La maison d'un artiste, Tome 2
Part 1
Au lecteur.
Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original. Quelques erreurs évidentes de typographie ou d'impression ont été corrigées; la liste de ces corrections se trouve à la fin du texte. La ponctuation a été tacitement corrigée par endroits.
Les notes de bas de page ont été renumérotées de 1 à 100 et placées sous le paragraphe auquel elles se rapportent.
Les caractères en exposant sont représentés comme dans «Mme» pour les abréviations courantes, et comme «Gab{elle}» (Gabrielle) pour les autres.
LA MAISON
D'UN
ARTISTE
II
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
ŒUVRES DE EDMOND ET JULES DE GONCOURT
GONCOURT (EDMOND DE)
=La fille Élisa=, 37e mille 1 vol. =Les frères Zemganno=, 8e mille 1 vol. =La Faustin=, 19e mille 1 vol. =Chérie=, 17e mille 1 vol. =La Maison d'un artiste au XIXe siècle= 2 vol. =Les actrices du XVIIIe siècle=: Mme SAINT-HUBERTY 1 vol. —— Mlle CLAIRON (3e mille) 1 vol. —— LA GUIMARD 1 vol. —— SOPHIE ARNOULD 1 vol.
=Les Peintres japonais=: OUTAMARO.—Le Peintre des Maisons vertes, 4e mille 1 vol. —HOKOUSAÏ (peintre), (2e mille) 1 vol.
GONCOURT (JULES DE)
=Lettres=, précédées d'une préface de H. CÉARD (3e mille) 1 vol.
GONCOURT (EDMOND ET JULES DE)
=En 18**= 1 vol. =Germinie Lacerteux= 1 vol. =Madame Gervaisais= 1 vol. =Renée Mauperin= 1 vol. =Manette Salomon= 1 vol. =Charles Demailly= 1 vol. =Sœur Philomène= 1 vol. =Quelques créatures de ce temps= 1 vol. =Pages retrouvées=, avec une préface de G. GEFFROY (3e mille) 1 vol. =Idées et sensations= 1 vol. =Préfaces et manifestes littéraires= (3e mille) 1 vol. =Théâtre= (HENRIETTE MARÉCHAL.—LA PATRIE EN DANGER) 1 vol. =Portraits intimes du XVIIIe siècle.= Études nouvelles d'après les lettres autographes et les documents inédits 1 vol. =La Femme au XVIIIe siècle= 1 vol. =La duchesse de Châteauroux et ses sœurs= 1 vol. =Madame de Pompadour=, nouvelle édition, revue et augmentée de lettres et documents inédits 1 vol. =La Du Barry= 1 vol. =Histoire de Marie-Antoinette= 1 vol. =Histoire de la Société française pendant la Révolution= 1 vol. =Histoire de la Société française pendant le Directoire= 1 vol. =L'Art du XVIIIe Siècle=, 1re série (Watteau.—Chardin.—Boucher.—Latour) 1 vol. 2e série (Greuze.—Les Saint-Aubin.—Gravelot.—Cochin) 1 vol. 3e série (Eisen.—Moreau-Debucourt.—Fragonard.—Prudhon) 1 vol. =Gavarni.= L'HOMME ET L'ŒUVRE 1 vol. =Journal des Goncourt.= Mémoires de la vie littéraire (8e mille) 9 vol.
Paris.—L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.—13914.
LA MAISON
D'UN
ARTISTE
PAR
EDMOND DE GONCOURT
TOME SECOND
NOUVELLE ÉDITION
PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11
1898
Tous droits réservés.
LA
MAISON D'UN ARTISTE
CABINET DE TRAVAIL
(_Suite_).
Après la cheminée, le mur reprend avec la littérature, avec la poésie.
Avouons-le franchement, la poésie du temps ne vaut quelque chose que par les estampes des dessinateurs qui l'ont illustrée. Parlons donc des poètes à images.
C'est en première ligne Dorat et ses Baisers et ses Fables, et ses petits poèmes, avec ses illustrateurs ordinaires, Eisen et Marillier.
Puis, prenant au hasard dans la rangée de livres, il nous tombe sous la main la «Pucelle d'Orléans», avec les figures de Gravelot; les insipides «Héroïdes» de Blin de Sainmore à la pompeuse illustration; les trois volumes des «A-propos de société», où Moreau a fait tenir de si charmantes sociétés dans des carrés, grands comme une carte de visite; les «Saisons» de Saint-Lambert, avec les figures de Leprince et les en-tête de Choffart; «Mon Odyssée», décorée de dessins de Desfriches, gravés par Cochin, qui a dessiné incontestablement les figures des dessins; le rare petit poème, intitulé: «les Bienfaits du Sommeil», dont les Moreau sont si finement gravés par De Launay; les «Historiettes ou nouvelles en vers», par M. Imbert, dont le titre est à la fois dessiné et gravé par Moreau; les «Idylles» de Berquin, aux mièvres petites images, se payant aujourd'hui un prix si déraisonnable; le «Temple de Gnide» mis en vers par Colardeau, avec les estampes d'après Monnet; les «Amusements d'un Convalescent», dont le frontispice de Gravelot est la merveille des frontispices passés, présents et à venir; les «Quatre Heures de la toilette des Dames», poème dédié à la princesse de Lamballe, et princièrement illustré de vignettes et de culs-de-lampe de Leclerc; enfin un exemplaire des «Chansons de la Borde», en veau, il est vrai, mais payé 25 francs, et chez Sieurain,—il y a trente ans.
Gardons-nous de passer sous silence, parmi ces livres, l'édition de 1760, des «Poésies de M. Sedaine», qui renferme le rare et artistique portrait du poète et de l'ami, gravé par Gabriel de Saint-Aubin.
Et n'oublions pas encore les méchants vers badins du JOUJOU DES DEMOISELLES, aux deux titres dessinés par Eisen, et dont chaque page a un en-tête gravé; et les méchants vers polissons du BIJOU DE SOCIÉTÉ _ou l'Amusement des Grâces_, _A Paphos_, _l'An des plaisirs_: petits volumes au texte gravé, aux eaux-fortes maladroites.
Mais il faut encore donner place ici à ces almanachs chantants, qui font rage aujourd'hui, à ces almanachs illustrés de minuscules vignettes anonymes, mais souvent spirituelles, et qui s'appellent de ce titre: CALENDRIER DE PAPHOS, ou bien de cet autre: LA FLEUR DES PLAISIRS, «_Étrennes chantantes à la mode, dédiées aux Grâces, enrichies de figures, et suivies du gazetier chantant avec tablettes économiques, Perte et Gain, petit secrétaire à l'usage des dames_. Chez le sieur Desnos.» L'un de ces petits volumes intitulé: LES DÉLICES DE CÉRÈS, contient des vues de promenades, des bals de Paris, du Salon de peinture.
Après les poésies, les romans. Ils sont nombreux, les romans, et nombreux dans tous les genres. J'en cite, un peu au hasard, quelques-uns:
«LA VIE DE MARIANNE, ou les Aventures de madame la comtesse de *** par M. de Marivaux»: un roman publié en 1731, en ces années où la critique professait que, seules, les aventures de la noblesse pouvaient intéresser le lecteur, et où l'auteur avait le courage de dire dans sa préface: «Il y a des gens qui croient au-dessous d'eux de jeter un regard sur ce que l'opinion a traité d'_ignoble_, mais ceux qui sont un peu plus philosophes, qui sont un peu moins dupes des distinctions, que l'orgueil a mis dans les choses de ce monde, ces gens-là ne seront pas fâchés de voir ce que c'est que l'Homme dans un cocher, et ce que c'est que la Femme dans une petite marchande.»
De Crébillon fils, les éditions originales du HASARD DU COIN DU FEU et de LA NUIT ET LE MOMENT, ces analyses parlées, et dans la langue la plus subtile qui soit, des mouvements de l'âme de l'homme et de la femme du temps, ces jolies et spirituelles révélations de l'infiniment secret des tentations des sens et des caprices de cervelle de la créature des vieilles civilisations, ces petits romans de génie qui, un jour, prévaudront sur tout le fatras officiel du temps, et auxquels M. Villemain n'a pas même accordé l'honneur de nommer leur auteur, dans son «Cours de littérature du dix-huitième siècle».
Et les romans philosophiques, parmi lesquels est un exemplaire d'IMIRCE, OU LA FILLE DE LA NATURE, 1764, par Dulaurens, un exemplaire aux armes et aux initiales de Groubentall, l'ami et le collaborateur de Dulaurens, avec une grande note de sa main, nous apprenant que l'auteur du livre était encore en prison le 5 juillet 1790, et que sa captivité l'avait rendu fou.
Et les romans historiques ou plutôt demi-historiques, dont un des plus curieux est: «MÉMOIRES DU CHEVALIER DE RAVANNE, page de S. A. le duc régent et mousquetaire, Londres 1781», quatre petits volumes Cazin, reliés en maroquin rouge.
Et les romans militaires nous renseignant sur la vie des garnisons et des camps, et nous initiant aux conquêtes du soldat en France et à l'étranger, comme les: «EXPLOITS MILITAIRES ET GALANTS _des officiers de l'armée de France, en Allemagne_... Amsterdam, 1742», ou comme: «L'ACADÉMIE MILITAIRE, ou les Héros subalternes, Amsterdam 1777», quatre volumes ornés de vignettes, que je crois de Lepaon.
Et les romans de mœurs, où dans le tas je retire: «LE NOVICIAT DU MARQUIS de ***, ou l'Apprentif devenu maître à Cythère, avec l'approbation de Vénus, 1747», petit roman rare qui raconte joliment les timidités et les embarras ingénus d'un premier amour; L'AMOUR DÉCENT ET DÉLICAT, _ou le Beau de la galanterie. A la Tendresse, chez les Amans, 1760_; LES SPECTACLES NOCTURNES, Londres 1756, donnant des détails sur la vie des petites maisons; «LE SOUPÉ, ouvrage moral. Londres», roman qui a toute la charmante désinvolture d'un style aujourd'hui perdu; «LES DIALOGUES MORAUX d'un petit maître philosophe et d'une femme raisonnable, Londres 1774», dialogues descendant des dialogues de Crébillon fils; LES SUCCÈS D'UN FAT, 1764, pourtraiturant l'homme auquel les femmes font la cour, et auquel elles sont reconnaissantes de l'honneur qu'il leur fait de publier, qu'il les a _conquises_; LA JOLIE FEMME, OU LA FEMME DU JOUR, 1769, avec son coquet titre, dont l'encadrement enferme une table à toilette; LA PARISIENNE EN PROVINCE, 1769, petit livre rendant l'étonnement naïf de la femme de la capitale devant cette nature de campagne, où il n'y a pas le moindre _boulingrin_, et qui dit, à l'aspect de paysans conduisant une charrue: «Ah! ils labourent, je m'en étais un peu doutée; voilà donc le labourage! Il y a si longtemps que j'étais curieuse de voir labourer!» LES LAURIERS ECCLÉSIASTIQUES, ou Campagnes de l'abbé T***. «A Luxuropolis. De l'Imprimerie du clergé, 1777», récit voluptueux et espiègle par un petit-collet, de la défaite de soubrettes possédant de l'éducation et l'_ensemble de visage le plus frais_, de marquises au _pied de la délicatesse la plus achevée_, de présidentes bien en chair, d'adorables duchesses _ayant le diable au corps_; «L'ANNÉE GALANTE, ou les Intrigues secrètes du marquis de L***, 1785», roman fabriqué avec les aventures de l'Étorière, officier aux gardes; «LA MORALE DES SENS, ou l'Homme du siècle. Extrait des Mémoires de M. le Chevalier de Bar***, rédigés par MM... D. M., Londres, 1792», avec une préface que Béranger semble avoir lue: «Un palais succède à ton taudis: te souviendras-tu alors de nos petits soupers tête à tête, de notre amour, de nos plaisirs. Je dirai, en voyant ta nouvelle métamorphose: Quand j'aimais Babet, nul mortel n'était plus heureux que moi: nous ne possédions que notre amour, et nous n'avions rien à désirer. Quand sa bouche me disait: Je t'aime, son cœur en palpitant me le jurait d'une manière plus touchante. Comme tout est changé!... quel luxe! quel fracas! Dis-moi, friponne, quand tu seras Émilie, oublieras-tu l'amant de Babet?»
Deux romans se distinguent de tous ces romans. Le premier, c'est ANGOLA, qui fait deux si ravissants petits volumes, dans l'édition de 1751, ornée des vignettes d'Eisen. Indépendamment de son style alerte et comme pirouettant sur un talon rouge, de sa jolie petite observation ironique à la façon d'un sourire de grande dame, indépendamment de ses croquetons sémillants, ce livre est un document curieux pour l'histoire de la langue; le soulignement de son italique nous conserve tous les néologismes, toutes les phrases que les puristes de 1750 ne voulaient pas accepter, et qui font aujourd'hui partie de la langue courante, parlée par tous. Les puristes de notre temps croiront-ils qu'on regardait alors, comme une audace de dire: _chercher chicane_, raconter d'_un ton lamentable_, _l'air consterné_, _chanter à faire peur_, _caresser_ son jabot, être _exactement informé_, _une attitude singulière_, _des devoirs pénibles_, _railler sans miséricorde_, _les fondements d'un édifice_, les contes _dont on berce les petits enfants_, _tourner la cervelle_, _crever des chevaux de poste_, _toucher cette corde_, langage _entortillé_, _cavalièrement_, _rompre la glace_, rien _de si absurde_, _lutiner_, _mauvaise plaisanterie_, passion _malheureuse_, _prendre comme à tâche_, ces _sortes de conjectures_, _affaire arrangée_, _faire la bégueule_, _manège habile_, _quel enfantillage_, _suer à grosses gouttes_, etc.
Le second roman a pour titre: «THÉMIDORE; à la Haye, aux dépens de la Compagnie, 1745», attribué à Godard d'Aucour, le fermier général: une peinture vraie du caractère général de la fille d'alors, peinture bien plus vraie que celle de l'abbé Prévost dans «Manon Lescaut» qui a dû sa fortune sans exemple à un côté de sentimentalité moderne, n'existant pas le moins du monde chez les impures du dix-huitième siècle.
Puis ce sont presque tous les romans de Rétif de la Bretonne, au milieu desquels se trouve un exemplaire broché de la PAYSANNE PERVERTIE avec les figures, avant les noms des dessinateurs et graveurs; et un exemplaire du NOUVEL ABAILARD, sur papier de Hollande, qui serait, d'après M. Paul Lacroix, le seul exemplaire connu d'un roman complet sur ce papier, du romancier.
Et encore le rarissime roman de Sénac de Meilhan, qui a pour titre: L'ÉMIGRÉ publié par M. de MEILHAN, _ci-devant intendant du pays d'Aunis de Provence, Avignon et du Hainaut, et intendant général de la guerre et des armées du Roi de France. A Brunswick: Chez P. Fauche et compagnie, 1797_, roman in-12 en quatre volumes, ornés d'estampes dessinées par Du Pré, et gravées par Benet, Salomon, Wagner, Dornsted.
Terminons cette bibliographie romancière à vol d'oiseau par la liste des célèbres romans du dix-huitième siècle, avec l'illustration qu'en ont faite les dessinateurs et graveurs contemporains: l'édition de 1756, de «Manon Lescaut» avec les vignettes d'Eisen; l'édition de 1764, de la «Nouvelle Héloïse», avec les vignettes de Gravelot; l'édition de 1772 du «Diable amoureux» de Cazotte, avec les figures où l'habile Moreau a si bien contrefait le dessin enfantin de l'homme de génie, trouvé dans une auberge par l'auteur; l'édition grand in-octavo de 1776, des Confessions du comte de *** par Duclos, avec les figures de Desrais; l'édition de 1796 des «Liaisons dangereuses»; le terrible roman de Laclos, avec les estampes de Monnet, de Fragonard fils, de mademoiselle Gérard; l'édition de l'an VI des «Amours de Faublas» avec les vignettes de Marillier, de Monnet, de Monsiau, de Dutertre, de Demarne, de mademoiselle Gérard; l'édition de l'an XIII de «la Religieuse» avec les cinq figures de Le Barbier.
Quant aux nouvelles et aux contes, je ne citerai que les «Contes moraux» de Marmontel, dont l'édition de 1765, est peut-être, à l'heure présente, le moins cher des livres illustrés, quoique ce soit celui qui contienne les plus charmants et les plus amusants Gravelot, pris sur la vie contemporaine.
Ici, laissant de côté un certain nombre de séries, je vais droit aux livres sur les mœurs.
Tout d'abord les ouvrages sérieux comme le livre de Toussaint, intitulé: LES MŒURS, 1768, ou comme: «L'ÉCOLE DE L'HOMME, ou Parallèle des portraits du siècle et des tableaux de l'Écriture sainte, 1752», une espèce de La Bruyère très inconnu du dix-huitième siècle, et qui a, en tête de sa première partie, une clef de ses portraits.
A la suite de ces deux traités dogmatiques, les ouvrages suivants: «LES MŒURS DE PARIS, par M. L. P. Y. E. Amsterdam, 1747»; «le TABLEAU DU SIÈCLE, par un auteur connu. Genève, 1759»; «ESSAI SUR LE CARACTÈRE et les mœurs des François comparées à celles des Anglois. Londres, 1776.»
Puis les petits livres, où la peinture des mœurs est relevée d'une forte pointe d'ironie, petits livres un peu trop méprisés de notre siècle, et qui contiennent cependant pas mal de l'alerte et vif esprit français du temps: «l'Apologie de la frivolité, 1750»; «les Ridicules du siècle, 1752»; «le Livre à la mode, 1760», et les autres livres de Carraccioli; «la Berlue, 1760»; «l'Inoculation du bon sens, 1761»; «la Philosophie à la grecque, 1772»; le Livre à la mode, dont son auteur, le chevalier Des Essarts, fait ce piquant portrait de l'officier petit-maître: «Un simple uniforme de drap propre, de grosses bottes soutenues par un talon de trois bons pouces, des éperons aussi clairs que la garde de l'épée, une chemise à manchettes unies, un chapeau retapé à la militaire, les cheveux en queue et une simple boucle; ajoutez à tout cela un col noir, et une épée dont la lame est de défense. Est-ce là l'habillement, la façon de se mettre d'un officier? Eh fi! on a l'air trop soldat. Un officier petit-maître a bien plus de goût. Il lui faut autant de papillotes qu'il a de cheveux, une bourse à la françoise, ou au moins une petite queue ensevelie dans trois livres de poudre appliquées avec art, des manchettes à dentelles, des bas de soye, des souliers à talon rouge et surtout une épée à la françoise; le chapeau...! cet article m'embarrasse un peu... ce n'est pas un chapeau, il n'en a pas la forme; ce n'est pas un bonnet, il n'en a pas la matière; c'est un zest, un soupçon, une idée, un rien fait en forme de ce je ne sais quoi sur lequel est attaché trois petits morceaux de plumet, et on porte sous le bras cette singulière invention.»
Mais parmi tous ces livres et bien d'autres encore, les deux chefs-d'œuvre du genre sont: LE PAPILLOTAGE, 1767, et la BIBLIOTHÈQUE DES PETITS-MAITRES, _ou Mémoires pour servir à l'histoire du bon ton et de l'extrêmement bonne compagnie. Au Palais-Royal, chez la petite Lolo, marchande de galanteries, à la Frivolité, 1762_.
Dans cet ordre d'écrits au persiflage quintessencié, au joli babil littéraire, tout plein de tours et de voltes de phrases, exécutés avec une prestesse singulière, un abbé, l'abbé Coyer, a écrit un livre qui mérite sa place parmi les plus délicates et les plus incisives ironies: ce sont les BAGATELLES MORALES, et je ne connais rien, dans notre langue, d'une impertinence de style plus grand seigneur, que sa «Lettre à une dame anglaise» qui, dans l'édition originale publiée séparément, porte le titre: _Lettre à une jeune dame nouvellement mariée_.
Vient le tour des petits croquis satiriques d'une maladie du jour, d'un éphémère goût de la nation, de n'importe quoi enfin, d'un jeu à la mode aussi bien que d'un jubilé, et aussi bien d'un jubilé que de l'approche d'une comète. Les vapeurs sont prises à partie dans la PHILOSOPHIE DES VAPEURS, 1774, qui se raille agréablement de la sensibilité vaporeuse, née dans ce siècle de philosophie et de santé délabrée, où la Faculté vient de mettre un fort de la Halle au bouillon de poulet et à l'eau de tilleul. L'anglomanie de nos pères est moquée dans le PRÉSERVATIF CONTRE L'ANGLOMANIE, 1757, où l'auteur, après avoir plaisanté un moment, déclare que nos draps sont de meilleur user et plus maniables que les draps anglais, et établit la supériorité de nos teintures, de nos glaces, de notre argenterie, auprès de laquelle l'argenterie anglaise n'offre que des morceaux vilainement et archaïquement filigranés.
Y a-t-il un jubilé? Voici: les EMBARRAS _du jubilé à Paris_, 1751, brochure qui nous fait assister au rétablissement dans tous les intérieurs des grands lits de ménage, et au relèguement des romans dans les cabinets, et au travail du convertisseur Doucin, rédigeant un agenda alphabétique des femmes de condition séparées de leurs maris et de celles qui ont des intrigues réglées sous leurs yeux.
Une comète montre-t-elle un rien de sa queue dans le ciel? Aussitôt la brochure LA COMÈTE qui entre en matière en ces termes: Aradmé, jolie femme, tenait cercle, et déjà l'on avait épuisé la chronique du jour, tout le persiflage du temps, tous les _si_ et les _mais_ de la calomnie, la liste entière des nouveautés du _Petit Dunkerque_, etc., lorsqu'on vit arriver subitement certain lettré, pâle, essoufflé, oppressé, haletant, et ayant l'air de vouloir dire bien des choses, sans pouvoir en dire une. Ah! Madame, s'écria-t-il enfin; avez-vous ouï parler de la comète?—Monsieur, j'y ai joué quelquefois.—Ceci n'est point un jeu, Madame, vous ne savez donc pas qu'il nous arrive une comète?—Elle ne m'a point fait part de son arrivée.—Trêve de raillerie, Madame! Apprenez que cette comète est environ dix fois plus grande que notre terre...
Un jeu, le pauvre quadrille a contre lui le DÉPIT _du jeu de quadrille_.
Et sur le jour de l'an, il n'y a pas moins de quatre brochures: LES INCOMMODITÉS DU JOUR DE L'AN, 1743; LE JOUR DE L'AN, en vers; LES VISITES DU JOUR DE L'AN, petite comédie; et LES VISITES DU JOUR DE L'AN ou Étrennes de 1788, toutes brochures tournant en ridicule les visites, et dont la dernière fait ce joli tableau de la visite au Directeur:
Laquais, vite; à la porte. On frappe. Alerte. Ouvrez. Des sœurs du Sacré-Cœur ce sont les tourières. Monsieur, permet-il? C'est... de la part de nos Mères Toutes en général lui font des complimens. Et toutes pour Monsieur forment des vœux ardens. «A son petit papa», notre mère Saint-Ange Adresse six gâteaux. Ils sont de fleurs d'orange. Voici des macarons de sœur Saint-Augustin Et voilà du sirop de Bonne Saint-Justin. ................................................. Recevez de nos sœurs Barbe, Claire et Marton Ces biscuits à la rose et ces cœurs au citron.
Et nous voilà aux livres sur les Femmes, l'Amour, le Mariage, dont je vais donner quelques titres: «Réflexions nouvelles sur les femmes par une dame de la cour de France, 1730»; «Lettre de M. l'abbé d'A*** à une demoiselle de condition, au sujet de la politesse et des devoirs des jeunes personnes de son sexe, 1737»; «Lettre sur l'Éducation des femmes et leur caractère en général, par le chevalier de Rauto le Laborie, Saint-Omer 1757»; «l'Ami des Filles, 1762»; «les Testes folles, 1753»; «Tableau de la Bonne Compagnie, 1787»; «Tableau de la Vie, ou des Mœurs du dix-huitième siècle», etc., etc., et encore «la Confession d'une femme qui s'aime uniquement», une assez vraie confession de la femme du temps.
Dans tout ce fatras qui est énorme, deux livres seuls sont dignes d'attention. Le premier: «L'ESSAI SUR LE CARACTÈRE, LES MŒURS ET L'ESPRIT DES FEMMES», par Thomas, est un traité, un peu académique et pas assez spécial de la femme du dix-huitième siècle. Le second, porteur du titre si méchant: «PETIT TRAITÉ DE L'AMOUR DES FEMMES POUR LES SOTS; A Bagatelle, 1788», doit être accueilli comme une étude sérieusement psychologique de la femme du siècle, étude entremêlée de portraits, sous des noms supposés, de Mmes de la Suze, de Matignon, de Castellane, de Staël, de la Châtre et de la duchesse de Brancas. Et, avant d'arriver à «la Condition des femmes dans les Républiques, par le citoyen Théremin», arrêtons-nous à la «PÉTITION DES FEMMES DU TIERS ÉTAT», publiée en janvier 1789, qui résume en quelques lignes le triste tableau de leurs destinées: