La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionale

Chapter 22

Chapter 223,804 wordsPublic domain

Notre promenade nous amena d'abord vers la place occupée par les buffles. Ces magnifiques ruminants, doux et dociles, n'étaient pas même entravés. Habitués à reposer sous le feuillage de gigantesques érables, nous les voyions là, tranquillement étendus, les cornes enchevêtrées, les pattes repliées sous eux, et l'on entendait une lente et bruyante respiration qui sortait de ces masses énormes.

Ils ne se réveillèrent même pas à notre approche. L'un deux, seulement, redressa un instant sa grosse tête, jeta sur nous ce regard sans fixité qui est particulier aux animaux de cette espèce, puis il se confondit de nouveau dans l'ensemble.

«Voilà à quel état les réduit la domesticité, ou plutôt la domestication, dis-je au capitaine.

--Oui, me répondit Hod, et, cependant, ces buffles sont de terribles animaux, quand ils vivent à l'état sauvage. Mais, s'ils ont pour eux la force, ils n'ont pas la souplesse, et que peuvent leurs cornes contre la dent des lions ou la griffe des tigres? Décidément, l'avantage est aux fauves.»

Tout en causant, nous étions revenus vers les cages. Là, aussi, repos absolu. Tigres, lions, panthères, léopards, dormaient dans leurs compartiments séparés. Mathias Van Guitt ne les réunissait que lorsqu'ils étaient assouplis par quelques semaines de captivité, et il avait raison. Très certainement, en effet, ces féroces animaux, aux premiers jours de leur séquestration, se seraient dévorés entre eux.

Les trois lions, absolument immobiles, étaient couchés en demi-cercle comme de gros chats. On ne voyait plus leur tête, perdue dans un épais manchon de fourrure noire, et ils dormaient du sommeil du juste.

Assoupissement moins complet dans les compartiments des tigres. Des yeux ardents flamboyaient dans l'ombre. Une grosse patte s'allongeait de temps en temps et griffait les barreaux de fer. C'était un sommeil de carnassiers qui rongent leur frein.

«Ils font de mauvais rêves, et je comprends cela!» dit le compatissant capitaine. Quelques remords, sans doute, agitaient aussi les trois panthères, ou, tout au moins, quelques regrets. À cette heure, libres de tout lien, elles auraient couru la forêt! Elles auraient rôdé autour des pâturages, en quête de chair vivante! Quant aux quatre léopards, nul cauchemar ne troublait leur sommeil. Ils reposaient paisiblement. Deux de ces félins, le mâle et la femelle, occupaient la même chambre à coucher, et se trouvaient aussi bien là que s'ils eussent été au fond de leur tanière. Un seul compartiment était vide encore,--celui que devait occuper le sixième et imprenable tigre, dont Mathias Van Guitt n'attendait plus que la capture pour quitter le Tarryani. Notre promenade dura une heure à peu près. Après avoir fait le tour de l'enceinte intérieure du kraal, nous revînmes prendre place au pied d'un énorme mimosa.

Un silence absolu régnait dans la forêt tout entière. Le vent, qui bruissait encore à travers le feuillage à la tombée du jour, s'était tu. Pas une feuille ne remuait aux arbres. L'espace était aussi calme à la surface du sol que dans ces hautes régions, vides d'air, où la lune promenait son disque à demi rongé.

Le capitaine Hod et moi, assis l'un près de l'autre, nous ne causions plus. Le sommeil ne nous envahissait pas, cependant. C'était plutôt cette sorte d'absorption, plus morale que physique, dont on subit l'influence pendant le repos parfait de la nature. On pense, mais on ne formule point sa pensée. On rêve, comme rêverait un homme qui ne dormirait pas, et le regard, que les paupières ne voilent pas encore, tend plutôt à se perdre dans quelque vision fantasmatique.

Cependant, une particularité étonnait le capitaine, et, parlant à voix basse ainsi qu'on le fait presque inconsciemment, lorsque tout se tait autour de soi, il me dit:

«Maucler, un pareil silence a lieu de me surprendre! Les fauves rugissent habituellement dans l'ombre, et, pendant la nuit, la forêt est bruyante. À défaut de tigres ou de panthères, ce sont les chacals, qui ne chôment jamais. Ce kraal, empli d'êtres vivants, devrait les attirer par centaines, et, pourtant nous n'entendons rien, pas un seul craquement du bois sec sur le sol, pas un seul hurlement au dehors. Si Mathias Van Guitt était éveillé, il ne serait pas moins surpris que moi, sans doute, et il trouverait quelque mot étonnant pour exprimer sa surprise!

--Votre observation est juste, mon cher Hod, répondis-je, et je ne sais à quelle cause attribuer l'absence de ces rôdeurs de nuit. Mais prenons garde à nous-mêmes, ou bien, au milieu de ce calme, nous finirions par nous endormir!

--Résistons, résistons! répondit le capitaine Hod, en se détirant les bras. L'heure approche, à laquelle il faudra partir.» Et nous nous reprîmes à causer par phrases qui traînaient, entrecoupées de longs silences. Combien de temps dura cette rêverie, je n'aurais pu le dire; mais soudain une sourde agitation se produisit, qui me tira subitement de cet état de somnolence. Le capitaine Hod, également secoué de sa torpeur, s'était levé en même temps que moi. Il n'y avait pas à en douter, cette agitation venait de se produire dans la cage des fauves.

Lions, tigres, panthères, léopards, tout à l'heure si paisibles, faisaient entendre maintenant un sourd murmure de colère. Debout dans leurs compartiments, allant et venant à petits pas, ils aspiraient fortement quelque émanation du dehors, et se dressaient en renâclant contre les barreaux de fer de leurs compartiments.

«Qu'ont-ils donc? demandai-je.

--Je ne sais, répondit le capitaine Hod, mais je crains qu'ils n'aient senti l'approche de...» Tout à coup, de formidables rugissements éclatèrent autour de l'enceinte du kraal. «Des tigres!» s'écria le capitaine Hod, en se précipitant vers la case de Mathias Van Guitt. Mais, telle avait été la violence de ces rugissements, que tout le personnel du kraal était déjà sur pied, et le fournisseur, suivi de ses gens, apparaissait sur la porte. «Une attaque!... s'écria-t-il.

--Je le crois, répondit le capitaine Hod.

--Attendez! Il faut voir!...» Et, sans prendre le temps d'achever sa phrase, Mathias Van Guitt, saisissant une échelle, la dressa contre la palissade. En un instant, il en eut atteint le dernier échelon. «Dix tigres et une douzaine de panthères! s'écria-t-il.

--Ce sera sérieux, répondit le capitaine Hod. Nous voulions aller les chasser, et ce sont eux qui nous donnent la chasse!

--Aux fusils! aux fusils!» cria le fournisseur. Et tous, obéissant à ses ordres, en vingt secondes nous étions prêts à faire feu. Ces attaques d'une bande de fauves ne sont pas rares aux Indes. Combien de fois les habitants des territoires fréquentés par les tigres, plus particulièrement ceux des Sunderbunds, n'ont-ils pas été assiégés dans leurs habitations! C'est là une redoutable éventualité, et, trop souvent, c'est aux assaillants que reste l'avantage!

Cependant, à ces rugissements du dehors s'étaient joints les hurlements du dedans. Le kraal répondait à la forêt. On ne pouvait plus s'entendre dans l'enceinte.

«Aux palissades!» s'écria Mathias Van Guitt, qui se fit comprendre par le geste plutôt que par la voix.

Et chacun de nous se précipita vers l'enceinte.

En ce moment, les buffles, en proie à l'épouvante, se démenaient pour quitter la place où ils étaient parqués. Les charretiers essayaient en vain de les y retenir.

Soudain, la porte, dont la barre était mal assujettie sans doute, s'ouvrit violemment, et une bande de fauves força l'entrée du kraal.

Cependant, Kâlagani avait fermé cette porte avec le plus grand soin, ainsi qu'il le faisait chaque soir!

«À la case! À la case!» cria Mathias Van Guitt, en s'élançant vers la maison, qui seule pouvait offrir un refuge.

Mais aurions-nous le temps d'y arriver?

Déjà deux des chikaris, atteints par les tigres, venaient de rouler à terre. Les autres, ne pouvant plus atteindre la case, fuyaient à travers le kraal, cherchant un abri quelconque.

Le fournisseur, Storr et six des Indous étaient déjà dans la maison, dont la porte fut refermée au moment où deux panthères allaient s'y précipiter.

Kâlagani, Fox et les autres, s'accrochant aux arbres, s'étaient hissés dans les premières branches.

Le capitaine Hod et moi, nous n'avions eu ni le temps ni la possibilité de rejoindre Mathias Van Guitt.

«Maucler! Maucler!» cria le capitaine Hod, dont le bras droit venait d'être déchiré par un coup de griffe.

D'un coup de sa queue, un énorme tigre m'avait jeté à terre. Je me relevais au moment où l'animal revenait sur moi, et je courus au capitaine Hod pour lui porter secours.

Un seul refuge nous restait alors: c'était le compartiment vide de la sixième cage. En un instant, Hod et moi nous nous y étions blottis, et la porte refermée nous mettait momentanément à l'abri des fauves, qui se jetèrent en hurlant sur les barreaux de fer.

Tel fut alors l'acharnement de ces bêtes furieuses, joint à la colère des tigres emprisonnés dans les compartiments voisins, que la cage, oscillant sur ses roues, fut sur le point d'être chavirée.

Mais les tigres l'abandonnèrent bientôt pour s'attaquer à quelque proie plus sûre.

Quelle scène, dont nous ne perdions aucun détail, en regardant à travers les barreaux de notre compartiment!

«C'est le monde renversé! s'écria le capitaine Hod, qui enrageait. Eux dehors, et nous dedans!

--Et votre blessure? demandai-je.

--Ce n'est rien!» Cinq ou six coups de feu éclatèrent en ce moment. Ils partaient de la case, occupée par Mathias Van Guitt, contre laquelle s'acharnaient deux tigres et trois panthères. L'un de ces animaux tomba foudroyé d'une balle explosible, qui devait sortir de la carabine de Storr. Quant aux autres, ils s'étaient tout d'abord précipités sur le groupe des buffles, et ces malheureux ruminants allaient se trouver sans défense contre de tels adversaires. Fox, Kâlagani et les Indous, qui avaient dû jeter leurs armes pour grimper plus vite dans les arbres, ne pouvaient leur venir en aide. Cependant, le capitaine Hod, passant sa carabine à travers les barreaux de notre cage, fit feu. Bien que son bras droit, à demi paralysé par sa blessure, ne lui permît pas de tirer avec sa précision habituelle, il eut la chance d'abattre son quarante-neuvième tigre. À ce moment, les buffles, affolés, se précipitèrent en beuglant à travers l'enceinte. Vainement, ils essayèrent de faire tête aux tigres, qui, par des bonds formidables, échappaient aux coups de cornes. L'un d'eux, coiffé d'une panthère, dont les griffes lui déchiraient le garrot, arriva devant la porte du kraal et s'élança au dehors. Cinq ou six autres, serrés de plus près par les fauves, s'échappèrent à sa suite et disparurent. Quelques-uns des tigres se mirent à leur poursuite; mais ceux de ces buffles qui n'avaient pu abandonner le kraal, égorgés, éventrés, gisaient déjà sur le sol. Cependant, d'autres coups de feu éclataient à travers les fenêtres de la case. De notre côté, le capitaine Hod et moi, nous faisions de notre mieux. Un nouveau danger nous menaçait. Les animaux renfermés dans les cages, surexcités par l'acharnement de la lutte, l'odeur du sang, les hurlements de leurs congénères, se débattaient avec une indescriptible violence. Allaient-ils parvenir à briser leurs barreaux? Nous devions véritablement le craindre. En effet, une des cages à tigres fui renversée. Je crus un instant que ses parois rompues leur avaient livré passage!... Il n'en était rien, heureusement, et les prisonniers ne pouvaient même plus voir ce qui se passait au dehors, puisque c'était la face grillagée de leur cage qui posait sur le sol.

«Décidément, il y en a trop!» murmura le capitaine Hod, en rechargeant sa carabine.

À ce moment, un tigre fit un bond prodigieux, et, ses griffes aidant, il parvint à s'accrocher à la fourche d'un arbre, sur laquelle deux ou trois chikaris avaient cherche refuge.

L'un de ces malheureux, saisi à la gorge, essaya vainement de résister et fut précipité à terre.

Une panthère vint disputer au tigre ce corps déjà privé de vie, dont les os craquèrent au milieu d'une mare de sang.

«Mais feu! feu donc!» criait le capitaine Hod, comme s'il eût pu se faire entendre de Mathias Van Guitt et de ses compagnons.

Quant à nous, impossible d'intervenir maintenant! Nos cartouches étaient épuisées, et nous ne pouvions plus être que les spectateurs impuissants de cette lutte!

Mais voici que, dans le compartiment voisin du nôtre, un tigre, qui cherchait à briser ses barreaux, parvint, en donnant une secousse violente, à rompre l'équilibre de la cage. Elle oscilla un instant et se renversa presque aussitôt.

Contusionnés légèrement dans la chute, nous nous étions relevés sur les genoux. Les parois avaient résisté, mais nous ne pouvions plus rien voir de ce qui se passait au dehors.

Si l'on ne voyait pas, on entendait, du moins! Quel sabbat de hurlements dans l'enceinte du kraal! Quelle odeur de sang imprégnait l'atmosphère! Il semblait que la lutte eût pris un caractère plus violent. Que s'était-il donc passé? Les prisonniers des autres cages s'étaient-ils échappés? Attaquaient-ils la case de Mathias Van Guitt? Tigres et panthères s'élançaient-ils sur les arbres pour en arracher les Indous?

«Et ne pouvoir sortir de cette boîte!» s'écriait le capitaine Hod, en proie à une rage véritable.

Un quart d'heure environ,--un quart d'heure dont nous comptions les interminables minutes!--s'écoula dans ces conditions.

Puis, le bruit de la lutte diminua peu à peu. Les hurlements s'affaiblirent. Les bonds des tigres, qui occupaient les compartiments de notre cage, devinrent plus rares. Le massacre avait-il donc pris fin?

Soudain, j'entendis la porte du kraal qui se refermait avec fracas. Puis, Kâlagani nous appela à grands cris. À sa voix se joignait celle de Fox, répétant:

«Mon capitaine! mon capitaine!

--Par ici!» répondit Hod. Il fut entendu, et, presque aussitôt, je sentis que la cage se relevait. Un instant après, nous étions libres. «Fox! Storr! s'écria le capitaine, dont la première pensée fut pour ses compagnons.

--Présents!» répondirent le mécanicien et le brosseur. Ils n'étaient pas même blessés. Mathias Van Guitt et Kâlagani se trouvaient également sains et saufs. Deux tigres et une panthère gisaient sans vie sur le sol. Les autres avaient quitté le kraal, dont Kâlagani venait de refermer la porte. Nous étions tous en sûreté.

Aucun des fauves de la ménagerie n'était parvenu à s'échapper pendant la lutte, et, même, le fournisseur comptait un prisonnier de plus. C'était un jeune tigre, emprisonné dans la petite cage roulante, qui s'était renversée sur lui, et sous laquelle il avait été pris comme dans un piège.

Le stock de Mathias Van Guitt était donc au complet; mais que cela lui coûtait cher! Cinq de ses buffles étaient égorgés, les autres avaient pris la fuite, et trois des Indous, horriblement mutilés, nageaient dans leur sang sur le sol du kraal!

CHAPITRE VI Le dernier adieu de Mathias Van Guitt.

Pendant le reste de la nuit, aucun incident ne se produisit, ni en dedans, ni en dehors de l'enceinte. La porte avait été solidement assujettie, cette fois. Comment avait-elle pu s'ouvrir au moment où la bande des fauves contournait la palissade? Cela ne laissait pas d'être inexplicable, puisque Kâlagani avait lui-même repoussé dans leurs mortaises les fortes traverses qui en assuraient la fermeture.

La blessure du capitaine Hod le faisait assez souffrir, bien que ce ne fût qu'une éraflure de la peau. Mais peu s'en était fallu qu'il ne perdît l'usage du bras droit.

Pour mon compte, je ne sentais plus rien du violent coup de queue qui m'avait jeté à terre.

Nous résolûmes donc de retourner à Steam-House, dès que le jour commencerait à paraître.

Quant à Mathias Van Guitt, si ce n'est le regret très réel d'avoir perdu trois de ses gens, il ne se montrait pas autrement désespéré de la situation, bien que la privation de ses buffles dût le mettre dans un certain embarras, au moment de son départ.

«Ce sont les chances du métier, nous dit-il, et j'avais comme un pressentiment qu'il m'arriverait quelque aventure de ce genre.»

Puis, il fit procéder à l'enterrement des trois Indous, dont les restes furent déposés dans un coin du kraal, et assez profondément pour que les fauves ne pussent les déterrer.

Cependant, l'aube ne tarda pas à blanchir les dessous du Tarryani, et, après force poignées de mains, nous prîmes congé de Mathias Van Guitt.

Pour nous accompagner, au moins pendant notre passage à travers la forêt, le fournisseur voulut mettre à notre disposition Kâlagani et deux de ses Indous. Son offre fut acceptée, et, à six heures, nous franchissions l'enceinte du kraal.

Aucune mauvaise rencontre ne signala notre retour. De tigres, de panthères, il n'y avait plus aucune trace. Les fauves, fortement repus, avaient sans doute regagné leur repaire, et ce n'était pas le moment d'aller les y relancer.

Quant aux buffles qui s'étaient échappés du kraal, ou bien ils étaient égorgés et gisaient sous les hautes herbes, ou bien, égarés dans les profondeurs du Tarryani, il ne fallait pas compter que leur instinct les ramenât au kraal. Ils devaient donc être considérés comme définitivement perdus pour le fournisseur.

À la lisière de la forêt, Kâlagani et les deux Indous nous quittèrent. Une heure après, Phann et Black annonçaient par leurs aboiements notre retour à Steam-House.

Je fis à Banks le récit de nos aventures. S'il nous félicita d'en avoir été quittes à si bon marché, cela va sans dire! Trop souvent, dans des attaques de ce genre, pas un des assaillis n'a pu revenir pour raconter les hauts faits des assaillants!

Quant au capitaine Hod, il dut, bon gré, mal gré, porter son bras en écharpe; mais l'ingénieur, qui était le véritable médecin de l'expédition, ne trouva rien de grave à sa blessure, et il affirma que dans quelques jours il n'y paraîtrait plus.

Au fond, le capitaine Hod était très mortifié d'avoir reçu un coup sans avoir pu le rendre. Et, cependant, il avait ajouté un tigre aux quarante-huit qui figuraient à son actif.

Le lendemain, 27 août, dans l'après-midi, les aboiements des chiens retentirent avec force, mais joyeusement.

C'étaient le colonel Munro, Mac Neil et Goûmi qui rentraient au sanitarium. Leur retour nous procura un véritable soulagement. Sir Edward Munro avait-il mené à bonne fin son expédition? nous ne le savions pas encore. Il revenait sain et sauf. Là était l'important.

Tout d'abord, Banks avait couru à lui, il lui serrait la main, il l'interrogeait du regard.

«Rien!» se contenta de répondre le colonel Munro par un simple signe de tête.

Ce mot signifiait non seulement que les recherches entreprises sur la frontière népalaise n'avaient donné aucun résultat, mais aussi que toute conversation sur ce sujet devenait inutile. Il semblait nous dire qu'il n'y avait plus lieu d'en parler.

Mac Neil et Goûmi, que Banks interrogea dans la soirée, furent plus explicites. Ils lui apprirent que le colonel Munro avait effectivement voulu revoir cette portion de l'Indoustan, où Nana Sahib s'était réfugié avant sa réapparition dans la présidence de Bombay. S'assurer de ce qu'étaient devenus les compagnons du nabab, rechercher si, de leur passage sur ce point de la frontière indo-chinoise, il ne restait plus trace, tâcher d'apprendre si, à défaut de Nana Sahib, son frère Balao Rao ne se cachait pas dans cette contrée soustraite encore à la domination anglaise, tel avait été le but de Sir Edward Munro. Or, de ses recherches, il résultait, à n'en plus douter, que les rebelles avaient quitté le pays. De leur campement, où avaient été célébrées les fausses obsèques destinées à accréditer la mort de Nana Sahib, il n'y avait plus vestige. De Balao Rao, aucune nouvelle De ses compagnons, rien qui pût permettre de se lancer sur leur piste. Le nabab tué dans les défilés des monts Sautpourra, les siens dispersés très probablement au delà des limites de la péninsule, l'oeuvre du justicier n'était plus à faire. Quitter la frontière himalayenne, continuer le voyage en revenant au sud, achever enfin notre itinéraire de Calcutta à Bombay, c'est à quoi nous devions uniquement songer.

Le départ fut donc arrêté et fixé à huit jours de là, au 3 septembre. Il convenait de laisser au capitaine Hod le temps nécessaire à la complète guérison de sa blessure. D'autre part, le colonel Munro, visiblement fatigué par cette rude excursion dans un pays difficile, avait besoin de quelques jours de repos.

Pendant ce temps, Banks commencerait à faire ses préparatifs. Remettre notre train en état pour redescendre dans la plaine et prendre la route de l'Himalaya à la présidence de Bombay, c'était là de quoi l'occuper pendant toute une semaine.

Tout d'abord, il fut convenu que l'itinéraire serait une seconde fois modifié, de manière à éviter ces grandes villes du nord-ouest, Mirat, Delhi, Agra, Gwalior, Jansie et autres, dans lesquelles la révolte de 1857 avait laissé trop de désastres. Avec les derniers rebelles de l'insurrection devait disparaître tout ce qui pouvait en rappeler le souvenir au colonel Munro. Nos demeures roulantes iraient donc à travers les provinces, sans s'arrêter aux cités principales, mais le pays valait la peine d'être visité rien que pour ses beautés naturelles. L'immense royaume du Sindia, sous ce rapport, ne le cède à aucun autre. Devant notre Géant d'Acier allaient s'ouvrir les plus pittoresques routes de la péninsule.

La mousson avait pris fin avec la saison des pluies, dont la période ne se prolonge pas au delà du mois d'août. Les premiers jours de septembre promettaient une température agréable, qui devait rendre moins pénible cette seconde partie du voyage.

Pendant la deuxième semaine de notre séjour au sanitarium, Fox et Goûmi durent se faire les pourvoyeurs quotidiens de l'office. Accompagnés des deux chiens, ils parcoururent cette zone moyenne où pullulent les perdrix, les faisans, les outardes. Ces volatiles, conservés dans la glacière de Steam-House, devaient fournir un gibier excellent pour la route.

Deux ou trois fois encore, on alla rendre visite au kraal. Là, Mathias Van Guitt, lui aussi, s'occupait à préparer son départ pour Bombay, prenant ses ennuis en philosophe qui se tient au-dessus des petites ou grandes misères de l'existence.

On sait que, par la capture du dixième tigre, qui avait coûté si cher, la ménagerie était au complet. Mathias Van Guitt n'avait donc plus qu'à se préoccuper de refaire ses attelages de buffles. Pas un des ruminants qui s'étaient enfuis pendant l'attaque n'avait reparu au kraal. Toutes les probabilités étaient pour que, dispersés à travers la forêt, ils eussent péri de mort violente. Il s'agissait donc de les remplacer,--ce qui, en ces circonstances, ne laissait pas d'être difficile. Dans ce but, le fournisseur avait envoyé Kâlagani visiter les fermes et les bourgades voisines du Tarryani, et il attendait son retour avec quelque impatience.

Cette dernière semaine de notre séjour au sanitarium se passa sans incidents. La blessure du capitaine Hod se guérissait peu à peu. Peut-être même comptait-il clore sa campagne par une dernière expédition; mais il dut y renoncer sur les instances du colonel Munro. Puisqu'il n'était plus aussi sûr de son bras, pourquoi s'exposer? Si quelque fauve se rencontrait sur sa route, pendant le reste du voyage, n'aurait-il pas là une occasion toute naturelle de prendre sa revanche?

«D'ailleurs, lui fit observer Banks, vous êtes encore vivant, mon capitaine, et quarante-neuf tigres sont morts de votre main, sans compter les blessés. La balance est donc encore en votre faveur!

--Oui, quarante-neuf! répondit en soupirant le capitaine Hod, mais j'aurais bien voulu compléter la cinquantaine!» Évidemment, cela lui tenait au coeur. Le 2 septembre arriva. Nous étions à la veille du départ. Ce jour-là, dans la matinée, Goûmi vint nous annoncer la visite du fournisseur.

En effet, Mathias Van Guitt, accompagné de Kâlagani, arrivait à Steam-House. Sans doute, au moment du départ, il voulait nous faire ses adieux suivant toutes les règles.