La maison d'un artiste, Tome 2

Part 6

Chapter 63,485 wordsPublic domain

Sur la Foire Saint-Germain dont une vue d'optique[21] nous a conservé l'aspect, j'ai eu la bonne fortune d'acquérir à une vente de Charavay, une collection de pièces manuscrites les plus intéressantes. Ce sont des titres anciens, des actes, des lettres concernant la Foire Saint-Germain de 1654 à l'an VI, et entre autres: Assemblée générale de MM. les propriétaires en la salle du bailliage de l'abbaye de Saint-Germain, en date du 25 mars 1762; arrêt du Parlement concernant la Foire Saint-Germain et le mode de location, 1766; Mémoire contenant un historique de la Foire Saint-Germain et sa situation en l'an II de la République avec une liste de ses propriétaires, leurs noms, leurs demeures, le numéro et le nombre de leurs loges; lettres de l'architecte Rondelet à propos de la Foire Saint-Germain en l'an III; copie du bail fait par l'administration du Domaine national au sieur Quentin, du marché Saint-Germain, an IV.

[21] Cette vue d'optique a pour titre: _Vue de la nouvelle décoration de la Foire Saint-Germain_, avec permission de M. le Lieutenant-général de la police.

Ces pièces manuscrites sont accompagnées de la brochure intitulée «L'INCENDIE DE LA FOIRE SAINT-GERMAIN et sa nouvelle reconstruction, poème en quatre chants par M. de ***; Paris, chez Langlois fils, 1764», où le poète dit, en parlant de l'ancien baraquement:

Sur un terrain des jardins de Navarre, On éleva cette charpente rare, Insigne effort de l'Art industrieux, Et qu'admirait l'artiste curieux; Le tout fut fait au règne de Louis onze Sans employer ni le fer, ni le bronze, Mais bien le bois qu'on nomme châtaignier Où l'araignée évite de régner.

Puis il nous décrit la nouvelle Foire construite par Duchêne, qui avait été, l'année précédente, chargé de la décoration de la Foire Saint-Ovide:

Comme son plan uniforme, parfait, Dans le lointain fait un superbe effet! Voyez partout ces riches galeries Dont la façade, en arcades bâties, Est décorée en superbes crystaux Enjolivés de brillants chapiteaux.

Et la Foire Saint-Germain sera complète avec deux mémoires imprimés, donnant des détails sur la reconstruction des loges. «Mémoire pour le sieur Étienne Louis de la Garde, les administrateurs de la Maison des Cent-Filles et autres propriétaires des Loges à la Foire Saint-Germain contre les syndics des propriétaires des Loges de ladite Foire»;—«Mémoire pour le sieur Charles Joseph Bertrand, ancien garde du corps de la Mercerie, contre le sieur de la Garde, marchand mercier».

Des cartons de mémoires et factums donnent la fondation du collège Sainte-Barbe, la Réunion des petits collèges fondés en l'Université de Paris, des Lettres patentes du Roi portant règlement pour le collège Mazarin, etc.: pièces faisant toucher à la vie intérieure des collèges du temps.

Parmi un certain nombre de documents sur les prisons, voici une brochure: LE RAT DU CHATELET, 1790, une brochure émaillée de l'argot des voleurs du temps, et illustrée d'une estampe, représentant LA CAPUCINADE, que l'auteur décrit ainsi: Lorsqu'un nouveau débarqué fait son entrée dans le grand cachot, on lui demande s'il a de l'argent. Sur sa réponse qu'il est sans un sol, l'un des anciens s'étend à terre, et tous les détenus, la chemise relevée par derrière, et chantant une antienne bizarre, vont tour à tour s'étendre sur le cadavre du prétendu mort, pour le baiser au front. Quand le tour du nouveau est venu, l'ancien s'accroche à lui des bras et des jambes, pendant que deux prévôts, armés d'un mouchoir roulé et doublé appelé _foutrau_, le fustigent jusqu'à ce qu'il déclare où est son argent; quand il n'en a vraiment pas, on le fait coucher près de la _griache_, le tonneau à ordures, jusqu'à ce qu'un nouveau venu le remplace.

Les livres sur les hôpitaux sont aussi nombreux, et un exemplaire des MÉMOIRES SUR LES HOPITAUX par Tenon, professeur de pathologie au collège de Chirurgie, relié en maroquin vert myrte, avec des colombes se becquetant sur le dos, vous fait frissonner, en vous ouvrant ces lits de l'Hôtel-Dieu bondés de trois, quatre, cinq et six malades; heureux encore qu'on ne les mette plus sur le ciel-de-lit, comme cela se passait quelques années auparavant.

Et sur les cimetières, le «RAPPORT sur les exhumations du cimetière et de l'église des SS. Innocens par Thouret» nous fait assister au transfèrement des vingt mille cadavres, à la clarté des flambeaux et des cordons de feu, jetant des lueurs funèbres sur les croix et les pierres tombales, au milieu desquelles les ouvriers semblaient «se mouvoir comme des ombres».

Les Almanachs, les Guides, les Indicateurs épuisés, au Paris statistique succède un Paris que j'appellerai le _Paris moral_, un Paris montré dans ses mœurs, par les livres, les brochures, les feuilles volantes contemporaines.

Commençons la revue de ces documents par la rare brochure intitulée «LETTRE D'UN SILICIEN (_sic_) à un de ses amis, contenant une agréable critique de Paris et des François. A Chambéri, Pierre Maubal, 1710.» Le Silicien représente les maisons de Paris comme grossières au dehors et n'ayant de rare au dedans que la magnificence des tapisseries qui décorent les murs, les hôtelleries comme remplissant la ville de cuisines qui fument toujours, et les femmes toutes entourées de petits chiens, et les rues pleines de boutiques de fripiers, et le temps changeant à toute minute; et après avoir parlé des théâtres, du Pont-Neuf, de la Foire Saint-Germain, de la promenade des Tuileries, des perruques blondes, des grosses montres, des lettres à trois cachets, de la cherté de sa chambre d'hôtel, décorée d'un lit, d'une table, de quelques chaises, d'un miroir, d'un portrait du Roi, il termine ainsi: «J'ai vu un dimanche, dans une seule paroisse, faire soixante-cinq mariages. On dit qu'il y a ici jusqu'à quatre mille vendeurs d'huîtres, que l'on y mange chaque jour quinze cents gros bœufs et plus de seize mille moutons, veaux ou cochons, outre une prodigieuse quantité de volaille et de gibier. On compte cinquante mille maisons, dans chacune desquelles les familles sont si nombreuses, qu'elles logent depuis le grenier jusqu'à la cave; on y compte aussi cinq cents grandes rues, outre une infinité de petites, dix places, plusieurs marchés, dix-sept portes, neuf ponts, avec autant de fauxbourgs, et plus de trente hôpitaux.» Suit le curieux livre qui a pour titre: «SÉJOUR DE PARIS, c'est-à-dire INSTRUCTIONS FIDÈLES pour les voyageurs de condition. Comme ils se doivent conduire s'ils veulent faire un bon usage de leur temps et argent durant leur séjour à Paris... par le sieur J. C. Nemeitz, conseiller de S. A. S. mon seigneur le prince de Waldeck... A Leide, 1727.» Deux volumes ornés de vues et de plans de Paris. On arrive ordinairement à Paris, dit notre voyageur, avec le _chariot ordinaire_, qui a ses auberges particulières, ou bien avec des chevaux de poste; dans ce dernier cas, il faut se faire conduire Hôtel Impérial, rue du Four, Hôtel d'Espagne, rue de Seine, Hôtel d'Anjou, rue Dauphine, Hôtel de Hambourg, rue de la Boucherie, Hôtel d'Orléans, rue Mazarine, Hôtel de Modène, rue Jacob. Maintenant, au bout du séjour d'une quinzaine ou d'une huitaine dans l'hôtellerie, il s'agit du choix d'une chambre meublée que Nemeitz engage à prendre dans le faubourg Saint-Germain, où l'air est plus pur que dans les autres quartiers, où se trouvent toutes les académies et manèges qui sont à Paris, où l'on a la Comédie-Française, où l'on jouit, au printemps, de la Foire Saint-Germain, et d'où même il est très facile de se rendre à l'Opéra de la rue Saint-Honoré, en traversant la Seine dans un esquif. Il indique avant tout, dans la rue de Tournon, le grand Hôtel d'Antragues, malheureusement très cher et habité par des évêques, des princes étrangers et autres grands seigneurs, qui y logent, quand ils ne prennent pas une maison à part, et, à défaut de l'Hôtel d'Antragues, l'Hôtel de Treville ou le petit Hôtel de Bourgogne. Ici une plainte sur la nourriture de tous les hôtels meublés, qui est toujours la même, et qui consiste dans une soupe, un bouilli, une prétendue entrée de ragoût, une fricassée de veau ou de côtelettes, du rôti, un peu de légumes, et pour le dessert, du lait, du fromage, de petits biscuits et des fruits selon la saison. Puis les conseils pratiques pour s'habiller: il dissuade ses compatriotes de faire comme les Anglais, qui gardent leurs courts justaucorps, leurs petites cravates, leurs petits chapeaux, leurs perruques étrangement façonnées, et qui doivent à leur costume d'être la proie des décroteurs, cochers de fiacre et gueux de tout genre; donc il les engage à s'habiller légèrement à la française et à se faire faire _un habit chamarré à la mode_, une _veste de drap d'or ou d'argent_, et un _surtout d'écarlate_, bon quand il pleut. Après l'habit, c'est le tour du valet qu'il est tout à fait d'avis de prendre français, parce que le valet français est prompt et alerte, ce que ne sont pas les Allemands, parce qu'il défend son maître s'il a une querelle, et que si par hasard il vole, il est très facile de le faire pendre. Là-dessus nous arrivons aux spectacles, un morceau dans lequel heureusement il veut bien ne pas examiner la controverse: _S'il est permis à un chrétien d'aller voir les jeux publics_, et où il nous apprend qu'un homme de qualité ne peut prendre place que _sur le théâtre_ ou dans une des premières loges, et non aux secondes, qui sont pour les bourgeois; il fait toutefois exception pour l'amphithéâtre de l'Opéra qui a rang de première loge. A propos des représentations de l'Opéra, des Italiens, de la Comédie-Française, il ne manque pas de signaler les écoliers des Jésuites jouant au mois d'août, avec beaucoup d'appareil, au collège Louis-le-Grand, une tragédie en latin, dont les actes sont entremêlés de ballets dansés par les premiers sujets, sous la direction de M. Blondi.

Après les théâtres, les cafés. C'est une mode presque générale à Paris que de prendre une tasse de café, après son dîner, dit Nemeitz, et il parle des deux endroits à la mode, où on va le prendre alors: le café de la veuve Laurent, rue Dauphine, appelé le café des _Beaux Esprits_ et le café de Poincelet à la descente du Pont-Neuf, cafés où l'on ne fume pas, comme dans les cafés de l'étranger: très peu de personnes de condition aimant l'odeur du tabac en France. Au chapitre des cafés succède le chapitre des relations et de la conversation avec les Dames, que notre astucieux Germain recommande et préconise, en ce qu'elle «vous apprend la langue, vous rend galant, vous fait prendre insensiblement un bon pli», tout en faisant la remarque que cette conversation est très dangereuse pour ceux qui sont de _complexion amoureuse_. Et aussitôt de mettre en garde ses compatriotes contre certaines maisons, qui ont l'air d'être de distinction, mais qui ne sont, dit-il, que de fameux b..... où Madame a sur la paille de jeunes g....., quelquefois aussi des femmes mariées, toutes prêtes pour de l'argent. Et après le chapitre des relations, le chapitre des promenades à pied et en carrosse, et des promenades à la foire Saint-Laurent, la foire des campagnards et des petites gens, des promenades à la foire Saint-Germain, la foire du grand monde, où il voit la _Tourneuse anglaise_, une jeune femme tournant comme une toupie, avec six épées nues dans les mains, les pointes tournées contre elle.

Dans son «Séjour de Paris», Nemeitz signale les tragédies latines mêlées de ballets du collège Louis-le-Grand. Je possède un recueil factice de ces représentations de 1737 à 1755. Et voici: LE POUVOIR DE LA FABLE, _ballet qui sera dansé au collège de Louis-le-Grand et servira d'intermède à la tragédie de_ MAURICE MARTYR, _pour la distribution des prix fondés par Sa Majesté, le mercredi deuxième jour d'août mil sept cent cinquante, à midi précis_. La première entrée figure «les Dangers de la volupté pour la jeunesse». Télémaque est jeté par la tempête dans l'île de Chypre. Les habitants s'empressent de le couronner de roses et de myrte. Leur parure et leur démarche, leurs amusements et leurs maximes respirent un air empoisonné. Télémaque est d'abord saisi d'horreur, mais il s'accoutume insensiblement aux douceurs de ce funeste séjour. Le sage Mentor paraît. Sa présence écarte les plaisirs séducteurs. Il ordonne à Télémaque de fuir promptement ce lieu dangereux, où tous les plaisirs se réunissent pour aveugler la Raison et pour séduire l'Innocence.

_Télémaque_: M. de Choiseul.

_Habitans de l'Isle de Chypre_, MM. Duclusel, Massigni, Dupré, Vauzelet, Carvaille, la Martinière, Barrau, Radix, Mercier, Chavannes, Deludre, Chaalons de la Rivière, Dalban, Geoffroi, Bonvoust.

_Jeunes gens avec des guirlandes_: MM. Hennequin Duplessis, Lebreton, Sainte-Colombe, Grandpré, Lablache, Desmazure, de Ris.

_Mentor_, M. Palasne.

_Danseront ensemble_: MM. Carvaille, Radix.

_Danseront seuls_: MM. Bonvoust, Feuillade.

La seconde entrée représente les «Écueils de l'Ambition pour l'Age Mûr», la troisième les «Tourments de l'Avarice pour la Vieillesse». Il y a trois parties, et un Ballet général, où doivent danser seuls MM. Desplaces, Vestris, de Visé, et le programme du spectacle se termine par cette phrase: _Fermera le théâtre par l'éloge du Roi_.

«LA RELATION de l'ambassade de Méhémet-Effendi à la cour de France en 1721» et publiée en 1757 contient quelques détails sur le Paris de la Régence.

Des brochures et des livres connus, je n'indiquerai que les titres.

«PARIS vu tel qu'il est, 1781»; «LE PETIT TABLEAU DE PARIS, 1783»; LE TABLEAU DE PARIS, par Mercier, 1783-1788; «PARIS EN MINIATURE d'après les dessins d'un nouvel Argus, 1784»; LES NUMÉROS, 1784; L'OBSERVATEUR DE PARIS, 1785, par M. Mercier, auteur du Tableau de Paris; DIOGÈNE A PARIS, 1787; LE TABLEAU NOUVEAU DE PARIS, ou Variétés amusantes, ouvrage enrichi de notes historiques et critiques et mis au jour par Nougaret, 1786; LETTRES de d'E.....mée..... de B...on La....c...be (Mlle Boudon), ou Journal d'un voyage à Paris en 1789, Troyes, 1791», tiré à petit nombre; «UN PROVINCIAL A PARIS, pendant une partie de l'année 1789. A Strasbourg. De l'imprimerie de la Société typographique»; «LE NOUVEAU TABLEAU DE PARIS, ou la capitale de France dans son vrai point de vue, ouvrage destiné à servir de supplément au Tableau de Paris. A Paris, de l'imprimerie de la Vérité, 1790»; LE TRIOMPHE DE LA CAPITALE, par l'auteur du Fanal, qui fête en ces termes la Révolution: «Adieu les barbiers, perruquiers, étuvistes; adieu les chapeliers; adieu les coiffeurs, coiffeuses et les marchandes de modes par contre-coup; adieu toutes les fabriques de gazes et de linons, adieu toutes les manufactures de drap et de soie et tous les hommes qu'elles occupent, adieu les horlogers, les plumassiers, les éventaillistes, les fondeurs, les doreurs, les tapissiers, les miroitiers, les orfèvres, les joailliers, les peintres, les sculpteurs, les ébénistes, les papetiers, les enlumineurs, les tireurs d'or et les graveurs..... et les carrossiers, les selliers, les bourreliers, les charrons, les vernisseurs, les serruriers; les maréchaux fermeront boutique et les autres marchands ne vendront rien, et ils feront banqueroute, et on verra de tous côtés: _Chambres garnies à louer_, _maison à louer ou à vendre_; et les propriétaires seront ruinés, et les architectes, les maîtres maçons, les tailleurs de pierres, les manœuvres, les goujats, les charpentiers, les menuisiers, les carriers mettront leurs dents au croc, et l'herbe croîtra dans les rues. L'auteur d'un pain mixtionné se rendra fermier de tout le quartier Saint-Honoré jusqu'à la plaine des Sablons pour exciter la culture des pommes de terre. Le quartier Saint-Germain produira de la luzerne; celui Saint-Jacques et de Sainte-Geneviève des vignes; le Marais des fèves et des haricots; Saint-Antoine, des melons; Saint-Martin des choux de Hollande et de Milan; Montmartre, des chardons.»

Et sur la Révolution et le Directoire, ce sont encore: «PETITE HISTOIRE DE FRANCE, ou Revue polémique d'un grand historien..... Chez Garnerey, le 2e mois de la République», racontant un séjour de Paris en 1790; LE NOUVEAU PARIS, par le citoyen Mercier; LES SEMAINES CRITIQUES de Lavallée; le joli petit volume de Ripault, intitulé: «UNE JOURNÉE DE PARIS, Paris, an cinquième»; une infiniment petite plaquette qui, avec «les Semaines critiques» et le «Nouveau Paris», sont les trois ouvrages à consulter, pour qui veut apprendre les mœurs du Directoire; «les FRAGMENTS SUR PARIS par Meyer, traduits de l'allemand par le général Dumouriez, Hambourg, 1798»; «LE NOUVEAU DIABLE BOITEUX, tableau philosophique et moral de Paris, mémoires mis en lumière et enrichis de notes par le docteur _Dicaculus_ de Louvain. Paris, an VII de la République», avec deux estampes d'après Garnerey, gravées par Delignon; «LES MATINÉES A PARIS, voyage d'un Allemand à Paris. Lausanne, 1800»; «PARIS AU XVIIIe SIÈCLE, par Pujoulx, 1801»; LE PÉRUVIEN A PARIS, par Joseph Rosny, 1801; «LETTRE D'UN MAMELUCK, ou Tableau moral et critique de quelques parties des mœurs de Paris, par J. Lavallée, 1803.»

De ces livres qui visent à la peinture d'ensemble de Paris, descendons à des livres moins ambitieux, et dont la prétention est seulement d'en esquisser un petit coin. Commençons par le coin, qu'on appelait alors «la capitale de Paris»: le Palais-Royal, et sur lequel il y a tant de brochurettes que leur bibliographie pourrait faire un volume.

«ALMANACH DU PALAIS-ROYAL pour l'année 1785; Paris, chez Royez.» On trouve dans le Palais-Royal aux trois arcades nouvellement bâties, les spectacles des Variétés et des Petits Comédiens du duc de Beaujolais, le café de Foy, le café du Caveau, le café Mécanique, le café de Beaujolais, le café de Valois, le café Polonois, les hôtels garnis de la Reine, de l'Empereur, d'Orléans, de Chartres, de Vauban, de Montpensier, les restaurateurs Huré, de Labarrière, Gautier, Pottel, des bains établis au n° 63, deux gaufriers, un confiseur, un distillateur, un bureau de vin qui se charge d'approvisionner les maisons de vins bourgeois, six marchands de draperies et soieries, huit marchands tailleurs, deux marchandes de modes, deux fleuristes, quatre marchandes-couturières, douze bijoutiers, trois libraires, deux marchands de musique, un marchand de tableaux, quatre marchands d'estampes, deux boutonniers, trois opticiens, trois horlogers, deux tabletiers et marchands de cannes, un marchand de papiers peints, deux chapeliers, et Curtius offrant ses talents aux personnes désireuses d'avoir leur portrait en cire.

Un almanach plus curieux et qu'aucun amateur n'a rencontré complet jusqu'ici, est un almanach dont je possède seulement quatre petites vignettes coloriées: _le Marchand de marrons_, pl. 3; _les Ombres chinoises_, pl. 12; _les Boutiques de Bois_, pl. 53; _Vue générale du Jardin_, pl. 62.

«TABLEAU DU PALAIS-ROYAL, chez Maradan, 1787»: une description détaillée en place de la sèche nomenclature de l'almanach, avec les changements apportés par les trois années qui se sont écoulées. On y voit le café du Caveau peint avec ses glaces reflétant le jardin, et son pourtour de bustes de Gluck, de Sachini, de Piccini, de Grétry, sous lesquels se juge tout ce qui paraît ou se joue à Paris. Le café Foy se développe dans l'étendue de ses sept arcades, avec ses murs revêtus d'une boiserie précieusement sculptée: le café fréquenté par les gens du bel air, le café qui a la renommée pour les glaces; puis c'est le café Mécanique, où le service se fait au moyen de pieds de tables creux et d'une soupape par laquelle monte une servante à double étage; le café Italien qui a un poêle, en forme de globe aérostatique, surmonté d'un Génie; le café de Chartres, le rendez-vous des gens d'affaires; le nouveau café de la Grotte Flamande, où l'on commence à venir boire de la bière le soir. Parmi les restaurateurs en vogue, le plus fréquenté est Beauvilliers dont les salons sont décorés d'un papier chinois, et où la bouteille de vin le plus ordinaire coûte vingt sols. Là mangent les riches militaires, les jeunes gens les plus qualifiés, les gros joueurs en compagnie de filles élégantes. Et ce sont des descriptions des Variétés, des Ombres Chinoises et des modistes et des bijoutiers et de tout le peuple marchand du Palais.

La «LETTRE ÉCRITE DU PALAIS-ROYAL aux quatre Parties du Monde, 1785» s'exprime en ces termes: «Ni les vignes de Rome, ni les jardins du Grand-Seigneur, ni les ventes de l'Orient, ni les foires de Beaucaire, ni celles de Sigaglia, n'ont rien qu'on puisse comparer aux variétés de ce Palais vraiment délicieux. Les chagrins y sont suspendus, les haines engourdies, les plaisirs toujours renaissants, les objets variés comme les fleurs d'un parterre, les tableaux mouvants comme ceux d'une optique. Lieu ravissant! Voit qui veut, achète qui peut. Que de jolies marchandises exposées aux regards des promeneurs! Que de précieux colifichets proposés par les femmes les plus engageantes! Que de modes qui naissent et vieillissent dans vingt-quatre heures! Que d'appâts délicatement préparés pour les amateurs et les curieux! Chaque boutique est la niche de l'élégance et du goût.»

Si nous remontons un peu en arrière, nous trouvons cette brochure au joli titre: LES SOIRÉES DU PALAIS-ROYAL, _ou les Veillées d'une jolie femme contenant quatre lettres à une amie, avec la conversation des chaises du Palais-Royal, sous l'arbre de Cracovie, 1762_; et cette autre brochure: «OBSERVATIONS sur la destruction de la promenade du Palais-Royal, 1781», et qui commence ainsi: «Milord, vous me demandez s'il n'y a plus de promenade publique dans le jardin du Palais-Royal? Hélas! non. Cette grande allée faite en berceau, la plus belle de l'univers, ce rendez-vous général de Paris et de tous les étrangers, cette salle d'audience que le ciel lui-même avait tapissée de verdure, n'est plus. Des mains sacrilèges, armées de scies, ont détruit, dans quelques jours, un ouvrage que la nature avait mis un siècle à former. M. le duc de Chartres a vendu, pour 1,800 livres, la destruction d'une allée que le public aurait achetée vingt millions.» Et une estampe montre l'allée tombant sous la cognée, dans les pleurs des petites filles et la consternation des nouvellistes.