La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionale

Chapter 27

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--Il le faut!» répondit Banks. Et la barre coupée, la passerelle brisée à coups de hache, notre seconde voiture resta en arrière. Il était temps. Cette voiture venait d'être ébranlée, soulevée, puis chavirée, et les éléphants, se jetant sur elle, achevèrent de l'écraser de tout leur poids. Ce n'était plus qu'une ruine informe, qui maintenant obstruait la route en arrière. «Hein! fit le capitaine Hod, d'un ton qui nous eût fait rire, si la situation y eût prêté, et dire que ces animaux n'écraseraient même pas une bête à bon Dieu!» Si les éléphants, devenus féroces, traitaient la première voiture comme ils avaient traité la seconde, il n'y avait plus aucune illusion à se faire sur le sort qui nous attendait.

«Force les feux, Kâlouth!» cria l'ingénieur.

Un demi-kilomètre encore, un dernier effort, et le lac Puturia était peut-être atteint!

Ce dernier effort qu'on attendait du Géant d'Acier, le puissant animal le fit sous la main de Storr, qui ouvrit en grand le régulateur. Il fit une véritable trouée à travers ce rempart d'éléphants, dont les arrière-trains se dessinaient au-dessus de la masse comme ces énormes croupes de chevaux qu'on voit dans les tableaux de bataille de Salvator Rosa. Puis, il ne se contenta pas de les larder de ses défenses; il leur lança des fusées de vapeur brûlante, ainsi qu'il avait fait aux pèlerins du Phalgou, il leur cingla des jets d'eau bouillante!... Il était magnifique!

Le lac apparut enfin au dernier tournant de la route.

S'il pouvait résister dix minutes encore, notre train y serait relativement en sûreté.

Les éléphants, sans doute, sentirent cela,--ce qui prouvait en faveur de leur intelligence, dont le capitaine Hod avait soutenu la cause. Ils voulurent une dernière fois renverser notre voiture.

Mais les armes à feu tonnèrent de nouveau. Les balles s'abattirent comme grêle jusque sur les premiers groupes. À peine cinq ou six éléphants nous barraient-ils encore le passage. La plupart tombèrent, et les roues grincèrent sur un sol rouge de sang.

À cent pas du lac, il fallut repousser ceux de ces animaux qui formaient un dernier obstacle.

«Encore! encore!» cria Banks au mécanicien.

Le Géant d'Acier ronflait comme s'il eût renfermé un atelier de dévideuses mécaniques dans ses flancs. La vapeur fusait par les soupapes sous une pression de huit atmosphères. À les charger, si peu que ce fût, on eût fait éclater la chaudière, dont les tôles frémissaient. Ce fut inutile, heureusement. La force de Géant d'Acier était maintenant irrésistible. On eût pu croire qu'il bondissait sous les coups de piston. Ce qui restait du train le suivit, écrasant les membres des éléphants jetés à terre, au risque d'être culbuté. Si un pareil accident se fût produit, c'en était fait de tous les hôtes de Steam-House.

L'accident n'arriva pas, la berge du lac fut enfin atteinte, et le train flotta bientôt sur les eaux tranquilles.

«Dieu soit loué!» dit le colonel Munro.

Deux ou trois éléphants, aveuglés par la fureur, se précipitèrent dans le lac, et ils essayèrent de poursuivre à sa surface ceux qu'ils n'avaient pu anéantir en terre ferme.

Mais les pattes du Géant firent leur office. Le train s'éloigna peu à peu de la rive, et quelques dernières balles, convenablement ajustées, nous délivrèrent de ces «monstres marins», au moment ou leurs trompes allaient s'abattre sur la vérandah de l'arrière.

«Eh bien, mon capitaine, s'écria Banks, que pensez-vous de la douceur des éléphants de l'Inde?

--Peuh! fit le capitaine Hod, ça ne vaut pas les fauves! Mettez-moi une trentaine de tigres seulement à la place de cette centaine de pachydermes, et que je perde ma commission, si, à l'heure qu'il est, un seul de nous serait encore vivant pour raconter l'aventure!»

CHAPITRE X Le lac Puturia.

Le lac Puturia, sur lequel Steam-House venait de trouver provisoirement refuge, est situé à quarante kilomètres environ dans l'est de Dumoh. Cette ville, chef-lieu de la province anglaise à laquelle elle a donné son nom, est en voie de prospérité, et avec ses douze mille habitants, renforcés d'une petite garnison, elle commande cette dangereuse portion du Bundelkund. Mais, au delà de ses murailles, surtout vers la partie orientale du pays, dans la plus inculte région des Vindhyas, dont le lac occupe le centre, son influence ne se fait que difficilement sentir.

Après tout, que pouvait-il, maintenant, nous arriver de pire que cette rencontre d'éléphants, dont nous nous étions tirés sains et saufs?

La situation, cependant, ne laissait pas d'être inquiétante, puisque la plus grande partie de notre matériel avait disparu. L'une des voitures composant le train de Steam-House était anéantie. Il n'y avait aucun moyen de la «renflouer», pour employer une expression de la langue maritime. Renversée sur le sol, écrasée contre les roches, de sa carcasse, sur laquelle avait inévitablement passé la masse des éléphants, il ne devait plus rester que des débris informes.

Et cependant, en même temps qu'elle servait à loger le personnel de l'expédition, cette voiture contenait, non seulement la cuisine et l'office, mais aussi la réserve de nourriture et de munitions. De celles-ci, il ne nous restait plus qu'une douzaine de cartouches, mais il n'était pas probable que nous eussions à faire usage des armes à feu avant notre arrivée à Jubbulpore.

Quant à la nourriture, c'était une autre question, et plus difficile à résoudre.

En effet, il n'y avait plus rien des provisions de l'office. En admettant que, le lendemain soir, nous eussions pu atteindre la station, encore éloignée de soixante-dix kilomètres, il faudrait se résigner à passer vingt-quatre heures sans manger.

Ma foi, on en prendrait son parti!

Dans cette circonstance, le plus désolé de tous, ce fut naturellement monsieur Parazard. La perte de son office, la destruction de son laboratoire, la dispersion de sa réserve, l'avaient frappé au coeur. Il ne cacha pas son désespoir, et, oubliant les dangers auxquels nous venions presque miraculeusement d'échapper, il ne se montra préoccupé que de la situation personnelle qui lui était faite.

Donc, au moment où, réunis dans le salon, nous allions discuter le parti qu'il convenait de prendre dans ces circonstances, monsieur Parazard, toujours solennel, apparut sur le seuil et demanda à «faire une communication de la plus haute gravité.»

«Parlez, monsieur Parazard, lui répondit le colonel Munro, en l'invitant à entrer.

--Messieurs, dit gravement notre chef noir, vous n'êtes pas sans savoir que tout le matériel qu'emportait la seconde habitation de Steam-House a été détruit dans cette catastrophe! Au cas même où il nous serait resté quelques provisions, j'aurais été fort gêné, faute de cuisine, pour vous préparer un repas, si modeste qu'il fût.

--Nous le savons, monsieur Parazard, répondit le colonel Munro. Cela est regrettable, mais nous ferons comme nous pourrons, et nous jeûnerons, s'il faut jeûner.

--Cela est d'autant plus regrettable, en effet, messieurs, reprit notre chef, qu'à la vue de ces groupes d'éléphants qui nous assaillaient, et dont plus d'un est tombé sous vos balles meurtrières...

--Belle phrase, monsieur Parazard! dit le capitaine Hod. Avec quelques leçons, vous arriveriez à vous exprimer avec autant d'élégance que notre ami Mathias Van Guitt.»

Monsieur Parazard s'inclina devant ce compliment, qu'il prit très au sérieux, et, après un soupir, il continua ainsi:

«Je dis donc, messieurs, qu'une occasion unique de me signaler dans mes fonctions m'était offerte. La chair d'éléphant, quoi qu'on ait pu penser, n'est pas bonne en toutes ses parties, dont quelques-unes sont incontestablement dures et coriaces; mais il semble que l'Auteur de toutes choses ait voulu ménager, dans cette masse charnue, deux morceaux de premier choix, dignes d'être servis sur la table du vice-roi des Indes. J'ai nommé la langue de l'animal, qui est, extraordinairement savoureuse, lorsqu'elle est préparée d'après une recette dont l'application m'est exclusivement personnelle, et les pieds du pachyderme...

--Pachyderme?... Très bien, quoique proboscidien soit plus élégant, dit le capitaine Hod, en approuvant du geste.

--... Pieds, reprit monsieur Parazard, avec lesquels on fait un des meilleurs potages connus dans cet art culinaire dont je suis le représentant à Steam-House.

--Vous nous mettez l'eau à la bouche, monsieur Parazard, répondit Banks. Malheureusement d'une part, heureusement de l'autre, les éléphants ne nous ont pas suivis sur le lac, et je crains bien qu'il nous faille renoncer, pour quelque temps du moins, au potage de pied et au ragoût de langue de ce savoureux mais redoutable animal.

--Il ne serait pas possible, reprit le chef, de retourner à terre pour se procurer?...

--Cela n'est pas possible, monsieur Parazard. Si parfaites qu'eussent été vos préparations, nous ne pouvons courir ce risque.

--Eh bien, messieurs, reprit notre chef, veuillez recevoir l'expression de tous les regrets que me fait éprouver cette déplorable aventure.

--Vos regrets sont exprimés, monsieur Parazard, répondit le colonel Munro, et nous vous en donnons acte. Quant au dîner et au déjeuner, ne vous en préoccupez pas avant notre arrivée à Jubbulpore.

--Il ne me reste donc qu'à me retirer,» dit monsieur Parazard, en s'inclinant, sans rien perdre de la gravité qui lui était habituelle. Nous aurions ri volontiers de l'attitude de notre chef, si nous n'eussions obéi à d'autres préoccupations.

En effet, une complication venait s'ajouter à tant d'autres. Banks nous apprit qu'en ce moment le plus regrettable n'était ni le manque de vivres, ni le manque de munitions, mais le défaut de combustible. Rien d'étonnant à cela, puisque, depuis quarante-huit heures, il n'avait pas été possible de renouveler la provision de bois nécessaire à l'alimentation de la machine. Toute la réserve était épuisée à notre arrivée au lac. Une heure de marche de plus, il eût été impossible de l'atteindre, et la première voiture de Steam-House aurait eu le même sort que la seconde.

«Maintenant, ajouta Banks, nous n'avons plus rien à brûler, la pression baisse, elle est déjà tombée à deux atmosphères, et il n'est aucun moyen de la relever!

--La situation est-elle donc aussi grave que tu semblés le croire, Banks? demanda le colonel Munro.

--S'il ne s'agissait que de revenir à la rive dont nous sommes peu éloignés encore, répondit Banks, ce serait faisable. Un quart d'heure suffirait à nous y ramener. Mais retourner là où le troupeau d'éléphants est encore réuni sans doute, ce serait trop imprudent. Non, il faut, au contraire, traverser le Puturia et chercher sur sa rive du sud un point de débarquement.

--Quelle peut être la largeur du lac en cet endroit? demanda le colonel Munro.

--Kâlagani évalue cette distance à sept ou huit milles environ. Or, dans les conditions où nous sommes, plusieurs heures seraient nécessaires pour la franchir, et, je vous le répète, avant quarante minutes, la machine ne sera plus en état de fonctionner.

--Eh bien, répondit sir Edward Munro, passons tranquillement la nuit sur le lac. Nous y sommes en sûreté. Demain, nous aviserons.»

C'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Nous avions, d'ailleurs, grand besoin de repos. Au dernier lieu de halte, entouré de ce cercle d'éléphants, personne n'avait pu dormir à Steam-House, et la nuit, comme on dit, avait été une nuit blanche.

Mais si celle-là avait été blanche, celle ci devait être noire, et plus même qu'il ne convenait.

En effet, vers sept heures, un léger brouillard commença à se lever sur le lac. On se rappelle que de fortes brumes couraient déjà dans les hautes zones du ciel pendant la nuit précédente. Ici, une modification s'était produite, due aux différences de localités. Si, au campement des éléphants, ces vapeurs s'étaient maintenues à quelques centaines de pieds au-dessus du sol, il n'en fut pas de même à la surface du Puturia, grâce à l'évaporation des eaux. Après une journée assez chaude, il y eut confusion entre les hautes et les basses couches de l'atmosphère, et tout le lac ne tarda pas à disparaître sous un brouillard, peu intense d'abord, mais qui s'épaississait d'instant en instant.

Ceci était donc, comme l'avait dit Banks, une complication dont il y avait lieu de tenir compte.

Ainsi qu'il l'avait également annoncé, vers sept heures et demie, les derniers gémissements du Géant d'Acier se firent entendre, les coups de piston devinrent moins rapides, les pattes articulées cessèrent de battre l'eau, la pression descendit au-dessous d'une atmosphère. Plus de combustible, ni aucun moyen de s'en procurer.

Le Géant d'Acier et l'unique voiture qu'il remorquait alors flottaient paisiblement sur les eaux du lac, mais ne se déplaçaient plus.

Dans ces conditions, au milieu des brumes, il eût été difficile de relever exactement notre situation. Pendant le peu de temps que la machine avait fonctionné, le train s'était dirigé vers la rive sud-est du lac, afin d'y chercher un point de débarquement. Or, comme le Puturia affecte la forme d'un ovale assez allongé, il était possible que Steam-House ne fût plus trop éloigné de l'une ou l'autre de ses rives.

Il va sans dire que les cris des éléphants, qui nous avaient poursuivis pendant une heure environ, maintenant éteints dans l'éloignement, ne se faisaient plus entendre. Nous causions donc des diverses éventualités que nous réservait cette nouvelle situation. Banks fit appeler Kâlagani, qu'il tenait à consulter. L'Indou vint aussitôt et fut invité à donner son avis.

Nous étions réunis alors dans la salle à manger, qui, recevant le jour par la claire-voie supérieure, n'avait point de fenêtres latérales. De cette façon, l'éclat des lampes allumées ne pouvait se transmettre au dehors. Précaution utile, en somme, car mieux valait que la situation de Steam-House ne pût être connue des rôdeurs qui couraient peut-être les rives du lac.

Aux questions qui lui furent posées, Kâlagani,--du moins cela me parut ainsi,--sembla tout d'abord hésiter à répondre. Il s'agissait de déterminer la position que devait occuper le train flottant sur les eaux du Puturia, et je conviens que la réponse ne laissait pas d'être embarrassante. Peut-être une faible brise de nord-ouest avait-elle agi sur la masse de Steam-House? Peut-être aussi un léger courant nous entraînait-il vers la pointe inférieure du lac.

«Voyons, Kâlagani, dit Banks, en insistant, vous connaissez parfaitement quelle est l'étendue du Puturia?

--Sans doute, monsieur, répondit l'Indou, mais il est difficile, au milieu de cette brume...

--Pouvez-vous estimer approximativement la distance à laquelle nous sommes actuellement de la rive la plus rapprochée?

--Oui, répondit l'Indou, après avoir réfléchi quelque temps. Cette distance ne doit pas dépasser un mille et demi.

--Dans l'est? demanda Banks.

--Dans l'est.

--Ainsi donc, si nous accostions cette rive, nous serions plus près de Jubbulpore que de Dumoh?

--Assurément.

--C'est donc à Jubbulpore qu'il conviendrait de nous ravitailler, dit Banks. Or, qui sait quand et comment nous pourrons atteindre la rive! Cela peut durer un jour, deux jours, et nos provisions sont épuisées!

--Mais, dit Kâlagani, ne pourrait-on tenter, ou, au moins, l'un de nous ne pourrait-il tenter de prendre terre cette nuit même?

--Et comment?

--En gagnant la rive à la nage.

--Un mille et demi, au milieu de cet épais brouillard! répondit Banks. Ce serait risquer sa vie...

--Ce n'est point une raison pour ne pas l'essayer,» répondit l'Indou. Je ne sais pourquoi, il me sembla encore que la voix de Kâlagani n'avait pas sa franchise habituelle.

«Tenteriez-vous de traverser le lac à la nage? demanda le colonel Munro, qui observait attentivement l'Indou.

--Oui, colonel, et j'ai lieu de croire que j'y réussirais.

--Eh bien, mon ami, reprit Banks, vous nous rendriez là un grand service! Une fois à terre, il vous serait facile d'atteindre la station de Jubbulpore et d'en amener les secours dont nous avons besoin.

--Je suis prêt à partir!» répondit simplement Kâlagani.

J'attendais que le colonel Munro remerciât notre guide, qui s'offrait à remplir une tâche assez périlleuse, en somme; mais, après l'avoir regardé avec une attention plus soutenue encore, il appela Goûmi.

Goûmi parut aussitôt.

«Goûmi, dit sir Edward Munro, tu es un excellent nageur?

--Oui, mon colonel.

--Un mille et demi à faire, cette nuit, sur ces eaux calmes du lac, ne t'embarrasseraient pas?

--Ni un mille, ni deux.

--Eh bien, reprit le colonel Munro, voici Kâlagani qui s'offre pour gagner à la nage la rive la plus rapprochée de Jubbulpore. Or, aussi bien sur le lac que dans cette partie du Bundelkund, deux hommes intelligents et hardis, pouvant se porter assistance, ont plus de chance de réussir.--Veux-tu accompagner Kâlagani?

--À l'instant, mon colonel, répondit Goûmi.

--Je n'ai besoin de personne, répondit Kâlagani, mais si le colonel Munro y tient, j'accepte volontiers Goûmi pour compagnon.

--Allez donc, mes amis, dit Banks, et soyez aussi prudents que vous êtes courageux!»

Cela convenu, le colonel Munro, prenant Goûmi à l'écart, lui fit quelques recommandations, brièvement formulées. Cinq minutes après, les deux Indous, un paquet de vêtements sur leur tête, se laissaient glisser dans les eaux du lac. Le brouillard était très intense alors, et quelques brasses suffirent à les mettre hors de vue.

Je demandai alors au colonel Munro pourquoi il avait paru si désireux d'adjoindre un compagnon à Kâlagani. «Mes amis, répondit sir Edward Munro, les réponses de cet Indou, dont je n'avais jamais suspecté jusqu'ici la fidélité, ne m'ont pas paru être franches!

--J'ai éprouvé la même impression, dis-je.

--Pour mon compte, je n'ai rien remarqué... fit observer l'ingénieur.

--Écoute, Banks, reprit le colonel Munro. En nous offrant de se rendre à terre, Kâlagani avait une arrière-pensée.

--Laquelle?

--Je ne sais, mais s'il a demandé à débarquer, ce n'est pas pour aller chercher des secours à Jubbulpore!

--Hein!» fit le capitaine Hod. Banks regardait le colonel en fronçant les sourcils. Puis: «Munro, dit-il, jusqu'ici cet Indou s'est toujours montré très dévoué, et plus particulièrement envers toi! Aujourd'hui, tu prétends que Kâlagani nous trahit! Quelle preuve en as-tu?

--Pendant que Kâlagani parlait, répondit le colonel Munro, j'ai vu sa peau noircir, et lorsque les gens à peau cuivrée noircissent, c'est qu'ils mentent! Vingt fois, j'ai pu confondre ainsi Indous et Bengalis, et jamais je ne me suis trompé. Je répète donc que Kâlagani, malgré toutes les présomptions en sa faveur, n'a pas dit la vérité.»

Cette observation de sir Edward Munro,--je l'ai souvent constaté depuis,--était fondée.

Quand ils mentent, les Indous noircissent légèrement comme les blancs rougissent. Ce symptôme n'avait pu échapper à la perspicacité du colonel, et il fallait tenir compte de son observation.

«Mais quels seraient donc les projets de Kâlagani, demanda Banks, et pourquoi nous trahirait-il?

--C'est ce que nous saurons plus tard... répondit le colonel Munro, trop tard peut-être!

--Trop tard, mon colonel! s'écria le capitaine Hod! Eh! nous ne sommes pas en perdition, j'imagine!

--En tout cas, Munro, reprit l'ingénieur, tu as bien fait de lui adjoindre Goûmi. Celui-là nous sera dévoué jusqu'à la mort. Adroit, intelligent, s'il soupçonne quelque danger, il saura...

--D'autant mieux, répondit le colonel Munro, qu'il est prévenu et se défiera de son compagnon.

--Bien, dit Banks. Maintenant, nous n'avons plus qu'à attendre le jour. Ce brouillard se lèvera sans doute avec le soleil, et nous verrons alors quel parti prendre!»

Attendre, en effet! Cette nuit devait donc se passer encore dans une insomnie complète.

Le brouillard s'était épaissi, mais rien ne faisait présager l'approche du mauvais temps. Et cela était heureux, car, si notre train pouvait flotter, il n'était pas fait pour «tenir la mer.» On pouvait donc espérer que toutes ces vésicules de vapeur se condenseraient au lever du jour, ce qui assurerait une belle journée pour le lendemain.

Donc, tandis que notre personnel prenait place dans la salle à manger, nous nous installâmes sur les divans du salon, causant peu, mais prêtant l'oreille à tous les bruits du dehors.

Tout à coup, vers deux heures après minuit, un concert de fauves vint troubler le silence de la nuit.

La rive était donc là, dans la direction du sud-est, mais elle devait être assez éloignée encore. Ces hurlements étaient encore très affaiblis par la distance, et cette distance, Banks ne l'évalua pas à moins d'un bon mille. Une troupe d'animaux sauvages, sans doute, était venue se désaltérer à la pointe extrême du lac.

Mais, bientôt aussi, il fut constaté que, sous l'influence d'une légère brise, le train flottant dérivait vers la rive, d'une façon lente et continue. En effet, non seulement ces cris arrivaient plus distinctement à notre oreille, mais on distinguait déjà le grave rugissement du tigre du hurlement enroué des panthères.

«Hein! ne put s'empêcher de dire le capitaine Hod, quelle occasion de tuer là son cinquantième!

--Une autre fois, mon capitaine! répondit Banks. Le jour venu, j'aime à penser qu'au moment où nous accosterons la rive, cette bande de fauves nous aura cédé la place!

--Y aurait-il quelque inconvénient, demandai-je, à mettre les fanaux électriques en activité?

--Je ne le pense pas, répondit Banks. Cette partie de la berge n'est très probablement occupée que par des animaux en train de boire. Il n'y a donc aucun inconvénient à tenter de la reconnaître.»

Et, sur l'ordre de Banks, deux faisceaux lumineux furent projetés dans la direction du sud-est. Mais la lumière électrique, impuissante à percer cette opaque brume, ne put l'éclairer que dans un court secteur en avant de Steam-House, et la rive demeura absolument invisible à nos regards.

Cependant, ces hurlements, dont l'intensité s'accroissait peu à peu, indiquaient que le train ne cessait de dériver à la surface du lac. Évidemment, les animaux, rassemblés en cet endroit, devaient être fort nombreux. À cela rien d'étonnant, puisque le lac Puturia est comme un abreuvoir naturel pour les fauves de cette partie du Bundelkund.

«Pourvu que Goûmi et Kâlagani ne soient pas tombés au milieu de la bande! dit le capitaine Hod.