La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionale
Chapter 28
--Ce ne sont pas les tigres que je crains pour Goûmi!» répondit le colonel Munro. Décidément, les soupçons n'avaient fait que grandir dans l'esprit du colonel. Pour ma part, je commençais à les partager. Et pourtant, les bons offices de Kâlagani, depuis notre arrivée dans la région de l'Himalaya, ses services incontestables, son dévouement dans ces deux circonstances où il avait risqué sa vie pour Sir Edward Munro et pour le capitaine Hod, tout témoignait en sa faveur. Mais, lorsque l'esprit se laisse entraîner au doute, la valeur des faits accomplis s'altère, leur physionomie change, on oublie le passé, on craint pour l'avenir. Cependant, quel mobile pouvait pousser cet Indou à nous trahir? Avait-il des motifs de haine personnelle contre les hôtes de Steam-House? Non, assurément! Pourquoi les aurait-il attirés dans un guet-apens? C'était inexplicable. Chacun se livrait donc à des pensées fort confuses, et l'impatience nous prenait à attendre le dénouement de cette situation. Soudain, vers quatre heures du matin, les animaux cessèrent brusquement leurs cris. Ce qui nous frappa tous, c'est qu'ils ne semblaient pas s'être éloignés peu à peu, les uns après les autres, donnant un dernier coup de gueule après une dernière lampée. Non, ce fut instantané. On eût dit qu'une circonstance fortuite venait de les troubler dans leur opération, et avait provoqué leur fuite. Évidemment, ils regagnaient leurs tanières, non en bêtes qui y rentrent, mais en bêtes qui se sauvent. Le silence avait donc succédé au bruit, sans transition. Il y avait là un effet dont la cause nous échappait encore, mais qui ne laissa pas d'accroître notre inquiétude. Par prudence, Banks donna l'ordre d'éteindre les fanaux. Si les animaux avaient fui devant quelque bande de ces coureurs de grande route qui fréquentent le Bundelkund et les Vindhyas, il fallait soigneusement cacher la situation de Steam-House. Le silence, maintenant, n'était plus même troublé par le léger clapotis des eaux. La brise venait de tomber. Si le train continuait à dériver sous l'influence d'un courant, il était impossible de le savoir. Mais le jour ne pouvait tarder à paraître, et il balayerait sans doute ces brumes, qui n'occupaient que les basses couches de l'atmosphère. Je regardai ma montre. Il était cinq heures. Sans le brouillard, l'aube eût déjà élargi le cercle de vision sur une portée de quelques milles. La rive aurait donc été en vue. Mais le voile ne se déchirait pas. Il fallait patienter encore.
Le colonel Munro, Mac Neil et moi, à l'avant du salon, Fox, Kâlouth et monsieur Parazard, à l'arrière de la salle à manger, Banks et Storr dans la tourelle, le capitaine Hod juché sur le dos du gigantesque animal, près de la trompe, comme un matelot de garde à l'avant d'un navire, nous attendions que l'un de nous criât: Terre!
Vers six heures, une petite brise se leva, à peine sensible, mais elle fraîchit bientôt. Les premiers rayons du soleil percèrent la brume, et l'horizon se découvrit à nos regards.
La rive apparut dans le sud-est. Elle formait à l'extrémité du lac une sorte d'anse aiguë, très boisée sur son arrière-plan. Les vapeurs montèrent peu à peu et laissèrent voir un fond de montagnes, dont les cimes se dégagèrent rapidement.
«Terre!» avait crié le capitaine Hod.
Le train flottant n'était pas alors à plus de deux cents mètres du fond de l'anse du Puturia, et il dérivait sous la poussée de la brise, qui soufflait du nord-ouest.
Rien sur cette rive. Ni un animal, ni un être humain. Elle semblait être absolument déserte. Pas une habitation, d'ailleurs, pas une ferme sous l'épais couvert des premiers arbres. Il semblait donc que l'on pût atterrir sans danger.
Le vent aidant, l'accostage se fit avec facilité près d'une berge plate comme une grève de sable. Mais, faute de vapeur, il n'était possible ni de la remonter, ni de se lancer sur une route qui, à consulter la direction donnée par la boussole, devait être la route de Jubbulpore.
Sans perdre un instant, nous avions suivi le capitaine Hod, qui, le premier, avait sauté sur la berge.
«Au combustible! cria Banks. Dans une heure, nous serons en pression, et en avant!»
La récolte était facile. Du bois, il y en avait partout sur le sol, et il était assez sec pour être immédiatement utilisé. Il suffisait donc d'en emplir le foyer, d'en charger le tender.
Tout le monde se mit à l'oeuvre. Kâlouth seul demeura devant sa chaudière, pendant que nous ramassions du combustible pour vingt-quatre heures. C'était plus qu'il ne fallait pour atteindre la station de Jubbulpore, où le charbon ne nous manquerait pas. Quant à la nourriture, dont le besoin se faisait sentir, eh bien! il ne serait pas interdit aux chasseurs de l'expédition d'y pourvoir en route. Monsieur Parazard emprunterait le feu de Kâlouth, et nous apaiserions notre faim tant bien que mal.
Trois quarts d'heure après, la vapeur avait atteint une pression suffisante, le Géant d'Acier se mettait en mouvement, et il prenait enfin pied sur le talus de la berge, à l'entrée de la route.
«À Jubbulpore!» cria Banks.
Mais Storr n'avait pas eu le temps de donner un demi-tour au régulateur, que des cris furieux éclataient à la lisière de la forêt. Une bande, comptant au moins cent cinquante Indous, se jetait sur Steam-House. La tourelle du Géant d'Acier, la voiture, par l'avant et l'arrière, étaient envahies, avant même que nous eussions pu nous reconnaître!
Presque aussitôt, les Indous nous entraînaient à cinquante pas du train, et nous étions mis dans l'impossibilité de fuir!
Que l'on juge de notre colère, de notre rage, devant la scène de destruction et de pillage qui suivit. Les Indous, la hache à la main, se précipitèrent à l'assaut de Steam-House. Tout fut pillé, dévasté, anéanti. Du mobilier intérieur, il ne resta bientôt plus rien! Puis, le feu acheva l'oeuvre de ruine, et, en quelques minutes, tout ce qui pouvait brûler de notre dernière voiture fut détruit par les flammes!
«Les gueux! les canailles!» s'écria le capitaine Hod, que plusieurs Indous pouvaient à peine contenir.
Mais, comme nous, il en était réduit à d'inutiles injures, que ces Indous ne semblaient même pas comprendre. Quant à échapper à ceux qui nous gardaient, il n'y fallait pas songer.
Les dernières flammes s'éteignirent, et il ne resta bientôt plus que la carcasse informe de cette pagode roulante, qui venait de traverser une moitié de la péninsule!
Les Indous s'étaient ensuite attaqués à notre Géant d'Acier. Ils auraient voulu le détruire, lui aussi! Mais là, ils furent impuissants. Ni la hache ni le feu ne pouvaient rien contre l'épaisse armature de tôle qui formait le corps de l'éléphant artificiel, ni contre la machine qu'il portait en lui. Malgré leurs efforts, il demeura intact, aux applaudissements du capitaine Hod, qui poussait des hurrahs de plaisir et de rage.
En ce moment, un homme parut. Ce devait être le chef de ces Indous.
Toute la bande vint aussitôt se ranger devant lui.
Un autre homme l'accompagnait. Tout s'expliqua. Cet homme, c'était notre guide, c'était Kâlagani.
De Goûmi, il n'y avait pas trace. Le fidèle avait disparu, le traître était resté. Sans doute, le dévouement de notre brave serviteur lui avait coûté la vie, et nous ne devions plus le revoir! Kâlagani s'avança vers le colonel Munro, et, froidement, sans baisser les yeux, le désignant:
«Celui-ci!» dit-il.
Sur un geste, sir Edward Munro fut saisi, entraîné, et il disparut au milieu de la bande, qui remontait la route vers le sud, sans avoir pu ni nous serrer une dernière fois la main, ni nous donner un dernier adieu!
Le capitaine Hod, Banks, le sergent, Fox, tous, nous avions voulu nous dégager pour l'arracher aux mains de ces Indous!...
Cinquante bras nous avaient couchés à terre. Un mouvement de plus, nous étions égorgés.
«Pas de résistance!» dit Banks.
L'ingénieur avait raison. Nous ne pouvions rien, en ce moment, pour délivrer le colonel Munro. Mieux valait donc se réserver en vue des événements ultérieurs.
Un quart d'heure après, les Indous nous abandonnaient à leur tour, et se lançaient sur les traces de la première bande. Les suivre eût amené une catastrophe, sans profit pour le colonel Munro, et, cependant, nous allions tout tenter pour le rejoindre...
«Pas un pas de plus,» dit Banks.
On lui obéit.
En somme, c'était donc bien au colonel Munro, à lui seul, qu'en voulaient ces Indous, amenés par Kâlagani. Quelles étaient les intentions de ce traître? Il ne pouvait agir pour son propre compte, évidemment. Mais alors à qui obéissait-il?... Le nom de Nana Sahib se présenta à mon esprit!...
Ici s'arrête le manuscrit qui a été rédigé par Maucler. Le jeune Français ne devait plus rien voir des événements qui allaient précipiter le dénouement de ce drame. Mais ces événements ont été connus plus tard, et, réunis sous la forme d'un récit, ils complètent la relation de ce voyage à travers l'Inde septentrionale.
CHAPITRE XI Face à face.
Les Thugs, de sanglante mémoire, dont l'Indoustan semble être délivré, ont laissé cependant des successeurs dignes d'eux. Ce sont les Dacoits, sortes de Thugs transformés. Les procédés d'exécution de ces malfaiteurs ont changé, le but des assassins n'est plus le même, mais le résultat est identique: c'est le meurtre prémédité, l'assassinat.
Il ne s'agit plus, sans doute, d'offrir une victime à la farouche Kâli, déesse de la mort. Si ces nouveaux fanatiques n'opèrent pas par strangulation, ils empoisonnent pour voler. Aux étrangleurs ont succédé des criminels plus pratiques, mais tout aussi redoutables.
Les Dacoits, qui forment des bandes à part sur certains territoires de la péninsule, accueillent tout ce que la justice anglo-indoue laisse passer de meurtriers à travers les mailles de son filet. Ils courent jour et nuit les grandes routes, surtout dans les régions les plus sauvages, et l'on sait que le Bundelkund offre des théâtres tout préparés pour ces scènes de violence et de pillage. Souvent même, ces bandits se réunissent en plus grand nombre pour attaquer un village isolé. La population n'a qu'une ressource alors, c'est de prendre la fuite; mais la torture, avec tous ses raffinements, attend ceux qui restent aux mains des Dacoits. Là reparaissent les traditions des chauffeurs de l'extrême Occident. À en croire M. Louis Rousselet, les «ruses de ces misérables, leurs moyens d'action, dépassent tout ce que les plus fantastiques romanciers ont jamais imaginé!»
C'était au pouvoir d'une bande de Dacoits, amenés par Kâlagani, qu'était tombé le colonel Munro. Avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, brutalement séparé de ses compagnons, il avait été entraîné sur la route de Jubbulpore.
La conduite de Kâlagani, depuis le jour où il était entré en relation avec les hôtes de Steam-House, n'avait été que celle d'un traître. C'était bien par Nana Sahib qu'il avait été dépêché. C'était bien par lui seul qu'il avait été choisi pour préparer ses vengeances.
On se souvient que, le 24 mai dernier, à Bhôpal, pendant les dernières fêtes du Moharum, auxquelles il s'était audacieusement mêlé, le nabab avait été prévenu du départ de sir Edward Munro pour les provinces septentrionales de l'Inde. Sur son ordre, Kâlagani, l'un des Indous les plus absolument dévoués à sa cause et à sa personne, avait quitté Bhôpal. Se lancer sur les traces du colonel, le retrouver, le suivre, ne plus le perdre de vue, jouer sa vie, s'il le fallait, pour se faire admettre dans l'entourage de l'implacable ennemi de Nana Sahib, telle était sa mission.
Kâlagani était parti sur l'heure, se dirigeant vers les contrées du nord. À Cawnpore, il avait pu rejoindre le train de Steam-House. Depuis ce moment, sans jamais se laisser voir, il avait guetté des occasions qui ne vinrent pas. C'est pourquoi, pendant que le colonel Munro et ses compagnons s'installaient au sanitarium de l'Himalaya, il se décidait à entrer au service de Mathias Van Guitt.
L'instinct de Kâlagani lui disait que des rapports presque quotidiens s'établiraient forcément entre le kraal et le sanitarium. C'est ce qui arriva, et, dès le premier jour, il fut assez heureux, non seulement pour se signaler à l'attention du colonel Munro, mais aussi pour acquérir des droits à sa reconnaissance.
Le plus fort était fait. On sait le reste. L'Indou vint souvent à Steam-House. Il fut mis au courant des projets ultérieurs de ses hôtes, il connut l'itinéraire que Banks se proposait de suivre. Dès lors, une seule idée domina tous ses actes: arriver à se faire accepter comme le guide de l'expédition, lorsqu'elle redescendrait vers le sud.
Pour atteindre ce but, Kâlagani ne négligea rien. Il n'hésita pas à risquer, non seulement la vie des autres, mais la sienne. Dans quelles circonstances? on ne l'a pas oublié.
En effet, la pensée lui était venue que, s'il accompagnait l'expédition, dès le début du voyage, tout en restant au service de Mathias Van Guitt, cela déjouerait tout soupçon et amènerait peut-être le colonel Munro à lui offrir ce qu'il voulait précisément obtenir.
Mais, pour en arriver là, il fallait que le fournisseur, privé de ses attelages de buffles, en fût réduit à réclamer l'aide du Géant d'Acier. De là cette attaque des fauves,--attaque inattendue, il est vrai,--mais dont Kâlagani sut profiter. Au risque de provoquer un désastre, il n'hésita pas, sans qu'on s'en aperçût, à retirer les barres qui maintenaient la porte du kraal. Les tigres, les panthères, se précipitèrent dans l'enceinte, les buffles furent dispersés ou anéantis, plusieurs Indous succombèrent, mais le plan de Kâlagani avait réussi. Mathias Van Guitt allait être forcé d'avoir recours au colonel Munro pour reprendre avec sa ménagerie roulante le chemin de Bombay.
En effet, renouveler ses attelages, dans cette région presque déserte de l'Himalaya, eût été difficile. En tout cas, ce fut Kâlagani qui se chargea de cette affaire pour le compte du fournisseur. Il va de soi qu'il n'y réussit point, et c'est ainsi que Mathias Van Guitt, marchant à la remorque du Géant d'Acier, descendit avec tout son personnel jusqu'à la station d'Etawah.
Là, le chemin de fer devait emporter le matériel de la ménagerie. Les chikaris furent donc congédiés, et Kâlagani, qui n'était plus utile, allait partager leur sort. C'est alors qu'il se montra très embarrassé de ce qu'il deviendrait. Banks y fut pris. Il se dit que cet Indou, intelligent et dévoué, connaissant parfaitement toute cette partie de l'Inde, pourrait rendre de véritables services. Il lui offrit d'être leur guide jusqu'à Bombay, et, de ce jour, le sort de l'expédition fut dans les mains de Kâlagani.
Nul ne pouvait soupçonner un traître dans cet Indou, toujours prêt à payer de sa personne.
Un instant, Kâlagani faillit se trahir. Ce fut lorsque Banks lui parla de la mort de Nana Sahib. Il ne sut retenir un geste d'incrédulité, et secoua la tête en homme qui n'y pouvait croire. Mais n'en eût-il pas été ainsi de tout Indou, pour qui le légendaire nabab était un de ces êtres surnaturels que la mort ne peut atteindre!
Kâlagani, à ce sujet, eut-il la confirmation de cette nouvelle, lorsque,--ce ne fut point un hasard,--il rencontra un de ses anciens compagnons dans la caravane des Banjaris? On l'ignore, mais il est à supposer qu'il sut exactement à quoi s'en tenir.
Quoi qu'il en soit, le traître n'abandonna pas ses odieux desseins, comme s'il eût voulu reprendre à son compte les projets du nabab.
C'est pourquoi Steam-House continua sa route à travers les défilés des Vindhyas, et, après les péripéties que l'on connaît, les voyageurs arrivèrent sur les bords du lac Puturia, auquel il fallut demander refuge.
Là, lorsque Kâlagani voulut quitter le train flottant, sous prétexte de se rendre à Jubbulpore, il se laissa deviner. Si maître de lui qu'il fût, un simple phénomène physiologique, qui ne pouvait échapper à la perspicacité du colonel, l'avait rendu suspect, et l'on sait maintenant que les soupçons de sir Edward Munro n'étaient que trop justifiés.
On le laissa partir, mais Goûmi lui fut adjoint. Tous deux se précipitèrent dans les eaux du lac, et, une heure après, ils avaient atteint la rive sud-est du Puturia.
Les voilà donc, marchant de concert, dans cette nuit obscure, l'un soupçonnant l'autre, l'autre ne se sachant pas soupçonné. L'avantage était alors pour Goûmi, ce second Mac Neil du colonel Munro.
Pendant trois heures, les deux Indous allèrent ainsi sur cette grande route, qui traverse les chaînons méridionaux des Vindhyas pour aboutir à la station de Jubbulpore. Le brouillard était beaucoup moins intense dans la campagne que sur le lac. Goûmi surveillait de près son compagnon. Un solide couteau était attaché à sa ceinture. Au premier mouvement suspect, très expéditif de caractère, il se proposait de bondir sur Kâlagani et de le mettre hors d'état de nuire.
Malheureusement, le fidèle Indou n'eut pas le temps d'agir comme il l'espérait.
La nuit, sans lune, était noire. À vingt pas, on n'eût pas distingué un homme en marche.
Il arriva donc, à l'un des tournants du chemin, qu'une voix se fit brusquement entendre, appelant Kâlagani.
«Oui! Nassim!» répondit l'Indou.
Et, au même moment, un cri aigu, très bizarre, retentit sur la gauche de la route.
Ce cri, c'était le «kisri» de ces farouches tribus du Gondwana, que Goûmi connaissait bien!
Goûmi, surpris, n'avait pu rien tenter. D'ailleurs, Kâlagani mort, qu'aurait-il pu faire contre toute une bande d'Indous à laquelle ce cri devait servir de ralliement. Un pressentiment lui dit de fuir, pour essayer le prévenir ses compagnons. Oui! rester libre, d'abord, puis revenir au lac, et chercher à rejoindre à la nage le Géant d'Acier pour l'empêcher d'accoster la rive, il n'y avait pas autre chose à faire.
Goûmi n'hésita pas. Au moment où Kâlagani rejoignait ce Nassim qui lui avait répondu, il se jeta de côté et disparut dans les jungles qui bordaient la route.
Et, lorsque Kâlagani revint avec son complice, dans l'intention de se débarrasser du compagnon que lui avait imposé le colonel Munro, Goûmi n'était plus là.
Nassim était le chef d'une bande de Dacoits, dévoué à la cause de Nana Sahib. Lorsqu'il apprit la disparition de Goûmi, il lança ses hommes à travers les jungles. À tout prix, il voulait reprendre le hardi serviteur qui venait de s'échapper.
Les recherches furent inutiles. Goûmi, soit qu'il se fût perdu dans l'obscurité, soit qu'un trou quelconque lui servît de refuge, avait disparu, et il fallut renoncer à le retrouver.
Mais, en somme, que pouvaient-ils craindre, ces Dacoits, de Goûmi, livré à ses seules ressources, au milieu de cette région sauvage, à trois heures de marche déjà du lac Puturia, qu'il ne pourrait, quelle que fût sa diligence, rejoindre avant eux?
Kâlagani en prit donc son parti. Il conféra un instant avec le chef des Dacoits, qui semblait attendre ses ordres. Puis, tous, redescendant la route, se portèrent à grands pas dans la direction du lac.
Et maintenant, si cette troupe avait quitté les gorges des Vindhyas, où elle campait depuis quelque temps, c'est que Kâlagani avait pu faire connaître la prochaine arrivée du colonel Munro aux environs du lac Puturia. Par qui? Par cet Indou, qui n'était autre que Nassim et qui suivait la caravane des Banjaris. À qui? À celui dont la main dirigeait dans l'ombre toute cette machination!
En effet, ce qui s'était passé, ce qui se passait alors, c'était le résultat d'un plan bien arrêté, auquel le colonel Munro et ses compagnons ne pouvaient se soustraire. C'est pourquoi, au moment où le train accostait la pointe méridionale du lac, les Dacoits purent l'attaquer sous les ordres de Nassim et de Kâlagani.
Mais c'était au colonel Munro qu'on en voulait, à lui seul. Ses compagnons, abandonnés dans ce pays, leur dernière maison détruite, n'étaient plus à craindre. Il fut donc entraîné, et, à sept heures du matin, six milles le séparaient déjà du lac Puturia.
Que sir Edward Munro fût conduit par Kâlagani à la station de Jubbulpore, ce n'était pas admissible. Aussi se disait-il qu'il ne devait pas quitter la région des Vindhyas, et que, tombé au pouvoir de ses ennemis, il n'en sortirait peut-être jamais.
Cependant, cet homme courageux n'avait rien perdu de son sang-froid. Il allait, au milieu de ces farouches Indous, prêt à tout événement. Il affectait même de ne pas apercevoir Kâlagani. Le traître avait pris la tête de la troupe, et il en était bien le chef en effet. Quant à fuir, ce n'était pas possible. Bien qu'il ne fût pas garrotté, le colonel Munro ne voyait, ni en avant, ni en arrière, ni sur les flancs de son escorte, aucun vide qui eût pu lui livrer passage. D'ailleurs, il aurait été repris immédiatement.
Il réfléchissait donc aux conséquences de sa situation. Pouvait-il croire que la main de Nana Sahib fût dans tout ceci? Non! Pour lui, le nabab était bien mort. Mais, quelque compagnon de l'ancien chef des rebelles, Balao Rao peut être, n'avait-il pas résolu de satisfaire sa haine, en accomplissant cette vengeance, à laquelle son frère avait voué sa vie? Sir Edward Munro pressentait quelque manoeuvre de ce genre.
En même temps, il songeait au malheureux Goûmi, qui n'était pas prisonnier des Dacoits. Avait-il pu s'échapper? c'était possible. N'avait-il pas tout d'abord succombé? c'était plus probable. Pouvait-on compter sur son aide, au cas où il serait sain et sauf? c'était difficile.
En effet, si Goûmi avait cru devoir pousser jusqu'à la station de Jubbulpore pour y chercher secours, il arriverait trop tard.
Si, au contraire, il était venu rejoindre Banks et ses compagnons à la pointe méridionale du lac, que feraient ceux-ci, presque dépourvus de munitions? Se jetteraient-ils sur la route de Jubbulpore?... Mais, avant qu'ils eussent pu l'atteindre, le prisonnier aurait déjà été entraîné dans quelque inaccessible retraite des Vindhyas!
Donc, de ce côté, il ne fallait garder aucun espoir.
Le colonel Munro envisageait froidement la situation. Il ne désespérait pas, n'étant point homme à se laisser abattre, mais il préférait voir les choses dans toute leur réalité, au lieu de s'abandonner à quelque illusion indigne d'un esprit que rien ne pouvait troubler.
Cependant, la troupe marchait avec une extrême rapidité. Évidemment, Nassim et Kâlagani voulaient arriver, avant le coucher du soleil, à quelque rendez-vous convenu, où se déciderait le sort du colonel. Si le traître était pressé, sir Edward Munro ne l'était pas moins d'en finir, quelle que fût la fin qui l'attendit.
Une seule fois, vers midi, pendant une demi-heure, Kâlagani fit faire halte. Les Dacoits étaient pourvus de vivres et mangèrent sur le bord d'un petit ruisseau.
Un peu de pain et de viande sèche fut mis à la disposition du colonel, qui ne refusa point d'y toucher. Il n'avait rien pris depuis la veille, et ne voulait pas donner à ses ennemis la joie de le voir faiblir physiquement à l'heure suprême.
À ce moment, près de seize milles avaient été franchis pendant cette marche forcée. Sur l'ordre de Kâlagani, on se remit en route, en suivant toujours la direction de Jubbulpore.
Ce ne fut que vers cinq heures du soir que la bande des Dacoits abandonna le grand chemin, pour se jeter sur la gauche. Si donc le colonel Munro avait pu conserver un semblant d'espoir, tant qu'il le suivait, il comprit alors qu'il n'était plus qu'entre les mains de Dieu.
Un quart d'heure après, Kâlagani et les siens traversaient un étroit défilé, qui formait l'extrême limite de la vallée de la Nerbudda, vers la partie la plus sauvage de Bundelkund.
L'endroit était situé à trois cent cinquante kilomètres environ du pâl de Tandit, dans l'est de ces monts Sautpourra, que l'on peut considérer comme le prolongement occidental des Vindhyas.
Là, sur un des derniers contreforts, s'élevait la vieille forteresse de Ripore, abandonnée depuis longtemps, parce qu'elle ne pouvait être ravitaillée, pour peu que les défilés de l'ouest fussent occupés par l'ennemi.