La maison d'un artiste, Tome 2
Part 8
Ces bronzes à figurations d'animaux sont tous, quadrupèdes, oiseaux, poissons, reptiles, des brûle-parfums, à petite plaque mobile s'enlevant pour laisser monter l'encens. Car les parfums jouent un grand rôle dans l'Extrême-Orient. Les Chinois en ont, de tout temps, fait venir de l'Arabie et de l'Inde, dont ils fabriquent des bâtonnets, des pastilles odoriférantes travaillées et sculptées avec le plus grand art. Nous trouvons, dans le catalogue de M. de Sallé, des paquets de _hiang_, ou mèches d'odeur, les unes à la senteur de camphre, les autres à la senteur de safran, et une boîte d'étain remplie de bois de _calamba_, bois très rare qui ne se recueille que sur la cime des plus hautes montagnes, et dont la livre, au dire de l'expert, se vendait jusqu'à deux cents ducats. Dans la vente de Guignes, notre ambassadeur en Chine sous le Directoire, il était offert, aux enchères parisiennes, un flacon de poudre jaune odoriférante, venant du Thibet,—de celle que le grand lama envoyait tous les ans à l'Empereur du céleste Empire pour fabriquer les chandelles aromatiques que l'on brûlait devant les idoles: chandelles faites, avec ce parfum, de la sciure de bois de santal, de la gomme. Le parfum, là-bas, n'est pas seulement une jouissance pour un odorat plus sensuel que le nôtre; il est, en même temps, un acte d'adoration de la divinité, poursuivie et atteinte par la fumée légère et pénétrante, dans ses reculements les plus lointains de l'humanité, et sous ses avatars les plus excentriques. C'est l'origine de ces bouteilles qui servent à l'évaporation d'eau parfumée, et de ces _ting_, ou assemblage de trois pièces de bronze: le vase à brûler le parfum, le vase à contenir des fleurs, le vase à placer la pelle et les pinces pour remuer les cendres. Du reste, j'ai là, sous la main, un petit plateau, dont la décoration est faite d'une inscription, qui témoigne de l'importance donnée dans les pays bouddhiques au brûlement des parfums, et à la volupté, que cet embaumement factice de l'air procure à l'homme et au dieu. Ce plateau coulé pour l'usage spécial de la maison de l'Empereur, pour le _Yuen Ming Yuan_, le palais des femmes, et sur lequel on apporte les bâtonnets parfumés, a pour inscription une poésie de l'empereur Kien-Long commentant les préceptes canoniques du livre intitulé TSIN-TSÉ, et dont voici la traduction:
_La fumée de l'encens monte jusqu'à la troisième voûte du ciel, et se répand de là vers les points cardinaux. Chaque molécule arrivant aux nobles narines du prince, de la transformation, lui fera oublier toutes les calamités de la terre.
La fumée montant en spirale est l'image figurée des dix mille bonheurs._
Sur la planche supérieure du grand meuble sont les grands livres, les grands manuscrits de toutes les paroisses, que leur format expulse des rayons de la bibliothèque. Je n'en cite que quelques-uns: LA SUITE D'ESTAMPES GRAVÉES PAR MADAME LA MARQUISE DE POMPADOUR; avec la planche de Rodogune;—les deux cahiers d'ÉLÉMENTS d'ORFÉVRERIE de Germain,—les ÉTUDES d'ANATOMIE, fac-similés à la sanguine par Demarteau d'après les dessins de Monnet, et où le squelette, le coude appuyé à une console, pose en _agréable_ du temps;—LA MASCARADE A LA GRECQUE, dans laquelle des femmes et des hommes, habillés de motifs d'architecture, moquent, en 1771, le retour du goût à l'antique;—LA CARAVANNE (sic) DU SULTAN A LA MECQUE, improvisée par les pensionnaires de l'Académie de France pendant le carnaval de 1748;—la collection des dessins de Watteau, publiée en deux volumes, sous le titre de «FIGURES DE DIFFÉRENTS CARACTÈRES _Dessinées d'après nature, d'après Antoine Watteau_;—LA GALERIE DES MODES ET COSTUMES FRANÇAIS, _d'après nature, d'après les plus célèbres artistes en ce genre et colorés avec le plus grand soin par madame Lebeau... chez les sieurs Esnauts et Rapilly_», un recueil fait dans le temps avec un titre spécial, des cent meilleures planches des six cents et plus éditées: collection que personne ne possède en France, et dont Rapilly n'a vu qu'une seule fois un exemplaire complet, qui s'est vendu sous ses yeux en Angleterre. Et encore des livres pour leurs reliures: une DESCRIPTION HISTORIQUE ET GÉOGRAPHIQUE DE LA FRANCE ANCIENNE ET MODERNE, aux armes du Dauphin, père de Louis XVI; et la partition de ZÉMIRE ET AZOR, dans la plus splendide reliure _à la fanfare_, en maroquin rouge.
Parmi ces grands livres, un in-folio et deux in-quarto vous donnent la collection des «Cris de Paris» pendant tout le dix-huitième siècle, de ses premières à ses dernières années: ce sont le recueil des 12 planches de Boucher, le recueil des 60 planches de Bouchardon et le recueil rarissime des 12 cahiers de 6 petites estampes coloriées qui a pour titre: CRIS DE PARIS, _dessinés d'après nature par M. Poisson_. Avec ces trois volumes, vous n'avez pas seulement la figuration de toutes les petites industries ambulantes, vous avez dans l'oreille le bruit de la rue d'alors, et comme le prolongement de l'écho des voix sonores assourdissant, du matin au soir, la grande ville. Et voici d'abord ce beau et original cri, pour le débit dans les carrefours des petits verres d'eau-de-vie, ressuscitant un moment l'homme et la femme du peuple, de leurs mortelles fatigues: _La Vie, la vie_, puis tous les autres: _A racomoder_ (_sic_) _les vieux soufflets.—Balais, balais.—Du mouron, du sençon pour les p'tits oiseaux.—A ramoner du haut en bas.—Talmouses toutes chaudes.—Au vinaigre.—A la fraîche, à la chaude qui veut boire.—Carpe vive.—Huistres à l'écaille.—Mon bel œillet.—Encre luisante, encre à écrire.—La lanterne en hiver, l'eau en été.—La liste des gagnans à la loterie.—Du grès, du sablon.—Pleurez petits enfants, pleurez vous aurez des moulins à vent.—Caffé, caffé.—D'l'anis toute sucrée.—Achetez mes belles estampes.—Parapluie là.—Marrons rôtis, marrons boulus.—Cannes à la mode, achetez mon beau jet.—Régalés-vous, mes dames, v'là le plaisir.—Maquereau, monsieur, v'là le maquereau.—Mottes à brûler, mes dames, belles mottes.—Vieux habits, vieux chapeaux.—Couteaux, ciseaux à repasser.—Mes bons colifichets.—Ah la lanterne magique, la pièce curieuse.—Voilà le bon pain d'épice de Rheims.—Allumettes, bonne amadoue, pierres à fusil et briquets.—A la crème.—A la mûre.—De gros gobets à la courte queue.—De gros cerneaux, les gros.—Du beau chasselas à la livre.—Almanach de Liège, à deux sols la pièce.—Pierre à détacher sans mouiller, sans eau.—A 6 sols, le marchand qui se ruine.—A 50 sols l'aulne, trois quarts de perte.—A la barque, à la barque.—Pois ramés, pois écossés.—Belle figue, pêche au vin.—Ha ma belle herbe, ma belle herbe.—Cartons, mes dames, voilà de bons cartons.—Petits serins, achetés mes petits oiseaux.—V'là du cresson, la santé du corps.—A la flotte, à la flotte, mes beaux rubans.—Épingles noires à 1 sol le cartron, les blanches à 2 sols le cent.—La mort aux rats, mes dames.—Achetés mes petits chiens, mon bel angola.—Curedents à la Carmélite, les beaux curedents.—L'Oraison de sainte Brigitte.—Édit du Roi donné de tout-à-l'heure, de tout-à-l'heure._
Aux livres sont mêlés quelques manuscrits, je parlerai seulement de deux. L'un est, en l'année 1787, l'_Établissement de_ LA MAISON ET DE LA GARDE-ROBE _de Monseigneur le dauphin_, montant à 59,842 livres. On y trouve cet article: Au S. Cordier, joaillier, pour fourniture faite à Monseigneur le Dauphin d'une montre, d'un cordon, d'une clef, d'un cachet et d'un œuf garnis en diamants, du choix de M. le duc d'Harcourt, suivant le mémoire du S. Cordier..... 5,500. Un second article fait mention d'une somme de 177 liv. 11 s. 3 d. à payer au S. Auguste, orfèvre du Roi, pour fourniture d'un gobelet d'argent avec couvercle et anses, gobelet à l'usage du Dauphin. Dans un autre article, il est question d'une somme de 433 liv. 10 s. à payer au S. Foucard pour livraison de drap anglais, casimir et camelot de soie pour quatre habits et deux redingotes faites à l'enfant. Enfin, le mémoire se termine par une note du S. Richard, s'élevant à 748 livres pour fourniture de bonnets de coton, bas de soie, cordons des ordres et autres objets pour la garde-robe du prince.
L'autre manuscrit est plutôt un livre de dessins. Sur la première page, deux amours déroulent le plan d'un palais qu'on voit au fond du feuillage d'un jardin français. En bas est écrit: RECUEIL DES PLANS DE LA MAISON DE M. DE CASSINI, _située rue de Babylone, exécutée en 1768 sur les desseins de Bellisard_. Et dans des cadres précieusement dessinés et surmontés de cartouches soutenus par des amours à la Eisen, défilent sur douze feuilles les aspects, les profils, les coupes de la maison, que termine un charmant dessin représentant la rotonde du salon et son plafond peuplé d'amours. C'est, en son maroquin rouge, un curieux et rare spécimen de l'album que les seigneurs bâtisseurs du dix-huitième siècle faisaient exécuter de leur hôtel.
Tout en bas du meuble, serrés les uns contre les autres, sont tassés les portefeuilles ventrus qui contiennent la collection d'estampes du siècle passé. Moins riche, moins précieuse, moins unique dans son genre que la collection de dessins, cette réunion de gravures contient cependant le plus grand nombre des belles et rares pièces du dix-huitième siècle en des états dignes d'envie, et dans une fraîcheur, et avec une virginité de marges introuvables: telles enfin que les rapportait Clément des cartons de l'Allemagne et de la Hollande, il y a une vingtaine d'années. La France, elle, au siècle dernier, encadrait ses estampes, faisait pis, s'il est possible, coupait les marges au cadre de la gravure pour enfermer l'image dans des filets olive, en sorte qu'avant 1850, à moins de découvrir une épreuve venant de l'œuvre d'un graveur, c'était une bonne fortune de rencontrer une estampe française qui ne fût pas rognée, mouillée d'humidité et brûlée par le soleil. Et ce n'est vraiment qu'à partir de cette époque qu'ont apparu sur le marché ces belles estampes qui semblent, au bout de cent ans, sortir de chez l'imprimeur,—et cela avec ce rien de jaunissement chaud et harmonieux, cette sorte de patine, que seul le temps donne au beau, solide, sonore papier d'alors. Une particularité qui la fait aujourd'hui inestimable, cette réunion d'estampes, c'est le goût que j'ai eu des états d'eaux-fortes, au moment où personne n'en voulait, et qui m'a poussé à faire presque la collection de Watteau, de Chardin, de Baudouin, en ces esquisses, en ces souffles spirituels de gravures.
Mais commençons ce dénombrement des gravures du dix-huitième siècle par une division qui devrait toujours faire l'en-tête des catalogues d'estampes: _Eaux-fortes de Maîtres et d'amateurs_.
BOUCHER.—La collection rarissime, avant toute adresse, des quatre eaux-fortes ayant pour titre: LE SOMMEIL, LES PETITS BUVEURS DE LAIT, LE PETIT SAVOYARD, LA TOURTERELLE, quatre épreuves découvertes par le fureteur Robert-Dumesnil, dont elles portent la petite lentille imprimée à froid et provenant de la vente Leblond. Et encore de Boucher le non moins rarissime état d'eau-forte qu'il a gravé de son ANDROMÈDE, comme dessous et préparation de la planche terminée au burin par Aveline. Une eau-forte qui montre, dans l'interprétation légère et spirituelle d'un corps de femme, toute l'habileté de pointe de l'aquafortiste, et son gras pointillé, et ses courbes hachures brisées, et le pittoresque ragoût du travail, et l'indication ressautante des contours. Une épreuve peut-être unique, que je me rappelle avoir vu vendre, il y a une trentaine d'années, à une vente de Defer, et que j'ai retrouvée dans la petite suite d'estampes de haut goût de M. Villot.
Madame BOUCHER.—De la jolie femme du peintre, devenue, aux côtés de son mari, une artiste, et qui a peint de lumineuses miniatures et égratigné quelques cuivres, un cartouche surmonté de trois cœurs enflammés, que soulèvent en l'air de leurs bras et de leurs jambes de gras amours, un cartouche signé: _Jane Boucher_.
COCHIN.—La libre et croquante eau-forte de ce beau marquis contourné, lorgnant avec un verre grossissant les femmes sculptées de Goujon, et qui a pour titre: LA FONTAINE DE St-INNOCENT.
DEBUCOURT.—La seule eau-forte qu'on connaisse de lui, est l'état d'eau-forte du JUGE ou LA CRUCHE CASSÉE qu'il s'est amusé à faire pour la gravure qu'en a exécutée Leveau. Une curiosité, mais rien qu'une curiosité.
FRAGONARD.—La grande planche de l'ARMOIRE, avant toute lettre, et les quatre chefs-d'œuvre de son merveilleux _grignotis_: ses quatre bas-reliefs de satyres, choisis, triés, changés et rechangés, et dont maintenant quelques épreuves sont avant la planche nettoyée.
Mademoiselle GÉRARD.—De la belle-sœur de Fragonard, au travail de laquelle on sent toujours marié le travail du beau-frère, les rares planches de «la femme mettant à cheval un enfant sur le dos d'un gros chien», et de «la petite fille couchée sur un escalier avec un petit chien emmaillotté dans ses bras, et sur laquelle on lit: _Première planche de mademoiselle Gérard, âgée de dix-huit ans_, 1778.» Enfin de l'eau-forte de FANFAN j'ai deux états; et l'état le moins avancé est signé à la fois à la pointe des noms de Fragonard et de Mlle Gérard avec la mention: _Épreuve avant la lettre_.
GRAVELOT.—L'élégante eau-forte signée _H. Gravelot_ toute gribouillée de croquetons, et du milieu desquels se détache cet étui, cette petite merveille de dessin rocaille, si prestement enlevée sur le cuivre.
LOUTHERBOURG.—«La Boutique du barbier», exécutée avec ce trait humoristique qui a été repris servilement par les illustrations anglaises, et accepté comme une originalité de date récente.
OLIVIER.—Deux de ses femmes en costume du temps, des livres de musique à la main, assez rares mais assez méchantes eaux-fortes.
PAROY (le chevalier de).—«La Marchande de châtaignes.» Brillante petite eau-forte, à laquelle Augustin de Saint-Aubin n'a pas que fourni le dessin, mais bien encore le badinage de son habile aiguille.
PATER.—L'unique eau-forte qu'ait gravée le petit maître. C'est une halte à la manière de Watteau, où des soldats, des femmes, des vivandiers groupés, couchés autour du chaudron qui bout en plein air, sont bravement griffonnés, et traités avec un faire plus large que celui de ses dessins, de sa peinture.
RUE (de la).—La suite en premières épreuves de ses six bacchanales, six eaux-fortes d'un métier tout plein de ressouvenirs de Tiépolo.
SAINT-AUBIN (Gabriel).—La collection presque complète de l'aquafortiste qui a éclairé les élégances de dessin de son temps avec les effets de lumière de Rembrandt, et en première ligne, une épreuve du SALON DU LOUVRE venant de la vente de la Beraudière, une épreuve du second état qui est le bon, et non encore entièrement ébarbée, et tout obscure de traînées d'un beau noir velouté, et des épreuves merveilleuses du SPECTACLE DES TUILLERIES, du BAL D'AUTEUIL, des NOUVELLISTES, de LA FOIRE DE BESONS, du CHARLATAN, de l'ADRESSE DE PERIER, _marchand quincaillier_, etc.
Parmi les eaux-fortes inédites qui ont échappé aux recherches de M. de Baudicour, indépendamment des deux planches déjà signalées dans les «Répertoires des bals» par le S. de la Cuisse, j'indiquerai chez moi trois pièces:
1° Une petite eau-forte représentant un cabinet d'histoire naturelle, au milieu duquel se dresse une figure d'Isis, que désigne un génie aux grandes ailes. Elle décore l'almanach historico-physique ou _la Phisiosophie des dames_, 1763.
2° Une pièce singulière célébrant le renvoi des Jésuites et composée de deux médaillons: l'un qui représente un homme jetant au feu les livres de Molina, Mariana, Suarez; l'autre, une sortie gaminante d'écoliers de la haute porte d'un collège. Sur le rebord de la tablette qui devait servir à contenir l'inscription, se sauve un renard à la queue coupée. La planche, non terminée, est reprise dans certaines parties à l'encre et au bistre.
3° L'ALMANACH DES DIEUX _pour l'année 1768_. Un grand almanach, dessiné dans une architecture ressemblant au portail de Saint-Sulpice, et où chaque mois est surmonté d'un cartouche, renfermant, gravé à l'eau-forte, un croqueton de figure mythologique. Longtemps je ne donnai mon attention qu'à la singularité de l'almanach, quand un jour, regardant attentivement les petites figures, tout à coup j'eus la certitude qu'elles ne pouvaient avoir été dessinées que par Saint-Aubin, et que peut-être elles étaient gravées par lui: je prenais une loupe, et bientôt je découvris çà et là, sous les mythologies, d'imperceptibles _S. A._
SAINT-NON (l'abbé de).—Quelques eaux-fortes d'après _Frago_, où l'abbé attrape presque le pétillant faire du peintre.
SCHENAU.—La série de ses douze eaux-fortes, assez balourdes de dessin, mais d'une morsure savante et dont la première représente une petite marchande d'images qui a écrit sur son éventaire: _Achetter mes pettites eaux forttes 1 a la 12me_ (sic).
WATTEAU.—L'épreuve d'eau-forte de LA TROUPE ITALIENNE qui porte en bas de l'estampe _Peint et gravé à l'eau-forte par Watteaux_: une épreuve que je crois unique, et que je regarde comme la pièce la plus précieuse de ma collection. A cette eau-forte sans prix, j'ai eu le bonheur de joindre l'eau-forte de la RECRUE ALLANT IOINDRE LE REGIMENT, pièce aussi de la plus grande rareté, et qu'on a cru un moment de Boucher, sur l'affirmation de Robert-Dumesnil, mais qu'une note découverte par moi, dans l'_Abecedario_ de Mariette, attribue de la manière la plus positive à Watteau: «Recrue de soldats allant joindre le régiment, _gravé à l'eau-forte par Watteau_, et terminé par Thomassin.»
Et parmi les anonymes, je ne citerai que l'eau-forte singulière qui représente Voltaire comparaissant devant les juges de l'Enfer, avec au bas cette objurgation:
O mes amis, vivez en bons chrétiens. C'est le parti, croyez-moi, qu'il faut prendre.
Nous arrivons aux gravures, aux burins cherchés par moi surtout parmi les planches de mœurs, et dont nous allons faire la revue en courant.
AUBERT.—L'estampe du BILLET DOUX[25], cette estampe où se trouve l'élégante silhouette du _grison_, de ce messager grivois de l'amour taillé sur le patron d'un Lafleur de théâtre ou plutôt de l'Azolan des «Liaisons dangereuses».
[25] Depuis la rédaction de mon catalogue de dessins, j'ai trouvé deux croquis pour la composition du BILLET DOUX, l'un représente la tête du domestique, porteur du poulet, l'autre le bas de la robe de la femme, ses deux pieds dont l'un est déchaussé, et une étude très étudiée de six mules dans des positions diverses, mules parmi lesquelles le peintre a choisi celle qui traîne sur le sopha. Ces deux dessins sont pastellés.
BOUCHER.—Les deux amusantes estampes de la vie privée de son temps, échappées au peintre mythologique: LA MARCHANDE DE MODES, gravée par Gaillard, et le DÉJEUNÉ, gravé par Lépicié, dont une étude du domestique versant le chocolat est dans la collection de la baronne de Conantre.
BAUDOUIN.—Les états avant la lettre des pièces intitulées: LE CHEMIN DE LA FORTUNE, LE MODÈLE HONNÊTE, LE LEVER, LE DANGER DU TÊTE-A-TÊTE, L'ENLÈVEMENT NOCTURNE, LE CONFESSIONNAL, LE CATÉCHISME, LE CURIEUX, LE FRUIT DE L'AMOUR SECRET.
Les états d'eau-forte du MODÈLE HONNÊTE, du CURIEUX, du CARQUOIS ÉPUISÉ, de l'ÉPOUSE INDISCRÈTE, de la SOIRÉE DES THUILERIES. Et l'on comprendra le goût des eaux-fortes de Baudouin, quand on saura que ces eaux-fortes seules conservent et l'esprit de la touche, et les pétillements de lumière et les transparences des ombres de sa peinture entièrement reflétée.
CANOT.—L'estampe du MAITRE DE DANSE, dans laquelle le joli coureur de cachets, sa pochette à l'épaule, apprend à une petite fille à faire la révérence.
CARMONTELLE.—Le trait à l'eau-forte de son estampe de LA FAMILLE CALAS, dont les mains sont ombrées à la sanguine et les robes et les habits couverts en partie du travail le plus menu à la mine de plomb, indiquant la besogne du graveur.
CHARDIN.—Les états avant la lettre des pièces intitulées: LE BÉNÉDICITÉ, L'ÉTUDE DU DESSIN, «LE DESSINATEUR», LA MÈRE LABORIEUSE, L'ÉCONOME, «la Jeune Fille à la raquette». Les états d'eau-forte du DESSINATEUR, de «la Jeune Fille à la raquette», de L'AVEUGLE, de «l'Ouvrière en tapisserie» de L'ÉCUREUSE, du GARÇON CABARETIER, de la DAME PRENANT SON THÉ, des AMUSEMENTS DE LA VIE PRIVÉE, de l'ANTIQUAIRE, de _Sans-Soucis sans chagrin_, de _Simple en mes plaisirs_, de la BLANCHISSEUSE, de LA FONTAINE, cette admirable eau-forte de Cochin, qui, mieux que tous ses contemporains, joue de la morsure, met dans son travail des choses qui accrochent l'œil, est l'artiste dont l'eau-forte ressort le plus sur l'_aplat_ des fonds. Et c'est tout l'Œuvre, de ce Maître que j'aime et j'admire, fait avec des premiers états à grandes marges, et dont les épreuves de telle ou telle pièce ont été changées deux ou trois fois pour arriver à la plus belle.
COCHIN.—L'état d'eau-forte du TAILLEUR POUR FEMME, et l'état d'eau-forte,—celui-ci une merveille de spirituelle et argentine gravure,—du CONCOURS _pour l'étude de la_ TÊTE D'EXPRESSION.
COLSON.—L'estampe d'après ce petit maître inconnu, ayant pour titre: LE REPOS, le sommeil d'une jeune fille dans un fauteuil près du feu, dont la peinture fluide et laiteuse est aujourd'hui conservée au Musée de Dijon.
COYPEL (Charles).—La belle estampe, à l'aspect sévèrement janséniste, et qui s'appelle: L'ÉDUCATION SÈCHE ET REBUTANTE DONNÉE PAR UNE PRUDE, estampe gravée par Desplace, que je n'ai jamais vue passer en vente, et dont le croqueton de la première idée est au Louvre.
DEBUCOURT.—Les estampes en couleur de ses trois promenades, de LA MAIN, de LA ROSE, des DEUX BAISERS, des BOUQUETS, du COMPLIMENT, du MENUET DE LA MARIÉE, de L'OISEAU RANIMÉ. Il faut y joindre deux rares estampes du temps de la Révolution. L'une, en noir, est la représentation donnée à un grand-père, en ce temps de militarisme national, de sa petite-fille coiffée d'un bonnet à poil, tandis qu'un garçonnet, affublé d'un immense sabre, fait l'exercice avec un petit fusil. L'autre estampe, imprimée en couleur, montre également un grand-père tirant par la bride un cheval de bois sur lequel est juché un petit enfant agitant un tambour de basque, entre deux jeunes sœurs qui le soutiennent, surveillé en ses ébats par une jeune femme au grand fichu menteur qui le regarde avec des yeux de mère. Cette planche en couleur a pour titre L'HEUREUSE FAMILLE, chez Depeuille, rue des Mathurins, avec au bas: _Debucourt pinxit et sculpsit_.
EISEN.—Parmi ses trois ou quatre grandes planches de mœurs, l'estampe de L'AMOUR EUROPÉEN, où le vignettiste montre une grandeur de dessin inattendu, et fait rondir le plus somptueux sopha, où jamais une femme du dix-huitième siècle ait étalé ses coquetteries. Je citerai une autre estampe qui n'est pas commune et dans laquelle un bossu est surpris par le guet chez une fille. Cette gravure a pour titre: LE VIEUX DÉBEAUCHÉ (_sic_).
FRAGONARD.—L'état avant la lettre de LA GIMBLETTE, l'état d'eau-forte des HASARDS HEUREUX DE L'ESCARPOLETTE, et une épreuve très brillante de LA CHEMISE ENLEVÉE, cette poétique et érotique image, si voluptueusement gravée par Massard, d'un corps de femme couchée, à laquelle l'Amour enlève son dernier voile.
FREUDEBERG.—La suite des douze estampes exécutées par l'artiste pour le «Monument du Costume» avec la tablette blanche et avant que les légendes ne soient ombrées.
GRAVELOT.—La grande planche tranquille et recueillie du LECTEUR, dont mon ami Burty a vu la peinture en Angleterre; l'eau-forte par Moreau de son dessin de la FONDATION POUR MARIER DIX FILLES par le marquis de l'Hôpital, enfin une rarissime planche gravée par Marchant et publiée de l'autre côté du détroit. Ce sont les DIVERTISSEMENTS DE LA LOTERIE où le dessinateur, dans un encadrement ronflant, turgescent et contourné, a distribué, en six cartouches, les divers épisodes se rattachant au tirage de la loterie à Londres, dans le siècle dernier.