La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionale

Chapter 8

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Et tels étaient les ébats balnéaires de ces fidèles, tantôt troublant l'eau par leurs subits plongeons, tantôt la battant du talon comme un nageur émérite, que les alligators effrayés s'enfuyaient à la rive opposée. Là, d'un oeil glauque fixé sur toute cette foule bruyante qui envahissait leur domaine, ils regardaient et restaient en ligne, faisant retentir l'air du claquement de leurs formidables mâchoires. Les pèlerins, d'ailleurs, ne s'en souciaient pas plus que de lézards inoffensifs.

Il était temps de laisser ces singuliers dévots se mettre en état d'entrer dans le Kaïlas, qui est le paradis de Brahma. Nous remontâmes donc la rive du Phalgou, afin de rejoindre le campement.

Le déjeuner nous réunit tous à table, et le reste de la journée, qui avait été extrêmement chaude, se passa sans incidents. Le capitaine Hod, vers le soir, alla battre la plaine environnante et rapporta quelque menu gibier. Pendant ce temps, Storr, Kâlouth et Goûmi refaisaient la provision d'eau et de combustible, et chargeaient le foyer. Il était, en effet, question de partir au petit jour.

À neuf heures du soir, nous avions tous regagné nos chambres. Une nuit très calme, mais assez obscure, se préparait. D'épais nuages cachaient les étoiles et alourdissaient l'atmosphère. La chaleur ne perdait rien de son intensité, même avec le coucher du soleil.

J'eus quelque peine à m'endormir, tant la température était étouffante. À travers ma fenêtre, que j'avais laissée ouverte, ne pénétrait qu'un air brûlant, qui me paraissait très impropre au fonctionnement régulier des poumons.

Minuit arriva, sans que j'eusse trouvé un seul instant de repos. J'avais pourtant la ferme intention de dormir pendant trois ou quatre heures avant le départ, mais j'avais aussi le tort de vouloir commander le sommeil. Le sommeil me fuyait. La volonté n'y peut rien, au contraire.

Il devait être une heure du matin, environ, lorsque je crus entendre un sourd murmure, qui se propageait le long des rives du Phalgou.

L'idée me vint d'abord que, sous l'influence d'une atmosphère très saturée d'électricité, quelque vent d'orage commençait à se lever dans l'ouest. Il serait brûlant, sans doute, mais enfin il déplacerait les couches de l'air, et le rendrait peut-être plus respirable.

Je me trompais. La ramure des arbres qui abritaient le campement gardait une absolue immobilité.

Je passai la tête à travers la baie de ma fenêtre, et j'écoutai. Le murmure lointain se fit encore entendre, mais je ne vis rien. La nappe du Phalgou était entièrement sombre, sans aucun de ces reflets tremblotants qu'eut produits une agitation quelconque de sa surface. Le bruit ne venait ni de l'eau ni de l'air.

Cependant, je n'aperçus rien de suspect. Je me recouchai donc, et, la fatigue l'emportant, je commençai à m'assoupir. À de certains intervalles, quelques bouffées de cet inexplicable murmure m'arrivaient encore, mais je finis par m'endormir tout à fait.

Deux heures après, au moment où les premières blancheurs de l'aube se glissaient à travers les ténèbres, je fus brusquement réveillé.

On appelait l'ingénieur.

«Monsieur Banks?

--Que me veut-on?

--Venez donc.» J'avais reconnu la voix de Banks et celle du mécanicien qui venait d'entrer dans le couloir. Je me levai aussitôt et quittai ma cabine. Banks et Storr étaient déjà sous la vérandah de l'avant. Le colonel Munro m'y avait précédé, et le capitaine Hod ne tarda pas à nous rejoindre. «Qu'y a-t-il? demanda l'ingénieur.

--Regardez, monsieur,» répondit Storr.

Quelques lueurs du jour naissant permettaient d'observer les rives du Phalgou et une partie de la route qui se développait en avant sur un espace de plusieurs milles.

Notre surprise fut grande, lorsque nous aperçûmes plusieurs centaines d'Indous, couchés par groupes, qui encombraient les berges et le chemin.

«Ce sont nos pèlerins d'hier, dit le capitaine Hod.

--Que font-ils là? demandai-je.

--Ils attendent, sans doute, que le soleil se lève, répondit le capitaine, afin de se plonger dans les eaux sacrées!

--Non, répondit Banks. Ne peuvent-ils faire leurs ablutions à Gaya même? S'ils s'ont venus ici, c'est que...

--C'est que notre Géant d'Acier a produit son effet habituel! s'écria le capitaine Hod. Ils auront su qu'un éléphant gigantesque, un colosse, comme ils n'en avaient jamais vu, était dans le voisinage, et ils sont venus l'admirer!

--Pourvu qu'ils s'en tiennent à l'admiration! répondit l'ingénieur, en secouant la tête.

--Que crains-tu donc, Banks? demanda le colonel Munro.

--Eh! je crains... que ces fanatiques ne barrent le passage et ne gênent notre marche!

--En tout cas, sois prudent! Avec de tels dévots, on ne saurait trop prendre de précautions.

--En effet,» répondit Banks. Puis, appelant le chauffeur: «Kâlouth, demanda-t-il, les feux sont-ils prêts?

--Oui, monsieur.

--Eh bien, allume.

--Oui, allume, Kâlouth! s'écria le capitaine Hod. Chauffe, Kâlouth, et que notre éléphant crache à la figure de tous ces pèlerins, son haleine de fumée et de vapeur!»

Il était alors trois heures et demie du matin. Il ne fallait qu'une demi-heure, au plus, pour que la machine fût en pression. Les feux furent aussitôt allumés, le bois pétilla dans le foyer, et une fumée noire s'échappa de la gigantesque trompe de l'éléphant, dont l'extrémité se perdait dans les branches des grands arbres.

En ce moment, quelques groupes d'Indous se rapprochèrent. Il se fit un mouvement général dans la foule. Notre train fut serré de plus près. Aux premiers rangs de ces pèlerins, on levait les bras en l'air, on les étendait vers l'éléphant, on se courbait, on s'agenouillait, on se prosternait jusque dans la poussière. C'était évidemment de l'adoration, portée au plus haut point.

Nous étions donc là, sous la vérandah, le colonel Munro, le capitaine Hod et moi, assez inquiets de savoir où s'arrêterait ce fanatisme. Mac Neil nous avait rejoints et regardait silencieusement. Quant à Banks, il était allé prendre place avec Storr dans la tourelle que portait l'énorme animal, et d'où il pouvait le manoeuvrer à son gré.

À quatre heures, la chaudière ronflait déjà. Ce ronflement sonore devait être pris par les Indous pour le grondement irrité d'un éléphant d'un ordre surnaturel. En ce moment, le manomètre indiquait une pression de cinq atmosphères, et Storr laissait fuir la vapeur par les soupapes, comme si elle eût transpiré à travers la peau du gigantesque pachyderme.

«Nous sommes en pression, Munro! cria Banks.

--Va, Banks, répondit le colonel, mais va prudemment et n'écrasons personne!» Il faisait presque jour alors. La route qui longe la rive du Phalgou était entièrement occupée par cette foule de dévots, peu disposée à nous livrer passage. Dans ces conditions, aller de l'avant et n'écraser personne, ce n'était pas chose facile. Banks donna deux ou trois coups de sifflet, auxquels les pèlerins répondirent par des hurlements frénétiques. «Rangez-vous! Rangez-vous!» cria l'ingénieur, en ordonnant au mécanicien d'ouvrir un peu le régulateur. Les mugissements de la vapeur, qui se précipitait dans les cylindres, se firent entendre. La machine s'ébranla d'un demi-tour de roue. Un puissant jet de fumée blanche s'échappa de la trompe. La foule s'était un instant écartée. Le régulateur fut alors ouvert à demi. Les hennissements du Géant d'Acier s'accrurent, et notre train commença à se mouvoir entre les rangs pressés des Indous, qui ne semblaient pas vouloir lui faire place. «Banks, prenez garde!» m'écriai-je tout à coup. En me penchant en dehors de la vérandah, je venais de voir une douzaine de ces fanatiques se jeter sur la route, avec la volonté bien évidente de se faire écraser sous les roues de la lourde machine. «Attention! attention! Retirez-vous,» disait le colonel Munro, qui leur faisait signe de se relever.

--Les imbéciles! criait à son tour le capitaine Hod. Ils prennent notre appareil pour le char de Jaggernaut! Ils veulent se faire broyer sous les pieds de l'éléphant sacré!»

Sur un signe de Banks, le mécanicien ferma l'introduction de la vapeur. Les pèlerins, étendus en travers du chemin, paraissaient décidés à ne point se relever. Autour d'eux, la foule fanatisée poussait des cris et les encourageait du geste.

La machine s'était arrêtée. Banks ne savait plus que faire et était très embarrassé. Tout à coup, une idée lui vint. «Nous allons bien voir!» dit-il. Il ouvrit aussitôt le robinet des purgeurs des cylindres, et d'intenses jets de vapeur fusèrent au ras du sol, pendant que l'air retentissait de sifflets stridents. «Hurrah! hurrah! hurrah! s'écria le capitaine Hod. Cinglez-les, ami Banks, cinglez-les!» Le moyen était bon. Les fanatiques, atteints par les jets de vapeur, se relevèrent en poussant des cris d'échaudés. Se faire écraser, bien! Se faire brûler, non! La foule recula et le chemin redevint libre. Le régulateur fut alors ouvert en grand, les roues mordirent profondément le sol. «En avant! en avant!» cria le capitaine Hod, qui battait des mains et riait de bon coeur. Et, d'un train plus rapide, le Géant d'Acier, filant droit sur la route, disparut bientôt aux yeux de la foule ébahie, comme un animal fantastique, dans un nuage de vapeur.

CHAPITRE VIII Quelques heures à Bénarès.

La grande route était maintenant ouverte devant Steam-House,-- cette route qui, par Sasserâm, allait nous conduire à la rive droite du Gange, en face de Bénarès.

Un mille au delà du campement, la machine ralentie prit une allure plus modérée, soit environ deux lieues et demie à l'heure. L'intention de Banks était de camper le soir même à vingt-cinq lieues de Gaya, et de passer tranquillement la nuit aux environs de la petite ville de Sasserâm.

En général, les routes de l'Inde évitent autant que possible les cours d'eau, qui nécessitent des ponts, lesquels sont assez coûteux à établir sur ces terrains de formation alluvionnaire. Aussi sont-ils encore à construire en beaucoup d'endroits, où il n'a pas été possible d'empêcher une rivière ou un fleuve de barrer le chemin. Il est vrai, le bac est là, cet antique et rudimentaire appareil, qui, pour transporter notre train, eût été insuffisant, à coup sûr. Fort heureusement, nous pouvions nous en passer.

Précisément, pendant cette journée, il fallut franchir un important cours d'eau, la Sône. Cette rivière, alimentée au-dessus de Rhotas par ses affluents du Coput et du Coyle, va se perdre dans le Gange, à peu près entre Arrah et Dinapore.

Rien ne fut plus aisé que ce passage. L'éléphant se transforma tout naturellement en moteur marin. Il descendit la berge sur une pente douce, entra dans le fleuve, se maintint à sa surface, et, de ses larges pattes battant l'eau comme les aubes d'une roue motrice, il entraîna doucement le train, qui flottait à sa suite.

Le capitaine Hod ne se tenait pas de joie.

«Une maison roulante! s'écriait-il, une maison qui est à la fois une voiture et un bateau à vapeur! Il ne lui manque plus que des ailes pour se transformer en appareil volant et franchir l'espace!

--Cela se fera un jour ou l'autre, ami Hod, répondit sérieusement l'ingénieur.

--Je le sais bien, ami Banks, répondit non moins sérieusement le capitaine. Tout se fera! Mais ce qui ne se fera pas, ce sera que l'existence nous soit rendue dans deux cents ans pour voir ces merveilles! La vie n'est pas gaie tous les jours, et, cependant, je consentirais volontiers à vivre dix siècles,--par pure curiosité!»

Le soir, à douze heures de Gaya, après avoir franchi le magnifique pont tubulaire qui porte le railway, à quatre-vingts pieds au-dessus du lit de la Sône, nous campions aux environs de Sasserâm. Il n'était question que de passer une nuit en cet endroit, pour refaire le bois et l'eau, et de repartir à l'aube naissante.

Ce programme fut exécuté de tous points, et le lendemain matin, 22 mai, avant ces heures brûlantes que nous réservait l'ardent soleil de midi, nous avions repris notre route.

Le pays était toujours le même, c'est-à-dire très riche, très cultivé. Tel il apparaît aux abords de la merveilleuse vallée du Gange. Je ne parlerai pas des nombreux villages qui se perdent au milieu des immenses rizières, entre les bouquets de palmiers taras à l'épais feuillage en voûte, sous l'ombrage des manguiers et autres arbres de magnifique venue. D'ailleurs nous ne nous arrêtions pas. Si, parfois, le chemin était barré par quelque charrette, traînée au pas lent des zébus, deux ou trois coups de sifflet la faisaient ranger, et notre train passait, au grand ébahissement des raïots.

Pendant cette journée, j'eus le plaisir charmant de voir bon nombre de champs de rosés. En effet, nous n'étions pas éloignés de Ghazipore, grand centre de production de l'eau ou plutôt de l'essence faite avec ces fleurs.

Je demandai à Banks s'il pouvait me donner quelques renseignements sur ce produit si recherché, qui paraît être le dernier mot de l'art en matière de parfumerie.

«Voici des chiffres, cher ami, me répondit Banks, et ils vous montreront combien cette fabrication est coûteuse. Quarante livres de rosés sont préalablement soumises à une sorte de distillation lente sur un feu doux, et le tout donne environ trente livres d'eau de roses. Cette eau est jetée sur un nouveau paquet de quarante livres de fleurs, dont on pousse la distillation jusqu'au moment où le mélange est réduit à vingt livres. On expose ce mélange, pendant douze heures, à l'air frais de la nuit, et, le lendemain, on trouve, figée à sa surface, quoi? une once d'huile odorante. Ainsi donc, de quatre-vingts livres de rosés,-- quantité qui, dit-on, ne contient pas moins de deux cent mille fleurs,--on n'a retiré finalement qu'une once de liquide. C'est un véritable massacre! Aussi ne s'étonnera-t-on pas que, même dans le pays de production, l'essence de roses coûte quarante roupies ou cent francs l'once.

--Eh! répondît le capitaine Hod, si pour fabriquer une once d'eau-de-vie, il fallait quatre-vingts livres de raisin, voilà qui mettrait le grog à un fier prix!»

Pendant cette journée, nous eûmes encore à franchir la Karamnaca, l'un des affluents du Gange. Les Indous ont fait de cette innocente rivière une sorte de Styx, sur lequel il ne fait pas bon, naviguer. Ses bords ne sont pas moins maudits que les bords du Jourdain ou de la mer Morte. Les cadavres qu'on lui confie, elle les porte tout droit à l'enfer brahmanique. Je ne discute pas ces croyances; mais, quant à admettre que l'eau de cette diabolique rivière soit désagréable au goût et malsaine à l'estomac, je proteste. Elle est excellente.

Le soir, après avoir traversé un pays très peu accidenté, entre les immenses champs de pavots et le vaste damier des rizières, nous campions sur la rive droite du Gange, en face de l'antique Jérusalem des Indous, la ville sainte de Bénarès.

«Vingt-quatre heures de halte! dit Banks.

--À quelle distance sommes-nous maintenant de Calcutta? demandai-je à l'ingénieur.

--À trois cent cinquante milles environ, me répondit-il, et vous avouerez, mon cher ami, que nous ne nous sommes aperçus ni de la longueur du chemin ni des fatigues de la route!»

Le Gange! Est-il un fleuve dont le nom évoque de plus poétiques légendes, et ne semble-t-il pas que toute l'Inde se résume en lui? Est-il au monde une vallée comparable à celle qui, pour diriger son cours superbe, se développe sur un espace de cinq cents lieues et ne compte pas moins de cent millions d'habitants? Est-il un endroit du globe où plus de merveilles aient été entassées depuis l'apparition des races asiatiques? Qu'aurait donc dit du Gange Victor Hugo, qui a si fièrement chanté le Danube! Oui! on peut parler haut, quand on a:

_... comme une mer sa houle,_ _Quand sur le globe on se déroule,_ _Comme un serpent, et quand on roule_ _De l'occident à l'orient!_

Mais le Gange a sa houle, ses cyclones, plus terribles que les ouragans du fleuve européen! Lui aussi se déroule comme un serpent dans les plus poétiques contrées du monde! Lui aussi coule de l'occident à l'orient! Mais ce n'est pas dans un médiocre massif de collines qu'il va prendre sa source! C'est de la plus haute chaîne du globe, c'est des montagnes du Thibet qu'il se précipite en absorbant tous les affluents de sa route! C'est de l'Himalaya qu'il descend!

Le lendemain, 23 mai, au soleil levant, la large nappe d'eau miroitait devant nos yeux. Sur le sable blanc, quelques groupes d'alligators, de grande taille, semblaient boire les premiers rayons du jour. Ils étaient immobiles, tournés vers l'astre radieux, comme s'ils eussent été les plus fidèles sectateurs de Brahma. Mais quelques cadavres, qui passaient en flottant, les arrachèrent à leur adoration. Ces cadavres que le courant emporte, on a dit qu'ils flottent sur le dos quand ce sont des hommes, sur la poitrine quand ce sont des femmes. Je pus constater qu'il n'y a rien de vrai dans cette observation. Un instant après, les monstres se jetaient sur cette proie, que leur fournissent quotidiennement les cours d'eau de la péninsule, et ils l'entraînaient dans les profondeurs du fleuve.

Le chemin de fer de Calcutta, avant de se bifurquer à Allahabad pour courir sur Delhi, au nord-ouest, et sur Bombay, au sud-ouest, suit constamment la rive droite du Gange, dont il économise par sa rectitude les nombreuses sinuosités. À la station de Mogul-Seraï, dont nous n'étions éloignés que de quelques milles, un petit embranchement se détache, qui dessert Bénarès en traversant le fleuve, et, par la vallée de la Goûmti, va jusqu'à Jaunpore sur un parcours d'une soixantaine de kilomètres.

Bénarès est donc sur la rive gauche. Mais ce n'était pas en cet endroit que nous devions franchir le Gange. C'était seulement à Allahabad. Le Géant d'Acier resta donc au campement qui avait été choisi la veille au soir, 22 mai. Des gondoles étaient amarrées à la rive, et prêtes à nous conduire à la ville sainte, que je désirais visiter avec quelque soin.

Le colonel Munro n'avait rien à apprendre, rien à voir de ces cités si souvent visitées par lui. Cependant, ce jour-là, il eut un instant la pensée de nous accompagner; mais, après réflexion, il se décida à faire une excursion sur les rives du fleuve, en compagnie du sergent Mac Neil. En effet, tous deux quittèrent Steam-House, avant même que nous ne fussions partis. Quant au capitaine Hod, qui avait déjà tenu garnison à Bénarès, son intention était d'aller voir quelques-uns de ses camarades. Donc, Banks et moi,--l'ingénieur avait voulu me servir de guide,-- nous fûmes les seuls qu'un sentiment de curiosité allait entraîner vers la ville.

Lorsque je dis que le capitaine Hod avait tenu garnison à Bénarès, il faut savoir que les troupes de l'armée royale ne résident pas habituellement dans les cités indoues. Leurs casernes sont situées au milieu de «cantonnements», qui, par le fait, deviennent de véritables villes anglaises. Ainsi à Allahabad, ainsi à Bénarès, ainsi en d'autres points du territoire, où non seulement les soldats, mais les fonctionnaires, les négociants, les rentiers, se groupent de préférence. Chacune de ces grandes cités est donc double, l'une avec tout le confort de l'Europe moderne, l'autre ayant conservé les coutumes du pays et les usages indous dans toute leur couleur locale!

La ville anglaise annexée à Bénarès, c'est Sécrole, dont les bungalows, les avenues, les églises chrétiennes, sont peu intéressants à visiter. Là se trouvent aussi les principaux hôtels que recherchent les touristes. Sécrole est une de ces cités toutes faites, que les fabricants du Royaume-Uni pourraient expédier dans des caisses, et que l'on remonterait sur place. Donc, rien de curieux à voir. Aussi, Banks et moi, après nous être embarqués dans une gondole, nous traversâmes obliquement le Gange, de manière à prendre tout d'abord une vue d'ensemble de ce magnifique amphithéâtre que décrit Bénarès au-dessus d'une haute berge.

«Bénarès, me dit Banks, est, par excellence, la ville sacrée de l'Inde. C'est la Mecque indoue, et quiconque y a vécu, ne fût-ce que vingt-quatre heures, est assuré d'une part dans les félicités éternelles. On comprend dès lors quelle affluence de pèlerins une telle croyance peut provoquer, et quel nombre d'habitants doit compter une cité à laquelle Brahma a réservé des immunités de cette importance.»

On donne à Bénarès plus de trente siècles d'existence. Elle aurait donc été fondée à peu près à l'époque où Troie allait disparaître. Après avoir toujours exercé une très grande influence, non politique, mais spirituelle, sur l'Indoustan, elle fut le centre le plus autorisé de la religion bouddhique jusqu'au neuvième siècle. Une révolution religieuse s'accomplit alors. Le brahmanisme détruisit l'ancien culte. Bénarès devint la capitale des brahmanes, le centre d'attraction des fidèles, et l'on affirme que trois cent mille pèlerins la visitent annuellement.

L'autorité métropolitaine a conservé son rajah à la ville sainte. Ce prince, assez maigrement appointé par l'Angleterre, habite une magnifique résidence à Ramnagur, sur le Gange. C'est un authentique descendant des rois de Kaci, ancien nom de Bénarès, mais il n'a plus aucune influence, et s'en consolerait, si sa pension n'était pas réduite à un lakh de roupies,--soit cent mille roupies, ou deux cent cinquante mille francs environ, qui constituent à peine l'argent de poche d'un nabab d'autrefois.

Bénarès, comme presque toutes les villes de la vallée du Gange, fut touchée un instant par la grande insurrection de 1857. À cette époque, sa garnison se composait du 37e régiment d'infanterie native, d'un corps de cavalerie irrégulière, d'un demi-régiment sikh. En troupes royales, elle ne possédait qu'une demi-batterie d'artillerie européenne. Cette poignée d'hommes ne pouvait prétendre à désarmer les soldats indigènes. Aussi, les autorités attendirent-elles, non sans impatience, l'arrivée du colonel Neil, qui s'était mis en route pour Allahabad avec le 10e régiment de l'armée royale. Le colonel Neil entra à Bénarès avec deux cent cinquante hommes seulement, et une parade fut ordonnée sur le champ de manoeuvres.

Lorsque les Cipayes eurent été réunis, ordre leur fut donné de déposer les armes. Ils refusèrent. La lutte s'engagea entre eux et l'infanterie du colonel Neil. Aux révoltés se joignirent presque aussitôt la cavalerie irrégulière, puis les Sikhs, qui se crurent trahis. Mais alors la demi-batterie ouvrit son feu, couvrit les insurgés de mitraille, et, malgré leur valeur, malgré leur acharnement, tous furent mis en déroute.

Ce combat s'était livré en dehors de la ville. Au dedans, il n'y eut qu'une simple tentative d'insurrection des musulmans, qui hissèrent le drapeau vert,--tentative aussitôt avortée. Depuis ce jour, pendant toute la durée de la révolte, Bénarès ne fut plus troublée, même aux heures où l'insurrection parut être triomphante dans les provinces de l'Ouest.

Banks m'avait donné ces quelques détails, tandis que notre gondole glissait lentement sur les eaux du Gange.

«Mon cher ami, me dit-il, nous allons visiter Bénarès, bien! Mais, si ancienne que soit cette capitale, vous n'y trouverez aucun monument qui compte plus de trois cents ans d'existence. Ne vous en étonnez pas. C'est la conséquence des luttes religieuses, dans lesquelles le fer et le feu ont joué un trop regrettable rôle. Quoi qu'il en soit, Bénarès n'en est pas moins une ville curieuse, et vous ne regretterez pas votre promenade!»

Bientôt notre gondole s'arrêta à bonne distance pour nous permettre de contempler, au fond d'une baie bleue comme la baie de Naples, le pittoresque amphithéâtre des maisons qui s'étagent sur la colline, et l'entassement des palais, dont tout un massif menace de s'écrouler par suite d'un fléchissement de leur base, incessamment minée par les eaux du fleuve. Une pagode népalaise, d'architecture chinoise, qui est consacrée à Bouddha, une forêt de tours, d'aiguilles, de minarets, de pyramidions, que projettent les mosquées et les temples, dominés par la flèche d'or du lingam de Siva et les deux maigres flèches de la mosquée d'Aureng-Zeb, couronne ce merveilleux panorama.