant née le même jour que moi, s'amuse encore à percer d'une épingle des vessies de porc ou de veau non vidées, qu'elle presse sous le pied «pour faire jet d'eau». Le son affreux de la peau qu'on arrache à la chair fraîche, la rondeur des rognons, fruits bruns dans leur capitonnage immaculé de «panne» rosée, m'émeuvent d'une répugnance compliquée, que je recherche et que je dissimule. Mais la graisse fine qui demeure au creux du petit sabot fourchu, lorsque le feu fait éclater les pieds du cochon mort, je la mange comme une friandise saine... N'importe. Aujourd'hui, je n'ai guère envie de suivre maman.

Mon père n'insiste pas, se dresse agilement sur sa jambe unique, empoigne sa béquille et sa canne et monte à la bibliothèque. Avant de monter, il plie méticuleusement le journal _le Temps_, le cache sous le coussin de sa bergère, enfouit dans une poche de son long paletot _la Nature_ en robe d'azur. Son petit oeil cosaque, étincelant sous un sourcil de chanvre gris, rafle sur les tables toute provende imprimée, qui prendra le chemin de la bibliothèque et ne reverra plus la lumière... Mais, bien dressés à cette chasse, nous ne lui avons rien laissé...

-- Tu n'as pas vu le _Mercure de France_?

-- Non, papa.

-- Ni la _Revue Bleue_?

-- Non, papa.

Il darde sur ses enfants un oeil de tortionnaire.

-- Je voudrais bien savoir qui, dans cette maison...

Il s'épanche en sombres et impersonnelles conjectures, émaillées de démonstratifs venimeux. Sa maison est devenue _cette_ maison, où règne _ce_ désordre, où _ces_ enfants «de basse extraction» professent le mépris du papier imprimé, encouragés d'ailleurs par _cette_ femme...

--... Au fait, où est cette femme?

-- Mais, papa, elle est chez Léonore!

-- Encore!

-- Elle vient de partir...

Il tire sa montre, la remonte comme s'il allait se coucher, agrippe, faute de mieux, l'_Office_ _de Publicité_ d'avant-hier, et monte à la bibliothèque. Sa main droite étreint fortement le barreau d'une béquille qui étaie l'aisselle droite de mon père. L'autre main se sert seulement d'une canne. J'écoute s'éloigner, ferme, égal, ce rythme de deux bâtons et d'un seul pied qui a bercé toute ma jeunesse. Mais voilà qu'un malaise neuf me trouble aujourd'hui, parce que je viens de remarquer, soudain, les veines saillantes et les rides sur les mains si blanches de mon père, et combien cette frange de cheveux drus, sur sa nuque, a perdu sa couleur depuis peu... C'est donc possible qu'il ait bientôt soixante ans?...

Il fait frais et triste, sur le perron où j'attends le retour de ma mère. Son petit pas élégant sonne enfin dans la rue de la Roche et je m'étonne de me sentir si contente... Elle tourne le coin de la rue, elle descend vers moi. L'Infâme-Patasson -- le chien -- la précède, et elle se hâte.

-- Laisse-moi, chérie, si je ne donne pas l'épaule de mouton tout de suite à Henriette pour la mettre au feu, nous mangerons de la semelle de bottes... Où est ton père?

Je la suis, vaguement choquée, pour la première fois qu'elle s'inquiète de papa. Puisqu'elle l'a quitté il y a une demi-heure et qu'il ne sort presque jamais... Elle le sait bien, où est mon père... Ce qui pressait davantage, c'était de me dire, par exemple: «Minet-Chéri, tu es pâlotte... Minet-Chéri, qu'est-ce que tu as?»

Sans répondre, je la regarde jeter loin d'elle son chapeau de jardin, d'un geste jeune qui découvre des cheveux gris et un visage au frais coloris, mais marqué ici et là de plis ineffaçables. C'est donc possible -- mais oui, je suis la dernière née des quatre -- c'est donc possible que ma mère ait bientôt cinquante-quatre ans?... Je n'y pense jamais. Je voudrais l'oublier.

Le voici, celui qu'elle réclamait. Le voici hérissé, la barbe en bataille. Il a guetté le claquement de la porte d'entrée, il est descendu de son aire...

-- Te voilà? Tu y as mis le temps.

Elle se retourne, rapide comme une chatte:

-- Le temps? C'est une plaisanterie, je n'ai fait qu'aller et revenir.

-- Revenir d'où? de chez Léonore?

-- Ah! non, il fallait aussi que je passe chez Corneau pour...

-- Pour sa tête de crétin? et ses considérations sur la température?

-- Tu m'ennuies! J'ai été aussi chercher de la feuille de cassis chez Cholet.

Le petit oeil cosaque jette un trait aigu:

-- Ah! ah! chez Cholet!

Mon père rejette la tête en arrière, passe une main dans ses cheveux épais, presque blancs:

-- Ah! ah! chez Cholet! As-tu remarqué seulement que ses cheveux tombent, à Cholet, et qu'on lui voit le caillou?

-- Non, je n'ai pas remarqué.

-- Tu n'as pas remarqué! mais non, tu n'as pas remarqué! Tu étais bien trop occupée à faire la belle pour les godelureaux du mastroquet d'en face et les deux fils Mabilat!

-- Oh! c'est trop fort! Moi, moi, pour les deux fils Mabilat! Écoute, vraiment, je ne conçois pas comment tu oses... Je t'affirme que je n'ai pas même tourné la tête du côté de chez Mabilat! Et la preuve c'est que...

Ma mère croise avec feu, sur sa gorge que hausse un corset à goussets, ses jolies mains, fanées par l'âge et le grand air. Rougissante entre ses bandeaux qui grisonnent, soulevée d'une indignation qui fait trembler son menton détendu, elle est plaisante, cette petite dame âgée, quand elle se défend, sans rire, contre un jaloux sexagénaire. Il ne rit pas non plus, lui, qui l'accuse à présent de «courir le guilledou». Mais je ris encore, moi, de leurs querelles, parce que je n'ai que quinze ans, et que je n'ai pas encore deviné, sous un sourcil de vieillard, la férocité de l'amour, et sur des joues flétries de femme la rougeur de l'adolescence.

LA PETITE

Une odeur de gazon écrasé traîne sur la pelouse, non fauchée, épaisse, que les jeux, comme une lourde grêle, ont versée en tous sens. Des petits talons furieux ont fouillé les allées, rejeté le gravier sur les plates-bandes; une corde à sauter pend au bras de la pompe; les assiettes d'un ménage de poupée, grandes comme des marguerites, étoilent l'herbe; un long miaulement ennuyé annonce la fin du jour, l'éveil des chats, l'approche du dîner.