La maison d'un artiste, Tome 1

Part 11

Chapter 113,775 wordsPublic domain

On lit au dos du dessin: _Jombert (Charles-Pierre), fils de Charles-Antoine Jombert, éditeur de beaucoup d'ouvrages sur les mathématiques et l'art militaire, est entré dans l'école de Durameau, sous les auspices de M. Cochin, et a gagné le grand prix de peinture avec éclat sur la punition de Niobé, fille de Tantale et d'Amphion._ (Collection de M. Gault de Saint-Germain, n° 200.)

H. 24, L. 17.

--Une tête d'homme, surmontée d'un singe promenant une plume sur du papier.

Dessin à la pierre noire.

Signé: _Vincent f. en pleine mer, octobre 1771_.

H. 26, L. 17.

WAILLY (_Charles_). Habile architecte qui a passé de nombreuses années en Russie. Quoiqu'on lui attribue les personnages qui se trouvent dans les paysages de Lantara, on peut affirmer, en dépit de son unique signature sur le dessin catalogué ici, qu'il n'est pas l'auteur des nombreuses figures, où le faire de Leprince est parfaitement reconnaissable.

--Sacre de Catherine II dans la cathédrale de l'Assomption, à Moscou.

Sous la voûte de la basilique, aux lustres gigantesques, entre les immenses piliers peints et historiés, Catherine II est représentée debout, devant un prêtre casqué, tenant ouvert sur sa poitrine un livre ouvert; au bas de l'escalier, où se tient sur chaque marche un héraut, se déroule dans les bas-côtés une foule énorme de vieux dignitaires du clergé russe dans d'amples dalmatiques et de jeunes prêtres coiffés à la catogan et habillés de pelisses aux manches fendues des dolmans.

Lavis à l'encre de Chine.

Signé: _C. de Wailly 1776_.

H. 48, L. 72.

WATTEAU (_Antoine_). Le dessinateur, sous les doigts duquel les outils et les matières du dessin semblent des matières et des outils d'une nature et d'une qualité autres que ceux employés par tous les dessinateurs: c'est de la sanguine qui contient de la pourpre, c'est du crayon noir qui a un velouté à nul autre pareil; et cela mélangé de craie, avec la pratique savante et spirituelle de l'artiste, devient, sur du papier chamois, de la chair blonde et rose. Watteau, le grand, l'original, l'inimitable dessinateur de l'école française!

--Académie de femme, assise de profil, tournée à gauche, une jambe croisée sur l'autre, une main posée sur une corbeille.

Dessin aux trois crayons sur papier chamois.

Étude de la figure principale pour la peinture de la salle à manger de Crozat, gravée par Desplaces, sous le titre: LE PRINTEMPS.

H. 32, L. 27.

--Académie d'homme assis, une coupe à la main, vu de trois quarts et tourné à gauche.

Dessin aux trois crayons sur papier chamois.

Étude de la figure principale pour la peinture de la salle à manger de Crozat, gravée par Fessard, sous le titre: L'AUTOMNE.

H. 28, L. 19.

--Un mezzetin dansant, répété quatre fois, de dos, de face, de trois quarts.

Dessin aux trois crayons sur papier chamois.

Les deux silhouettes de gauche ont été gravées dans les FIGURES _de différents Caractères_, sous les numéros 18 et 102; les quatre figures sont des études pour l'INDIFFÉRENT de la galerie La Caze.

Vente d'Imecourt.

H. 25, L. 37.

--Un mezzetin dansant vu de dos, les bras étendus, la jambe de derrière relevée.

Sanguine sur papier blanc.

Signé: _W._[40].

H. 22, L. 15.

[40] Quoiqu'on puisse dire, en thèse générale, que Watteau ne signait jamais ses dessins, il ne faut pas oublier que bon nombre de ses croquis gravés, après sa mort, dans le recueil de ses dessins publiés par M. de Julienne sous le titre de FIGURES _de différents Caractères_, portent reproduit le W, jeté au bas de ce mezzetin.

--Tête de femme, quatre fois répétée sous différents aspects; au-dessous une tête de paysanne, un masque, une tête d'homme.

Feuille d'études aux trois crayons sur papier chamois.

H. 22, L. 28.

--Deux études d'hommes: l'une d'un pèlerin assis sur une rampe de pierre, une main entr'ouverte sur l'un de ses genoux; l'autre d'un personnage de théâtre, de profil, tourné à gauche et dans la pose de quelqu'un qui se penche pour ramasser quelque chose à terre.

Sanguine sur papier blanc.

Vente d'Aigremont.

H. 18, L. 20.

--Une femme, vue de profil, tournée à droite. Habillée du petit manteau volant affectionné par le Maître, elle est assise sur une chaise de bois, tenant à la main un éventail.

Sanguine.

H. 16, L. 16.

--Cinq études de mains de femmes; une a l'air de serrer le bois d'un arc, l'autre s'appuie sur la pomme d'une canne.

Dessin à la sanguine et à la mine de plomb.

Provient des collections Saint et Desperret.

H. 21, L. 15.

--Paysage, où deux femmes sont assises au bord d'une rivière, et où un homme pousse devant lui une brouette.

Dessin à la sanguine rehaussé de blanc sur papier chamois.

Gravé dans les FIGURES _de différents Caractères_, par Boucher, sous le n° 146.

H. 19, L. 30.

--Arabesque, où se voit à droite une nymphe surprise par un satyre, à gauche une nymphe couchée, entourée de faunins.

Sanguine.

Gravé par Huquier, sous le titre: LE BERCEAU.

H. 40, L. 27.

--Arabesque, où sous un berceau de treillage, une statue de déesse reçoit l'adoration de gens agenouillés.

Sanguine.

Gravé par Huquier, sous le titre: LE TEMPLE DE DIANE.

H. 37, L. 27.

--Profil de jeune fille, tourné à droite. Elle a les cheveux relevés et torsadés au sommet de la tête, d'où lui retombe sur la nuque une longue boucle frisée; sur ses épaules est jeté un manteau de lit.

Contre-épreuve d'un dessin aux trois crayons[41].

H. 21, L. 16.

[41] Je ne sais pas pourquoi, aujourd'hui, les contre-épreuves de Watteau ne seraient pas recherchées, comme l'étaient, au siècle dernier, les contre-épreuves de Bouchardon.

--Un vieux remouleur penché sur sa meule, où égoutte l'eau d'un sabot percé.

Contre-épreuve d'un dessin aux trois crayons. L'original est dans la réserve des dessins du Louvre.

Gravé dans les FIGURES _de différents Caractères_, par Caylus, sous le n° 107.

Vente Valferdin.

H. 32, L. 22.

--Un montreur de la curiosité.

Contre-épreuve d'un dessin au crayon noir et à la sanguine.

Un dessin analogue, et qui fait une sorte de frontispice dans les FIGURES _de différents Caractères_, a été gravé sous le n° 132. Le montreur de la curiosité, au lieu d'être debout, est agenouillé.

H. 31, L. 20.

--Deux études de femmes vues de dos: l'une debout tenant, de l'extrémité des doigts de sa main droite, sa jupe relevée; l'autre assise un bras levé, une jambe allongée sur un tertre. Dans le fond une reprise de la tête de cette dernière.

Contre-épreuve d'un dessin aux trois crayons.

Vente Peltier.

H. 23, L. 30.

WATTEAU _dit Watteau de Lille, le père_ (_Louis_). Peintre et dessinateur qui n'a rien de son illustre ascendant, mais qui, en cette Flandre toujours piétinée par ces troupes inspiratrices des premiers tableaux d'Antoine Watteau, y trouva des motifs de vives et colorées croquades du soldat en ivresse et en joie.

--Sous des arbres, un grenadier, une femme toute débraillée sur les genoux, trinquant avec un autre grenadier ayant sur sa cuisse la tête d'une femme ivre, couchée à terre.

Dessin sur papier gris à la pierre noire, mélangée de sanguine brune avec rehauts de craie.

Au dos du dessin la signature qui était dans la marge: _Wattaux_.

Gravé par Beurlier, sous le titre: RIBOTTE DE GRENADIERS.

Vente Tondu.

H. 24, L. 29.

WATTEAU _le fils_ (_François-Louis-Joseph_). Le peintre de très charmants tableaux, le dessinateur de modes, qui, dans une toilette de femme, a apporté une espèce de style grandiose, et qui en cette collection d'Esnauts et Rapilly, au milieu des Leclerc et des Desrais, étonne par l'ampleur de ses étoffements superbes[42].

[42] M. Renouvier attribue au père les dessins de mode du fils.

--Une femme, à mi-corps, arrangeant les plumes d'un chapeau posé sur ses genoux, pendant qu'une fille de chambre lui attife les cheveux.

Dessin sur papier gris à la pierre noire estompée, rehaussée de craie[43].

H. 29, L. 25.

[43] Il signe rarement; cependant j'ai vu, sur un dessin qui m'a échappé, et semblable à celui-ci, la signature: _Watt_.

WEYLER (_Jean-Baptiste_). Miniaturiste pastelliste, émailleur, auteur du bel émail du comte d'Angeviller, possédé par le Louvre.

--Une tête de femme vue de trois quarts, tournée à droite avec le regard à gauche; elle a dans ses cheveux en désordre, un ruban bleu.

Dessin légèrement pastellé[44].

Signé: _Weyler 1790_.

H. 17, L. 13.

[44] Le pastel était le procédé préparatoire de Weyler, et le Salon de 1805 annonçait que Mme Kugler, élève de Weyler, possédait la collection d'ébauches au pastel de son maître.

WILLE (_Jean-Georges_). De pauvres dessins lavés d'eaux tristes et sans lumière.

--Vue de Paris prise du bas du rempart de l'Arsenal. On voit l'île Louviers couverte de piles de bois, le chevet de Notre-Dame, le pont de la Tournelle, le fort de la Tournelle et la porte Saint-Bernard. Au premier plan, un homme qui porte sur son épaule une épave de la Seine.

Lavis à l'encre de Chine.

Signé sur un mur: _J. G. Wille 1762_.

C'est le dessin, dont Wille parle dans ses Mémoires: «(May 1762.) Le 19, je me levai de grand matin et je courus dessiner un paysage, tout seul, derrière l'Arsenal. A onze heures j'étais de retour.»

H. 23, L. 34.

WILLE _fils_ (_Alexandre_). Un dessinateur à l'éducation d'art toute française, mais qui se ressentira, toute sa vie, de son origine allemande, en ce Paris dont l'art est fait surtout d'esprit.

--Une page de _griffonnis_, au milieu de laquelle se voient cinq têtes de femmes; au-dessous une étude d'amour couché, une tête de chien, etc.

Plume relevée d'aquarelle dans les figures de femmes.

Signé: _P. A. Wille filius inv. et del. 1768_.

Vente Chanlaire.

H. 24, L. 22.

--Femme, en caraco à capuchon, en jupe verte avec une garniture à dessous rose; elle tient dans la main une lettre à l'adresse du peintre.

Encre de Chine, lavée d'aquarelle.

Dessin gravé par Louise Gaillard, dans une série de costumes de femmes, sous le titre: LA MYSTÉRIEUSE.

H. 24, L. 16.

--Une femme du peuple prenant aux cheveux un homme, qui frappe, à coups de bâton, un homme terrassé.

Aquarelle sur trait de plume.

Signé: _P. A. Wille filius del. 1773_.

H. 22, L. 18.

--Une jeune fille de la campagne assise, et tenant une plume dans sa main, tombée le long de son corps.

Dessin à la pierre noire.

Signé: _P. A. Wille filius 1773_.

Gravé en fac-similé dans l'Œuvre de Demarteau.

H. 30, L. 21.

--Dans une chambre, assise près d'une toilette, derrière laquelle est debout son mari, une femme examine un bonnet de nouveau-né que lui présente une lingère.

Sanguine.

Signé: _P. A. Wille filius inv. del. 1767_.

Ce grand dessin, d'un travail très fini, a été gravé sous un titre que je ne retrouve plus.

H. 31, L. 26.

WINKELES. Un Hollandais qui fit deux voyages en France; un à la fin du XVIIIe siècle, un autre à la fin du Directoire, et qui a laissé, sur le Paris de la fin du siècle, des vues historiques d'un grand intérêt, et animées de petits personnages qui sont mieux que des figures de dessinateur de monuments.

--Vue de l'entrée des Tuileries au Pont-Tournant, et de la loge-restaurant du Suisse du jardin. Nombreuses figures de promeneurs, de gentilshommes, de dames, d'abbés. A droite, un gardien en livrée dormant assis sur une chaise.

Lavis à l'encre de Chine.

H. 17, L. 23.

--Vue du château de Madrid au bois de Boulogne tel qu'il existait encore en 1802. Devant le château passe un wiski, attelé en arbalète de six chevaux, et au premier plan, un homme traîne un tonneau d'eau.

Aquarelle.

Au revers du dessin est écrit, de la main du dessinateur: _Le château de Madrid au bois de Boulogne. Winkeles fils del. 1802_.

H. 16, L. 23.

GRAND SALON

Ici, c'est le petit garde-meuble des plus heureuses trouvailles de ma jeunesse. Au mur sont accrochés les dessins supérieurs de la collection; une tapisserie de «Vénus aux forges de Vulcain» recouvre le plafond; au-dessous, le plus somptueux meuble de Beauvais que j'aie encore vu, étale ses dix larges fauteuils et son ample canapé; un secrétaire et une commode de cette précieuse marqueterie qui porte le nom de Marie-Antoinette, emplissent deux panneaux; dans les angles, sur des gaines de Boule, deux longs vases en biscuit, pâte tendre de Sèvres, de ceux que pourrait désirer une Impératrice pour y mettre des roseaux, jettent leur mate blancheur dans l'ombre; au milieu du salon se dresse un bronze à cire perdue, une vasque qui est une des grandioses et originales fontes du Japon; enfin dans la lumière d'une glace sans tain laissant apercevoir un grand mur fleuri, dans toutes les saisons, de plantes grimpantes, se voit une garniture de cheminée composée d'une statuette et de deux vases en terre cuite de Clodion.

Le charmeur que ce Clodion avec son art de sculpteur pour les appartements, avec cet art où personne n'a su apporter comme lui la séduction du croquis de l'esquisse, d'une première _pensée_, selon l'expression des anciens vignettistes, d'une chose, en un mot, qui n'a rien de la lourdeur de la glaise dans laquelle elle est faite, et qui est toute improvisation et tout esprit;--le seul artiste qui ait modelé les grâces menues et grassouillettes du corps de la femme du XVIIIe siècle, avec un rien de réminiscence antique.

La statuette de la cheminée représente une petite nymphe nue, assise à terre, les jambes à demi repliées sous elle, et tenant de la main droite un pavot qu'elle regarde distraitement, pendant qu'elle est appuyée de la main gauche sur une faucille et une gerbe de blé. Cette allégorie de l'Été a le mérite grand, d'être une des études les plus _nature_, qu'ait produites Clodion, les plus affranchies de sa manière et des rondeurs sans ressentiment qu'il eut en ses derniers temps: c'est tout bonnement son modèle, une jeune fille un peu grêle, aux longues cuisses, aux jambes _maigriottes_, rendue avec le joli de son faire, dans sa grâce _longuette_. En cette figurine, le modelage des parties molles, du ventre avec ce nombril circonflexe où Clodion met sa signature, a quelque chose d'une caresse, et il est, ce jeune ventre, palpitant dans une souple élasticité de chair.

Les deux vases sont des vases de cette forme Médicis adoptée par le sculpteur, avec les deux têtes de bouc d'habitude sur le renflement inférieur. Sur l'un, des enfants nus courent autour de la surface ronde en de petits chariots à l'antique, sur l'autre des enfants se chauffent à des feux de sarments, le plus jeune d'entre eux encapuchonné à la façon du vieil Hiver. Un travail des plus habiles avec ces figures de premier plan saillantes presque en ronde-bosse, avec ces figures et ces petites académies charnues de second plan, dont la sculpture semble indiquée d'un trait tracé par une allumette dans de la terre molle.

Mais pour que le catalogue des terres cuites de Clodion et de son école soit bien complet, disons encore un mot d'un petit buste de femme connu dans le commerce, et dont le bronze orne les pendules modernes de cabinet en marbre noir. Il s'agit de la tête de femme, aux cheveux dénoués dans lesquels court un tortil de pampre, à l'ovale tout mignon, aux yeux dont la volupté moqueuse est faite de deux pupilles, de deux petits trous enlevés d'un preste ébauchoir, au nez friand, mutin, gamin, coquin, à la petite bouche rieuse,--de cette figure qui n'est qu'une ironique gaieté et semble animée d'une pointe de champagne: la physionomie de la _soupeuse_ du temps, sous un accommodage de bacchante. Une terre cuite de Marin, à ce jeune moment de son talent, où il est bien difficile de le distinguer de Clodion.

Ces Clodion de la cheminée, je les ai, oui, mais, hélas! je pourrai dire dans un soupir, tout comme la vieille maréchale de Noailles: «Si vous saviez les bons coups que j'ai manqués!» Je me rappelle avoir laissé échapper en 1856, rue Bonaparte, pour une bien petite somme, un bas-relief, une étude de femme tordant ses cheveux mouillés, une sculpture où deux petits seins et un genou seuls venaient en avant des formes fuyantes, du modelage effacé du reste du corps, comme lointain dans la terre rose. C'était à la fois la plus charmante et la plus sérieuse représentation d'un jeune corps féminin, dont la beauté des formes, à demi éclose, semble encore en bouton. Toutefois ce n'est pas mon regret le plus énorme.

Je sortais du collège. J'avais 1,200 francs pour m'habiller et le reste. L'objet d'art de 50 francs était pour moi la commode d'un million pour M. de Rothschild. Dans ce temps, j'entrais un jour par hasard à l'hôtel de la rue des Jeûneurs. On venait de mettre, sur la table de vente, une grosse chose ronde, sur laquelle j'apercevais, en m'approchant, d'un côté, une Renommée sonnant de la trompette, de l'autre, un Éole aux joues gonflées, et au-dessous de la Renommée et de l'Éole, autour de la sphère, des amours, des amours, des amours, dans toutes les poses, dans toutes les suspensions, dans tous les renversements, dans toutes les dégringolades, montrant leurs petits culs nus et leurs dos ailés: des amours en train de tendre le filet autour d'une montgolfière, sous laquelle d'autres amours entretenaient un feu de gerbes de paille. C'est le plus extraordinaire Clodion que j'aie rencontré, un ouvrage où le sculpteur prodigue de son talent, a, sans compter, laissé tomber de son ébauchoir tout un peuple d'enfants. La terre cuite était à 200 francs: je la poussai, avec les émotions d'un homme qui ne sait pas comment il payera, à 500 francs. Il y eut une timide enchère, et j'eus la perception qu'à 520 francs la terre cuite était à moi; mais, que voulez-vous? l'acheteur d'objets d'art à 50 francs prit peur et se détourna du clignement d'œil de Jean. Cette terre cuite, je la retrouvai à l'Exposition de 1867: elle appartenait à M. Beurdeley qui, disait-on, en demandait 25,000 francs. Au jour d'aujourd'hui, ce n'est pas cher.

Aux Clodion du grand salon sont mêlées quelque autres terres cuites. C'est d'un sculpteur français, héritier du talent et presque de la facture de Flamand, la statuette d'un enfant nu, mordant dans une pomme: un enfant gras de cette puissante graisse qui fait des plis sur un corps, ainsi qu'un vêtement trop large, un enfant à la tête dont on sent l'ossature encore molle et pétrissable, au front bossué, aux orbites profondes et comme fluides, à la bouche d'un Triton qui souffle dans une conque entre deux rondes joues renflées. Et c'est encore de Caffieri, la maquette du buste de Piron. Un fier travail et un dégrossissement de la glaise à rudes coups d'ébauchoir, que cette maquette, où en dépit d'une perruque à l'état de copeaux et d'un menton qui n'est encore qu'une boulette de sculpteur, il y a une vie si spirituelle sous la broussaille des sourcils du Bourguignon, et presque des paroles dans la bouche entr'ouverte par une découpure si parlante.

Les gouaches et les terres cuites du XVIIIe siècle,--un moment j'eus l'idée de faire ma collection uniquement de cela,--ce sont des choses tellement plaisantes à l'œil, tellement bavardes pour la rêvasserie de l'amateur, tellement chatouillantes pour un goût délicat! N'est-ce point du souffle de peinture, du modelage de rêve, enfin du joli presque immatériel? Et ces gouaches et ces terres cuites, je les eusse voulues, ainsi que le petit nombre que je possède, avec l'accompagnement de lumineuses et tendres tapisseries; car ces gracieux morceaux de peinture et de sculpture peuvent-ils avoir au-dessus d'eux un ciel qui les fasse mieux valoir, qu'un petit coin d'Olympe riant au plafond, dans la trame de soie d'une tapisserie des Gobelins[45]? Et ici, Vénus descend du ciel pour chercher chez Vulcain le bouclier d'Énée. La blonde déesse, au corps rose, dans sa draperie transparente, apparaît au bas de son char, dont une nymphe retient les cygnes cabrés par les faveurs qui leur servent de rênes. Et c'est autour de la déesse, sur la crête des nuages, des jeux d'amours, des battements d'ailes de colombes, des flottements d'étoffes, que domine une grande figure volante de femme, habillée comme d'un brouillard de couleur céleste, et qui effeuille des roses sur la tête de Vénus. Tapisserie sur un fond blanc, avec ces tons _rabattus_, ces tons gris dont Boucher est l'introducteur, avec cette palette qui n'allait jamais aux _grands noirs_, aux _grands clairs_, et exécutée avec la gamme très suffisante de dix à douze tons, tandis qu'il y a telle tapisserie moderne, telle tapisserie-tableau, où la gamme a été à vingt-cinq, à trente tons même[46].

[45] Les marchands baptisent les tapisseries du nom de Beauvais ou Gobelins assez légèrement, et affirment que toute tapisserie dont la trame est de soie, est de Beauvais. Le seul moyen de reconnaître si une tapisserie est de la première ou de la seconde manufacture, est de savoir si la tapisserie est fabriquée à haute ou basse lisse, les Gobelins seuls ayant fabriqué de la haute lisse. Malheureusement il n'y a guère d'autre preuve de la fabrication de la haute et de la basse lisse, que s'il existe un dessin ou une gravure de la tapisserie. Si la tapisserie est à basse lisse, elle est retournée; si elle est à haute lisse elle n'est pas retournée. Cette tapisserie, vendue pour une tapisserie de Beauvais, serait une tapisserie des Gobelins, le hasard ayant fait tomber sous mes yeux le dessin qui était à vendre, il y a une vingtaine d'années, chez Blaisot.

[46] L'aune carrée de tapisserie coûtait autrefois de 1,900 à 2,000, à 2,700 livres; à l'heure présente, elle revient à peu près à 4,400 francs.

Cet Olympe du plafond, devinez avec quel argent il a été payé?--Avec le gain de GERMINIE LACERTEUX. C'est bizarre, n'est-ce pas, cette mythologie de Natoire, achetée chez Wail avec le succès d'un noir roman réaliste! A ce nom de Wail, qui revient sous ma plume, que de souvenirs! Et les heureuses séances passées avec mon frère, en ces grandes pièces obscures, où je vois encore ces deux vieilles, longues, pâles, silencieuses femmes, vous déroulant automatiquement sur des châssis, pendant des heures,--et cela avec de petits rires enfantins, sous leurs éternels bonnets de nuit,--les plus belles tapisseries du monde!

C'est de chez Wail que vient également le meuble de Beauvais du salon, représentant les Fables de La Fontaine d'après Oudry. Ce dossier est le _Coq et la Perle_, ce siège est le _Corbeau voulant imiter l'Aigle_. Ici c'est le _Renard et la Cigogne_, là le _Singe et le Chat_, et ainsi, en des tableaux de nature de la convention la plus aimable et du plus frais coloris, rondissent et se bombent les imaginations du fabuliste, sur des fauteuils à l'évasement fait pour les grands paniers du siècle. Mais la merveille des merveilles, la voici dans ce canapé, qui offre, pour ainsi dire, le _Selectæ_ des fables du bonhomme, et où un paon superbe étale sa queue ocellée d'azur au milieu de la clarté laiteuse. Et il a pour bordure, ce canapé, la plus resplendissante guirlande de pavots, de tulipes, de narcisses, de pêches, de gros raisins violets du Midi, de grenades pourprées entr'ouvertes, de fleurs et de fruits de pays de soleil, qui ressemblent sur la trame brillante et argentine, à ces brouillements féeriques de couleurs que j'ai vus sur une palette de Diaz, du temps qu'il était peintre de fleurs.