La maison d'un artiste, Tome 1
Part 18
Mais, en dépit de cette perspective, Marin s'ennuie à Lyon; il se rappelle au souvenir du maréchal Gouvion Saint-Cyr, et dit à son correspondant, qui s'est mis à sa disposition, que la seule chose à faire pour lui, est de travailler à le rapprocher de Paris et de ses amis, et que le jour où il lui en écrira la certitude, _ce sera mon bon réveil du matin_.
Une dernière lettre du 10 août 1815, toujours datée de Lyon, est une longue lamentation:
_Combien le séjour de Lyon me devient insupportable et je cherchais journellement à invoquer la raison pour me donner la force de supporter une privation aussi grande que celle de ne pas être auprès de mes amis... Quel pays pour un sculpteur que la ville de Lyon! quel pays où l'on ne peut pas compter un ami, et dans les instants où l'on en pourroit avoir plus de besoin! Quelle consolation n'éprouve-t-on pas après avoir causé avec un ami! Combien vous m'avez fait éprouver de fois ce bon temps! Ces instants se retracent sans cesse à ma mémoire... que de tableaux doux et aimables!... Avec quelle complaisance la mémoire les retrace au cœur! Aimables rêveries et tendres ressouvenirs, quand pourrai-je en retrouver les souvenirs enchanteurs... J'ai péniblement travaillé de mon art sans travaux commandés. Rien ne fatigue le génie comme de se voir dans un pays... où les habitants ne daignent pas regarder: c'est l'argent seul, c'est ce qui en rapporte qui a prise dans cette ville. Oui certes, il y a de grandes fortunes... mais ce n'est pas le pays des arts, ni des artistes, grand Dieu! Quel maudit espoir m'a porté à si bon marché dans cette ville... J'éprouve encore, mon ami, une contrariété qui n'est pas petite, c'est de ne pas être payé de la totalité de mes appointements, au lieu de cent louis par an, je ne touche que 1400 francs....._
MASQUELIER. «Notice nécrologique sur N.-F. Masquelier, dit le Jeune, graveur lillois. Lue à la Société d'Amateurs des sciences et arts de Lille, dans sa séance du 11 août 1809, par Bottin, membre résident.»
MOREAU. Notice sur M. Moreau (extrait du _Moniteur_, n° 355, an 1814). Notice qui, jointe aux notes biographiques par Lemonnier, écrites à la sollicitation de la Société philotechnique, dont Moreau faisait partie, et à la nécrologie, perdue dans le volume de Ponce sur les Beaux-arts, résume ce que les contemporains ont imprimé sur le merveilleux dessinateur.
MIQUE. «Dénonciation de Richard Mique, architecte de la Reine, ses cruautés, ses barbaries envers son frère qu'il a renié et fait mourir à Bicêtre, et présentée à l'Assemblée nationale par Catherine Mique, fille de l'infortuné Mique.»
Catherine Mique dénonce son oncle, comme ayant accusé son père de désertion, de supposition de personne, de bigamie, de profanation des sacrements. Cette dénonciation devait, à quelques années de là, faire périr l'architecte de la Reine, dans la fournée des 58 personnes du 19 messidor an II.
NATOIRE. «Mémoire pour le sieur Natoire, peintre du Roi, chevalier de l'Ordre de Saint-Michel, Directeur de l'Académie royale de France à Rome, défendeur, contre le sieur Adrien Mouton, ci-devant l'un des élèves de ladite académie. C'est le mémoire à propos du billet de confession de Mouton qui fit tant de bruit.»
NINI. «Jean-Baptiste Nini, ses terres cuites par A. Villers, Blois 1862.» Petite brochure devenue rare, contenant un essai de catalogue des médaillons de l'original ciseleur en terre.
PARIS. «Notice sur M. Paris (Pierre-Adrien), architecte du Roi et dessinateur de son cabinet (sans lieu ni date).
PORTAIL. «Notice sur le peintre Pierre Portail par Dugast-Matifeux» (sans lieu ni date).
QUENEDEY. De l'inventeur du physionotrace, une lettre autographe, adressée au maire du IIe arrondissement, le 1er février 1816:
_Edme Quenedey, né dans la paroisse de Riceys-le-Haut (Aube) le 17 décembre 1756; un peu moins d'un an de l'âge requis pour l'exemption naturelle; mais ayant des douleurs rhumatismales alternativement qui souvent me privent de l'usage du bras gauche, et ayant tous les hivers un rhume cathareux qui me fait cracher le sang. En voilà beaucoup plus, monsieur, pour me faire préférer de coucher en prison, pourvu qu'elle soit à l'abri des injures du temps, à faire faction, au milieu de la rue, de nuit, soit en hiver, soit en été..._
ROSALBA. «Diario degli anni MDCCXX et MDCCXXI, scritto di propria mano in Parigi da Rosalba Carriera, dipintrice famosa, publicato D. Giovanni Vianelli. Venezia, nella Stamperia Coletti, 1793.» C'est le journal du séjour en France de la _Pintresse_ au pastel, et qu'a traduit M. Sensier.
SAINT-AUBIN. Une série de placets et lettres d'Augustin de Saint-Aubin, dont j'ai donné la plus grande partie en le fascicule des Saint-Aubin, dans «l'Art du XVIIIe siècle».
SAINT-NON. «Notice de Jean-Claude Richard de Saint-Non, abbé commendataire de l'abbaye de Poultières, diocèse de Langres, amateur honoraire de l'Académie de peinture par Gabriel Brizard. De l'imprimerie de Clousier, 1792.» Notice rare de l'abbé aquafortiste.
SAUVAGE. D'une correspondance de ce peintre, imitateur en grisaille de la sculpture, avec M. de Fontanel, garde des dessins de l'Académie de Montpellier, j'extrais une lettre:
_Monsieur et ami_,
_Si je n'ai pas répondu tout de suite à celle que vous m'avez adressée, c'est que je suis presque toujours absent de chez moi, aiant une besogne considérable à Saint-Cloud où je fais le plafond de la chapelle de la Reine. Je suis là pour tout l'hiver: quant à ce que vous me demandéz, j'ai fait toutes les informations possibles sans savoir. Messieurs les entrepreneurs de papier ont bien soin de cacher leurs peintres: ce n'est pas la première fois que je fais ces recherches. L'été dernier, pour obliger une dame de la campagne, j'ai fait différents dessins, comptant sur ces mêmes peintres pour les faire exécuter en papier: je n'ai jamais pu les trouver. Je donnois mes dessins à Robert, marchand de papier sur le boulevard Montmartre, qui me les fit faire et en même tems les fit doubles pour lui. Je suis fâché de n'être pas plus heureux dans mes recherches. Je compte toujours emploier le premier moment que j'aurai pour vous remercier de l'excellent vin de Frontignan, que vous avez eu la bonté d'envoier à madame Sauvage. J'espère que vous trouverez ce genre de boëte assez drôle; l'on m'en demande beaucoup, mais je n'en fais guère, je suis cette année dans le plafond. Je suis à finir celui du cabinet de M. le duc de Praslin; toutes ces grandes choses m'empêchent de m'appliquer au petit, et je n'en suis pas fâché. Je m'en trouve bien de toute façon... Je ne sais si M. de Joubert reviendra bientôt, je n'ai plus de ses nouvelles, et, à son dernier voyage à Paris, je n'ai pas été chez lui. Je ne le vois plus qu'aux assemblées de l'Académie, sans cependant être brouillé, mais je n'ai pas à me louer de son fils, quoiqu'il ait fait tout au monde, pendant le dernier Salon, pour me dissuader de ce que l'on m'avoit dit. Il m'avoit accusé d'avoir engagé son père à se présenter à l'Académie comme amateur, pour le mieux engager à acheter des tableaux. Comme je ne me suis jamais mêlé à faire acheter des tableaux à M. de Joubert qu'il ne m'est arrivé qu'une fois de lui conseiller d'en faire faire un, par Taunay, étant à Rome, ce qu'il a fait. Le tableau a été payé 600 livres, prix que j'ai fait moi-même; j'ai dit après ce propos tenu que je reprendrai le tableau pour 40 louis, car il les vaut. Mais tout cela vient d'un nommé Gaudefrois, raccommodeur de tableaux qui les a empaumés, et cet homme n'aime pas les artistes dans les maisons où il va. Voilà le mot. Je vous dis tout cela entre nous; je vous prie que cela ne passe pas. M. de Joubert m'a toujours comblé d'amitiés, je lui ai dit tout bonnement pourquoi je n'allais plus chez lui; apparemment qu'il en a parlé à son fils, qui m'a accosté et à qui j'ai dit vertement ce que je pensois. Voilà les hommes, Monsieur: il faut les prendre comme ils sont._
_Je suis bien mortifié de ne pas faire votre affaire; si je puis découvrir quelque chose à cet égard, vous le saurez tout de suite. Pour vos papiers ordinaires, et même du joli, il y a une manufacture nouvelle, rue de Seine, à côté du Jardin du Roi. C'est un Hollandais de ma connaissance, et ami de M. Spandonck, nommé Wemex, si vous vouliez en essayer, vous me le manderez, pour la promptitude je l'ai toujours fait employer avec plaisir._
_Je suis pour la vie, Monsieur, votre ami_
SAUVAGE.
_Surtout motus sur les messieurs Joubert._
Paris, ce 13 décembre 1787.
SURUGUE. Une lettre du graveur Louis Surugue, datée du 30 octobre et adressée à M. Lemoine, receveur général des salines du Roi, à Moyenvic en Lorraine, nous donne de son vivant le prix de ses gravures. Le portrait de la Sylvia coûte 2 livres, celui de la Desmares 2 livres 2 sols, le portrait de la marquise *** (Mme de Mouchy) en habit de bal, 2 livres. La Camargo et la Sallé, grandes estampes dans des paysages, sont au prix de 3 livres, chacune.
SWEBACH. De ce peintre, devenu directeur de la manufacture impériale de Russie, une volumineuse correspondance pendant les années 1819-1820, adressée à Louis Larcher de Saint-Vincent, nous le montre pendant ces années, brocantant là-bas, selon son expression, «_comme un diable_».
Saint-Pétersbourg, le 13 mars 1809.
_Mon cher Louis_,
* * * * *
_Pour les terres et la maison de Château-Thierry[70], fais pour le mieux et comme pour toy, voulant me débarrasser de ces deux drogues, et ayant l'intention de réunir le plus possible en argent comptant, en ce moment ayant en plus de ce que tu as en main, une trentaine de mille francs, dont partie est déjà à Paris, et espérant encore, d'ici à mon départ, augmenter mon lopin, quitte à voir ce que j'en ferai quand je serai à Paris._
[70] Je rétablis l'orthographe.
_Tu seras vraiment étonné quant tu reverras Édouard, qui est devenu un grand et beau garçon, ayant très bonne tournure et un talent auquel tu ne t'attends pas. Je te promets que le premier tableau qu'il fera à Paris, sera pour toy._
_Quant à mes espérances ici, elles sont bien faibles. On promet ici beaucoup et on ne tient rien. J'ai affaire aux plus vilaines gens qu'on puisse connaître. Les Russes ne sont pas beaux à voir chez eux, et, je le répète, il faut mériter d'être pendu chez nous pour venir ici._
_Le climat et tout ce que l'on m'a fait souffrir ici, ont détruit ma santé, et de plus je désespère d'être récompensé, et ce n'est qu'à force de privations que j'ai amassé quelque chose, pour qu'il ne soit pas dit, que j'avais fait huit cents lieues, en pure perte._
* * * * *
_Écris-moi quand tu pourras, je n'ai plus que toi, les autres m'abandonnent. Ma sœur ne me donne plus de nouvelles, parce que j'ai refusé de lui prêter 45,000 francs; Maillard parce que je ne veux pas qu'il vende mes tableaux et en employe l'argent, enfin qu'en bon ami, je ne veux pas faire bourse commune._
* * * * *
_J'espère après le jour heureux, où je pourrai vous embrasser tous, et boire, à votre bonheur, ce bon vin de France, dont je ne bois pas tout mon saoul dans ce maudit pays._
_J'espère à mon retour vivre tranquille au milieu de mes enfants et du peu d'amis que j'ai. Je serai peu riche, mais je suis sans ambition, je travaillerai jusqu'à la fin de mes jours, mais pour m'amuser, et je n'espère qu'après le repos. Ma tâche en ce monde approche de sa fin......._
SWEBACH.
Saint-Pétersbourg, ce 26 juillet 1819.
_Mon cher Louis_,
_Je viens d'expédier pour France deux caisses que je t'adresse._
_Je prépare tout pour mon retour, malgré que je ne puisse pas encore indiquer l'époque juste, n'étant pas dans un pays où l'on puisse faire toujours ce que l'on veut, et dont il me tarde fort de sortir._
* * * * *
_Je m'ennuie beaucoup, mais je me porte un peu mieux et je crois que je pourrai reconduire ma pauvre carcasse en France, et que nous pourrons rire encore quelquefois aux dépens des ultra des deux côtés, étant tout naturel qu'à mon âge on soit tout ventre. En rentrant, je pourrai dire avoir vu de près toute espèce de forme de gouvernement, et pourrai t'en donner des nouvelles._
* * * * *
_Chose assez drôle, c'est que dans ce pays, dans le moment, nous sommes entourés de trois forêts qui brûlent, dont la plus éloignée est à deux heures. Ces forêts se sont enflammées par la force et continuité de la chaleur excessive, que nous avons éprouvée ici, depuis plus de six semaines. Elle a été de 35° à l'ombre. Voilà un avantage de ce pays. Les hivers sont longs à la vérité, mais ordinairement secs et vraiment superbes, et l'été court, mais aussi beau qu'en Italie. Ce qui rend le climat pernicieux est la transition subite de la chaleur au froid, ce que j'ai vu arriver quelquefois plusieurs fois dans un jour. La végétation est superbe et d'une rapidité étonnante, et c'est dans ce pays qu'existent les plus beaux jardins à l'anglaise du monde, les nôtres ne sont que des miniatures à côté, en raison de la cherté du terrain, qui ici ne coûte rien....._
Saint-Pétersbourg, 20 janvier 1820.
_Mon cher Louis_,
_Du reste, mes affaires vont assez bien. Outre les 1,200 fr. de rente que tu as entre les mains, il y en a encore 1,400 entre celles de M. Baguenault, banquier, plus 11,008 francs en caisse chez lui, et 12 à 15 à recevoir ici. Mon engagement est fini, on m'a fait des propositions extravagantes pour me retenir, que j'ai refusées. On s'est rebattu sur mon fils; j'ai refusé de même, Édouard ayant besoin de Paris pour son talent. Je suis en attendant les papiers qui me sont nécessaires, pour partir à Moscou. J'ai vendu tous mes effets, voitures, chevaux et autres, et je bous d'impatience, attendu qu'il m'est promis par le ministre l'ordre de Sainte-Anne pour récompense de mes services, et que de jour en jour je l'attends....._
Ce 2 mars 1820, Moscou.
_Mon cher Louis_,
_J'ai fait de bonnes affaires ici. Je rapporte une énorme quantité de curiosités, telles que pierres gravées et bijoux. J'ai reçu beaucoup de cadeaux. Enfin je suis fêté d'une manière extraordinaire, et s'il ne m'arrive pas d'être malade en route, tu me verras à Paris fort content. En cas de malheur, tu sauras qu'il me reste encore 16 à 17,000 francs sur M. Baguenault, banquier. J'en rapporte encore 10,000 et un peu plus de 25,000 livres de boîtes dorées, de bagues en brillants et autres pièces précieuses, turquoises superbes, talismans turcs et arabes, antiques, pierres gravées de toute espèce. Tu vois que mon voyage a mieux fini qu'il n'avait commencé. Mes tableaux ici font fureur. J'ai constamment cinq à six seigneurs qui se les disputent, à mesure que je les fais, et j'en profite pour leur vendre plus cher..._
Moscou, ce 15 mars 1820.
_Mon cher Louis_,
_Je me porte bien et j'ai vendu ici pour près de 8,000 fr. de tableaux, et comme il m'en restait encore pour près de 30,000 francs, et que je n'ai pas le temps de les vendre comme je le désirerais, j'ai pris le parti de les troquer contre de belles pierres gravées et beaux camées antiques et autres bijoux et curiosités de facile transport, ayant l'intention, à mon passage en Allemagne, de tâcher de m'en défaire avec avantage. Nous sommes ici continuellement en bombance, les seigneurs nous envoient leurs voitures, et nous allons de fêtes en fêtes..... Voilà enfin notre voyage qui tire à sa fin, assez heureusement; nous passons par Vienne et Munich après avoir traversé la Pologne et la Russie dans sa plus grande longueur, et le résultat sûr dudit voyage est 60,000 fr., 25,000 à 30,000 fr. d'objets précieux, et la croix de Sainte-Anne: toutes ces choses ne sont pas trop bêtes, et il me semble que cela valait la peine de les venir chercher. J'ai bien souffert à la vérité, mais je crois cependant que je rapporterai mes os dans ma patrie._
* * * * *
_Si tu vois Maillard, préviens-le de mon arrivée; je rapporte en France du lapis, du superbe outremer venant des Indes et de la Chine par les Boukares, de plus la collection complète des jades, agates, marbres, porphyres de Sibérie et d'Asie, en outre plus de cinquante bagues antiques, camées, pierres gravées et autres; en plus, j'ai reçu des cadeaux de plusieurs seigneurs et j'en ai d'un prince Baratinski et de Yousof et d'un comte Golowine[71]. J'ai aussi une collection de belles améthystes, topazes, aigues-marines, rubis, émeraudes, opales et cornalines... J'ai brocanté dans cette ville comme un diable. L'outremer se vend ici à la livre. Je n'exporte pas de fourrures, elles sont ici plus chères qu'à Paris..._
[71] Dans une dernière lettre, datée de Kiew, 23 mai 1820, où il est en route pour revenir en France, Swebach annonce qu'il emporte la commande de quinze tableaux.
VANLOO. «Vie de Jean-Baptiste Vanloo, professeur de l'Académie royale de peinture et de sculpture, par M. Dandré-Bardon, recteur. Paris, Louis Cellot, 1779.»
VANLOO. «Description d'un tableau représentant le sacrifice d'Iphigénie par Carle Vanloo (par Caylus). Paris, Duchesne, 1757.»
WAILLY. «Notice historique sur Charles de Wailly, architecte... Lue à la séance publique de la Société philotechnique, le 20 brumaire an VII, par Joseph Lavallée. De l'imprimerie de la Société des amis des arts, an VII.»
WILLE fils. Une supplique à la duchesse d'Angoulême, en date du 9 janvier 1825, du malheureux peintre, âgé de 73 ans, ayant perdu, aux mauvais jours de la Révolution, la fortune amassée par son père, et incapable de payer la pension à Charenton de sa femme, devenue folle.
Nous terminerons cette étude des livres d'art, par une énumération des livres concernant la curiosité et une revue des catalogues de vente du XVIIIe siècle.
Et d'abord un petit livre rarissime, qui mérite d'ouvrir le chapitre de la curiosité: RELATION EN FORME DE LETTRE, _sur les dépenses suggérées par un goût outré pour des curiosités passagères, ou par une passion désordonnée pour différents genres de compilations. Terminée par un expédient de bienfaisance_[72]. C'est une facétie passant en revue les goûts et les manies du temps. On y rencontre le collectionneur de médailles, le collectionneur de coquilles dont les cabinets étaient si nombreux à cette époque; le collectionneur d'estampes «qui a enfoui 40,000 écus dans l'obscurité de 60 portefeuilles»; le collectionneur de partitions de musique, qui possède tous les divertissements, cantates, cantatilles, recueils de chansons, sonates, concertos, duos, solos, enfin tout ce qui a été imprimé ou gravé en fait de musique, depuis quarante ans; le collectionneur de biscuits et de terres cuites représentant tous les amours et les savoyards, les nymphes et les vielleuses, et qui échangerait l'Andromède du Puget, pour les statuettes de Manelli, de la Tonnelli, ou de quelque virtuose du boulevard; le collectionneur d'argenterie et de boîtes baroques, demandant, tous les jours, un renouvellement de la forme, et dont l'opulence _inquiète_ ne veut pas se contenter de l'orfèvrerie de Balin et du vieux Germain, de la bijouterie de Georges; le collectionneur de tentures de la Chine, qui se défait de ses tapisseries de Flandres, de Beauvais, des Gobelins, pour se procurer «les extravagantes beautés des peintres chinois». Mais de tous ces amateurs le type le plus passionné est une collectionneuse de porcelaines, qui, après avoir donné dans la Chine et le Japon, dégoûtée par l'avilissement apporté à ces porcelaines par les envois de la Compagnie des Indes, s'est jetée dans le Saxe, et après avoir dit que l'argenterie n'est bonne que pour des commis, des vieux militaires, s'écrie: «J'avoue que le Saxe coûte un peu cher... Mais aussi j'ai huit services de tables complets, indépendamment de ce que j'ai déboursé pour faire remonter en Saxe mes glaces, mes lustres, mes pendules, ma toilette et ma garde-robe. En vérité, j'ai une passion pour le Saxe qui va jusqu'à l'adoration. Enfin je suis Saxe des pieds jusqu'à la tête..... Il n'y a pas jusqu'à mon almanach et mes livres de piété qui ne soient reliés en Saxe.»
[72] Cette brochure a été publiée anonymement. Elle est d'un avocat nommé Yon, et a paru en 1757.
A cette brochure il faut joindre: «RÉFLEXIONS SUR LA PEINTURE ET LA GRAVURE, accompagnées d'une courte dissertation sur le commerce de la curiosité et les ventes en général, par Joullain fils aîné, 1786»; «le RÉPERTOIRE DES TABLEAUX, DESSINS ET ESTAMPES, ouvrage utile aux amateurs, 1788»; et parmi les livres modernes, le LIVRE-JOURNAL de Lazare Duvaux, marchand bijoutier ordinaire du Roi, qui contient, de 1748 à 1758, les achats des _jolités_ et bibelots de tous les curieux et les curieuses du temps: livres parmi lesquels doit prendre sa place: «LA CONFESSION PUBLIQUE DU BROCANTEUR, Amsterdam, 1776», brochurette où le sieur _Ferre-la-Mule_, au moment de mourir dans une tempête, confesse tous les _trucs_ des marchands de tableaux du temps, trucs bien innocents, quand on les compare à ceux des marchands de tableaux contemporains.
Maintenant, faisons le dénombrement des catalogues originaux.
Sur deux planches, rangés par ordre de dates, se succèdent tous ces petits et gros catalogues de vente, montrant, en une sorte d'obituaire des amateurs et des artistes du XVIIIe siècle, le passage aux enchères, depuis le règne de Louis XV jusqu'à la Révolution, de tout le joli et exquis mobilier d'art du temps: pauvres petites brochurettes autrefois si méprisées, et dont, en face l'Institut, j'ai vu remplie toute une boîte de bouquiniste à 20 centimes, et dans laquelle j'ai acheté le catalogue de Boucher, et dans laquelle se trouvait, au même prix, celui du peintre de Troy, ce catalogue qui vient de se vendre 1,000 francs à la vente de M. Reiset.
Le catalogue sommaire des dessins de grands maîtres d'Italie, des Pays-Bas, de France... du cabinet de feu M. CROZAT (1741), la plus extraordinaire collection de dessins qui fut jamais, et composée des dessins de Jabach qui n'avaient pas été cédés au Roi, des dessins de M. de la Noue, l'un des plus grands curieux de France, des dessins que mademoiselle Stella avait trouvés dans la succession de son oncle, des dessins provenant des débris de la collection Vasari, des dessins des Carrache achetés aux héritiers de Pierre Mignard, d'une partie considérable de dessins de Raphaël, découverts par le collectionneur à Urbin, des dessins de Rubens sortant du cabinet d'Antoine Triest, évêque de Gand, des dessins provenant des ventes de milord Sommers à Londres et de Van der Schilling à Amsterdam.
Le catalogue raisonné de diverses curiosités du cabinet de feu M. QUENTIN DE LORANGÈRE (1744); le catalogue de l'énorme collection de tableaux, dessins, estampes, dans lequel est insérée l'intéressante notice de Gersaint sur Watteau.