La maison d'un artiste, Tome 2

Part 2

Chapter 23,664 wordsPublic domain

«Les femmes du tiers état naissent presque toutes sans fortune; leur éducation est très négligée ou très vicieuse: elle consiste à les envoyer à l'_école_ chez un maître, qui lui-même ne sait pas le premier mot de la langue qu'il enseigne; elles continuent à y aller jusqu'à ce qu'elles sachent lire l'office de la Messe en français et les Vêpres en latin. Les premiers devoirs de la religion remplis, on leur apprend à travailler; parvenues à l'âge de quinze à seize ans, elles peuvent gagner cinq ou six sous par jour. Si la nature leur a refusé la beauté, elles épousent sans dot de malheureux artisans, végètent péniblement dans les provinces, et donnent la vie à des enfants qu'elles sont hors d'état d'élever. Si, au contraire, elles naissent jolies, sans culture, sans principes, sans idée de morale, elles deviennent la proie du premier séducteur, font une première faute, viennent à Paris ensevelir leur honte, finissent par s'y perdre entièrement et meurent victimes du libertinage.

Aujourd'hui que la difficulté de subsister force des milliers d'entre elles de se mettre à l'encan, que les hommes trouvent plus commode de les acheter pour un temps que de les conquérir pour toujours, celles qu'un heureux penchant porte à la vertu, que le désir de s'instruire dévore, qui se sentent entraînées par un goût naturel, qui ont surmonté les défauts de leur éducation, et savent un peu de tout sans avoir rien appris, celles enfin qu'un âme haute, un cœur noble, une fierté de sentiment fait appeler _bégueules_, sont obligées de se jeter dans les cloîtres où l'on n'exige qu'une dot médiocre, ou forcées de se mettre au service; quand elles n'ont pas assez de courage, assez d'héroïsme pour partager le généreux dévouement des filles de saint Vincent de Paul.»

Quant aux femmes de la société, parmi tous les documents qui peignent le désordre de la vie de la plupart de ces femmes, le relâchement des liens du mariage, la facilité des liaisons éphémères, je me bornerai à donner les titres de ces trois pièces réunies dans un volume: L'ISLE DE LA FÉLICITÉ, HISTOIRE DE LA FÉLICITÉ, FORMULAIRE ET CÉRÉMONIAL _en usage dans l'ordre de la Félicité avec un dictionnaire des termes de marine, usités dans les escadres et leur signification en François, 1745_: trois pièces qui sont l'historique, les statuts et le vocabulaire d'une _Société du moment_, dont les affiliés faisaient brusquement l'amour, quand ils se rencontraient.

Et tant de maris trompés pendant tout le siècle, et tant d'enfants adultérins, amenaient, aux premières années de la Révolution, ces terribles et bien souvent calomnieux dénombrements, imprimés et criés dans la rue, et qui s'appellent: ASSEMBLÉE _de tous les bâtards du royaume_,—PROCÈS-VERBAL ET PROTESTATIONS _de l'assemblée de l'ordre le plus nombreux du royaume_,—SECOND PROCÈS-VERBAL _de l'assemblée de l'ordre le plus nombreux du royaume tenue à la plaine de Longs-Boyaux. A Concornibus, de l'imprimerie Kornemanique, rue des Cornards, 1789_,—et enfin, NOUVELLE ASSEMBLÉE _des notables cocus du royaume, en présence des favoris de leurs épouses. A Paris, l'an premier de la Liberté_, brochure dans laquelle le rédacteur donne la liste de tous les prétendus amants de la femme, et où, il lui faut rendre cette justice, il ne ménage pas plus l'honneur du tiers état que celui de la noblesse.

A la suite des livres sur la femme et l'amour, les livres sur la prostitution, dont j'ai fait une collection assez difficile à réunir aujourd'hui.

D'abord les traités du temps, contenant une historique de la prostitution, comme le CODE DE CYTHÈRE _ou lit de justice d'amour, 1746_, comme le CODE OU NOUVEAU RÈGLEMENT _sur les lieux de prostitution, 1775_, se terminant par une réglementation utopique que reprendra Rétif de la Bretonne dans son «Pornographe». Dans cette catégorie de livres, il n'y a que les «DOLÉANCES D'UN AMI DES MŒURS, qui émettent des idées réalisables, pratiques, mais c'est un ensemble de mesures draconiennes, dont ne pouvait et ne pourra jamais vouloir la corruption d'une vieille civilisation.

Les ordonnances de police concernant les femmes de débauche, dont une à la date du 6 novembre 1778, leur fait «très expresses inhibitions et défenses de raccrocher dans les rues, sur les quais, places et promenades publiques, et sur les boulevards de cette ville de Paris, même par les fenêtres: le tout sous peine d'être rasées et enfermées à l'Hôpital, même en cas de récidive, de _punition corporelle_.»

Les livres documentaires sur la matière, dans des genres différents, tels que: LES CAUSES DU DÉSORDRE PUBLIC, _par un vrai citoyen, 1784_, qui comptent à Paris 60,000 filles de prostitution, auxquelles il faut ajouter 10,000 privilégiées, et tels que: REPRÉSENTATIONS _à Monsieur le Lieutenant-Général de Police de Paris, sur les courtisanes à la mode et les demoiselles du bon ton à Paris. De l'Imprimerie d'une société de gens ruinés par les femmes, 1762_, représentations qui disent qu'au commencement de l'année 1760, il y avait, chez les notaires de Paris, vingt-deux mille contrats de rentes constituées, tant petits que grands, assurant un revenu annuel d'au moins dix millions aux courtisanes de la capitale.

Les rapports de police, ces morceaux de biographie si exacts, dont on trouve des fragments dans la «Police Dévoilée» de Manuel, dans la «Chronique Scandaleuse», dans les «Souvenirs et Mélanges» de M. de Rochefort, dans la «Revue Rétrospective», et dont une partie a été publiée dans le volume ayant pour titre: «Journal des Inspecteurs de M. de Sartine», et encore dans la «Revue Anecdotique»; ces rapports de police ont pour complément les deux rares volumes in-octavo, publiés en 1790: LA CHASTETÉ DU CLERGÉ DÉVOILÉE, _ou Procès-verbaux des séances du clergé chez les filles de Paris, trouvés à la Bastille_.

Il y a encore un peu de biographie vraie de ces femmes dans la CHRONIQUE ARÉTINE, _Caprée 1789_, cette collection de scandaleuses monographies galantes, qui devait comprendre toutes les femmes de la grande et de la petite prostitution, mais dont seulement une livraison a paru, contenant les vies de Dervieux, Sainte-Amaranthe, Chouchou, Leblanc, etc.

Un recueil manuscrit de «Lettres secrètes, année 1783», que je possède, et sur la première page duquel il y a écrit: «Monsieur Naigeon, ami de Diderot, tenait ce manuscrit de Grimm», renferme nombre de détails sur les filles des maisons de prostitution, et particulièrement de la Liébaut. Et sous la rubrique «Histoire des passions», le gazetier raconte les singulières amours du fermier général Mercier avec Agathe, de l'architecte Bourgeois avec Euphrosine et Jeannette, et il indique la maison, rue Maubuée, où Rousseau se faisait «fouetter pour son petit écu», et il parle de la manie amoureuse du vieux Beaujon, qui prenait son plaisir à être emmaillotté, et à prendre la bouillie des mains de nymphes au jupon court.

Viennent ici les ouvrages _spirituels_, qu'il faut lire cependant: les LETTRES DE LA FILLON, 1751, la CORRESPONDANCE DE MADAME GOURDAN, 1784, et les CANEVAS DE LA PARIS _ou Mémoires pour servir à l'histoire de l'hôtel du Roulle_. Ce dernier in-douze mérite qu'on s'y arrête un moment. Il nous montre la maison de prostitution de l'aristocratie et de la finance, avec sa file de carrosses à la porte, sa cour d'honneur, ses remises, ses écuries, son grand salon aux fenêtres ouvertes sur un parterre de fleurs, ses boudoirs aux peintures voluptueuses, ses dégagements, et là dedans la maigre et couperosée Paris[1], ayant à ses côtés la Fatime et la Richemont. Il nous donne aussi une liste curieuse, la liste authentique, «des filles _roulantes_ au Palais-Royal» en plein dix-huitième siècle, et qui étaient: la Boismilon, la Dalais, la Mortagne, la Petit, les deux Raton, la Jacquet, la Boufreville, la Dupont, la Delécluse, la Vitry, la Blanchard, la Delaunay, la Pichard, la Duvergier, la Deschamps, la Langlois, la Beaumont, la Désiré, la Dupuis, la Carville, la Rochebrune, la Valois.

[1] En 1802 a paru chez Hocquart, en trois volumes, l'ouvrage intitulé: «LES SÉRAILS DE PARIS, ou Vies et portraits des dames Paris, Gourdan et Montigni et autres appareilleuses.»

C'est maintenant le tour des petits poèmes spéciaux, des «Réclusières de Vénus, 1750», des «Très Humbles Remontrances adressées à Monseigneur le Contrôleur Général, par les Filles du monde», du «Brevet d'apprentissage d'une fille de mode, 1769», du «Testament d'une fille d'amour mourante, 1769», des «Sultanes nocturnes contre les reverbères, 1788», des «Ambulantes à la brune contre la dureté des temps, 1789»: méchants poèmes, détestables vers, qui fournissent une touche de couleur locale, un détail, une expression: c'est ainsi que les «Ambulantes» ont conservé la jolie phrase, avec laquelle les filles attaquaient dans la rue le passant: _Petit cœur, petit roi_.

Et nous voici arrivés aux romans qui sont tous le même: le saut d'une fille de _la bergame_ et de la coiffeuse _au damas_ et au coiffeur, et dont les moins mauvais sont: «MADEMOISELLE JAVOTE, histoire morale et véritable», «HISTOIRE NOUVELLE DE MARGOT DES PELOTONS, 1775,», l'exemplaire de Pixérécourt, «Margot la Ravaudeuse, 1777», et enfin l'introuvable «HISTOIRE DE MADEMOISELLE BRION, DITE COMTESSE DE LAUNAY, _honnête P..... Imprimée aux dépens de la Société des filles du bon ton, 1783_»[2].

[2] A ces romans il faut ajouter les recueils de nouvelles très peu historiques qui suivent: HISTOIRE DES FILLES CÉLÈBRES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, 1781, par Desboulmiers; LE PALAIS-ROYAL, 1790, par Rétif de la Bretonne; LA CONFESSION GALANTE DE SIX FEMMES DU JOUR, 1797, par Rosny.

La Révolution favorise la publication d'une brochure vraiment intéressante pour l'histoire du personnel du Palais-Royal, et de la génération des filles qui succèdent aux filles citées dans «les Canevas de la Paris». C'est la REQUÊTE _adressée à Monseigneur le duc d'Orléans par les demoiselles de Launay, Latierce, Labacante et autres pour obtenir l'entrée du Palais-Royal qui leur a été interdite_. Cette brochure nous donne les noms des abbesses en renom, la Langlois, la Masson, la Labady, le Destival, la Macarre, et, avec les matrones, les signalements des prostituées populaires. La Latierce: figure fine, lèvres rosées, taille svelte, pied pointu, cheveux bruns, front large, main délicate. La Bacchante, baptisée ainsi à cause de sa ressemblance avec une figure de bacchante, exposée au Salon: figure agaçante, jambe leste, chute de taille admirable. La Saint-Maurice: ton badin, figure vive, œil étincelant, voix charmante, démarche fière. Thévenin, dit l'As de Pique: œil bleu, figure large, nez long, gorge plate; et à la suite de ces coryphées de la prostitution, la Blondy, la Delorme à la tête de Maure, la Delorme à la tête de mouton, la Duhamel, Victoire Gobet, la du Have, la _Blonde Élancée_.

Et, en ces années révolutionnaires, avec l'accroissement de la prostitution amené par la misère, par la ruine de beaucoup de travaux de femmes, et même par la fermeture des couvents, Paris est inondé de brochurettes et de feuilles volantes relatives aux filles. Ce sont les: «Doléances des femmes publiques», les «Lettres de ces dames à monsieur Necker», «l'Arrêté des demoiselles du Palais-Royal, confédérées pour le bien de leur chose publique», la «Ressource qui reste aux demoiselles du Palais-Royal», «l'Œuf de Pâques des demoiselles du Palais-Royal au Clergé», les «Très sérieuses Remontrances des filles à Messieurs de la Noblesse»; petits factums plaisants, où le monde du Camp des Tartares pleure la diminution des revenus de la noblesse et du clergé. La brochurette la plus rare est: LA G..... EN PLEURS, ornée d'une figure libre, et classée comme un pamphlet contre Marie-Antoinette[3], et qui n'est, dans une langue à la Grécourt, que la lamentation du chœur des filles du Palais-Royal sur leur détresse.

[3] Cette attribution vient sans doute de cette phrase imprimée au bas du titre: «_Et se trouve dans les petits appartements de la Reine_.»

Le titre de cette dernière brochure vous dit le caractère des brochures pornographiques du temps, elles n'ont plus le langage, rien que galant, des livres du dix-huitième siècle, le Père Duchêne a fait son entrée dans la langue de l'amour, et nous avons un terrible spécimen de ce style, dans DOM B..... AUX ÉTATS GÉNÉRAUX où l'auteur, sous le voile d'un beau zèle pour le bien public et l'accroissement de la population, _bougrifie_ de la manière la plus ordurière. Et c'est la même langue dans l'ORDONNANCE DE POLICE _de Messieurs les Officiers et Gouverneur du Palais-Royal qui fixe le droit et honoraires attachés aux fonctions de filles de joye de la ville_. Faut-il aussi parler, à propos des imprimés de ce genre, de l'ALMANACH DES HONNÊTES FEMMES, qui, sous l'invocation de la fête du Bidet, inscrit des noms de femmes de la société à côté de noms de prostituées. Car, à l'heure des haines politiques, la brochure pornographique devient, des deux côtés, une arme de guerre contre les femmes du parti ennemi, et les six numéros du PETIT JOURNAL DU PALAIS-ROYAL, _ou Affiches et Annonces et Avis divers_, sont un épouvantable échantillon de cette meurtrière et lâche diffamation. Et pendant la Révolution ce n'est pas seulement la passion politique qui a inscrit dans les listes de prostituées des femmes qui ne le méritaient nullement; ç'a été souvent le sale appétit d'un gain facile, d'un gain meurtrier, ainsi qu'il est arrivé pour ces ÉTRENNES AUX GRISETTES qui ont causé la mort d'une honnête jeune fille du peuple, _encataloguée_ dans la brochure déshonorante[4].

[4] Il a paru aussi dans le même temps un TABLEAU _de toutes les jolies marchandes des quarante-huit divisions de Paris, leurs qualités physiques et morales, leurs costumes, le nom de leurs rues et le n° de leur maison_. Mais l'adroit et prudent rédacteur de la liste, s'élevant contre le dénombrement des «jolies libertines», déclare qu'il remplit un devoir sacré en rendant hommage aux vertus des marchandes de Paris... républicaines.

Tout en ce temps fournit matière à listes, à catalogues de filles. La Fédération, la grande fête nationale du 14 juillet 1790, fait paraître le TARIF _des filles du Palais-Royal et lieux circonvoisins_, petit journal qui travaille, en plusieurs numéros, à empêcher «le nombre infini d'étrangers attirés par la fête patriotique», d'être victimes de la vorace cupidité des filles. Et ce tarif est bientôt suivi de l'immonde pamphlet intitulé: LES CONFÉDÉRÉS V..... _et Plaintes de leurs femmes aux p..... de Paris_, où l'écrivain royaliste nomme, parmi les femmes qui ont gâté les députés provinciaux, les épouses des plus célèbres révolutionnaires.

L'année suivante est publié un petit agenda qui a pour titre: ALMANACH DES ADRESSES _des demoiselles de Paris, ou Calendrier du Plaisir, contenant leurs noms, demeures, âges, portraits, caractères, talent et le prix de leurs charmes, 1791_. Ce sont presque tous les noms des actrices des grands et petits théâtres de Paris, mêlés à des noms de filles du monde et de prostituées du Palais-Royal, avec des indications facétieuses semblables à celles-ci: «Buisson, dite Jeannette, rue de Richelieu; cette nymphe a les plus jolis yeux du monde, la gorge un peu basse, mais passablement ferme. Elle joint à tout cela un joli petit tempérament qui a été fort exercé par son Jeannot (Volange): un souper et 24 livres.»—«Langlade, Palais-Royal, n° 35, faisant la renchérie, demandant beaucoup, et se réduisant quand on tient bon à 6 livres[5].»

[5] On retrouve, sous l'Empire, quelques-unes des femmes nommées en ce calendrier du plaisir dans la NOUVELLE LISTE _des plus jolies femmes publiques de Paris, 1801_, et la NOUVELLE LISTE _des jolies femmes de Paris, ou le petit Lubrico, 1805_.

Le dernier document sur la prostitution est un rarissime journal, à la date d'octobre et de novembre 1796, journal qui n'a eu que trois numéros, et qui ne figure dans aucune collection de la Révolution. Il est intitulé: JOURNAL DES FEMMES DU PALAIS _ou tableau de l'état physique et moral des femmes publiques_, «rédigé par Cars, officier de santé». Le rédacteur dit avoir pour but de tracer «une carte fidèle de la sphère épicurienne», en prémunissant ses concitoyens des dangers cachés, pour leur santé, sous les fleurs de la capitale[6]; et commence une série de techniques paragraphes sur les charmes de Sainte-Foix, de Boston, de la novice Émée, de l'adorable Rolando, de Julienne qui sort pour la septième fois de l'hospice des Capucins, et de la femme la mieux faite du Palais, de Fanfan, qui ferait bien de remplacer Julienne là d'où elle vient.

[6] En 1769 avait paru une brochure intitulée: PROJET RAISONNÉ _et moyens immanquables pour arrêter les progrès, empêcher la circulation et détruire jusqu'au principe des maux vénériens dans toute l'étendue du Royaume_. Elle est curieuse, cette brochure, en ce qu'elle dit que la maladie vénérienne était, quelques années avant, complètement inconnue en province.

Il y a chez moi un certain goût pour les livres des écrivains à l'imagination déréglée, aux concepts extravagants, aux idées singulières,—pour les livres un peu fous, ces livres où, selon Montaigne, l'esprit, faisant le cheval échappé, enfante des chimères,—et j'ai de ces livres, sur les planches de ma bibliothèque, une petite collection, dont la préface de l'un d'eux vaut la peine d'être citée:

«Un littérateur dont l'âme est brûlante et le cerveau exalté, doit, dans la fougue de son délire, être incapable de mettre certaine suite dans ses conceptions, certaine harmonie dans ses discours, comme il n'écrit que par inspiration; quand il a versé sur le papier l'idée qui l'obsédait, il ne doit plus se rappeler ce qu'il a pensé, il ne doit plus savoir ce qu'il va écrire.

* * * * *

«Si, malgré tous mes aveux et mes protestations, on s'obstine encore à me démontrer que mon ouvrage est extravagant, et que je n'aurais jamais dû le mettre au jour, esprits froids, apathiques géomètres, m'écrierai-je, en lançant un regard de colère sur mes persécuteurs acharnés, qui n'avez jamais senti remuer votre être, tressaillir, fermenter vos facultés, qui n'avez jamais éprouvé le bouleversement d'une âme impétueuse, accablée du poids de ses idées, tourmentée par une excessive énergie et par un besoin d'explosion... Ah! si vous connaissiez les pénibles convulsions d'un enthousiasme retenu, plus indulgents, vous me plaindriez et vous applaudiriez aux débordements de mon imagination... cruels... vous blâmez la ponction salutaire qui a dégagé mon hydropisie, et procuré l'écoulement des eaux putrides et corrosives qui minaient et allaient dissoudre mon existence... Oui, j'ai fait crever l'abcès... J'ai craché un amas prodigieux de glaire et de bile qui m'aurait infailliblement suffoqué... Dieu, votre cœur se soulève... eh bien, éloignez-vous de la _dégoûtante_ cuvette où j'ai vomi, où sont en dépôt tant de _matières exécrables_... Ne pourrait-on pas conserver, par une espèce de curiosité, ma superfétation étrange, comme un médecin garde, dans un vase d'eau-de-vie, ces môles prodigieuses dont accouchent certaines femmes.» Et le livre qui a cette préface en tête, s'appelle: CATARACTES DE L'IMAGINATION, _Déluge de la scribomanie, Vomissement littéraire, Hémorragie encyclopédique, Monstre des Monstres, par Épiménide l'Inspiré. Dans l'antre de Trophonius, au pays des Visions, 1779_. Les Cataractes de l'imagination ont pour voisin: ICOSAMERON, _ou Histoire d'Édouard et d'Élisabeth, qui passèrent quatre-vingt-un ans chez les Mégamières, habitans aborigènes du protocosme dans l'intérieur de notre globe, traduite de l'anglais, par_ JACQUES CASANOVA DE SEINGALT VÉNITIEN. _A Prague, à l'Imprimerie de l'École normale_, rêve en cinq volumes in-octavo, dans lequel Édouard et Élisabeth, pendant un séjour de quarante ans, en une station de ce monde sublunaire, laissaient quatre millions de descendants produits par l'heureuse propagation des quarante filles dont Élisabeth était accouchée depuis douze ans jusqu'à l'âge de cinquante-deux ans. Et de l'autre côté de l'Icosameron, voici: MORALI-PHILOSO-PHYSICO-LOGIE _des Buveurs d'eaux minérales aux nouvelles sources de Passy, en mai 1787, Divisée par matinées, par M. Tho. Mineau de la Mistringue, l'un des buveurs et leur secrétaire perpétuel, à la Fontaine Cocquerelle, 1787_; macédoine bizarre, où il est tour à tour question de la fée Bellie, du développement de la mémoire, grâce au sens interne de la substance _cendrée_, du jeu de _corbillon_, des avantages du célibat, du passage d'un convoi de galériens chantant les litanies de la Vierge, de la répartition de l'impôt territorial.

Mais le plus fou et le plus rare de tous ces livres, un ouvrage que je n'ai pas vu repasser une seule fois en vente depuis trente ans, c'est le: «MÉMORIAL POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE LA CATINOMANIE... par l'auteur de _Deux Plaintes_ (M. Buleau) rendues à la fin de 1784, l'une à M. le Procureur Général, l'autre à M. le baron de Breteuil, et d'une brochure qui fait la troisième partie de ces _Mélanges_, 1787.»

Dans ce volume in-quarto, qui n'est rien moins qu'érotique, l'auteur débute ainsi:

_Chant premier._

Il y eut une fois chez des Ostrogots, peuple catinomane ou catinomaniaque, un particulier qui n'était rien, mais qui ne faisait de mal à personne... ... Et à la suite de ce début, M. Buleau fait entrer en scène la baronne de Gringole, madame Fétiche, madame Pagode, mesdemoiselles Bébé et Catin Bibi, le baron de l'Allure, le vicomte des Gilets, le commandeur des Ruines, monsieur des Cheveux-Gras, et Frétillard et Corniflet, qui se livrent aux digressions les plus entortillées et les plus abracadabrantes, sur toutes les choses discutables de ce monde.

L'histoire commence, chez moi, avec les vingt volumes en grand papier vélin de Saint-Simon, et, continuant dans les journaux et mémoriaux des ducs de Luynes, de Mathieu Marais, de Barbier, d'Argenson, de Grimm, de Bachaumont, finit avec la collection des Mémoires sur la Révolution, également en papier vélin.

A la suite des mémoires historiques généraux, s'allonge sans fin la rangée des mémoires et des documents biographiques. Ç'a été pour moi un amusement de faire, aussi complète que possible, la série des «Femmes»[7] en groupant autour de noms connus et même inconnus, d'abord les livres se rattachant à quelque partie de l'existence de la femme, puis les actes et les lettres émanant de sa main, puis les pièces véritablement historiques, puis enfin les biographies suivies des pamphlets: le tout terminé par les mémoires et correspondances apocryphes du temps. Du reste, je ne suis pas fâché de donner un modèle de ce classement, et je choisis Mme du Barry.

[7] Dans ma bibliothèque, la série des hommes est encore plus nombreuse et plus riche en documents rares.

MADAME DU BARRY, _Constitutions des religieuses de Sainte-Aure à Paris_. De l'imprimerie de C. Simon, 1786. (Mme du Barry a été élevée dans cette communauté.)

—_Étrennes de la Cour-Neuve._ A la Cour-Neuve, 1774. (Mme du Barry a passé quelques années de sa jeunesse dans cette maison de campagne.)

—_Procès de M. le comte du Barry avec madame la comtesse de Tournon._ A Amsterdam, 1781. (Procès de la nièce de Mme du Barry contenant des détails sur la tante.)

—Lettre autographe de Mme du Barry, lettre d'amour adressée à lord Seymour, ambassadeur d'Angleterre en France.

—_Mémoires de Pajou et Drouais_, pour Mme du Barry. (Extrait des Mélanges des bibliophiles.)

—_L'Égalité controuvée, ou Petite Histoire de la Protection._ Contenant les pièces relatives à l'arrestation de la Du Barry, ancienne maîtresse de Louis XV... Ce 31 juillet 1793, l'an deuxième de la République une et indivisible. A Paris, chez Galetti... in-8.

—_Acte d'accusation contre Jeanne Vaubernier, femme Dubarry_... De l'imprimerie du Tribunal révolutionnaire, in-4°.