La maison d'un artiste, Tome 2
Part 25
[100] On lit dans les Annales des Empereurs du Japon: «Le deuxième mois de la troisième année (812 de J.-C.), le Daïri alla au jardin de Sin-yeu-sen (le jardin de la source des génies) pour s'amuser à y contempler des fleurs et à faire des vers. C'est à cette époque que commence au Japon le goût pour les fleurs.» Et depuis ce temps les Empereurs qui se succèdent ne manquent pas de venir, dans ce jardin, voir fleurir les arbustes à fleurs, voir rougir à l'automne les feuilles des arbres.
Voici juin avec la floraison des rhododendrons, et le chiffonnage de leur tulle rose et mauve, qui éveille des idées de robes de bal, et leurs belles macules fauves ou noires, simulant des bourdons endormis dans le cœur de la fleur; et voici, avec la floraison des rhododendrons, la floraison des rosiers grimpants, montés après les grands arbres et perdus dans le lierre. Des fusées, des guirlandes, des chutes aussi bien disposées que celles des anciens maîtres vénitiens autour de la panse de leurs aiguières: des chutes de roses blanches, jaunes, roses, qui illuminent, du soleil enfermé en leurs pétales translucides, la verdure noire. Et, le soir venu, des journées qui finissent dans des senteurs de poivre mêlées à des odeurs de parfumerie d'Orient, dans des chants lentement modulés d'oiseaux las, et où, dans un jour sans lucidité, un ton de soleil disparu fait jaune, encore à huit heures, le vert de la pelouse. C'est le moment, parmi le crépuscule, des ébats de jeunes et imprudentes merlettes, encore sans queue, surveillées par un vieux merle grave et très noir. Et au milieu de l'endormement des couleurs, où le blanc d'un viorne macrocéphale, le jaune d'un bouquet d'iris, le cerise d'un rhododendron Broughton, ne sont plus que des fantômes du blanc, du jaune, du cerise, des zigzags de petites chauves-souris effacées qui ne semblent plus des vols, mais des ombres de vols. Enfin, dans le brouillard des choses et le jardin obscurci, plus rien que la pâleur presque spectrale d'un _negundo_ panaché, dont le feuillage argenté et rosé, sous la lune qui se lève, me fait penser à un arbre enchanté de minuit, où va venir battre des entrechats, dans un linceul de satin blanc, une svelte trépassée de l'ancienne Comédie-Italienne.
Le mois de juillet, encore tout un mois de roses, et tout un mois dans le feuillage, de rouge corail, de rouge groseille, de rouge cramoisi, de rouge nuancé de ponceau, de rouge amarante, _d'écarlate velouté, de pourpre noirâtre, illuminé de feu_, et de rose vif et de rose tendre satiné, et de rose carminé et de rose lilas, et de rose saumoné, et de rose _velouté de violet d'évêque_, et de rose _carné virginal_... Puis c'est le mois, où l'arbre au pied duquel Chateaubriand dormit toute une nuit, la tête des deux Floridiennes sur sa poitrine, l'arbre d'amoureux souvenir, soigné par lui avec tant d'affection dans sa _Vallée aux loups_, où le magnolia détache, sur le lustre bombé de ses feuilles, le blanc de moelle de ses grandioses fleurs odorantes, en leur dessin de force, en leur contournement turgide et crispé.
Août est arrivé: un ruissellement d'une lumière comme mouillée sur le recroquevillage luisant des houx, d'une lumière pétillante et micacée sur le frisotis des genévriers, d'une lumière métallique sur le lisse des magnolias, des lauriers, des _crategus_ dont la tête semble laquée de rouge. Tout luit, tout brille, tout éclaire. L'incendie du soleil met sur toute cette verdure exotique un vernissage aveuglant, et moi à qui on reproche d'aimer les arbres de zinc, je regarde cela parfaitement heureux, d'une petite allée à l'ombre parfumée, au cailloutis de rivière si joliment blanc après une ondée, et qui serpente entre des troncs d'arbres habillés de lierre, et qui est bordée de petits arbustes baroques, un peu parents des chênes en pot de la Chine. Souvent, de cette allée qui serpente autour du rocher, où se dresse mon dauphin de Saxe, j'ai l'amusante représentation d'un oiseau venant prendre son bain dans la vasque, du barbotage tapageur et presque colère avec lequel il s'inonde d'eau, et dont il sort, le vol lourd et secouant des gouttelettes de pluie.
Puis septembre, où dans l'affolement de la feuillée, dans les projections désordonnées d'une verdure délustrée, et qu'on ne sent plus parcourue par la vie humide de la sève, apparaissent quelques roses aux maigres folioles et qui ne sont plus doubles, quelques incomplètes clématites du Japon, quelques tardives fleurs de magnolias au milieu de feuilles qui se bronzent. Et c'est encore l'heure du fleurissement frisé des _althæa_ au cœur mauve, et l'heure dans l'échevellement des fuchsias, des mille petites fleurs aux longs pistils, toutes semblables à de petits glands de passementerie rouge, accrochés à un arbuste. Et parmi les derniers rouges de la flore, dans le jardin défleuri, l'heure de la note intense, brutale, massacrante des géraniums, ces fleurs qui semblent peintes avec le _minium_ dont on enduit le fer.
Octobre! les rhododendrons grippés jusqu'à midi par la gelée blanche des matinées, les grandes feuilles caduques des magnolias, au vert mangé par les limaces, et dont le réseau textile, à jour, ressemble à une toile d'araignée perlée de rosée, le feuillage des azalées devenu pourpre; et sur le pourpre, le roux, le jaune, et sur le noir des ramilles et des branchettes des grands arbres à moitié dépouillés, et sur la constriction des dernières feuilles, et sur ce violet de l'hiver qui commence à se glisser dans les fourrés, d'étroits coups de soleil bornés par de l'ombre froide.
Novembre. Une lumière d'éclipse, dans laquelle vole la rouille des dernières feuilles.
Décembre. De la neige, partout de la neige. Un jardin disparu, abîmé, où de temps en temps, de dessous la blancheur, émerge un rameau vert aux feuilles contractées et colères, tandis qu'un gros flocon descend à terre, en se balançant à la façon d'une plume tombée d'une aile. Et dans le jardin peu à peu réapparaissant, les deux amours de bronze du perron, gardant des jours entiers sur leur tête, un monceau de neige qui leur fait d'énormes perruques blanches, au-dessus de leurs mignons petits corps.
Ou bien si ce n'est pas de la neige, c'est la vue, dans un bain de lumière jaune, des grands arbres filigranés de grésil, et faisant l'effet de gigantesques madrépores de cristal, aperçus dans l'eau sale d'un aquarium abandonné.
Infortuné jardin, qui peut-être est mort, tué par la gelée de cet hiver, au moment où j'en fais la description, bien souvent au retour d'un dîner d'hommes de lettres, les yeux pleins des reflets brûlants du gaz, la cervelle encore échauffée du capiteux des idées, des paradoxes, des paroles de tout à l'heure, j'ouvre une fenêtre sur la nuit, et m'appuyant à la barre, la tête avancée dans le noir, le silence, la senteur de bois montant d'en bas, en ce grand calme de la nature, où ne se perçoit plus que _pianissimo_ le chœur coassant des grenouilles de la mare d'Auteuil, j'éprouve comme une jouissance de me sentir, à la fois, si près et si loin de Paris.
TABLE
Pages
CABINET DE TRAVAIL (_les Livres, les Manuscrits, les Lettres autographes sur la Littérature, les Mœurs, la Prostitution, le Théâtre, la Ville de Paris. Les Eaux-Fortes, les Burins, les Portraits de femmes, les Adresses du_ XVIIIe _siècle_). 1
CABINET DE TOILETTE (_les Porcelaines de Saxe et de Sèvres_). 189
CHAMBRE A COUCHER (_Bois de lit sculpté. Tapisseries d'Aubusson_) 197
CABINET DE L'EXTRÊME-ORIENT (_les Netskés, les Cristaux de roche, les Porcelaines de la Chine, les Faïences de Satzuma, les Bronzes, les Sabres et les gardes, les Flambés, les Tabatières en pierre dure et en verre, les Laques, les Boîtes à médecine, les Pipes d'argent, les Étuis de pipes incrustés_) 205
BOUDOIR (_Tapis persan_) 346
SECOND ÉTAGE (_les Kakemonos. Les Livres modernes. Balzac et Gavarni_) 350
JARDIN 376
Paris.—L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.
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Corrections.
Page 3: «es» remplacé par «les» (Ils sont nombreux, les romans). Page 4: «colloborateur» remplacé par «collaborateur» (l'ami et le collaborateur de Dulaurens). Page 12: «montre-elle» remplacé par «montre-t-elle» (Une comète montre-t-elle). Page 51 (note 14): «a» remplacé par «la» (mise la plus simple). Page 91: «terms» remplacé par «termes» (s'exprime en ces termes). Page 105: «placés» remplacé par «placées» (deux ou trois fleurs placées dans une poterie). Page 113: «inprimeur» remplacé par «imprimeur» (sortir de chez l'imprimeur). Page 130: «charm» remplacé par «charme» (le charme amoureusement mourant). Page 156: «de de» remplacé par «de» (Monseigneur le prince Henri de Prusse). Page 164: «nne» remplacé par «une» (un portrait d'après une peinture de Reynolds). Page 169: inséré «si» (jamais actrice n'a eu un si grand). Page 195: «égendaire» remplacé par «légendaire» (cette porcelaine légendaire). Page 208 (note 40): «ds» remplacé par «de» (la religion de son pays). Page 213: «Japon» remplacé par «Japan» (Tales of Old Japan). Page 217 et à plusieurs autres endroits: «nestké» remplacé par «netské» (Ce netské servait à la fois d'attache et de cachet). Page 223: «appuyé» remplacé par «appuyée» (et se tient appuyée). Page 226: «flou» remplacé par «floue» (tant la sculpture en est floue). Page 228: «empe eur» remplacé par «empereur» (Et où a-t-il régné un empereur assez artiste). Page 255: «noué» remplacé par «nouée» (une tige de chrysanthèmes nouée à un rameau de rosier). Page 261: «ravi» remplacé par «ravie» (Je suis ravie de rencontrer). Page 273: «créé» remplacé par «créée» (une faïence qui semble avoir été créée pour la joie des artistes). Page 282: «chysanthèmes» remplacé par «chrysanthèmes» (décorés de chrysanthèmes ciselés). Page 285: «sembleu ne» remplacé par «semble une» (me semble une introduction moderne). Page 286: «lequels» remplacé par «lesquels» (en ces jours, dans lesquels l'on voit). Page 312: «bufles» remplacé par «buffles» (Sur le couvercle des buffles paissent). Page 328: «papillon» remplacé par «papillons» (des diaprures d'ailes de minuscules papillons). Page 342: «wiews» remplacé par «views» (A hundred views of Fuji). Page 349: «rancs» remplacé par «francs» (soit 56 francs pièce). Page 360: «qiu» remplacé par «qui» (qui a pour titre). Page 371: «altères» remplacé par «haltères» (l'action de soulever des haltères). Page 375: «ou» remplacé par «on» (sur lesquels on cuit les soupières).