La maison d'un artiste, Tome 2

Part 11

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Madame la marquise DE SABRAN, tirée du cabinet de Son Altesse royale Monseigneur le prince Henri de Prusse.—Peinte par Mme Vigée-Lebrun, gravée par Berger en 1787.—L'épistolaire dont on vient de publier de si adorables lettres, est assise sur un sofa, les bras croisés, les cheveux ébouriffés et frisés autour d'une tête à la physionomie toute pétillante d'intelligence et d'esprit. Elle est vêtue d'une robe de linon à la grande pèlerine enveloppant sa poitrine de son tuyautement lâche et de flots de linge, au milieu desquels sa taille se dessine avec les souplesses nonchalantes d'une taille de créole. La marquise de Sabran tenait au dix-huitième siècle un salon mi-politique, mi-littéraire, où M. de Ségur lisait son «Art de plaire», où M. de Boufflers cousait des scènes d'à-propos au «Bourgeois gentilhomme», quand la marquise donnait la comédie au prince Henri de Prusse, chez lequel elle se retira pendant la Révolution[26].

[26] Dans la galerie des Dames françaises, où la comtesse de Sabran figure sous le nom de Sapho, le pamphlétaire dit d'elle: «Sapho ferait aimer l'indifférence, tant elle imite bien son attitude, ses regards, son langage». Et il ajoute plus loin: «Sapho ne néglige aucune des ressources de la parure. Son art consiste à rejeter tout ce qui brille, et à employer avec une adresse infinie les ornements les plus simples; elle a l'air de ne rien ajuster et de tout jeter au hasard; mais quand on l'examine, on voit que rien n'a été oublié.

L'HOMMAGE RÉCIPROQUE. (Portrait de Mme AUGUSTIN DE SAINT-AUBIN.)—Dessinée par Augustin de Saint-Aubin, gravée en noir et en couleur par Gaultier.—La belle et jolie femme qui a servi si souvent de modèle aux compositions amoureuses d'Augustin, l'adorable créature au moelleux profil, à l'œil noir et velouté par de longs cils, aux cheveux blonds frisotés, dont le chignon lâche _à la Daphné_ tombe sur les épaules en grosses torsades, la femme à la voluptueuse gorge, apparaît dans la douce impression en couleur, ainsi que dans le rien rose de chair pâmée, que son mari met dans ses crayonnages. On la voit assise, le fichu tombé, et tenant dans une de ses mains un porte-crayon avec lequel elle dessine un portrait d'homme posé sur un chevalet. Et c'est sans doute un portrait d'elle encore, cette séduisante «L{ouise}-É{milie}, _baronne de_ ***», et un portrait d'elle encore, cette coquette «A{drienne}-S{ophie} _marquise de_ ***» coiffée d'un _chapeau noir à la mode_, deux portraits qu'on donne généralement pour des portraits de Mme de Boufflers et de Luxembourg. Et ici mon opinion est confirmée par le souvenir d'avoir vu sur le dessin original d'un des deux portraits, vendus chez Renouard, et achetés, je crois, par M. de Janzé, le nom de Mme Augustin de Saint-Aubin écrit en bas. Disons que ces deux portraits, quels qu'ils soient, sont des bijoux, surtout lorsqu'ils sont avant l'adresse et avec le nom du graveur à la pointe; et ajoutons que les deux eaux-fortes de ces portraits, que j'ai eu la bonne fortune de trouver dans le temps chez Sieurin, sont rarissimes, et n'existent pas dans l'œuvre d'Augustin de Saint-Aubin du Cabinet des estampes[27].

[27] Le catalogue de Saint-Aubin, rédigé avec beaucoup de soin et qui donne les anonymes, se contente, pour ces deux portraits, de dire qu'ils ont été gravés en 1779, sur un dessin fait d'après nature.

«L'innocence reconnue de Marie-Françoise-Victoire SALMON.» Portrait en couleur chez les Campions frères.

DÉDIÉ AUX AMES SENSIBLES ET BIENFAISANTES

Un cœur généreux fut touché de mes peines, Aux pieds du trône il porta la voix; Un monarque juste brisa mes chaînes, Et mon innocence triompha par le Cauchois.

Claudine-Alexandrine Guérin DE TENCIN, née en 1681, morte en 1749.—Peinte par de Troy, gravée par de Launay.—La meilleure connaisseuse de l'humanité de son temps a des traits fins, finauds, des yeux à l'interrogation perçante, et avec cela une longue physionomie, pâle, étrange, nébuleuse.

Mademoiselle TÉROUENE.—Estampe en manière noire, sans nom de dessinateur et de graveur.—Dans ce portrait, qui pourrait bien être un portrait de pure imagination, Théroigne de Méricourt, les cheveux épars sous une espèce de grand bonnet rouge, la poitrine sortant d'un _pierrot_ débraillé, apparaît avec la robuste et rude beauté d'une harangère-Gorgone.

Anne VALLAYER-COSTER, de l'Académie royale de peinture et de sculpture, en 1770.—Dessinée par elle-même, gravée par Letellier.—Elle s'est exposée au public avec sa figure maigre, son mince nez courbe, le petit air altier de sa tête, fièrement rejetée en arrière.

Mademoiselle VANLOO.—Dessinée par Carle Vanloo, gravée par Basan.—Une fillette au visage éveillé, le chignon retenu par une grande épingle, tenant dans sa chemise retroussée et découvrant son petit ventre, une grosse grappe de raisins.

Dame Julie de Villeneuve, VENCE DE St-VINCENT.—Peinte par Berthelemy, gravée par Romanet.—Des yeux aux paupières lourdes, un nez tourné à la friandise, une bouche sensuelle; ainsi se montre la petite fille de Mme de Sévigné, avec une chevelure dépeignée, et l'outrageant décolletage d'une robe qui laisse voir et l'ombre de son aisselle et plus que la moitié de ses deux seins.

Marie-Élisabeth-Jean-Baptiste Guyard, épouse de messire Charles-Paul de Bourgevin, de Moligny, DE VIALART.—Peinte par Martin, gravée par Fessard.—Un rare portrait d'une brune aux noirs sourcils, à la coiffure en langues de flammes, couverte d'un voile de veuve.

Madame Marie-Louise-Thérèse VICTOIRE DE FRANCE.—Peinte par Nattier en 1755, gravée par Gaillard, sous l'allégorie de l'Eau.—La quatrième fille de Louis XV, la grasse princesse que le Roi appelait _Coche_, la bonne et paresseuse personne qui disait en montrant sa bergère: «Voilà un fauteuil qui me perd», Nattier l'a montrée avec sa douce, sereine et pleine figure, en naïade, accoudée sur une urne qui s'épanche, les roseaux d'une rivière derrière elle. Remarquons que c'est presque l'arrangement de la figure mythologique de Nattier, gravée par Melliny et qui a pour titre: «la Belle Source.»

Madame la marq{se} DE V*** (la marquise DE VILLETTE).—Dessinée par Pujos, gravée par Lingée.—La femme nommée «Belle et Bonne» par Voltaire, donne à voir une assez laide et brune figure de petite Savoyarde.

Cette étude des portraits de femmes françaises du dix-huitième siècle que je fais aujourd'hui, je voudrais la voir refaire un jour par un jeune érudit, qui, consacrant des années à cette monographie, et lisant tous les livres, et regardant toutes les gravures, et consultant tous les portraits conservés dans les familles historiques, apporterait la certitude à tant d'attributions douteuses, baptiserait d'une manière incontestable les portraits allégoriques de Nattier; dévoilerait peut-être le mystère des deux charmants portraits de Saint-Aubin, désignés par des étoiles; donnerait de vrais noms aux centaines de portraits de Chrétien et de Quenedey dont les répertoires doivent exister quelque part[28]; ferait la lumière dans ces anonymes, comme la petite femme de Boucher qui lit les lettres d'Héloïse et d'Abailard, la femme de Carmontelle qui brode au tambour, et cette autre du même qui est enfoncée dans les aphorismes d'Hippocrate, comme la femme de Cochin qui fait un médiateur; retrouverait enfin, avec la connaissance de toutes les pièces de vers du temps dédiées au «Beau Sexe», le nom de telle ou telle femme, ainsi que pour tel portrait de Houel et de tant d'autres.

[28] Me trouvant aux Riceys, j'ai essayé, mais inutilement, de retrouver, chez un descendant de Quenedey, le répertoire du portraitiste au physionotrace. M. Richard, l'ancien conservateur de la Bibliothèque, et le gendre de Quenedey, possédait une copie de ce répertoire, mais il n'a pas été publié, et je ne sais ce qu'il est devenu après sa mort.

Complétons cette étude des portraits des femmes du temps par un travail sur les portraits d'actrices, et commençons par l'Opéra, en faisant suivre le Chant par la Danse.

Sophie ARNOULD, actrice de l'Académie royale de Musique dans le rôle Zyrphé du ballet de Zélindor.—Peinte par La Tour, gravée par la Richardière.—La spirituelle chanteuse est représentée avec l'éclair de ses beaux yeux implorants, dirigés vers le ciel, avec cette bouche entr'ouverte et douloureuse sur laquelle meurt une dernière prière.

H{te}-A{ïde} BEAUMENIL, de l'Académie royale de Musique, pensionnaire du Roi.—Dessinée _ad vivum_ par Pujos, gravée par Vidal en manière noire.—Elle a de jolis yeux étonnés, un petit nez pointu, une bouche aux coins relevés, une physionomie futée où rit une gaieté maligne, sous une haute coiffure aux coques crêpelées et couronnée d'une guirlande de roses. Et Mlle Beaumenil se voit ainsi dans un médaillon entouré du serpentement de brindilles de lierre, avec au bas de son portrait la partition ouverte de l'opéra de «Tibulle et Délie», et ces vers:

Est-ce une Muse, est-ce une Grâce, Qui tient la lyre d'Appollon? C'est toutes deux. Tibulle en instruit le Parnasse Et Beaumesnil leur a prêté son nom.

Rosalie DUPLANT, de l'Académie royale de Musique, reçue en 1762.—Dessinée par Leclerc, gravée par Elluin.—Un long cou, un long nez busqué, une longue figure qui a quelque chose d'une tête de cheval, telle apparaît, malgré sa réputation de beauté, le premier sujet à baguette de l'Opéra, en l'estampe qui la montre sous le costume qu'elle portait dans l'opéra de «Pyrame et de Thisbé», vêtue d'un vestinquin bordé de fourrure, dans un médaillon, où un masque tragique est posé sur une torche enflammée.

La D{lle} LEMAURE[29]. _Problème d'opéra_, 1740. C'est une rare estampe satirique, inspirée par les accès de religiosité de la libertine chanteuse. Elle est dessinée à moitié vêtue en reine d'opéra, à moitié vêtue en religieuse, et d'un côté un homme d'église la déshabille de sa robe de théâtre, et de l'autre Thuret, le directeur de l'Académie lyrique, et un galant, sa bourse à la main, la déshabillent de sa robe de nonne. Et dans l'appartement, sont mêlés et confondus les opéras de Pancrace Pèlerin et les Hymnes de l'abbé Bizot, et en dépit d'un grand tableau qui montre un diable perçant de sa fourche la Luxure terrassée, sur la toilette dont le tapis est relevé par un bidet, s'étalent les «Poésies gaillardes» de l'abbé de la Garde. A cette imagerie est jointe une lettre «écrite à Mlle Lemaure par un abbé de ses amis», qui, lue, pliée en deux, au moyen de la dernière syllabe de la demi-page et de la première syllabe de la ligne suivante, prend le sens le plus obscène.

[29] «Teint noir, grosses lèvres, dents blanches», dit de la Lemaure son logogriphe de 1745.

Mademoiselle Rosalie LEVASSEUR, de l'Académie royale de Musique, pensionnaire du Roi, née à Valenciennes.—Dessinée et gravée par Pruneau d'après le buste de Dumont de Valenciennes.—Un front extraordinairement bombé, un œil impudent, un rictus dédaigneux de la bouche, un ensemble de traits populaciers à l'image de sa voix, ainsi caractérisée par la méchante langue de Sophie Arnould: c'est le portrait de la toute-puissante maîtresse de Mercy-Argenteau, devenue baronne du Saint-Empire, puis femme de l'ambassadeur.

Mademoiselle MAILLARD, de l'Académie royale de Musique.—Dessinée et gravée en couleur par Coutellier.—La jolie femme dont un état de l'Opéra dit: «sujet très utile, mais qui malheureusement se laisse faire des enfants; ce qui prive le public d'un grand nombre d'opéras»; la future déesse de la Liberté est représentée avec son petit profil fardé, les belles lignes de sa gorge, dans une robe rose, sous l'échevellement blanc de son abondante coiffure poudrée à frimas.

Mademoiselle PÉLISSIER.—Peinte par Drouais, gravée par Daullé, avec l'adresse de Drouais.—La rivale de Lemaure, la chanteuse de laquelle on a dit que les opéras sans elle n'étaient plus que des concerts, figure dans une grande composition à la Nattier, habillée plutôt d'une draperie que d'une robe. Elle a des yeux noirs en coulisse, des joues trouées de fossettes, une bouche sensuelle qui retrousse aux coins, une mignonne chair toute pleine de délicatesses finement sculptées.

Madame de St-HUBERTI, de l'Académie royale de Musique.—Dessinée par Le Moine, gravée en couleur par Janinet.—La sublime chanteuse, qui, un jour, fit un poète du lieutenant d'artillerie devenu Napoléon Ier, est peinte sous la blondasserie de ses cheveux alsaciens, avec sa grande bouche, son nez de soubrette, un ensemble de petits traits bas et bourgeois. A ce portrait réel de Le Moine, qui fut répété de toutes les sortes, il faut joindre un portrait idéalisé, le portrait de la chanteuse telle que le public la voyait au théâtre, un portrait d'après une peinture de Reynolds, et qui a pour titre: «La Musique, ou Mlle Saint-Huberty inspirée par Apollon.»

PAS DE DEUX _tiré du second acte de Silvie_, exécuté par M. Dauberval et Mlle ALLARD.—Dessinée par de Carmontelle, gravée par Tilliard.—La danseuse, la seule danseuse qui eût le privilège de composer ses entrées, danse aux côtés de Dauberval, dans son étrange robe, traversée de barrières de perles, au retroussis de peau de bête sauvage, son profil à la fois voluptueux et moqueur penché en arrière dans un coquet mouvement de retraite.

Mademoiselle CAMARGO.—Peinte par Lancret; réduction de la grande planche gravée par Cars.—La déesse des tambourins, celle dont la jambe était, avec la voix de Lemaure, le jarret de Dupré, les trois merveilles de l'Opéra, celle dont le pied fit la fortune du cordonnier Choisy, est représentée, se déployant au milieu d'un orchestre caché dans la feuillée, avec dans le corps quelque chose de l'envolée d'une sylphide, avec sur la figure quelque chose de l'animation chaude et brune d'une Méridionale.

«LA FLORE DE L'OPÉRA.» (Portrait présumé de LA GUIMARD.)—Peinte par Roslin, gravée par Basan. La danseuse sans égale dans les ballets anacréontiques est montrée par le peintre, avec son _visage parlant_, le coude appuyé sur un nuage, la gorge sortant d'une chemisette, en train d'assembler de ses longs doigts une guirlande de fleurs.

La maigreur de la sèche danseuse, aux membres d'araignée, et qu'on appelait le _Squelette des Grâces_[30], a été caricaturée en 1789, dans une rare estampe publiée à Londres et qui a pour titre: _The Celebrated G....rd or Grimhard from Paris_. Sous l'empanachement de grandes plumes, et dans le rose et le bleu tendres d'une robe de danseuse, on voit la Guimard avec un visage qui a le décharnement d'une tête de mort, agiter des bras et des mains, qui sont les bras et les mains d'une ostéologie.

[30] Dans un duel à coups de rimes satiriques, dont les traits ont été fournis par les tenants des danseuses Dervieux et Guimard, voici le portrait physique de Guimard:

Elle a la taille de fuseau, Le teint couleur de noisette Et l'œil percé comme un pourceau. Ventre à plis, cœur de macreuse, Gorge dont nature est honteuse: Sa peau n'est qu'un sec parchemin Plus raboteux que le chagrin; Sa cuisse est flasque et héronnière, Jambe taillée en échalas, Le genou gros sans être gras; Tout son corps n'est qu'une salière. ....................................

Mlle HÉLIGSBERG dans le ballet du Jaloux puni.—Dessinée par de Janvry, gravée par Condé.—Cette danseuse qu'on trouve, sur les états de l'Opéra, attachée aux chœurs de la Danse pendant les années 1783 et 1784, est représentée en habit d'homme, glissant sur la pointe d'un pied, ses gracieuses et sveltes formes modelées avec amour dans un collant, et ses beaux grands yeux en son petit minois chiffonné, ressortant de dessous les bords relevés d'un grand chapeau de montagnard.

Mademoiselle LA CHANTERIE, de l'Opéra.—Dessinée par Pierre, gravée en manière de sanguine par Gilsberg.—Cette danseuse très inconnue, dont un rapport de police nous raconte les amours scandaleuses, avait les traits purs d'une belle statue, des traits qui ont valu à la femme cette grande étude qui a le caractère d'une tête d'expression. C'est à propos de Mlle La Chanterie qu'un Anglais fort maltraité dans sa santé par ses faveurs, retrouvant son portrait dans une Immaculée Conception d'une église de Paris, s'écria: «Voilà la vierge qui m'a donné la ch... p...»

THÉODORE DAUBERVAL.—Dessinée par Lefèvre, gravée par Legoux.—La tête de la danseuse philosophe, qui demandait à Rousseau un cours d'instruction pour se conduire à l'Opéra, apparaît dans un médaillon grand comme un dessus de bonbonnière, semblable à un camée mutin de l'antiquité.

Louise-Magdeleine LANY, pensionnaire du Roi, née à Paris le 19 novembre 1733, reçue à l'Académie royale de Musique en novembre 1748 et retirée en avril 1767.—Dessinée par de Carmontelle.—Une nerveuse femme au grand nez aquilin, aux traits _marqués_, faisant des élévations dans des souliers de satin blanc, au haut talon.

Mademoiselle Marie SALLÉ, la Terpsichore françoise.—Peinte par Fénouil, gravée par Petit.—Sallé, la Grâce et la Décence du ballet, est représentée tenant une colombe dans ses mains. Une figure plate, un long nez droit, une grande bouche sardonique, des traits où il y a comme la masculinité fade d'un abbé blondin.

Passons à la Comédie-Française en donnant le pas à la Tragédie.

Hippolyte de la Tude CLAIRON, comédienne françoise, pensionnaire du Roi, a débuté le 19 septembre 1743 dans le rôle de Phèdre, reçue le 22 octobre suivant.—La tragédienne d'art, à la tête de grisette, au mouvement lascif de la bouche, est représentée dans la Médée de Longepierre en sa _jolie_ dramatisation, les narines dilatées, les yeux écarquillés.

On retrouve la Clairon-Médée dans une autre estampe non terminée[31], en son char aux enroulements de serpents, la tête de Méduse sur la poitrine, échevelée, et brandissant d'une main une torche, d'une autre main un poignard, et déclamant:

A tes deux fils, j'ai sçu percer le flanc, Regarde ce poignard et cette main sanglante.

[31] C'est l'estampe d'après Vanloo, où la tête est gravée par Beauvarlet et le fond par Cars.

Charlotte DESMARES.—Peinte par C..., gravée par Lépicié en 1733.—La nièce de la Champmeslé, une grosse et grasse femme, à la figure joufflue, à la petite bouche en cul de poule, aux yeux pleins d'une gaieté, la faisant quelquefois éclater de rire en scène; qui, «touchante dans les pleurs, piquante dans les ris», tient d'une main un masque comique passé dans un poignard: allusion à son double talent de tragédienne et de comédienne.

«_Qui mieux que toy_, DUCLOS, _actrice inimitable_.»—Peinte par de Largillière, gravée par Desplaces.—Dans cette immense et somptueuse estampe, la Duclos apparaît en la majesté, la pompe, le grandiose des reines de théâtre d'autrefois, sous l'aspect imposant que seul peut rendre le mot latin _portentosa_. L'Ariane abandonnée, sous sa coiffure en diadème, avec l'ample nudité de sa poitrine, parmi les lambrequins de brocart se cassant en lourds plis autour de son corps, au milieu de l'éclairage d'apothéose du fond, où se voient vaguement une cohorte de faunes brandissant des thyrses, et un puissant amour qui tient une couronne d'étoiles au-dessus de la tête de la tragédienne;—l'Ariane du Théâtre-Français prend des proportions extra-humaines, une espèce de matérialité épique. Non, jamais actrice n'a eu un si grand et si triomphant ouvrage de burin consacré à conserver ses traits aux siècles futurs, et ce portrait vous fait prendre en mépris la pauvreté de nos portraits modernes de célébrités dramatiques.

Marie DUMESNIL, de la Comédie-Française, reçue en 1737.—A Paris, chez Elluin, graveur.—Voici la tragédienne de tempérament, qui a peut-être poussé le plus loin les effets des rôles de fureur et de terreur, la voici dans sa laideur, avec sa figure plate et osseuse, son grand nez décharné, ses yeux d'aigle qui devenaient effrayants à certains moments. Elle est représentée dans le rôle d'Athalie, le corps habillé d'une robe à glands et à pompons, la tête coiffée d'un _repentir_, se déroulant à la dix-huitième siècle sur son épaule.

Adrienne LE COUVREUR, morte à Paris, le 20 mars 1730, âgée de trente-sept ans.—Peinte par Charles Coypel, gravée par Drevet.—La première actrice, qui dans la tragédie, ait rompu avec le chant dont Racine n'avait jamais pu complètement guérir la Champmeslé, la maîtresse du maréchal de Saxe, la comédienne «vivant avec les duchesses» est peinte tenant dans ses mains l'urne des cendres de Pompée. Un rôle et un portrait où la sensibilité du jeu de la Le Couvreur, le touchant de son visage, la douleur de ses beaux grands yeux, sont rendus merveilleusement par le peintre et le graveur, sous la robe de veuve de Cornélie.

Un autre portrait vous fait faire connaissance avec «les traits de la ville» de l'actrice, vous détaille ses yeux tendrement expressifs, son nez délicatement aquilin, sa bouche spirituelle: c'est le petit portrait de la suite d'Odieuvre, peint par Fontaine, gravé par Schmidt.

F{se} A. M. DE RAUCOURT, née à Paris, le 3 mars 1756, débutée à la Comédie-Française le 13 décembre 1772, reçue le 23 mars 1773.—A Paris, chez Bligny, lancier du Roi.—Mlle Raucourt, appelée méchamment, à propos de son goût pour son sexe, l'_enfant gâté_ de la nature, et dont la beauté fit une sorte de révolution à son début, n'a guère dans ce portrait de cette beauté si vantée que de gros traits impudents.

Catherine de Seine, épouse du Sr DUFRESNE.—Peinte par Aved, gravée par Lépicié.—La seule actrice dont Mlle Clairon ait fait l'éloge sans restriction, est représentée avec ses beaux yeux, ses traits médiocres, le noble et vrai abandon de tout son être dans le rôle de Didon, montrant au public un sein percé et sanglant.

Mademoiselle CONTAT, de la Comédie-Française, jouant le rôle de Suzanne dans le «Mariage de Figaro».—Dessinée par Desrais, gravée par Dupin fils.—La grande coquette qui a porté sur la scène la femme du grand monde, la comédienne qui a eu une manière à elle sans imiter personne, la présidente du foyer du Théâtre-Français pendant toute la fin du dix-huitième siècle, la femme aussi jolie qu'il est possible de l'être, nous est donnée dans ce portrait, dont elle nomma le bonnet, avec quelque chose d'une rude et joyeuse commère, qui ne peut être ni le visage ni la physionomie de celle dont M. de Narbonne et M. de Talleyrand faisaient leur société[32].

[32] Nous devons cependant avouer qu'il y a un peu du profil protubérant du dessin de Desrais, dans le portrait en couleur de Janinet, gravé d'après une peinture de Dutertre.

Marie-Anne Botot DANGEVILLE, comédienne françoise.—Peinte par Pougin de Saint-Aubin.—La soubrette à la physionomie piquante, raillarde, étrange, et qui, dans une préparation de La Tour, ressemble à une Joconde du ruisseau, la comédienne dont la retraite inspira le tableau de Thalie éplorée, est dessinée en manteau volant, sous une coiffure plate ornée de fleurettes, dans un médaillon au bas duquel, une marotte de fou fait pendant à un flambeau d'amour.

«Portrait de Mlle D'OLIGNY.»—Peinte par Vanloo, gravée par Huber d'Augsbourg.—La comédienne qui joua d'original le rôle de Rosine du «Barbier de Séville», et dont l'épigraphe de son portrait est: «_La Pudeur fut toujours la première des Grâces_», Mlle d'Oligny est représentée toute riante du sourire d'une bouche innocente et de la malice d'yeux ingénus, et joliment enguirlandée de rameaux de lierre en passementerie dans les cheveux, au bord de la peau de son corsage, sur ses manches, et qui l'entourent de leurs légères et volantes déchiquetures. C'est un des plus charmants portraits d'actrice avec son médaillon tranquille sur un fond plat, d'où se détache en haut, comme l'écusson en bosse d'un cadre, un masque comique entre un rameau de laurier et une branche de roses.