La maison d'un artiste, Tome 2
Part 12
Mademoiselle Angélique DROUIN, femme du Sr Préville, comédienne françoise, a débuté en décembre 1753 et reçue en janvier 1757.—Peinte par Colson, gravée par Michel.—Des traits un peu vieillots, mais espiègles, un sourire avenant qui fait de jolis petits creux dans sa joue, telle est la physionomie de la grande coquette.
Une autre estampe, dessinée par Simonet, gravée par Devaux, donne en pied Angélique Drouin dans la comédie de «l'Écossaise,» où elle transporte, sur la scène française, les aériennes modes de l'Angleterre du dix-huitième siècle et le délicieux petit chapeau rustique à la Clarisse.
Alexandrine FANIER, née à Cambrai, reçue à la Comédie-Française en 1766.—Dessinée par Moreau le jeune en 1773, gravée par Saugrain.—Des cheveux où serpente un liseron, et dont un flot tombe dépeigné sur l'épaule, des yeux noirs d'une vivacité extrême, une bouche sarcastique, et l'adorable petit nez retroussé qu'a chanté Dorat, sont les traits de la soubrette dont les grands succès furent: le «Dissipateur» et le «Préjugé vaincu».
Marie-Élisabeth JOLY, du Théâtre-Français, morte à Paris en l'an VI, âgée de trente-sept ans.—Dessinée par M***, gravée par Langlois.—Peu jolie, mais douée d'une figure expressive et relevée de petits grains de beauté, la première des servantes de Molière est pleurée au bas de l'estampe par ces deux vers de Lebrun:
Éteinte dans sa fleur, cette actrice accomplie, Pour la première fois a fait pleurer Thalie.
Mademoiselle OLIVIER, de la Comédie-Française.—Dessinée et gravée en couleur par Coutellier.—L'actrice «jolie comme un ange, fraîche comme une rose», est représentée dans le travesti de Chérubin, ce rôle dans lequel elle fit tourner la tête «à toutes les femmes et à tous les hommes». On voit la charmante jeune femme, sous le costume indiqué par Beaumarchais lui-même, dans les _Habillements de la pièce_: vêtement d'un page de cour espagnole blanc et brodé d'argent, le léger manteau bleu sur l'épaule, et un chapeau chargé de plumes.
Terminons par la Comédie-Italienne.
Mademoiselle CAMILLE.—Peinte par de l'Orme, gravée par Pelletier.—Jacqueline-Antoinette Véronèse, née à Venise en 1735 et qui débuta en 1744, pour la danse, avec un feu, une grâce, une légèreté admirables, a une figure grosse comme le poing, où sont d'énormes yeux et une petite bouche spirituelle. Elle est coquettement coiffée d'un fichu jeté sur la tête et noué sous le menton, et elle porte un corsage galonné aux manches à crevés, un corsage ouvert sur son corset comme un gilet d'homme.
Mademoiselle COLOMBE l'aînée. Pensionnaire du Roy, née à Venise en 1754 et reçue à la Comédie-Italienne en 1773.—Dessinée et gravée par Patas.—La chanteuse et la jolie femme est représentée en pied dans le premier acte de «la Colonie». La magnifique et rare estampe montre Mlle Colombe chantant: «_Ciel, où suis-je_...» dans une robe à barrières de bouillons, qui est certes la robe la plus richement bouillonnée qui ait été jamais faite.
Mademoiselle CORALINE.—Peinte par Allais, gravée à l'aquatinte par Vispré.—La sœur de Camille, qui débuta à quatorze ans dans le rôle de Colombine, et qui baptisa de son nom tant de pièces: «Coraline Jardinière, Coraline Esprit Follet, Coraline Arlequin et Arlequin Coraline», se voit, dans ce rare portrait, bovine et joufflue, avec de gros yeux saillants aux cils durs, les épaules couvertes d'une peau de féroce, nouée sur la poitrine par un nœud d'où ressortent les griffes de la bête.
Madame CRÉTU, actrice du théâtre de Bordeaux.—Dessinée et gravée par Pallière à Bordeaux. Cette actrice de la Comédie-Italienne, puis du théâtre Favart, et à laquelle la chronique scandaleuse des théâtres de 1793 reproche son universalité, et qui loge «rue Montorgueil, à la Vanité», est une brune piquante avec quelque chose de simiesque dans les traits qui s'accentue avec l'âge, et la fait ressembler, dans la lithographie de Singry, à un vieux singe phtisique.
Mademoiselle DESBROSSES, actrice de la Comédie-Italienne. Dessinée et gravée par Le Beau. Une rivale, pour la finesse du jeu et le goût du chant dans certains rôles, de la Dugazon, et qui, dans son costume paysanesque, sous son petit chapeau de paille, offre les traits menus et ingénus d'une petite fille.
Madame DU GAZON, reçue à la Comédie-Italienne en 1776.—Gravée par Le Beau.—La Lisette au jeu comique et fin, et possédant le nez le plus relevé de tous les nez de soubrettes qui ont paru au théâtre, ainsi qu'on peut le vérifier en son profil, dans le rôle de Marine, de la «Colonie».
«_Par ses talents, sa grâce naturelle._» (Portrait de Mme FAVART.)—Dessinée par Garaud, gravée par Chenu.—La maîtresse du maréchal de Saxe, la grande actrice de la Comédie-Italienne, et qui osa jouer dans «Bastien et Bastienne», avec l'habit de serge, la croix d'or au cou, la coiffure villageoise et les sabots, a son portrait à la plume ainsi tracé dans les «Deux lettres de cachet contre la demoiselle Chantilly»: «Petite, mal faite, sèche, les cheveux bruns, le nez écrasé, les yeux vifs, la peau assez blanche.» Et c'est la figure qu'on retrouve dans les portraits de Garaud et de Cochin, avec un rien dans les yeux du clignotement d'une myope.
Madame GAVAUDAN dans «Joconde».—Peinte par Jacques, gravée par A. de Saint-Aubin.—Un sourire charmeur, la physionomie animée la plus séduisante qui se puisse voir au milieu des frisons qui l'encadrent, et même sous le ridicule bonnet de linge terminé par un béret, la coiffure _couleur locale_ du temps[33].
[33] EUGÉNIE D'HANNETAIRE, dans _les Sultanes_, acte II.—Peinte par Legendre, gravée par Chevillet.—On voit la descendante de Servandoni, vêtue d'un de ces costumes sillonnés de fourrures, mis à la mode par les tableaux russes de Le Prince, pincer de la guitare, avec de grands yeux caressants. Cette actrice, qui n'a jamais fait partie de la Comédie-Italienne de Paris, était sans doute la fille de Servandoni d'Hannetaire, qui fut directeur du théâtre de Bruxelles de 1752 à 1780.
Madame JULIEN, reçue à la Comédie-Italienne en 1781.—Gravée en couleur chez Mandhare et Jean.—On voit Mme Julien dans la «Veuve du Cancale», sous un bonnet blanc liséré de noir, jeté sur le haut de la tête, une croix sur sa poitrine débraillée, et dont les deux boutons de seins traversent de leur rose le tulle de son fichu; et au milieu du noir de sa robe, du blanc de sa guimpe, et avec son teint allumé, elle ressemble à une nonne en goguette.
Mademoiselle LESCOT, reçue à la Comédie-Italienne en 1780.—A Paris, chez Esnauts et Rapilly.—Mlle Lescot, une transfuge du théâtre de Rouen, une chanteuse à la voix joliment articulée, montre dans son portrait un profil tout droit, et où le front, comme dans une tête antique, passe au nez sans rentrant, sans inflexion, une belle tête sur laquelle sont épandues les ondes de ses cheveux parmi lesquels court une guirlande de fleurs.
MARIE-THÉRÈSE VILLETTE, F. LA RUETTE, de la Comédie-Italienne, reçue en 1761.—Dessinée par Le Clerc, gravée par Elluin.—La chanteuse aimée du public, et dont la rentrée dans la «Servante maîtresse» et «le Tableau parlant» fut accueillie par des transports d'enthousiasme, est un des plus remarquables laiderons qui aient été jamais portraiturés, avec ces petits traits malingres et chafouins.
«_Du jeu de Sylvia la naïve éloquence._» Portrait de Mlle SYLVIA.—Peinte par la Tour, gravée par Surugue fils.—Jeanne Benozzi, la comédienne supérieure par l'art naturel de son jeu, est représentée dans le beau portrait de La Tour, en coiffure basse, au haut de laquelle se recroqueville une petite plume blanche, un nœud de ruban au cou, un _parfait contentement_ au corsage; et elle est habillée d'une de ces somptueuses robes, aimées par Marie Leckzinska, toute couverte, toute filigranée, toute passementée de cannetille, et de ce qu'on appelait alors des _sourcils de hannetons_. La comédienne a un front lumineux, des yeux pénétrants, un grand et fin nez renarré, une bouche à la Voltaire: une physionomie de vieux diplomate.
Maintenant, avant de terminer, il me plaît de m'arrêter encore un moment à ces feuilles volantes dont il ne reste bien souvent que l'épreuve unique conservée par le graveur dans son Œuvre, à ces fragiles et périssables monuments de la vie privée d'une époque, et qu'on appelle: Adresses, Billets, Avis, Factures, Lettres de faire part, etc., en un mot, à tout le papier ornementé que le dix-huitième siècle a fait à son image, et qu'aucun peuple de la terre, en aucun temps, n'a fabriqué avec le goût qui en est le signe et la marque. Oui, ces riens, ces _passes_ de circulation, touchées et retouchées par des mains d'autrefois, et qui ont de la crasse d'une humanité disparue, me parlent plus haut que les documents de la froide et grande Histoire, et si mon frère et moi, avons fait revivre un peu de la vie du passé dans nos livres historiques, nous le devons à l'étude de ces infiniment petits, méprisés jusqu'à nous... Et le joli art qui se joue autour de ces documents intimes, et les ingénieuses imaginations, et les heureuses combinaisons de lignes, et la galante originalité d'une ornementation qu'on ne reverra plus, et à laquelle ont pris part, tout le long du siècle, les plus illustres artistes de la vieille France, depuis Boucher qui a dessiné l'adresse de Gersaint, le marchand de curiosités, jusqu'à Prud'hon qui dessina les deux adresses du bijoutier Merlen et de sa veuve.
La série débute par une petite eau-forte de Cochin, la première estampe que, encore tout _jeunet_, le dessinateur invente, et où, dans un encadrement de roseaux et de madrépores, des Néréides déposent dans le giron d'une Vénus, grande comme l'ongle, les coraux, l'ambre, les perles. C'est l'adresse de Stras, l'inventeur du faux diamant qui porte son nom:
STRAS
_Marchand Joyalier du Roy, demeurant à Paris, quay des Orfèvres, au Duc de Bourgogne. Avertit Messieurs les Metteurs en œuvre de tout Pays, Provinces et Nations qu'il possède dans la dernière perfection le secret de bien faire les Feuilles blanches, comme aussi celles de toutes autres couleurs. Peint toutes sortes de pierres très avantageusement égales à celles d'Orient. Vend de la Poudre d'or parfaite, et enverra à condition à quiconque souhaitera Diamans et autres Pierreries précieuses, en œuvre et hors d'œuvre, en gros et en détail. Le tout à très juste prix._
Eisen a sa belle et grande adresse du Sr MAGNY, _Ingénieur pour l'Horlogerie, les Instruments de Mathématiques et de Physique, ainsi qu'en Mécanique_, une adresse foisonnante d'amours, jouant avec des montres, des thermomètres, des astrolabes. Moreau, lui, a jeté le nom de LA VILLE, Entrepreneur de bâtiments, au milieu de lourds camions, de musculeux limousins, et de crics montant d'énormes pierres. Boquet, le dessinateur des Menus-Plaisirs, s'est chargé, avec le concours de Le Bas, de l'adresse de NOVERRE, _le distillateur du Roy_, demeurant dans l'abbaye Saint-Germain, Cour des Moines, et qui «_vend toutes sortes de liqueurs et d'eaux de senteurs_»: une adresse, à l'entourage composé de Chinoises dansant au son du tam-tam, des clochettes, des triangles, et que surplombe, dans le paysage carillonnant, un poussah grotesque. L'adresse de PERIER, marchand quincaillier du quai de la Mégisserie: _A la Teste noire_, et qui montre au comptoir un gentilhomme marchandant, tout en courtisant la femme du quincaillier, est une des plus introuvables eaux-fortes de Gabriel de Saint-Aubin. De son frère Augustin, je possède l'adresse gravée par lui-même, avec un amour perdu dans les in-folio, de JACQUES-FRANÇOIS-GUILLAUME, libraire, rue Christine, qui _Vend, Loue et Achète des livres tant anciens que nouveaux sur toutes sortes de matières_; et encore l'adresse de COUSINEAU, luthier, demeurant rue des Poulies: _A la Victoire_, où, d'un adroit groupement d'instruments de musique, s'envole dans le ciel une coquette Renommée, tenant dans une main des palmes, dans l'autre des couronnes. A ces deux adresses d'Augustin de Saint-Aubin succède une adresse de Choffard, l'ornemaniste par excellence de ces sortes de _jolités_, qui des tortils et des chutes d'une simple guirlande de lauriers, surmontée d'une tête d'Apollon rayonnante, façonne le plus gracieux encadrement à la carte de l'orfèvre VALLAYER, «_Breveté du Roy exclusivement pour la fabrication générale de toutes les croix de l'Ordre Royal de Saint-Louis et de celles du Mérite militaire_.»
Et combien en ce temps d'adresses, de charmantes adresses qui ne sont pas signées par un nom connu, qui sont même anonymes!
Et la curieuse adresse se développant au milieu d'une dégringolade de masques tragiques et comiques, d'où s'élèvent les torses nus de deux sirènes soutenant une banderole, sur laquelle est écrit: _A la Folie_; cette adresse de HALLÉ, _dit_ MERCIER, «_Peintre et Modeleur, successeur du Sr Bignon, M{d} fabricant de casques et de masques des Menus-Plaisirs du Roi, de l'Opéra, et des autres spectacles, tient toutes sortes de casques, grecs, romains, et dans tous les genres, et autres accessoires pour le théâtre, comme cabochons de toutes formes et de toutes grandeurs pour faire des coiffures. Frontons de diables pour furies, Mascarons de Lyon, Épaulettes, Caducées, Marottes, Carquois d'amours et de sauvages, Flambeaux d'amours et de furies, Serpents de toutes grosseurs, Têtes d'animaux en tous genres pour les pantomimes, Boucliers de toutes formes et trophées, et tout ce qui peut servir au spectacle. De plus, entreprend les décors en carton pour théâtre, appartements et boudoirs, comme figures, chapiteaux, corniches, cariatides et autres. L'on trouve aussi dans son magasin toutes sortes de masques fins de Venise de la première qualité, tant doublés en soie qu'en batiste, pour les bals, toutes sortes de masques pour le théâtre. Masques de velours pour les traîneaux, pour les chymistes, et pour poudrer d'un nouveau genre. Fait des envois en province. Rue de l'Arbre-sec, n° 19, au troisième_.»
Et l'aimable adresse, surmontée des deux têtes accolées de Louis XVI et de Marie-Antoinette, finement retouchées au crayon par le dessinateur inconnu: cette adresse du DÉPÔT DE LYON, _Magasin d'étoffes de soye or et argent en tous genres. A la Bienfaisance, rue Saint-Honoré, près celle des Bourdonnais_. Et l'amusante adresse où l'on voit l'exercice commandé à un bataillon de petits amours nus, armés de mousquets, par un guerrier romain assis sur un canon: cette adresse de SERGENT, _l'Imprimeur en taille douce de la Guerre et des fortifications de Sa Majesté_. Et l'adresse, si gentiment enrubannée et fleurie, de LORAUX, à l'enseigne de _Sainte Geneviève, tenant magasin de toutes sortes de Dentelles, Toiles, Mousselines, Linge de table et généralement tout ce qui concerne la Lingerie_. Et la renseignante adresse où, dans une salle d'armes, un élève fait assaut devant une compagnie, dont se détache un académicien de l'endroit, plastronné d'un plastron au cœur rouge, avec la rue regardant par les baies de la salle; cette adresse au bas de laquelle on lit dans un cartouche: _Académie pour les Armes, tenue par le sieur Motet, rue de Seine_.
En ces jours, les plus humbles professions, les plus misérables industries se saignent pour avoir, près des yeux du public, une recommandation d'art, et je me rappelle une adresse qui m'a échappé, une adresse de marchande de vieux habits de la place de Grève, qui était un chef-d'œuvre de dessin et de gravure.
Des adresses, j'en rencontre toujours dans mon carton: adresse de HENRY, _Maître tailleur de leurs Altesses Sérénissimes Messeigneurs les ducs de Valois et de Montpensier_, s'annonçant sur le flottement d'une draperie surmontée de l'écusson barré des d'Orléans; adresse du perruquier Bouchot, dont un _Avis pour les personnes qui portent perruque_, groupe autour d'un piédestal portant une tête antique, deux amours râblés à la Boucher, dont l'un sonne de la trompette, dont l'autre prend, avec un compas courbe, la mesure d'une perruque sur la tête de plâtre; adresse de l'hôtel de l'Empereur Joseph II, rue de Tournon, où descendaient tous les princes, et où les romans du dix-huitième siècle logent les gros milords bardés de guinées. Pauvre grand hôtel, qui donne une idée assez mesquine des grands hôtels d'alors, par cette réclame rédigée en trois langues:
_Tout près du Luxembourg et de la Comédie-Française, très beaux appartements meublés et ornés, grande cour, remise pour sept voitures, écurie pour douze chevaux. Les étrangers trouveront dans cet hôtel toutes les commodités convenables. On y parle allemand, anglais et italien._
_Le traiteur et le café dépendent du même hôtel dans lequel ils ont une entrée. On peut s'y procurer aussi les Papiers anglais._
Et les serpentements et les contournements du dessin des adresses, chez les pharmaciens et les apothicaires très enamourés de rocaille, descendent à enguirlander les étiquettes. CASSAIGNE, _apothicaire du Roy_, commande à Choffard, pour ses cérats et ses onguents, seize modèles d'une fantaisie adorable; LE LIÈVRE, _distillateur ordinaire du Roy_, fait faire, pour ses juleps et ses sirops, les cartouches les plus rocailleux; enfin le célèbre CADET délivre ses produits, avec des formules enfermées en des enroulements de serpents d'Épidaure, dans des avalanches de fleurs.
Tout l'imprimé, et l'imprimé destiné aux usages les plus vulgaires, semble avoir horreur d'une marge blanche, et qui le croirait! la pancarte des COCHES D'EAU faisant le service de Choisy, sous le règne de Mme de Pompadour, donne ses heures de départ et d'arrivée dans un entourage de Babel, où des plantes d'eau, entremêlées de congélations, se nouent autour de quatre rames, dignes d'être les rames d'une galère de Cléopâtre.
Mais peut-être la merveille de ce papier _vignettisé_ est une facture, une simple facture, la facture d'un marchand d'instruments de musique, à l'enseigne du ROY DAVID, qui figure, dans un médaillon au-dessus d'un entablement aux rinceaux superbes, le roi-musicien jouant de la harpe, et dont les commandes ont leur place dans des compartiments de lignes de fleurettes, qui ressemblent à de brins de lierre pendillant au milieu des rigoureuses et prosaïques additions[34].
[34] Une autre tête de facture curieuse est celle du Petit Dunkerque. Un rideau retroussé laisse voir une mer chargée de vaisseaux, avec cette réclame en bas: AU PETIT DUNKERQUE, _quai de Conti, au coin de la rue Dauphine, Grandchez tient le grand magasin curieux de marchandises françaises et étrangères, et tout ce que les arts produisent de plus nouveau, et vend sans surfaire en gros et en détail_.
Les grâces du dessin, l'esprit et le brillant de la gravure, ce n'est pas cependant le papier du commerce seul qui les réclame; ce sont, en ces années, tous les actes de la vie civile, religieuse, mondaine. Des lettres de faire part de mariage nous présentent le fiancé et la fiancée, en tunique, des bandelettes à leurs jambes nues, allumant leurs deux flambeaux à la torche du Génie de l'Hyménée; d'autres lettres ont pour en-tête l'agenouillement du jeune mari et de sa jeune femme, toujours en costumes mythologiques, au pied d'un autel de l'Amour, dans une composition qui rappelle une scène érotique de Fragonard. Des convocations à la bénédiction nuptiale ont suspendu, au-dessus de l'italique de l'imprimé, un médaillon où se becquètent des colombes. Dans une lettre, qui annonce _l'heureux accouchement de mon épouse_, on voit un petit enfant nu, dans une corbeille de fleurs, au milieu d'un paysage illuminé par un soleil qui émerge de la mer. Et qu'elles sont nombreuses, les illustrations des évènements de la vie mondaine, et des morceaux de papier qui servent à ses plaisirs! Voici, de Cochin, la carte d'entrée du BAL PARÉ à Versailles _pour le mariage de Monseigneur le Dauphin, le mercredi 24 février 1745_. Voici, de Moreau, la carte d'entrée _pour la Fête de M. l'Ambassadeur de France qui se donnera le...._ Voici, pour un monde plus bourgeois, des invitations à dîner, qui peuplent une galerie de nombreux invités, et font manœuvrer, sous un Bacchus tenant dans le ciel une coupe pleine, un essaim d'amours-marmitons débouchant des bouteilles, et montant le dessert sur le buffet de l'office. Voici des invitations de bal, et parmi celles-ci une invitation pour le monde des impures.
MADEMOISELLE ROEELL
_Est priée de faire l'honneur aux Dames Directrices de la Redoute et aux Messieurs de la souscription des Bals de venir danser_ à la Redoute, mardy 22 février.
_A 5 heures._
Cette invitation est une ravissante petite carte, au haut de laquelle danse un couple, aux sons d'un orchestre mêlé au monde d'un salon, éclairé _à giorno_. Et tire-t-on un feu d'artifice, place de Grève? voici un billet dans la valve godronnée et festonnée d'une coquille, dessinée et gravée par Laurent Cars, le billet d'une place à l'Hôtel de Ville, _en la Chambre de MM. les Conseillers de Ville pour le feu qui se tirera le...._ Et un ballon s'enlève-t-il? voilà, de Moreau, la carte de l'admission dans l'enceinte, au milieu d'un entourage de nuages où se perd une montgolfière, qui a une nacelle ressemblant à un char d'Opéra, et au bas duquel on lit: _Expérience du Globe aérostatique de MM. Charles et Robert_, 1783.
Ce rehaussement de l'imprimerie par l'imagerie, vous le trouverez sur toutes les lettres de convocation, et aussi bien sur les lettres de convocation pour des choses sérieuses. Vous le trouverez sur cette convocation de l'académie de Saint-Luc _pour assister aux premières vespres qui se diront en la chapelle Saint-Luc, à quatre heures du soir_, une lettre tout entourée de torses et de têtes antiques que dessinent des amours, et que domine, en haut d'un chevalet, la tête penchée d'un bœuf sur la peau duquel est écrite la convocation. Vous le trouverez même sur des lettres de francs-maçons, sur la lettre qui invite «Joseph Rulliez à se trouver à dix heures précises, le 8 du mois d'avril 1773, _rue des Cultures Saint-Gervais, au-dessus de l'égoût de la vieille rue du Temple, entre un marchand de tabac et le menuisier_, en la L. D. L'AMITIÉ, une lettre où, sous un triangle rayonnant au fond d'un temple, Marillier a représenté une vestale, agréablement décolletée, près de la flamme d'un autel.
Enfin le siècle a l'ambition du _joli_ tellement en tout, que j'ai là, sous la main, un passeport délivré au nom de Louis-Marie-Gabriel-César, baron de Choiseul, qui commande, au milieu d'une page pareille à la page d'un livre illustré, _de laisser passer librement M***, sans donner ni souffrir qu'il soit donné aucun trouble, ni empêchement, mais au contraire toute l'aide et toute l'assistance dont il aura besoin_.
De ces bouts de papier rarissimes, et échappés, par quelque heureux hasard, à la mort des riens de la vie journalière, et que froisse et que rejette et détruit la main de l'homme, sans y faire attention, je finirai la nomenclature par deux billets de théâtre, un billet pour la Comédie-Française, un billet pour la Comédie-Italienne;—de billet pour l'Opéra, jusqu'à présent, on n'en connaît pas. Celui de la Comédie-Italienne, gravé par Augustin de Saint-Aubin, en 1788, et qui porte pour exergue: _Sublato jure nocendi, castigat ridendo mores_, donne à voir sous son écusson fleurdelysé deux groupes d'amoureux, l'un sous le fantaisiste costume à la Henri IV du temps, l'autre sous les jolis habits du jour[35].
[35] Je me rappelle avoir vu un autre billet de la Comédie-Italienne, dont l'illustration était différente, et qui a dû précéder le billet d'Augustin de Saint-Aubin.