La maison d'un artiste, Tome 2

Part 7

Chapter 73,485 wordsPublic domain

A la suite, les livres et les brochures de toutes sortes: «L'HAMADRYADE DU PALAIS-ROYAL, par M. de Longueville, tenant un bureau d'écrivain public, dans la galerie communiquant de la Cour des Fontaines à la rue Saint-Honoré, et qui, après avoir rédigé son Hamadryade en 1777, 1778, 1779, 1780, finit par se jeter à l'eau en 1786; LES ENTRETIENS DU PALAIS-ROYAL, 1786, par un missionnaire du _Camp des Tartares_ (Première partie). A Gattières, 1788»; «EXTRAIT des nouvelles à la main du 12 juillet 1787, ou préservatif contre les escroqueries faites ou à faire aux locataires des boutiques du Palais-Royal. Berne, 1788»: brochure dans laquelle il est question de filouteries faites par un sieur Boileau, au détriment du ménage Cuisinier tenant le café du Caveau»; «RÉCLAMATIONS pour les principaux locataires et sous-locataires des bâtiments du Palais-Royal contre M. d'Orléans», factum in-4; «ATHENÆUM, ou idées d'un citoyen sur le nouvel édifice, construit dans l'enceinte du Palais-Royal, 1789»; «LISTE DES MAISONS DE JEUX, _Académies_, _tripots_, banquiers croupiers, bailleurs de fonds, joueurs de profession, honnêtes ou fripons, grecs ou demi-grecs, racoleurs de dupes, avec le détail de tout ce qui se passe dans ces maisons, les ruses qu'on y emploie, et le nom de femmes que l'on met en avant pour amorcer les dupes, par un joueur ruiné. De l'imprimerie de Biribi, 1791»; «L'ÉCOUTEUR, ou une soirée au Palais de Philippe par l'auteur des Mille et une fadaises, à Cocopolis, l'an III de la Papirocratie»; «APPARITION de l'ange consolateur à un moribond au ci-devant Palais-Royal, chez les marchands de nouveautés, an III»; «DÉTAIL exact du terrible incendie arrivé au Palais-Egalité dans le Lycée des Arts. Destruction de ce superbe édifice.—La cause de cet évènement malheureux.—Trait héroïque d'un membre du conseil des Cinq-Cents qui a sauvé des flâmes une jeune personne de dix-sept ans.—Courage des pompiers...»; «RÉVOLUTION EN VAUDEVILLE des jolies femmes de Paris contre les costumes des Merveilleuses et Incroyables du Palais-Royal», canard contenant une chanson sur l'air des Visitandines, surmontée d'une mauvaise imagerie d'Épinal, représentant des Incroyables et des Merveilleuses; «VOYAGE autour des Galeries du Palais-Égalité, par S....e, chez Maller, an VIII», avec une vignette représentant la promenade des filles dans les galeries; «LE GROS LOT, ou une journée de Jocrisse au Palais-Égalité, par Hector Chaussier, an IX», illustré en tête d'une figure d'Incroyable coloriée; «LE CENSEUR, ou Voyage sentimental autour du Palais-Royal, par Joseph Rosny, an XI.»[22]

[22] Je renvoie les curieux du Palais-Royal aux aspects différents présentés dans l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION, et dans la «Monographie» de De Bucourt.

Du Palais-Royal rayonnons sur le reste de la ville, à l'aide de ces courtes moqueries, de ces petits in-douze ironiques, croquant spirituellement les endroits de Paris, où la vie de la capitale se répand et s'agite dans le mouvement, la gaieté, le plaisir. Et au besoin recourons même à quelques rares imageries du temps.

Si nous allons au Pont-Neuf, nous avons ces brochurettes, appelées «RÉCLAMATION DE LA SAMARITAINE», «DERNIERS MOTS DE LA SAMARITAINE», «les ADIEUX DE LA SAMARITAINE aux bons Parisiens», et qui racontent plaisamment ce que la Samaritaine a entendu depuis deux cents ans, qu'elle demeure dans son château du Pont-Neuf. Et le voisin du Pont-Neuf, le quai de Gesvres vous raconte sa grandeur et sa décadence dans les derniers «ADIEUX DU QUAI DE GESVRES à la bonne ville de Paris». Des présidentes à vertugadins, des petits maîtres aux bas à fourchettes d'or, des financiers aux larges galons, l'avaient trouvé ravissant, cet honnête, ce vertueux quai, où les plaideuses des provinces, arpentant Paris en noir, venaient acheter un mantelet, une coiffure, un fichu pour leur fille, chez cette madame Rasatin, la marchande attitrée de toutes les _hirondelles de carême_, la marchande de modes qui ne vendait rien de _profane_,—ce quai enfin, dont les libraires débitaient: le Pistolet sacré pour casser la tête au péché mortel; la Volière des Désirs privés de leurs ailes et gémissants dans la captivité; la Courtisane fanfreluchée de tous les vices du temps et coiffée de tous les ridicules. Pauvre antique quai, qu'on regarde aujourd'hui avec ses constructions, ses habitants, ses commerces, comme déparant le jeune et élégant Paris! Et c'est entre les marchandes: «Allons donc vite, voici les charrettes, qu'on prenne garde surtout à ce petit miroir... Miséricorde! le chausse-pied de Mlle Niaulin qu'on vient de mettre en pièce... Oh! si l'on me reprend jamais sur un quai... Juste ciel! n'ont-ils pas abîmé la robe de ma sœur! Et ce paquet d'éventails, où l'as-tu mis?... Eh! nos brochures, gage qu'elles seront encore ici à minuit... Que voulez-vous que j'y fasse, s'ils s'amusent à boire?... Ma commère, je crois que nous allons avoir de la pluie, cela va bien nous accommoder... A mon âge décamper, c'est bien douloureux... Je te vas taper si tu parles. Peste soit des enfants!... Eh bien, ne voilà-t-il pas la charrette qui transporte les effets de ma voisine, la nôtre ne vient pas, et la nuit qui va nous surprendre!»

Si nous nous dirigeons du côté des Boulevards, nous tombons, pour nous faire l'honneur de la promenade, sur deux petits livres au style coquet et joliment railleur.

Le premier, la «CRITIQUE SUR LA FOLIE DU JOUR, ou la Promenade des Boulevards, 1754», est une déploration de l'abandon des promenades royales du Petit-Cours, des Champs-Élysées, des Tuileries. Et l'auteur se demande la cause de ce goût étonnant, qui peut engager un marquis à un pareil rendez-vous, où il trouve la confusion d'une multitude de carrosses mêlés à _la remise_ et même au fiacre, un peuple ivre de vin à quatre sous, vous débitant de méchants propos, un marais, une _gadoue_ jetant dans l'air une puanteur insupportable, des marchands de mauvaise bière, des charlatans, des jeux de chiens, un arlequin muet et sans culotte. Le second livre, qui a pour titre: «DÉCLARATION DE LA MODE _portant réglement sur les Promenades du Boulevard, l'an 52 des bilboquets, 8 des pantins, et 1 des navets_.» débute ainsi: «Girouette élégantine des Grâces, Princesse de frivolité, Duchesse de Bagatelle et Souveraine de l'Empire des Modes. A tous Ducs, Marquis, Comtes, Barons, Petits-Maîtres, Gens du Bel Air, Plaisans, Gens oisifs, Persifleurs, Chevaliers, Militaires, Abbés, Robins _grands et petits_, Financiers, Duchesses, Comtesses, Marquises, Baronnes, Petites-Maîtresses, Femmes du bon ton, Bourgeoises à la mode, Précieuses, Minaudières... et autres nos sujets: _Salut_.» Et aussitôt commence un tableau animé, tapageur de ces boulevards des Remparts, que, mieux que l'estampe de Saint-Aubin, vous font voir les vues d'optique, représentant les boulevards de Paris près le café du Grand Alexandre, les boulevards de Paris près la porte du Temple, la vue des boulevards de Paris, prise du premier café près le Réservoir d'eau, les boulevards de Paris près la porte Saint-Antoine. Et dans la brochure on entend, pour ainsi dire, le bruit de tous ces boulevards: le son des trompettes, le fracas des tambours, l'écorchante harmonie des vielleuses, les claquements des fouets des cochers des _Allemandes_, des _Diligences_, des _Dormeuses_, des _Vis-à-vis_, des _Soli_, des _Paresseuses_, des _Cabriolets_, des _Sabots_, des _Gondoles_, des _Berlines à cul de singe_, des _Haquets_, des _Diables_, et les brouhahas répétés des amateurs de parades, et encore le grommellement bourdonnant des buveurs, et le sifflement séduisant des marchandes de nougat et des bouquetières[23].

[23] Des statuts des maîtresses-bouquetières et chapelières en fleurs, en date de 1748, énumérant les désordres et les attroupements de soldats et de gens sans aveu, amenés par les colporteuses et les regrattières, rétablit les bouquetières dans leurs privilèges d'août 1697, déclarant que si une maîtresse, apprentisse ou compagne est reconnue avoir _fait faute en son honneur_, elle perdra son privilège.

Puis la vie de Paris descendant à la fin du siècle vers les quartiers neufs, on aura la petite chronique moqueuse des boulevards, dans LES SOIRÉES DU BOULEVARD DE COBLENTZ.

Si nous quittons le centre de la ville, et que nous poussions à la place Louis XV, laissant, au Pont-Tournant des Tuileries, le _carabas_, l'immense panier, la grande voiture en osier, qu'une petite estampe de Mlle Ozanne nous montre attelée pour Versailles, nous voici à la promenade du Cours la Reine, à la promenade qu'on appelait alors du nom de Petit-Cours. La belle heure est de cinq à six heures; c'est l'heure où la noblesse se promène dans tout son faste, l'heure des gorges blanches à demi découvertes, l'heure des bouches vermeilles, jetant d'un carrosse mille petits compliments riants[24].

[24] LA CRITIQUE DE LA FOLIE DU JOUR, 1754.

Un moment dans les Champs-Élysées: le Colysée, dont l'ingénieur Le Rouge a laissé une description, ornée d'un plan de l'édifice, attire tout Paris avec ses fêtes, ses expositions se développant sur seize arpents; mais ces fêtes, ces expositions ne durent que quelques années, et il ne reste d'éternel, en ce lieu, que la promenade de tous les ans de Longchamps.

Et le petit poème intitulé LONGCHAMPS (1788) nous peint l'allée ombreuse où la noblesse est seule assemblée, puis le défilé, et la baronne de B... et son cocher d'or massif, et la belle Contat suivie de Chaussade, son chirurgien accoucheur, et la voluptueuse Adeline, et Carline et Lescot, et Gontier et Chéron, et Saint-Huberty à qui l'on donne pour cocher Camerani, et Sophie Arnould en son cabriolet, coiffée d'un chapeau blanc à la plume éclatante. En 1789, «LONGCHAMPS, satire adressée par le Tiers État aux Nobles; à Verax, chez Mordant et Compagnie», demande la suppression de cet impur Longchamps, fourmillant d'abbés, de coiffeurs, de fats de toute espèce, de danseurs d'opéras, de grisettes et cætera. Une dernière brochure publiée sous le Directoire, mais sans date, et qui a pour titre: «LE DÉPART DES BELLES FEMMES DE PARIS en grand costume pour embellir Long-champ pendant trois jours», se termine par une liste des beautés qui ont paru à la promenade, parmi lesquelles je relève les noms de Mmes de Noailles, de Fleurieu, Tallien, de Puységur, de Chauvelin, Ducos-Fonfrède, Récamier, Molinos, d'Ormesson, de Valence, de Beaumont, de Saint-Hilaire, de Nanteuil, et des demoiselles de Malingant et de Nicolaï.

Après les Champs-Élysées, le bois de Boulogne et ce qui s'y passait d'ordinaire, raconté villageoisement dans «L'HISTORIEN VILLAGEOIS, ou la Promenade du Bois de Boulogne, 1749».

Est-ce là tout le Paris moral, ainsi que je l'appelle? Non; il faut encore parler des petites maisons, de ces boudoirs d'amours, de ces _buen retiro_ de débauches d'esprit, qui sont en train de s'élever dans tous les endroits, restés campagne en la grande enceinte de Paris, ces endroits que Watteau peignait, au commencement du siècle, sous le nom du «Marais». Nous avons, pour nous y servir de _cicerone_, un roman, oui, un roman particulier, qui s'appelle: LA PETITE MAISON. Le marquis de Trémicour a défié Mélite de venir dans sa petite maison. Mélite lui a répondu que, là ou ailleurs, elle ne le redoutait pas. Ils ont fait une gageure, et Mélite s'est rendue à la petite maison de Trémicour. Mais l'intérêt du roman n'est point dans la peinture du caprice amoureux de Trémicour, dans la défense de Mélite; il est dans la description de ce lieu unique, de ce lieu qui n'a pas de pareil pour la galanterie, et qui m'apparaît comme l'idéal du luxe le plus délicat et le plus voluptueux, et ainsi que le résumé des perfections de toutes les petites maisons de Paris, réunies en une seule par l'auteur.

Une avenue, conduisant à une patte d'oie, amène à la porte d'une jolie avant-cour, tapissée de verdure, et qui, à droite et à gauche, communique avec une basse-cour, dans laquelle se trouvent une ménagerie peuplée d'animaux rares et familiers, et une jolie laiterie ornée de marbres et de coquillages, où les eaux tempèrent la chaleur du jour.

Dans l'autre basse-cour sont placés une écurie double, un joli manège, et un chenil où sont renfermés des chiens de toute espèce.

Les murs de ces bâtiments, dans leur simplicité, cherchent la nature, le caractère pastoral et champêtre, et des percées ingénieusement ménagées laissent apercevoir des vergers et des potagers constamment variés.

De la cour d'honneur entourée de murailles revêtues de palissades odoriférantes, Trémicour fait passer Mélite dans un salon donnant sur le jardin: un salon si voluptueux, dit l'auteur, qu'on y prenait des idées de tendresse en y entrant. Il est de forme circulaire, voûté en calotte peinte par Hallé, le plus habile des peintres, après Boucher, pour les sujets de la Fable. Les lambris, imprimés lilas, enferment de superbes glaces, et des sujets galants ornent le dessus des portes. Une sculpture de goût, relevée d'or, des étoffes assorties à la couleur du lambris, en font un salon digne d'avoir été ordonné par Le Carpentier, «qui entend le mieux la décoration des dedans», et qui a fait le petit château de M. de la Boissière et la maison de M. Bouret.

Le jour finissait; un nègre vint allumer les trente bougies que portait un lustre et des girandoles de porcelaine de Sèvres, et Mélite se met à admirer la légèreté du ciseau du sculpteur Pineau, à vanter le talent avec lequel le peintre Dandrillon avait ménagé les finesses les plus imperceptibles de la sculpture et de la menuiserie:—Dandrillon, l'admirable Dandrillon qui a trouvé le secret de peindre les lambris sans odeur, et d'appliquer l'or sur la sculpture sans blanc d'apprêt!

Trémicour et Mélite passent dans la chambre à coucher. Elle est de forme carrée et à pans, avec des glaces dans les quatre angles. Un lit d'étoffe de pékin jonquille, chamarré des plus belles couleurs, se voit dans une niche. Le plafond se termine en voussure, et contient dans un cadre circulaire un tableau, où Pierre a peint Hercule, dans les bras de Morphée, réveillé par l'Amour. Les lambris sont imprimés couleur de soufre tendre, les marbres bleu turquin, le parquet en marqueterie mêlée de bois d'amarante et de cèdre. De jolis bronzes, des porcelaines garnissent les tables de marbre en consoles, distribuées au-dessous des quatre glaces.

Mais le boudoir, c'est une autre merveille! Les murs ici ont un revêtement complet de glaces, dont les joints sont masqués par des troncs d'arbres artificiels, sculptés, massés, feuillés avec un art admirable. Ces arbustes, disposés en quinconces, sont jonchés de fleurs et chargés de girandoles, dont les lumières graduées, grâce à des gazes étendues sur les glaces du fond, vous donnent l'illusion d'un véritable bosquet illuminé. La niche, où est placée l'ottomane, a un parquet de bois de rose à compartiments, avec un pourtour et un plafond de la niche revêtus de glace, à l'encadrement de crépines d'or. Enfin la peinture de la menuiserie et de la sculpture a été appliquée par Dandrillon, de manière qu'elle exhale la violette, le jasmin, la rose.

Troublée, émue par une musique, que Trémicour a fait cacher dans un corridor entourant le boudoir, Mélite se sauve dans la pièce voisine. Elle est dans l'appartement de bains, une salle toute de marbre, de porcelaine, de mousseline, avec des lambris exécutés par Perrot sur les dessins de Gillot, encadrés de plantes marines, montées en bronze par Caffieri; au milieu un décor féerique de cristaux, de pagodes de coquillages d'où se lèvent une baignoire et un lit de mousseline des Indes brodée et ornée de glands en chaînette. Une porte entr'ouverte lui laisse entrevoir le cabinet de toilette dont les lambris sont peints par Huet qui y a représenté des fruits, des fleurs, des oiseaux étrangers, entremêlés de guirlandes et de médaillons, dans lesquels Boucher a peint en camaïeu de petits sujets galants, ainsi que dans les dessus de portes. Au milieu, des jattes de porcelaine gros bleu rehaussées d'or, remplies de fleurs naturelles, de petits meubles d'étoffe de la même couleur, et dont les bois sont d'aventurine appliquée par Martin, et sous un plafond à campane sculptée, contenant une mosaïque en or, égayée de fleurs peintes par Bachelier, se dresse une toilette d'argent ciselée par Germain.

Mélite commence à avoir l'admiration attendrie, quand elle est sauvée, pour le moment, par une illumination de Tremblin, combinée avec des jets d'eau et des transparents, suivie d'un joli feu d'artifice préparé par Carle Ruggieri.

A demi vaincue, Mélite se laisse entraîner dans la salle à manger, aux murs de stuc colorés par Clérici, qui a fait le salon de Neuilly pour le comte d'Argenson et celui de Saint-Hubert pour Sa Majesté. Des bas-reliefs de même matière, dus à Falconet, représentent les fêtes de Comus et de Bacchus au milieu de trophées de chasse, de pêche et d'amours sculptés par Vassé, et qui sont au nombre de douze, et d'où jaillissent autant de torchères portant des girandoles à six branches.

Et ainsi continue l'originale séduction du marquis, qui ne fait grâce à Mélite, dans sa maison, ni du cabinet de jeu revêtu de laque de Chine, aux meubles d'étoffe des Indes brodée, aux plus belles porcelaines du Japon et de Saxe placés sur des culs-de-lampe dorés d'ors de couleur, ni du cabinet à prendre le café dont les lambris sont peints en vert d'eau, parsemés de sujets pittoresques rehaussés d'or, et dont les meubles sont en moire brodés en chaînettes, ni même du cabinet d'aisance, avec sa cuvette de marbre à soupape, sa charmille feinte, son ciel peuplé d'oiseaux, ni enfin du boudoir aux gravures, témoin de la défaite de Mélite.

Enfin, voici la paroi du cabinet qui fait face à la cheminée, et qu'emplissent deux portes, et un grand meuble à livres à figures, en poirier noirci, fabriqué sur un dessin de mon frère, et où se marie le style Louis XV avec le style Louis XVI.

Sur les portes descendent deux lourdes portières faites de tapis d'Orient, dans l'un desquels domine la nuance abricot, et dans l'autre le violet bleuissant et diapré de la prune, de ces tapis tissés d'une laine incomplètement dégraissée, et où la teinture dans le _suint_ animal, que la toison garde encore de la bête, prend ce _velouté_ que n'ont jamais les tapis de l'Europe. Ces tapis qu'on ne peut comparer en rien aux persans du seizième siècle, mais tout charmants en leurs soyeuses et floches couleurs, sont appelés vulgairement tapis de Caramanie. Renan, qui sait infiniment de choses, croit que la fabrication a lieu surtout dans la petite ville d'Oucha, l'ancienne capitale de la Phrygie, et il suppose que, là, s'est conservée la fabrication des tapis de l'ancienne Babylone. En ces pays, point de manufactures, mais chaque maison un atelier, où la femme et la fille, avec les yeux de coloriste de ces populations, deux ou trois fleurs placées dans une poterie, qu'elles regardent de temps en temps pour se maintenir dans la douce chromatique, travaillent dans un coin de chambre ensoleillé. Et j'ai donné, dans un de mes romans, ce joli détail fourni par l'étude d'un tapis possédé par un de mes amis: une petite mèche de cheveux de femme perdue, de distance en distance, dans le tissage de la laine, et marquant la tâche de chaque journée de l'ouvrière. Au-dessus du meuble, sous le pastel de Perronneau du vieux comte de Goyon, dont l'habit de velours noir et le cordon de soie rouge tuaient toutes les peintures de la vente Aussant, s'étagent des bronzes du Japon et de la Chine, aux deux côtés d'un ancien cloisonné.

Sur les coins, deux jardinières quadrangulaires, aux pans courbes, et sur la patine fauve desquelles se détache échevelé, avec des tortillages de queue qui ressemblent à des déroulements de serpents, l'oiseau de paradis chimérique, appelé _Fong-hoang_ en Chine, _Foô_ au Japon: l'oiseau des Impératrices de l'Extrême-Orient. Puis deux cornets, dont l'un est formé d'une feuille de latanier, serrée dans un nœud fait par le corps ornemental d'un délicat dragon, accompagnent la pièce du milieu. Quel charme a ce bleu des vieux cloisonnés, ce bleu qui n'est à la fois ni du bleu ni du vert, ce bleu où il y a un peu des ciels qu'a peints Véronèse, ce bleu où, en la sertissure du cuivre doré, des fleurs rouges, couleur de cire à cacheter, et des fleurs blanches, couleur de grès, éclatent dans une sourde richesse. M. de Balloy, qui a passé de longues années en Chine, comme secrétaire de la légation, me racontait, un jour, sur les bords du lac de Constance, la primitive fabrication de ces émaux cloisonnés. On ne connaît pas là-bas tout notre outillage d'Europe. L'émailleur, sa carcasse faite, ses cloisons soudées, et cela avec les doigts et deux ou trois méchants petits instruments, est assis devant le pas de sa porte, ayant devant lui un _plat de feu_, une espèce de four de campagne, et là il cuit et recuit, une trentaine de fois, ses émaux, soufflant son feu à grands coups d'éventail. M. de Balloy disait que la lucidité des cloisonnés chinois tient à ce que, avant que l'émail n'y soit versé, on argente l'intérieur des cloisons, dont les arêtes extérieures sont seules dorées, après l'achèvement de la pièce.

Trois bronzes japonais sont posés sur la tablette inférieure: un petit faucon, le corps aplati sur des serres énormes avec un redressement goulu de la tête; un éphèbe japonais, au bonnet de laque, à la robe décolletée, aux formes efféminées, chevauchant une mule rétive, un _Kirin_, l'animal fabuleux par excellence. Tête de dragon surmontée d'une corne, crête de crocodile sur le dos, corps de cheval avec des ailes membraneuses de chauve-souris, pieds de daim, tel est cet animal, dont l'apparition annonce la venue au monde d'un homme d'une intelligence et d'une bonté divines. Et l'animal lui-même, en dépit de son apparence monstrueuse, est si humain pour les créatures, qu'au milieu de la vitesse effroyable de sa course, il s'applique à ne point fouler un vermisseau.