La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionale
Chapter 21
À ce moment, il n'était plus possible de se voir qu'à ceux qui occupaient un arc restreint de la circonférence, et il importait, cependant, de marcher avec un parfait ensemble.
Il avait donc été préalablement convenu qu'un coup de fusil serait tiré au moment où le premier de nous pénétrerait dans le bois.
Le signal fut donné par le capitaine Hod, qui était toujours en avant, et la lisière fut franchie. Je regardai l'heure à ma montre. Elle marquait alors huit heures trente-cinq.
Un quart d'heure après; le cercle s'étant resserré, on se touchait les coudes, et l'on s'arrêtait dans la partie la plus épaisse du taillis, sans avoir rien rencontré.
Le silence n'avait été troublé jusque-là que par le bruit des branches sèches qui, quelques précautions que l'on prît, s'écrasaient sous nos pieds.
En ce moment, un hurlement se fit entendre.
«La bête est là!» s'écria le capitaine Hod, en montrant l'orifice d'une caverne, creusée dans un amoncellement de rocs que couronnait un groupe de grands arbres.
Le capitaine Hod ne se trompait pas. Si ce n'était pas le repaire habituel de la tigresse, c'était là du moins qu'elle s'était réfugiée, se sentant traquée par toute une bande de chasseurs.
Hod, Banks, Fox, Kâlagani, plusieurs des gens du kraal, nous nous étions approchés de l'étroite ouverture, à laquelle venaient aboutir les empreintes sanglantes.
«Il faut pénétrer là dedans, dit le capitaine Hod.
--Manoeuvre dangereuse! fit observer Banks. Il y a risque de blessures graves pour le premier qui entrera.
--J'entrerai, cependant! dit Hod, en s'assurant que sa carabine était prête à faire feu.
--Après moi, mon capitaine! répondit Fox, qui se baissa vers l'ouverture de la caverne.
--Non, Fox, non! s'écria Hod. Ceci me regarde!
--Ah! mon capitaine! répondit doucement Fox, avec un accent de reproche, je suis en retard de sept!...» Ils en étaient à compter leurs tigres dans un pareil moment!
«Ni l'un ni l'autre vous n'entrerez là! s'écria Banks. Non! Je ne vous laisserai pas...
--Il y aurait peut-être un moyen, dit alors Kâlagani, en interrompant l'ingénieur.
--Lequel?
--Ce serait d'enfumer ce repaire, répondit l'Indou. L'animal serait forcé de déguerpir. Nous aurions moins de risques et plus de facilité pour le tuer au dehors.
--Kâlagani a raison, dit Banks. Allons, mes amis, du bois mort, des herbes sèches! Obstruez-moi convenablement cette ouverture! Le vent chassera les flammes et la fumée à l'intérieur. Il faudra bien que la bête se laisse griller ou se sauve!
--Elle se sauvera, reprit l'Indou.
--Soit! répondit le capitaine Hou. Nous serons là pour la saluer au passage!» En un instant, des broussailles, des herbes sèches, du bois mort,--et il n'en manquait pas dans ce taillis,--tout un amas de matières combustibles fut empilé devant l'entrée de la caverne. Rien n'avait bougé à l'intérieur. Rien n'apparaissait dans ce boyau sombre, qui devait être assez profond. Cependant, nos oreilles n'avaient pu nous tromper. Le hurlement était certainement parti de là. Le feu fut mis aux herbes, et le tout flamba. De ce foyer se dégageait une fumée acre et épaisse que le vent rabattit, et qui devait rendre l'air irrespirable au dedans. Un second rugissement, plus furieux que le premier, éclata alors. L'animal se sentait acculé dans son dernier retranchement, et, pour ne pas être suffoqué, il allait être contraint de s'élancer au dehors. Nous l'attendions, postés en équerre sur les faces latérales du rocher, à demi couverts par les troncs d'arbres, de manière à éviter le choc d'un premier bond. Le capitaine, lui, avait choisi une autre place, et, il faut bien en convenir, la plus périlleuse. C'était à l'entrée d'une trouée du taillis, la seule qui pût livrer passage à la tigresse, lorsqu'elle essayerait de fuir à travers le bois. Hod avait mis un genou en terre, afin de mieux assurer son coup, et sa carabine était solidement épaulée; tout son être avait l'immobilité d'un marbre. Trois minutes s'étaient écoulées à peine depuis le moment où le feu avait été mis au tas de bois, qu'un troisième hurlement, ou plutôt, cette fois, un râle de suffocation, retentit à l'orifice du repaire. Le foyer fut dispersé en un instant, et un énorme corps apparut dans les tourbillons de fumée. C'était bien la tigresse. «Feu!» cria Banks.
Dix coups de fusil éclatèrent, mais nous pûmes constater plus tard qu'aucune balle n'avait touché l'animal. Son apparition avait été trop rapide. Comment l'eût-on pu viser avec quelque justesse au milieu des volutes de vapeur qui l'enveloppaient?
Mais, après son premier bond, si la tigresse avait touché terre, ce n'avait été que pour reprendre un point d'appui et s'élancer vers le fourré par un autre bond plus allongé encore.
Le capitaine Hod attendait l'animal avec le plus grand sang-froid, et, le saisissant pour ainsi dire au vol, il lui envoya une balle qui ne l'atteignit qu'au défaut de l'épaule.
Dans la durée d'un éclair, la tigresse s'était précipitée sur notre compagnon, elle l'avait renversé, elle allait lui fracasser la tête d'un coup de ses formidables pattes...
Kâlagani bondit, un large couteau à la main.
Le cri qui nous échappa durait encore, que le courageux Indou, tombant sur le fauve, le saisissait à la gorge au moment où sa griffe droite allait s'abattre sur le crâne du capitaine.
L'animal, détourné par cette brusque attaque, renversa l'Indou d'un mouvement de hanche, et s'acharna contre lui.
Mais le capitaine Hod s'était relevé d'un bond, et, ramassant le couteau que Kâlagani avait laissé tomber, d'une main sûre il le plongea tout entier dans le coeur de la bête.
La tigresse roula à terre.
Cinq secondes au plus avaient suffi aux diverses péripéties de cette émouvante scène.
Le capitaine Hod était encore à genoux quand nous arrivâmes près de lui. Kâlagani, l'épaule ensanglantée, venait de se relever.
«Bag mahryaga! Bag mahryaga!» criaient les Indous,--ce qui signifiait: la tigresse est morte!
Oui, bien morte! Quel superbe animal! Dix pieds de longueur du museau à l'extrémité de la queue, taille à proportion, des pattes énormes, armées de longues griffes acérées, qui semblaient avoir été affûtées sur la meule de l'aiguiseur!
Tandis que nous admirions ce fauve, les Indous, très rancuniers et à bon droit, l'accablaient d'invectives. Quant à Kâlagani, il s'était approché du capitaine Hod.
«Merci, capitaine! dit-il.
--Comment! merci? s'écria Hod. Mais c'est bien moi, mon brave, qui te dois des remerciements! Sans ton aide, c'en était fait de l'un des capitaines du 1er escadron de carabiniers de l'armée royale!
--Sans vous, je serais mort! répondit froidement l'indou.
--Eh! mille diables! Ne t'es-tu pas élancé, le couteau à la main, pour poignarder cette tigresse, au moment où elle allait me fracasser le crâne!
--C'est vous qui l'avez tuée, capitaine, et cela fait votre quarante-sixième!
--Hurrah! hurrah! crièrent les Indous! Hurrah pour le capitaine Hod!»
Et, en vérité, le capitaine avait bien le droit de porter cette tigresse à son compte, mais il paya Kâlagani d'une bonne poignée de main.
«Revenez à Steam-House, dit Banks à Kâlagani. Vous avez l'épaule déchirée d'un coup de griffe, mais nous trouverons dans la pharmacie de voyage de quoi soigner votre blessure.»
Kâlagani s'inclina en signe d'acquiescement, et tous, après avoir pris congé des montagnards de Souari, qui n'épargnèrent pas leurs remerciements, nous nous dirigeâmes vers le sanitarium.
Les chikaris nous quittèrent pour retourner au kraal. Cette fois encore, ils y revenaient les mains vides, et si Mathias Van Guitt avait compté sur cette «reine du Tarryani», il lui faudrait en faire son deuil. Il est vrai que, dans ces conditions, il eût été impossible de la prendre vivante.
Vers midi, nous étions arrivés à Steam-House. Là, incident inattendu. À notre extrême désappointement, le colonel Munro, le sergent Mac Neil et Goûmi étaient partis.
Un billet, adressé à Banks, lui disait de ne pas s'inquiéter de leur absence, que sir Edward Munro, désireux de pousser une reconnaissance jusqu'à la frontière du Népaul, voulait encore éclaircir certains doutes relatifs aux compagnons de Nana Sahib, et qu'il serait de retour avant l'époque à laquelle nous devions quitter l'Himalaya.
À la lecture de ce billet, il me sembla qu'un mouvement de contrariété, presque involontaire, échappait à Kâlagani.
Pourquoi ce mouvement? Je me trompais, sans doute.
CHAPITRE V Attaque nocturne.
Le départ du colonel n'était pas sans nous laisser de vives inquiétudes. Il se rattachait évidemment à un passé que nous avions cru fermé à jamais. Mais que faire? Se lancer sur les traces de sir Edward Munro? Nous ignorions quelle direction il avait prise, quel point de la frontière népalaise il se proposait d'atteindre. Nous ne pouvions, d'autre part, nous dissimuler que, s'il n'avait parlé de rien à Banks, c'est parce qu'il craignait les observations de son ami, auxquelles il voulait se soustraire. Banks regretta vivement de nous avoir suivis dans cette expédition.
Il fallait donc se résigner et attendre. Le colonel Munro serait certainement de retour avant la fin d'août,--ce mois étant le dernier que nous dussions passer au sanitarium, avant de prendre, à travers le sud-ouest, la route de Bombay.
Kâlagani, bien soigné par Banks, ne resta que vingt-quatre heures à Steam-House. Sa blessure devait rapidement se cicatriser, et il nous quitta pour aller reprendre son service au kraal.
Le mois d'août commença encore par des pluies violentes,--un temps à enrhumer des grenouilles,--disait le capitaine Hod; mais, en somme, il devait être moins pluvieux que le mois de juillet, et, par conséquent, plus propice à nos excursions dans le Tarryani.
Cependant, les rapports étaient fréquents avec le kraal. Mathias Van Guitt ne laissait pas d'être peu satisfait. Il comptait, lui aussi, quitter le campement dans les premiers jours de septembre. Or, un lion, deux tigres, deux léopards, manquaient encore à sa ménagerie, et il se demandait s'il pourrait compléter sa troupe.
En revanche, à défaut des acteurs qu'il voulait engager pour le compte de ses commettants, d'autres vinrent se présenter à son agence, dont il n'avait que faire.
C'est ainsi que, dans la journée du 4 août, un bel ours se fit prendre dans l'un de ses pièges.
Nous étions précisément au kraal, lorsque ses chikaris lui amenèrent dans la cage roulante un prisonnier de grande taille, fourrure noire, griffes acérées, longues oreilles garnies de poils,--ce qui est spécial à ces représentants de la famille des oursins dans les Indes.
«Eh! qu'ai-je besoin de cet inutile tardigrade! s'écria le fournisseur, en haussant les épaules.
--Frère Ballon! frère Ballon!» répétaient les Indous. Il paraît que, si les Indous ne sont que les neveux des tigres, ils sont les frères des ours. Mais Mathias Van Guitt, nonobstant ce degré de parenté, reçut frère Ballon avec un sentiment de mauvaise humeur peu équivoque. Prendre des ours quand il lui fallait des tigres, ce n'était pas pour le contenter. Que ferait-il de cette importune bête? Il lui convenait peu de la nourrir sans espoir de rentrer dans ses frais. L'ours indien n'est que peu demandé sur les marchés de l'Europe. Il n'a pas la valeur marchande du grizzly d'Amérique ni celle de l'ours polaire. C'est pourquoi Mathias Van Guitt, bon commerçant, ne se souciait pas d'un animal encombrant, dont il ne trouverait que difficilement à se défaire!
«Le voulez-vous? demanda-t-il au capitaine Hod.
--Et que voulez-vous que j'en fasse! répondit le capitaine.
--Vous en ferez des beefsteaks, dit le fournisseur, si toutefois je puis employer cette catachrèse!
--Monsieur Van Guitt, répondit sérieusement Banks, la catachrèse est une figure permise, quand, à défaut de toute autre expression, elle rend convenablement la pensée.
--C'est aussi mon avis, répliqua le fournisseur.
--Eh bien, Hod, dit Banks, prenez-vous ou ne prenez-vous pas l'ours de monsieur Van Guitt?
--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Manger des beefsteaks d'ours, quand l'ours est tué, passe encore; mais tuer l'ours exprès, pour manger ses beefsteaks, cela ne me met pas en appétit!
--Alors, qu'on rende ce plantigrade à la liberté,» dit Mathias Van Guitt, en se retournant vers ses chikaris. On obéit au fournisseur. La cage fut ramenée hors du kraal. Un des Indous en ouvrit la porte.
Frère Ballon, qui semblait tout honteux de sa situation, ne se le fit pas dire deux fois. Il sortit tranquillement de la cage, fit un petit hochement de tête que l'on pouvait prendre pour un remerciement, et il détala en poussant un grognement de satisfaction.
«C'est une bonne action que vous avez faite là, dit Banks. Cela vous portera bonheur, monsieur Van Guitt!»
Banks ne savait pas dire si juste. La journée du 6 août devait récompenser le fournisseur, en lui procurant un des fauves qui manquaient à sa ménagerie.
Voici dans quelles circonstances:
Mathias Van Guitt, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, du mécanicien Storr et de Kâlagani, nous battions, depuis l'aube, un épais fourré de cactus et de lentisques, lorsque des hurlements à demi étouffes se firent entendre.
Aussitôt, nos fusils prêts à faire feu, bien groupés tous les six, de manière à nous garder contre une attaque isolée, nous nous dirigeons vers l'endroit suspect.
Cinquante pas plus loin, le fournisseur nous faisait faire halte. À la nature des rugissements, il semblait avoir reconnu ce dont il s'agissait, et, en s'adressant tout spécialement au capitaine Hod.
«Surtout pas de coup de feu inutile,» dit-il.
Puis, s'étant avancé de quelques pas, tandis que, sur un signe de lui, nous restions en arrière:
«Un lion!» s'écria-t-il.
En effet, à l'extrémité d'une forte corde, attachée à la fourche d'une solide branche d'arbre, un animal se débattait.
C'était bien un lion, un de ces lions sans crinière,--que cette particularité distingue de leurs congénères d'Afrique,--mais un véritable lion, le lion réclamé par Mathias Van Guitt.
La farouche bête, pendue par une de ses pattes de devant, que serrait le noeud coulant de la corde, donnait de terribles secousses, sans parvenir à se dégager.
Le premier mouvement du capitaine Hod, malgré la recommandation du fournisseur, fut de faire feu.
«Ne tirez pas, capitaine! s'écria Mathias Van Guitt, Je vous en conjure, ne tirez pas!
--Mais...
--Non! non! vous dis-je! Ce lion s'est pris à l'un de mes pièges et il m'appartient!» C'était un piège, en effet,--un piège-potence, à la fois très simple et très ingénieux. Une corde résistante est fixée à une branche d'arbre forte et flexible. Cette branche est recourbée vers le sol, de manière que l'extrémité inférieure de la corde, terminée par un noeud coulant, puisse être engagée dans l'entaille d'un pieu solidement fiché en terre. À ce pieu on place un appât, de telle façon que si un animal veut y toucher, il devra engager dans le noeud soit sa tête, soit l'une de ses pattes. Mais à peine l'a-t-il fait, que l'appât, si peu qu'il ait été remué, dégage la corde de l'entaille, la branche se redresse, l'animal est enlevé, et, au même moment, un lourd cylindre de bois, glissant le long de la corde, tombe sur le noeud, l'assujettit fortement et empêche qu'il puisse se desserrer sous les efforts du pendu. Ce genre de piège est fréquemment dressé dans les forêts de l'Inde, et les fauves s'y laissent prendre beaucoup plus communément qu'on ne serait tenté de le croire. Le plus souvent, il arrive que la bête est saisie par le cou, ce qui amène une strangulation presque immédiate, en même temps que sa tête est à demi fracassée par le lourd cylindre de bois. Mais le lion qui se débattait sous nos yeux n'avait été pris que par la patte. Il était donc vivant, bien vivant, et digne de figurer parmi les hôtes du fournisseur. Mathias Van Guitt, enchanté de l'aventure, dépêcha Kâlagani vers le kraal, avec ordre d'en ramener la cage roulante sous la conduite d'un charretier. Pendant ce temps, nous pûmes observer tout à l'aise l'animal, dont notre présence redoublait la fureur. Le fournisseur, lui, ne le quittait pas des yeux. Il tournait autour de l'arbre, ayant soin, d'ailleurs, de se tenir hors de portée des coups de griffe que le lion détachait à droite et à gauche. Une demi-heure après, arrivait la cage, traînée par deux buffles. On y descendait le pendu, non sans quelque peine, et nous reprenions le chemin du kraal.
«Je commençais véritablement à désespérer, nous dit Mathias Van Guitt. Les lions ne figurent pas pour un chiffre important parmi les bêtes némorales de l'Inde...
--Némorales? dit le capitaine Hod.
--Oui, les bêtes qui hantent les forêts, et je m'applaudis d'avoir pu capturer ce fauve, qui fera honneur à ma ménagerie!»
Du reste, Mathias Van Guitt, à dater de ce jour, n'eut plus à se plaindre de la malchance.
Le 11 août, deux léopards furent pris conjointement dans ce premier piège à tigres, dont nous avions extrait le fournisseur.
C'étaient deux tchitas, semblables à celui qui avait si audacieusement attaqué le Géant d'Acier dans les plaines du Rohilkhande, et dont nous n'avions pu nous emparer.
Il ne manquait plus que deux tigres pour que le stock de Mathias Van Guitt fût complet.
Nous étions au 15 août. Le colonel Munro n'avait pas encore reparu. De nouvelles de lui, pas la moindre. Banks était inquiet plus qu'il ne le voulait paraître. Il interrogea Kâlagani, qui connaissait la frontière népalaise, sur les dangers que pouvait courir sir Edward Munro à s'aventurer sur ces territoires indépendants. L'Indou lui assura qu'il ne restait plus un seul des partisans de Nana Sahib aux confins du Thibet. Toutefois, il parut regretter que le colonel ne l'eût pas choisi pour guide. Ses services lui auraient été très utiles, dans un pays dont les moindres sentiers lui étaient connus. Mais il ne fallait pas songer maintenant à le rejoindre.
Cependant, le capitaine Hod et Fox, plus particulièrement, continuaient leurs excursions dans le Tarryani. Aidés des chikaris du kraal, ils parvinrent à tuer trois autres tigres de moyenne taille, non sans grands risques. Deux de ces fauves furent portés au compte du capitaine, le troisième au compte du brosseur.
«Quarante-huit! dit Hod, qui aurait bien voulu atteindre le chiffre rond de cinquante, avant de quitter l'Himalaya.
--Trente-neuf!» avait dit Fox, sans parler d'une redoutable panthère, qui était tombée sous ses balles.
Le 20 août, l'avant-dernier des tigres réclamés par Mathias Van Guitt se fit prendre dans une de ces fosses, auxquelles, soit instinct, soit hasard, ils avaient échappé jusqu'alors. L'animal, ainsi qu'il arrive le plus souvent, se blessa dans sa chute, mais la blessure ne présentait aucune gravité. Quelques jours de repos suffiraient à assurer sa guérison, et il n'y devait plus rien paraître, lorsque la livraison serait faite pour le compte de Hagenbeck, de Hambourg.
L'emploi de ces fosses est regardé par les connaisseurs comme une méthode barbare. Lorsqu'il ne s'agit que de détruire les animaux, il est évident que tout moyen est bon; mais, quand on tient à les prendre vivants, la mort est trop souvent la conséquence de leur chute, surtout lorsqu'ils tombent dans ces fosses, profondes de quinze à vingt pieds, qui sont destinées à la capture des éléphants. Sur dix, à peine peut-on compter en retrouver un qui n'ait quelque fracture mortelle. Aussi, même dans le Mysore, où ce système était surtout préconisé, nous dit le fournisseur, on commence à l'abandonner.
En fin de compte, il ne manquait plus qu'un tigre à la ménagerie du kraal, et Mathias Van Guitt aurait bien voulu le tenir en cage. Il avait hâte de partir pour Bombay.
Ce tigre, il ne devait pas tarder à s'en rendre maître, mais à quel prix! Cela demande à être raconté avec quelques détails, car l'animal fut chèrement,--trop chèrement,--payé.
Une expédition avait été organisée, par les soins du capitaine Hod, pour la nuit du 26 août. Les circonstances se prêtaient à ce que la chasse se fît dans des circonstances favorables, ciel dégagé de nuages, atmosphère calme, lune en décroissance. Lorsque les ténèbres sont très profondes, les fauves quittent moins volontiers leurs repaires, tandis qu'une demi-obscurité les y invite. Précisément, le ménisque,--un mot de Mathias Van Guitt qui s'applique au croissant lunaire,--le ménisque allait jeter quelques lueurs après minuit.
Le capitaine Hod et moi, Fox et Storr, qui y prenait goût, nous formions le noyau de cette expédition, à laquelle devaient se joindre le fournisseur, Kâlagani et quelques-uns de ses Indous.
Donc, le dîner achevé, après avoir pris congé de Banks, qui avait décliné l'invitation de nous accompagner, nous quittâmes Steam-House vers sept heures du soir, et, à huit, nous arrivions au kraal, sans avoir fait aucune rencontre fâcheuse.
Mathias Van Guitt achevait de souper en ce moment. Il nous reçut avec ses démonstrations ordinaires. On tint conseil, et le plan de chasse fut aussitôt arrêté.
Il s'agissait d'aller prendre l'affût sur le bord d'un torrent, au fond de l'un de ces ravins qu'on appelle «nullah», à deux milles du kraal, en un endroit qu'un couple de tigres visitait assez régulièrement pendant la nuit. Aucun appât n'y avait été préalablement placé. Au dire des Indous, c'était inutile. Une battue, récemment faite dans cette portion du Tarryani, prouvait que le besoin de se désaltérer suffisait à attirer les tigres au fond de cette nullah. On savait aussi qu'il serait facile de s'y poster avantageusement.
Nous ne devions pas quitter le kraal avant minuit. Or, il n'était encore que sept heures. Il s'agissait donc d'attendre sans trop s'ennuyer le moment du départ.
«Messieurs, nous dit Mathias Van Guitt, mon habitation est tout entière à votre disposition. Je vous engage à faire comme moi, à vous coucher. Il s'agît d'être plus que matinal, et quelques heures de sommeil ne peuvent que nous mieux préparer à la lutte-- Est-ce que vous avez envie de dormir, Maucler? me demanda le capitaine Hod.
--Non, répondis-je, et j'aime mieux attendre l'heure en me promenant, que d'être forcé de me réveiller en plein sommeil.
--Comme il vous plaira, messieurs, répondit le fournisseur. Pour moi, j'éprouve déjà ce clignotement spasmodique des paupières que provoque le besoin de dormir. Vous le voyez, j'en suis déjà aux mouvements de pendiculation!»
Et Mathias Van Guitt, levant les bras, renversant la tête et le tronc en arrière par une involontaire extension des muscles abdominaux, laissa échapper quelques bâillements significatifs.
Donc, quand il eut bien «pendiculé» tout à son aise, il nous fit un dernier geste d'adieu, entra dans sa case, et, sans doute, il ne tarda pas à s'y endormir. «Et nous, qu'allons-nous faire? demandai-je.
--Promenons-nous, Maucler, me répondit le capitaine Hod, promenons-nous dans le kraal. La nuit est belle, et je serai plus dispos au départ, que si je me mettais trois ou quatre heures de sommeil sur les yeux. D'ailleurs, si le sommeil est notre meilleur ami, c'est un ami qui souvent se fait bien attendre!»
Nous voilà donc arpentant le kraal, songeant et causant tour à tour. Storr, «que son meilleur ami n'avait pas l'habitude de faire attendre», était couché au pied d'un arbre et dormait déjà. Les chikaris et les charretiers s'étaient également blottis dans leur coin, et il n'y avait plus personne qui veillât dans l'enceinte.
C'était inutile, en somme, puisque le kraal, entouré d'une solide palissade, était parfaitement clos.
Kâlagani alla s'assurer lui-même que la porte avait été soigneusement fermée; puis, cela fait, après nous avoir donné le bonsoir en passant, il regagna la demeure commune à ses compagnons et à lui.
Le capitaine Hod et moi, nous étions absolument seuls.
Non seulement les gens de Van Guitt, mais les animaux domestiques et les fauves dormaient également, ceux-ci dans leurs cages, ceux-là groupés sous les grands arbres, à l'extrémité du kraal. Silence complet au dedans comme au dehors.