La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionale
Chapter 29
Cette forteresse dominait un des derniers saillants de la chaîne, une sorte de redan naturel, haut de cinq cents pieds, qui surplombait un large évasement de la gorge, au milieu des croupes avoisinantes. On ne pouvait y accéder que par un étroit sentier, tortueusement évidé dans le massif rocheux, sentier à peine praticable pour des piétons.
Là, sur ce plateau, se profilaient encore des courtines démantelées, quelques bastions en ruines. Au milieu de l'esplanade, fermée sur l'abîme par un parapet de pierre, se dressait un bâtiment, à demi détruit, qui servait autrefois de caserne à la petite garnison de Ripore, et dont on n'aurait pas voulu maintenant pour étable.
Sur le milieu du plateau central, un seul engin restait de tous ceux qui s'allongeaient autrefois à travers les embrasures du parapet. C'était un énorme canon, braqué vers la face antérieure de l'esplanade. Trop lourd pour être descendu, trop détérioré, d'ailleurs, pour conserver une valeur quelconque, il avait été laissé là, sur son affût, livré aux morsures de la rouille qui rongeait son enveloppe de fer.
C'était bien, par sa longueur et par sa grosseur, le digne pendant du célèbre canon de bronze de Bhilsa, qui fut fondu au temps de Jehanghir, énorme pièce, longue de six mètres, avec un calibre de quarante-quatre. On eût pu le comparer également au non moins fameux canon de Bidjapour, dont la détonation, au dire des indigènes, n'eût pas laissé debout un seul des monuments de la cité.
Telle était la forteresse de Ripore, où le prisonnier fut amené par la troupe de Kâlagani. Il était cinq heures du soir, quand il y arriva, après une journée de marche de plus de vingt-cinq milles.
En face duquel de ses ennemis le colonel Munro allait-il enfin se trouver? Il ne devait pas tarder à l'apprendre.
Un groupe d'Indous occupait alors le bâtiment en ruines, qui s'élevait au fond de l'esplanade. Ce groupe s'en détacha, tandis que la bande des Dacoits se rangeait en cercle le long du parapet.
Le colonel Munro occupait le centre de ce cercle. Les bras croisés, il attendait.
Kâlagani quitta la place qu'il occupait dans le rang, et fit quelques pas au devant du groupe.
Un Indou, simplement vêtu, marchait en tête.
Kâlagani s'arrêta devant lui et s'inclina. L'Indou lui tendit une main que Kâlagani baisa respectueusement. Un signe de tête lui témoigna qu'on était content de ses services.
Puis, l'Indou s'avança vers le prisonnier, lentement, mais l'oeil en feu, avec tous les symptômes d'une colère à peine contenue. On eût dit d'un fauve marchant sur sa proie.
Le colonel Munro le laissa approcher, sans reculer d'un pas, le regardant avec autant de fixité qu'il était regardé lui-même.
Lorsque l'Indou ne fut plus qu'à cinq pas de lui:
«Ce n'est que Balao Rao, le frère du nabab! dit le colonel, d'un ton qui indiquait le plus profond mépris.
--Regarde mieux! répondit l'Indou.
--Nana Sahib! s'écria le colonel Munro, en reculant, cette fois, malgré lui. Nana Sahib vivant!...» Oui, le nabab lui-même, l'ancien chef de la révolte des Cipayes, l'implacable ennemi de Munro! Mais qui avait donc succombé dans la rencontre au pâl de Tandît? C'était Balao Rao, son frère.
L'extraordinaire ressemblance de ces deux hommes, tous deux grêlés à la face, tous deux amputés du même doigt de la même main, avait trompé les soldats de Lucknow et de Cawnpore. Ceux-ci n'avaient pas hésité à reconnaître le nabab dans celui qui n'était que son frère, et il eût été impossible de ne pas commettre cette méprise. Ainsi, lorsque la communication, faite aux autorités, annonça la mort du nabab, Nana Sahib vivait encore: c'était Balao Rao qui n'était plus.
Cette nouvelle circonstance, Nana Sahib avait eu grand soin de l'exploiter. Une fois de plus, elle lui assurait une sécurité presque absolue. En effet, son frère ne devait pas être recherché par la police anglaise avec le même acharnement que lui, et il ne le fut pas. Non seulement les massacres de Cawnpore ne lui étaient point imputés, mais il n'avait pas sur les Indous du centre l'influence pernicieuse que possédait le nabab.
Nana Sahib, se voyant traqué de si près, avait donc résolu de faire le mort jusqu'au moment où il pourrait définitivement agir, et, renonçant temporairement à ses projets insurrectionnels, il s'était donné tout entier à sa vengeance. Jamais, d'ailleurs, les circonstances n'avaient été plus favorables. Le colonel Munro, toujours surveillé par ses agents, venait de quitter Calcutta pour un voyage qui devait le conduire à Bombay. Ne serait-il pas possible de l'amener dans la région des Vindhyas, à travers les provinces du Bundelkund? Nana Sahib le pensa, et ce fut dans ce but qu'il lui dépêcha l'intelligent Kâlagani.
Le nabab quitta alors le pâl de Tandît, qui ne lui offrait plus un abri sûr. Il s'enfonça dans la vallée de la Nerbudda, jusqu'aux dernières gorges des Vindhyas. Là s'élevait la forteresse de Ripore, qui lui parut un lieu de refuge où la police ne songerait guère à le relancer, puisqu'elle devait le croire mort.
Nana Sahib s'y installa donc avec les quelques Indous dévoués à sa personne. Il les renforça bientôt d'une bande de Dacoits, dignes de se ranger sous les ordres d'un tel chef, et il attendit.
Mais qu'attendait-il depuis quatre mois? Que Kâlagani eût rempli sa mission, et lui fit connaître la prochaine arrivée, du colonel Munro dans cette partie des Vindhyas, où il serait sous sa main.
Toutefois, une crainte s'empara de Nana Sahib. Ce fut que la nouvelle de sa mort, répandue dans toute la péninsule, n'arrivât aux oreilles de Kâlagani. Si celui-ci y ajoutait foi, n'abandonnerait-il pas son oeuvre de trahison vis-à-vis du colonel Munro?
De là, l'envoi d'un autre Indou à travers les routes du Bundelkund, ce Nassim qui, mêlé à la caravane des Banjaris, rencontra le train de Steam-House sur la route du Scindia, se mit en communication avec Kâlagani, et l'instruisit du véritable état des choses.
Cela fait, Nassim, sans perdre une heure, revint à la forteresse de Ripore, et il informa Nana Sahib de tout ce qui s'était passé depuis le jour où Kâlagani avait quitté Bhopal. Le colonel Munro et ses compagnons s'avançaient à petites journées vers les Vindhyas, Kâlagani les guidait, et c'était aux environs du lac Puturia qu'il fallait les attendre.
Tout avait donc réussi aux souhaits du nabab. Sa vengeance ne pouvait plus lui échapper.
Et, en effet, ce soir-là, le colonel Munro était seul, désarmé, en sa présence, à sa merci.
Après les premiers mots échangés, ces deux hommes se regardèrent un instant sans prononcer une seule parole.
Mais, soudain, l'image de lady Munro repassant plus vivement devant ses yeux, le colonel eut comme un afflux de sang de son coeur à sa tête. Il s'élança sur le meurtrier des prisonniers de Cawnpore!...
Nana Sahib se contenta de faire deux pas en arrière.
Trois Indous s'étaient subitement jetés sur le colonel, et ils le maîtrisèrent, non sans peine.
Cependant, sir Edward Munro avait repris possession de lui-même. Le nabab le comprit sans doute, car, d'un geste, il écarta les Indous.
Les deux ennemis se retrouvèrent de nouveau face à face.
«Munro, dit Nana Sahib, les tiens ont attaché à la bouche de leurs canons les cent vingt prisonniers de Peschawar, et, depuis ce jour, plus de douze cents Cipayes ont péri de cette épouvantable mort! Les tiens ont massacré sans pitié les fugitifs de Lahore, ils ont égorgé, après la prise de Delhi, trois princes et vingt-neuf membres de la famille du roi, ils ont massacré à Lucknow six mille des nôtres, et trois mille après la campagne du Pendjab! En tout, par le canon, le fusil, la potence ou le sabre, cent vingt mille officiers ou soldats natifs et deux cent mille indigènes ont payé de leur vie ce soulèvement pour l'indépendance nationale!
--À mort! à mort!» s'écrièrent les Dacoits et les Indous rangés autour de Nana Sahib. Le nabab leur imposa silence de la main, et attendit que le colonel Munro voulût lui répondre. Le colonel ne répondit pas. «Quant à toi, Munro, reprit le nabab, tu as tué de ta main la Rani de Jansi, ma fidèle compagne... et elle n'est pas encore vengée!» Pas de réponse du colonel Munro.
«Enfin, il y a quatre mois, dit Nana Sahib, mon frère Balao Rao est tombé sous les balles anglaises dirigées contre moi... et mon frère n'est pas encore vengé!
--À mort! À mort!» Ces cris éclatèrent avec plus de violence, celle fois, et toute la bande fit un mouvement pour se ruer sur le prisonnier.
«Silence! s'écria Nana Sahib. Attendez l'heure de la justice!»
Tous se turent.
«Munro, reprit le nabab, c'est un de tes ancêtres, c'est Hector Munro, qui a osé appliquer pour la première fois cet épouvantable supplice, dont les tiens ont fait un si terrible usage pendant la guerre de 1857! C'est lui qui a donné l'ordre d'attacher vivants, à la bouche de ses canons, des Indous, nos parents, nos frères...»
Nouveaux cris, nouvelles démonstrations, que Nana Sahib n'aurait pu réprimer cette fois. Aussi:
«Représailles pour représailles! ajouta-t-il. Munro, tu périras comme tant des nôtres ont péri!»
Puis, se retournant:
«Vois ce canon!»
Et le nabab montrait l'énorme pièce, longue de plus de cinq mètres, qui occupait le centre de l'esplanade.
«Tu vas être attaché, dit-il, à la bouche de ce canon! Il est chargé, et demain, au lever du soleil, sa détonation, se prolongeant jusqu'aux fonds de Vindhyas, apprendra à tous que la vengeance de Nana Sahib est enfin accomplie!»
Le colonel Munro regardait fixement le nabab avec un calme que l'annonce de son prochain supplice ne pouvait troubler.
«C'est bien, dit-il, tu fais ce que j'aurais fait, si tu étais tombé entre mes mains!»
Et, de lui-même, le colonel Munro alla se placer devant la bouche du canon, à laquelle, les mains liées derrière le dos, il fut attaché par de fortes cordes.
Et alors, pendant une longue heure, toute cette bande de Dacoits et d'Indous vint l'insulter lâchement. On eût dît des Sioux de l'Amérique du Nord autour d'un prisonnier enchaîné au poteau du supplice.
Le colonel Munro demeura impassible devant l'outrage, comme il voulait l'être devant la mort. Puis, la nuit venue, Nana Sahib, Kâlagani et Nassim se retirèrent dans la vieille caserne. Toute la bande, lasse enfin, quitta la place et rejoignit ses chefs. Sir Edward Munro resta en présence de la mort et de Dieu.
CHAPITRE XII À la bouche d'un canon.
Le silence ne dura pas longtemps. Des provisions avaient été mises à la disposition de la bande des Dacoits. Pendant qu'ils mangeaient, on pouvait les entendre crier, vociférer, sous l'influence de cette violente liqueur d'arak, dont ils faisaient un usage immodéré.
Mais tout ce vacarme s'apaisa peu à peu. Le sommeil ne devait pas tarder à s'emparer de ces brutes, très surmenées déjà par une longue journée de fatigue.
Sir Edward Munro allait-il donc être laissé sans gardien jusqu'au moment où sonnerait l'heure de sa mort? Nana Sahib ne ferait-il pas veiller sur son prisonnier, bien que celui-ci, solidement attaché par les triples tours de corde qui lui cerclaient les bras et la poitrine, fût hors d'état de faire un mouvement?
Le colonel se le demandait, quand, vers huit heures, il vit un Indou quitter la caserne et s'avancer sur l'esplanade.
Cet Indou avait pour consigne de rester pendant toute la nuit auprès du colonel Munro.
Tout d'abord, après avoir traversé obliquement le plateau, il vint droit au canon, afin de s'assurer que le prisonnier était toujours là. D'une main vigoureuse, il essaya les cordes, qui ne cédèrent point. Puis, sans s'adresser au colonel, mais se parlant à lui-même:
«Dix livres de bonne poudre! dit-il. Il y a longtemps que le vieux canon de Ripore n'a parlé, mais, demain, il parlera!...»
Cette réflexion amena un sourire de dédain sur le fier visage du colonel Munro. La mort n'était pas pour l'effrayer, si épouvantable qu'elle dût être.
L'indou, après avoir examiné la partie antérieure de la bouche à feu, revint un peu en arrière, caressa de sa main l'épaisse culasse, et son doigt se posa un instant sur la lumière, que la poudre de l'amorce emplissait jusqu'à l'orifice.
Puis, l'Indou resta appuyé sur le bouton de la culasse. Il semblait avoir absolument oublié que le prisonnier fût là, comme un patient au pied du gibet, attendant que la trappe se dérobe sous lui.
Indifférence ou effet de l'arak qu'il venait de boire, l'Indou chantonnait entre ses dents un vieux refrain du Goundwana. Il s'interrompait et recommençait, comme un homme auquel, sous l'influence d'une demi-ivresse, sa pensée échappe peu à peu.
Un quart d'heure plus tard, l'Indou se redressa. Sa main se promena sur la croupe du canon. Il en fit le tour, et, s'arrêtant devant le colonel Munro, il le regarda en murmurant d'incohérentes paroles. Par instinct, ses doigts saisirent une dernière fois les cordes, comme pour les serrer plus solidement; puis, hochant la tête, en homme qui est rassuré, il alla s'accouder sur le parapet, à une dizaine de pas, vers la gauche de la bouche à feu.
Pendant dix minutes encore, l'Indou demeura dans cette position, tantôt tourné vers le plateau, tantôt penché en dehors, et plongeant ses regards dans l'abîme qui se creusait au pied de la forteresse.
Il était visible qu'il faisait un dernier effort pour ne pas succomber au sommeil. Mais enfin, la fatigue l'emportant, il se laissa glisser jusqu'au sol, s'y étendit, et l'ombre du parapet le rendit absolument invisible.
La nuit, d'ailleurs, était déjà profonde. D'épais nuages, immobiles, s'allongeaient sur le ciel. L'atmosphère était aussi calme que si les molécules de l'air eussent été soudées l'une à l'autre. Les bruits de la vallée n'arrivaient pas à cette hauteur. Le silence était absolu.
Ce qu'allait être une telle nuit d'angoisses pour le colonel Munro, il convient de le dire, à l'honneur de cet homme énergique. Pas un instant, il ne songea à cette dernière seconde de sa vie, pendant laquelle les tissus de son corps, rompus violemment, ses membres effroyablement dispersés, iraient se perdre dans l'espace. Ce ne serait qu'un coup de foudre, après tout, et ce n'était pas là de quoi ébranler une nature sur laquelle jamais effroi physique ou moral n'avait eu prise. Quelques heures lui restaient encore à vivre: elles appartenaient à cette existence, qui avait été si heureuse pendant sa plus longue période. Sa vie se rouvrait tout entière avec une singulière précision. Tout son passé se représentait à son esprit.
L'image de lady Munro se dressait devant lui. Il la revoyait, il l'entendait, cette infortunée qu'il pleurait comme aux premiers jours, non plus des yeux, mais du coeur! Il la retrouvait jeune fille, au milieu de cette funeste ville de Cawnpore, dans cette habitation où il l'avait pour la première fois admirée, connue, aimée! Ces quelques années de bonheur, brusquement terminées par la plus épouvantable des catastrophes, se ravivèrent dans son esprit. Tous leurs détails, si légers qu'ils fussent, lui revinrent à la mémoire avec une telle netteté, que la réalité n'eut peut-être pas été plus «réelle»! Le milieu de la nuit était déjà passé que sir Edward Munro ne s'en était pas aperçu. Il avait vécu tout entier dans ses souvenirs, sans que rien l'en eût pu distraire, là-bas, près de sa femme adorée. En trois heures s'étaient résumés les trois ans qu'il avait vécu près d'elle! Oui! son imagination l'avait irrésistiblement enlevé de ce plateau de la forteresse de Ripore, elle l'avait arraché à la bouche de ce canon, dont le premier rayon du soleil allait, pour ainsi dire, enflammer l'amorce!
Mais alors, l'horrible dénouement du siège de Cawnpore lui apparut, l'emprisonnement de lady Munro et de sa mère dans le Bibi-Ghar, le massacre de leurs malheureuses compagnes, et enfin ce puits, tombeau de deux cents victimes, sur lequel, quatre mois auparavant, il était allé une dernière fois pleurer.
Et cet odieux Nana Sahib qui était là, à quelques pas, derrière des murs de cette caserne en ruines, l'ordonnateur des massacres, le meurtrier de lady Munro et de tant d'autres infortunées! Et c'était entre ses mains qu'il venait de tomber, lui, qui avait voulu se faire le justicier de cet assassin que la justice n'avait pu atteindre!
Sir Edward Munro, sous la poussée d'une colère aveugle, fit un effort désespéré pour rompre ses liens. Les cordes craquèrent, et les noeuds, resserrés, lui entrèrent dans les chairs. Il poussa un cri, non de douleur, mais d'impuissante rage.
À ce cri, l'Indou, étendu dans l'ombre du parapet, redressa la tête. Le sentiment de sa situation le reprit. Il se souvint qu'il était le gardien du prisonnier.
Il se releva donc, s'avança en hésitant vers le colonel Munro, lui posa la main sur l'épaule, pour s'assurer qu'il était toujours là, et, du ton d'un homme à moitié endormi:
«Demain, dit-il, au lever du soleil... Boum!»
Puis, il retourna vers le parapet, afin d'y reprendre un point d'appui. Dès qu'il l'eut touché, il se coucha sur le sol et ne tarda pas à s'assoupir complètement.
À la suite de cet inutile effort, une sorte de calme avait repris le colonel Munro. Le cours de ses pensées se modifia, sans qu'il songeât davantage au sort qui l'attendait. Par une association d'idées toute naturelle, il pensa à ses amis, à ses compagnons. Il se demanda si, eux aussi, n'étaient pas tombés entre les mains d'une autre bande de ces Dacoits qui fourmillent dans les Vindhyas, si on ne leur réservait pas un sort identique au sien, et cette pensée lui serra le coeur.
Mais, presque aussitôt, il se dit que cela ne pouvait être. En effet, si le nabab avait résolu leur mort, il les aurait réunis à lui dans le même supplice. Il eût voulut doubler ses angoisses de celles de ses amis. Non! ce n'était que sur lui, sur lui seul,-- il essayait de l'espérer,--que Nana Sahib voulait assouvir sa haine!
Cependant, si déjà et par impossible, Banks, le capitaine Hod, Maucler, étaient libres, que faisaient-ils? Avaient-ils pris la route de Jubbulpore, sur laquelle le Géant d'Acier, que n'avaient pu détruire les Dacoits, pouvait les transporter rapidement? Là, les secours ne manqueraient pas! Mais à quoi bon? Comment auraient-ils su où était le colonel Munro? Nul ne connaissait cette forteresse de Ripore, ce repaire de Nana Sahib. Et, d'ailleurs, pourquoi le nom du nabab leur serait-il venu à la pensée? Nana Sahib n'était-il pas mort pour eux? N'avait-il pas succombé à l'attaque du pâl de Tandît? Non! ils ne pouvaient rien pour le prisonnier!
Du côté de Goûmi, nul espoir non plus. Kâlagani avait eu tout intérêt à se défaire de ce dévoué serviteur, et puisque Goûmi n'était pas là, c'est qu'il avait précédé son maître dans la mort!
Compter sur une chance quelconque de salut, c'eût été inutile. Le colonel Munro n'était point homme à s'illusionner. Il voyait les choses dans leur vrai, et il revint à ses premières pensées, au souvenir des jours heureux qui emplissait son coeur.
Combien d'heures s'étaient écoulées, pendant qu'il rêvait ainsi, il lui eût été difficile de l'évaluer. La nuit était toujours obscure. Rien n'apparaissait encore à la cime des montagnes de l'est, qui annonçât les premières lueurs de l'aube.
Cependant, il devait être environ quatre heures du matin, lorsque l'attention du colonel Munro fut attirée par un phénomène assez singulier. Jusqu'à ce moment, pendant ce retour sur son existence passée, il avait plutôt regardé en dedans qu'en dehors de lui. Les objets extérieurs, peu distincts au milieu de ces profondes ténèbres, n'auraient pu le distraire; mais alors, ses yeux devinrent plus fixes, et toutes les images, évoquées dans son souvenir, s'effacèrent soudain devant une sorte d'apparition, aussi inattendue qu'inexplicable.
En effet, le colonel Munro n'était plus seul sur le plateau de Ripore. Une lumière, encore indécise, venait de se montrer vers l'extrémité du sentier, à la poterne de la forteresse. Elle allait et venait, vacillante, trouble, menaçant de s'éteindre, reprenant son éclat, comme si elle eût été tenue par une main peu sûre.
Dans la situation où se trouvait le prisonnier, tout incident pouvait avoir son importance. Ses yeux ne quittèrent donc plus ce feu. Il observa qu'une sorte de vapeur fuligineuse s'en dégageait et qu'il était mobile. D'où cette conclusion qu'il ne devait pas être enfermé dans un fanal.
«Un de mes compagnons, se dit le colonel Munro... Goûmi peut-être! Mais non!... Il ne serait pas là avec une lumière qui le trahirait... Qu'est-ce donc?»
Le feu s'approchait lentement. Il glissa, d'abord, le long du mur de la vieille caserne, et sir Edward Munro put craindre qu'il ne fût aperçu de quelques-uns des Indous endormis au dedans.
Il n'en fut rien. Le feu passa sans être remarqué. Parfois, lorsque la main qui le portait s'agitait d'un mouvement fébrile, il se ravivait et brillait d'un plus vif éclat.
Bientôt le feu eut atteint le mur du parapet, et il en suivit la crête, comme une flamme de Saint-Elme dans les nuits d'orage.
Alors le colonel Munro commença à distinguer une sorte de fantôme, sans forme appréciable, une «ombre», que cette lumière éclairait vaguement. L'être quelconque, qui s'avançait ainsi, devait être recouvert d'un long pagne, sous lequel se cachaient ses bras et sa tête.
Le prisonnier ne remuait pas. Il retenait son souffle. Il craignait d'effaroucher cette apparition, de voir s'éteindre la flamme dont la clarté la guidait dans l'ombre. Il était aussi immobile que la pesante pièce de métal qui semblait le tenir dans son énorme gueule.
Cependant, le fantôme continuait à glisser le long du parapet. Ne pouvait-il arriver qu'il heurtât le corps de l'Indou endormi? Non. L'Indou était étendu à gauche du canon, et l'apparition venait par la droite, s'arrêtant parfois, puis reprenant sa marche, à petits pas.
Enfin, elle fut bientôt assez rapprochée pour que le colonel Munro pût la distinguer plus nettement.
C'était un être de moyenne taille, dont un long pagne, en effet, recouvrait tout le corps. De ce pagne sortait une main, qui tenait une branche de résine enflammée.
«Quelque fou, qui a l'habitude de visiter le campement des Dacoits, se dit le colonel Munro, et auquel on ne prend plus garde! Au lieu d'un feu, que n'a-t-il un poignard à la main!... Peut-être pourrais-je?...»
Ce n'était point un fou, et, cependant, sir Edward Munro avait à peu près deviné.
C'était la folle de la vallée de la Nerbudda, l'inconsciente créature, qui, depuis quatre mois, errait à travers les Vindhyas, toujours respectée et hospitalièrement accueillie de ces Gounds superstitieux. Ni Nana Sahib, ni aucun de ses compagnons ne savaient quelle part la «Flamme Errante» avait prise à l'attaque du pâl de Tandît. Souvent ils l'avaient rencontrée dans cette partie montagneuse du Bundelkund, et ils ne s'étaient jamais inquiétés de sa présence. Plusieurs fois déjà, dans ses courses incessantes, elle avait porté ses pas jusqu'à la forteresse de Ripore, et nul n'avait songé à l'en chasser. Ce n'était que le hasard de ses pérégrinations nocturnes qui venait de l'y amener cette nuit même.
Le colonel Munro ne savait rien de ce qui concernait la folle. De la Flamme Errante, il n'avait jamais entendu parler, et pourtant, cet être inconnu qui s'approchait, qui allait le toucher, lui parler peut-être, faisait battre son coeur avec une inexplicable violence.
Peu à peu, la folle s'était rapprochée du canon. Sa résine ne jetait plus que de faibles lueurs, et elle ne semblait pas voir le prisonnier, bien qu'elle fût en face de lui, et que ses yeux fussent presque visibles à travers ce pagne, percé de trous comme la cagoule d'un pénitent.
Sir Edward Munro ne bougeait pas. Ni par un mouvement de tête, ni par un mot, il n'essayait d'attirer l'attention de cette étrange créature.
D'ailleurs, elle revint presque aussitôt sur ses pas, de manière à faire le tour de l'énorme pièce, à la surface de laquelle sa résine dessinait de petites ombres flottantes.