La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionale
Chapter 18
Et grâce à Goûmi, qui vint donner quelques secousses à l'arrière du levier, le madrier commença à remonter peu à peu. Bientôt l'ouverture fut suffisante pour livrer passage, même à un animal de grande taille.
Pas d'animal, quel qu'il fût.
Mais il était possible, après tout, qu'au bruit qui se faisait autour du piège, le prisonnier se fût réfugié à la partie la plus reculée de sa prison. Peut-être même n'attendait-il que le moment favorable pour s'élancer d'un bond, renverser quiconque s'opposerait à sa fuite, et disparaître dans les profondeurs de la forêt.
C'était assez palpitant.
Je vis alors le capitaine Hod faire quelques pas en avant, le doigt sur la gâchette de sa carabine, et manoeuvrer de manière à plonger son regard jusqu'au fond du piège.
Le madrier, était entièrement relevé alors, et la lumière entrait largement par l'orifice.
En ce moment, un léger bruit de se produire à travers les parois, puis un ronflement sourd, ou plutôt un formidable bâillement que je trouvai très suspect.
Évidemment, un animal était là, qui dormait, et nous venions de le réveiller brusquement.
Le capitaine Hod s'approcha encore et braqua sa carabine sur une masse qu'il vit remuer dans la pénombre.
Soudain, un mouvement se fit à l'intérieur. Un cri de terreur retentit, qui fut aussitôt suivi de ces mots, prononcés en bon anglais:
«Ne tirez pas, pour Dieu! Ne tirez pas!»
Un homme s'élança hors du piège.
Notre étonnement fut tel, que, nos mains lâchant l'armature, le madrier retomba lourdement avec un bruit sourd devant l'orifice, qu'il boucha de nouveau.
Cependant, le personnage si inattendu qui venait d'apparaître, revenait sur le capitaine Hod, dont la carabine le visait en pleine poitrine, et d'un ton assez prétentieux, accompagné d'un geste emphatique:
«Veuillez relever votre arme, monsieur, lui dit-il. Ce n'est point à un tigre du Tarryani que vous avez affaire!»
Le capitaine Hod, après quelque hésitation, remit sa carabine dans une position moins menaçante.
«À qui avons-nous l'honneur de parler? demanda Banks, en s'avançant vers ce personnage.
--Au naturaliste Mathias Van Guitt, fournisseur ordinaire de pachydermes, tardigrades, plantigrades, proboscidiens, carnassiers et autres mammifères pour la maison Charles Rice de Londres et la maison Hagenbeck de Hambourg!»
Puis, nous désignant d'un geste circulaire: «Messieurs?...
--Le colonel Munro et ses compagnons de voyage, répondit Banks, qui nous montra de la main.
--En promenade dans les forêts de l'Himalaya! reprit le fournisseur. Charmante excursion, en vérité! À vous rendre mes devoirs, messieurs, à vous les rendre!»
Quel était cet original à qui nous avions affaire? Ne pouvait-on penser que sa cervelle s'était détraquée pendant cet emprisonnement dans le piège à tigres? Était-il fou ou avait-il son bon sens? Enfin, à quelle catégorie de bimanes appartenait cet individu?
Nous allions le savoir, et, dans la suite, nous devions mieux apprendre à connaître ce personnage singulier, qui se qualifiait de naturaliste et l'avait été en effet.
Le sieur Mathias Van Guitt, fournisseur de ménageries, était un homme à lunettes, âgé de cinquante ans. Sa face glabre, ses yeux clignotants, son nez à l'évent, le remuement perpétuel de toute sa personne, ses gestes ultra-expressifs, appropriés à chacune des phrases qui tombaient de sa large bouche, tout cela en faisait le type très connu du vieux comédien de province. Qui n'a pas rencontré de par le monde un de ces anciens acteurs, dont toute l'existence, limitée à l'horizon d'une rampe et d'un rideau de fond, s'est écoulée entre le «côté cour» et le «côté jardin» d'un théâtre de mélodrame? Parleurs infatigables, gesticulateurs gênants, poseurs infatués d'eux-mêmes, ils portent haut, en la rejetant en arrière, leur tête, trop vide dans la vieillesse pour avoir jamais été bien remplie dans l'âge mûr. Il y avait certainement du vieil acteur dans ce Mathias Van Guitt.
J'ai entendu quelquefois raconter cette plaisante anecdote, au sujet d'un pauvre diable de chanteur, qui croyait devoir souligner par un geste spécial tous les mots de son rôle.
Ainsi, dans l'opéra de _Masaniello_, lorsqu'il entonnait à pleine voix:
_Si d'un pêcheur Napolitain..._
son bras droit, tendu vers la salle, remuait fébrilement comme s'il eût tenu au bout de sa ligne le brochet que venait de ferrer son hameçon. Puis, continuant:
_Le Ciel voulait faire un monarque,_
tandis que l'une de ses mains se dressait droit vers le zénith pour indiquer le ciel, l'autre, traçant un cercle autour de sa tête fièrement relevée, figurait une couronne royale.
_Rebelle aux arrêts du destin,_
Tout son corps résistait violemment à une poussée qui tendait à le rejeter en arrière,
_Il dirait en guidant sa barque..._
Et alors ses deux bras, vivement ramenés de gauche à droite et de droite à gauche, comme s'il eût manoeuvré la godille, témoignaient de son adresse à diriger une embarcation.
Eh bien, ces procédés, familiers au chanteur en question, c'étaient, à peu près, ceux du fournisseur Mathias Van Guitt. Il n'employait dans son langage que des termes choisis, et devait être très gênant pour l'interlocuteur, qui ne pouvait se mettre hors du rayon de ses gestes.
Ainsi que nous l'apprîmes plus tard et de sa bouche même, Mathias Van Guitt était un ancien professeur d'histoire naturelle au Muséum de Rotterdam, auquel le professorat n'avait pas réussi. Il est certain que ce digne homme devait prêter à rire, et que si les élèves venaient en foule à sa chaire, c'était pour s'amuser, non pour apprendre. En fin de compte, les circonstances avaient fait que, las de professer sans succès la zoologie théorique, il était venu faire aux Indes de la zoologie pratique. Ce genre de commerce lui réussit mieux, et il devint le fournisseur attitré des importantes maisons de Hambourg et de Londres, auxquelles s'approvisionnent généralement les ménageries publiques et privées des deux mondes.
Et si Mathias Van Guitt se trouvait actuellement dans le Tarryani, c'est qu'une importante commande de fauves pour l'Europe l'y avait amené. En effet, son campement n'était pas à plus de deux milles de ce piège, dont nous venions de l'extraire.
Mais pourquoi le fournisseur était-il dans ce piège? C'est ce que Banks lui demanda tout d'abord, et voici ce qu'il répondit dans un langage soutenu par une grande variété de gestes.
«C'était hier. Le soleil avait déjà accompli le demi-cercle de sa rotation, diurne. La pensée me vint alors d'aller visiter l'un des pièges à tigres dressés par mes mains. Je quittai donc mon kraal, que vous voudrez bien honorer de votre visite, messieurs, et j'arrivai à cette clairière. J'étais seul, mon personnel vaquait à des travaux urgents, et je n'avais pas voulu l'en distraire. C'était une imprudence. Lorsque je fus devant ce piège, je constatai tout d'abord que la trappe, formée par le madrier mobile, était relevée. D'où je conclus, non sans quelque logique, qu'aucun fauve ne s'y était laissé prendre. Cependant, je voulus vérifier si l'appât était toujours en place, et si le bon fonctionnement de la bascule était assuré. C'est pourquoi, d'un adroit mouvement de reptation, je me glissai par l'étroite ouverture.»
La main de Mathias Van Guitt indiquait par une ondulation élégante le mouvement d'un serpent qui se faufile à travers les grandes herbes.
«Quand je fus arrivé au fond du piège, reprit le fournisseur, j'examinai le quartier de chèvre, dont les émanations devaient attirer les hôtes de cette partie de la forêt. L'appât était intact. J'allais me retirer, lorsqu'un choc involontaire de mon bras fit jouer la bascule; l'armature se détendit, la trappe retomba, et je me trouvai pris à mon propre piège, sans aucun moyen d'en pouvoir sortir.»
Ici, Mathias Van Guitt s'arrêta un instant pour mieux faire comprendre toute la gravité de sa situation.
«Cependant, messieurs, reprit-il, je ne vous cacherai pas que j'envisageai tout d'abord la chose par son côté comique. J'étais emprisonné, soit! Pas de geôlier pour m'ouvrir la porte de ma prison, d'accord! Mais je pensai bien que mes gens, ne me voyant pas reparaître au kraal, s'inquiéteraient de mon absence prolongée et se livreraient à des recherches qui tôt ou tard aboutiraient. Ce n'était qu'une affaire de temps.
_Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe,_
a dit un fabuliste français. Je songeai donc, et des heures s'écoulèrent sans que rien vînt modifier ma situation. Le soir venu, la faim se fit sentir. J'imaginai que ce que j'avais de mieux à faire, c'était de la tromper par le sommeil. Je pris donc mon parti en philosophe, et je m'endormis profondément. La nuit fut calme au milieu des grands silences de la forêt. Rien ne troubla mon sommeil, et peut-être dormirais-je encore, si je n'eusse été réveillé par un bruit insolite. La trappe du piège se relevait, le jour entrait à flots dans mon réduit obscur, je n'avais plus qu'à m'élancer au dehors!... Quel fut mon trouble, quand je vis l'instrument de mort dirigé vers ma poitrine! Encore un instant, j'allais être frappé! L'heure de ma délivrance aurait été la dernière de ma vie!... Mais monsieur le capitaine voulut bien reconnaître en moi une créature de son espèce... et il ne me reste qu'à vous remercier, messieurs, de m'avoir rendu à la liberté.»
Tel fut le récit du fournisseur. Il faut bien avouer que ce ne fut pas sans peine que nous parvînmes à maîtriser le sourire que provoquaient son ton et ses gestes.
«Ainsi, monsieur, lui demanda Banks, votre campement est établi dans cette portion du Tarryani?
--Oui, monsieur, répondit Mathias Van Guitt. Comme j'ai eu le plaisir de vous l'apprendre, mon kraal n'est pas à plus de deux milles d'ici, et si vous voulez l'honorer de votre présence, je serai heureux de vous y recevoir.
--Certainement, monsieur Van Guitt, répondit le colonel Munro, nous irons vous rendre visite!
--Nous sommes chasseurs, ajouta le capitaine Hod, et l'installation d'un kraal nous intéressera.
--Chasseurs! s'écria Mathias Van Guitt, chasseurs!» Et il ne put empêcher sa physionomie d'exprimer qu'il n'avait pour les fils de Nemrod qu'une estime fort modérée.
«Vous chassez les fauves... pour les tuer, sans doute? reprit-il en s'adressant au capitaine.
--Uniquement pour les tuer, répondit Hod.
--Et moi, uniquement pour les prendre! répliqua le fournisseur, qui eut là un beau mouvement de fierté.
--Eh bien, monsieur Van Guitt, nous ne nous ferons pas concurrence!» riposta le capitaine Hod. Le fournisseur hocha la tête. Toutefois, notre qualité de chasseur n'était pas pour le faire revenir sur son invitation. «Quand vous voudrez me suivre, messieurs!» dit-il en s'inclinant avec grâce.
Mais, en ce moment, plusieurs voix se firent entendre sous bois, et une demi-douzaine d'Indous apparurent au tournant de la grande allée, qui se développait au delà de la clairière.
«Ah! voilà mes gens,» dit Mathias Van Guitt.
Puis, s'approchant de nous et mettant un doigt sur sa bouche, en avançant quelque peu les lèvres:
«Pas un mot de mon aventure! ajouta-t-il. Il ne faut pas que le personnel du kraal sache que je me suis laissé prendre à mon piège comme un vulgaire animal! Cela pourrait affaiblir le degré de correction que je dois toujours conserver à ses yeux!»
Un signe d'acquiescement de notre part rassura le fournisseur.
«Maître, dit alors un des Indous, dont l'impassible et intelligente figure attira mon attention, maître, nous vous cherchons depuis plus d'une heure sans avoir...
--J'étais avec ces messieurs qui veulent bien m'accompagner jusqu'au kraal, répondit Van Guitt. Mais, avant de quitter la clairière, il convient de remettre ce piège en état.»
Sur l'ordre du fournisseur, les Indous procédèrent donc à la réinstallation de la trappe. Pendant ce temps, Mathias Van Guitt nous invita à visiter l'intérieur du piège. Le capitaine Hod s'y glissa à sa suite, et je le suivis. La place était un peu étroite pour le développement des gestes de notre hôte, qui opérait là comme s'il eût été dans un salon. «Mes compliments, dit le capitaine Hod, après avoir examiné l'appareil. C'est fort bien imaginé!
--N'en doutez pas, monsieur le capitaine, répondit Mathias Van Guitt. Ce genre de piège est infiniment préférable aux anciennes fosses garnies de pieux en bois durci, et aux arbres flexibles recourbés en arcs que maintient un noeud coulant. Dans le premier cas, l'animal s'éventre; dans le second, il se strangule. Cela importe peu, évidemment, lorsqu'il ne s'agit que de détruire les fauves! Mais, à moi qui vous parle, il les faut vivants, intacts, sans aucune détérioration!
--Évidemment, répondit le capitaine Hod, nous ne procédons pas de la même manière.
--La mienne est peut-être la bonne! répliqua le fournisseur. Si l'on consultait les fauves...
--Je ne les consulte pas!» répondit le capitaine. Décidément, le capitaine Hod et Mathias Van Guitt auraient quelque peine à s'entendre.
«Mais, demandai-je au fournisseur, lorsque ces animaux sont pris au piège, comment faites-vous pour les en retirer?
--Une cage roulante est amenée près de la trappe, répondit Mathias Van Guitt, les prisonniers s'y jettent d'eux-mêmes, et je n'ai plus qu'à les ramener au kraal, au pas tranquille et lent de mes buffles domestiques.»
Cette phrase était à peine achevée, que des cris se faisaient entendre au dehors. Notre premier mouvement, au capitaine Hod et à moi, fut de nous précipiter hors du piège. Que s'était-il donc passé?
Un serpent-fouet, de la plus maligne espèce, venait d'être coupé en deux par la baguette qu'un Indou tenait à la main, et cela, au moment même où le venimeux reptile s'élançait sur le colonel.
Cet Indou était celui que j'avais déjà remarqué. Son intervention rapide avait certainement sauvé sir Edward Munro d'une mort immédiate, comme il nous fut donné de le voir.
En effet, les cris que nous avions entendus étaient poussés par un des serviteurs du kraal, qui se tordait sur le sol dans les dernières contorsions de l'agonie.
Par une déplorable fatalité, la tête du serpent, coupée net, avait sauté sur sa poitrine, ses crochets s'y étaient fixés, et le malheureux, pénétré par le subtile poison, expirait en moins d'une minute, sans qu'il eût été possible de lui porter secours.
Tout d'abord atterrés par cet affreux spectacle, nous nous étions ensuite précipités vers le colonel Munro.
«Tu n'as pas été touché? demanda Banks, qui lui saisit précipitamment la main.
--Non, Banks, rassure-toi.» répondit sir Edward Munro. Puis, se relevant et allant vers l'Indou, auquel il devait la vie: «Merci, ami,» lui dit-il. L'Indou, d'un geste, fit comprendre qu'aucun remerciement ne lui était dû pour cela. «Quel est ton nom? lui demanda le colonel Munro.
--Kâlagani,» répondit l'Indou.
CHAPITRE III Le kraal.
La mort de ce malheureux nous avait vivement impressionnés, surtout dans les conditions où elle venait de se produire. Mais la morsure du serpent-fouet, l'un des plus venimeux de la péninsule, ne pardonne pas. C'était une victime de plus à ajouter aux milliers que font annuellement dans l'Inde ces redoutables reptiles.[7]
On a dit,--plaisamment, je suppose,--qu'il n'y avait pas de serpents, autrefois, à la Martinique, et que ce sont les Anglais qui les y ont importés, lorsqu'ils ont dû rendre l'île à la France. Les Français n'ont pas eu à user de ce genre de représailles, quand ils ont abandonné leurs conquêtes de l'Inde. C'était inutile, et il faut convenir que la nature s'est montrée prodigue à cet égard.
Le corps de l'Indou, sous l'influence du venin, se décomposait rapidement. On dut procéder à son inhumation immédiate. Ses compagnons s'y employèrent, et il fut déposé dans une fosse assez profonde pour que les carnassiers ne pussent le déterrer.
Dès que cette triste cérémonie eut été achevée, Mathias Van Guitt nous invita à l'accompagner au kraal,--invitation qui fut acceptée avec empressement.
Une demi-heure nous suffit pour atteindre l'établissement du fournisseur. Cet établissement justifiait bien ce nom de «kraal», qui est plus spécialement employé par les colons du sud de l'Afrique.
C'était un grand enclos oblong, disposé au plus profond de la forêt, au milieu d'une vaste clairière. Mathias Van Guitt l'avait aménagé avec une parfaite entente des besoins du métier. Un rang de hautes palissades, percé d'une porte assez large pour livrer passage aux chariots, l'entourait sur ses quatre côtés. Au fond, au milieu, une longue case, faite de troncs d'arbres et de planches, servait d'unique habitation à tous les habitants du kraal. Six cages, divisées en plusieurs compartiments, montées sur quatre roues chacune, étaient rangées en équerre à l'extrémité gauche de l'enceinte. Aux rugissements qui s'en échappaient alors, on pouvait juger que les hôtes ne leur manquaient pas. À droite, une douzaine de buffles, que nourrissaient les gras pâturages de la montagne, étaient parqués en plein air. C'était l'attelage ordinaire de la ménagerie roulante. Six charretiers, préposés à la conduite des chariots, dix Indous, spécialement exercés à la chasse des fauves, complétaient le personnel de l'établissement.
Les charretiers étaient loués seulement pour la durée de la campagne. Leur service consistait à conduire les chariots sur les lieux de chasse, puis à les ramener à la plus prochaine station du railway. Là, ces chariots prenaient place sur des truks et pouvaient gagner rapidement, par Allahabad, soit Bombay, soit Calcutta.
Les chasseurs, Indous de race, appartenaient à cette catégorie de gens du métier qu'on appelle «chikaris». Ils ont pour emploi de rechercher les traces des animaux féroces, de les débusquer et d'en opérer la capture.
Tel était le personnel du kraal. Mathias Van Guitt et ses gens y vivaient ainsi depuis quelques mois. Ils s'y trouvaient exposés, non seulement aux attaques des animaux féroces, mais aussi aux fièvres dont le Tarryani est particulièrement infesté. L'humidité des nuits, l'évaporation des ferments pernicieux du sol, la chaleur aqueuse développée sous le couvert des arbres que les vapeurs solaires ne pénètrent qu'imparfaitement, font de la zone inférieure de l'Himalaya une contrée malsaine.
Et cependant, le fournisseur et ses Indous étaient si bien acclimatés à cette région, que la «malaria» ne les atteignait pas plus que les tigres ou autres habitués du Tarryani. Mais il ne nous eût pas été permis, à nous, de séjourner impunément dans le kraal. Cela n'entrait pas, d'ailleurs, dans le plan du capitaine Hod. À part quelques nuits passées à l'affût, nous devions vivre à Steam-House, dans cette zone supérieure, que les buées de la plaine ne peuvent atteindre.
Nous étions donc arrivés au campement de Mathias Van Guitt. La porte s'ouvrit pour nous y donner accès.
Mathias Van Guitt paraissait être très particulièrement flatté de notre visite.
«Maintenant, messieurs, nous dit-il, permettez-moi de vous faire les honneurs du kraal. Cet établissement répond à toutes les exigences de mon art. En réalité, ce n'est qu'une hutte en grand, ce que, dans la péninsule, les chasseurs appellent un «houddi».
Tout en parlant, le fournisseur nous avait ouvert les portes de la case, que ses gens et lui occupaient en commun. Rien de moins luxueux. Une première chambre pour le maître, une seconde pour les chikaris, une troisième pour les charretiers; dans chacune de ces chambres, et pour tout mobilier, un lit de camp; une quatrième salle, plus grande, servant à la fois de cuisine et de salle à manger. La demeure de Mathias Van Guitt, on le voit, n'était qu'à l'état rudimentaire et méritait justement la qualification de houddi. Un huttier dans sa hutte, rien de plus.
Après avoir visité l'habitation de «ces bimanes appartenant au premier groupe des mammifères,» nous fûmes conviés à voir de plus près la demeure des quadrupèdes.
C'était la partie intéressante de l'aménagement du kraal. Elle rappelait plutôt la disposition d'une ménagerie foraine que les installations confortables d'un jardin zoologique. Il n'y manquait, en effet, que ces toiles peintes à la détrempe, suspendues au-dessus des tréteaux, et représentant avec des couleurs violentes un dompteur en maillot rose et en frac de velours, au milieu d'une horde bondissante de ces fauves, qui, la gueule sanglante, les griffes ouvertes, se courbent sous le fouet d'un Bidel ou d'un Pezon héroïque! Il est vrai, le public n'était pas là pour envahir la loge.
À quelques pas étaient groupés les buffles domestiques. Ils occupaient, à droite, une portion latérale du kraal, dans laquelle on leur apportait quotidiennement leur ration d'herbe fraîche. Il eût été impossible de laisser ces animaux errer dans les pâturages voisins. Ainsi que le dit élégamment Mathias Van Guitt, «cette liberté de pacage, permise dans les contrées du Royaume-Uni, est incompatible avec les dangers que présentent les forêts himalayennes.»
La ménagerie proprement dite comprenait six cages, montées sur quatre roues. Chaque cage, grillagée à sa face antérieure, était divisée en trois compartiments. Des portes, ou plutôt des cloisons, mobiles de bas en haut, permettaient de repousser les animaux d'un compartiment dans l'autre pour les besoins du service. Ces cages contenaient alors sept tigres, deux lions, trois panthères et deux léopards.
Mathias Van Guitt nous apprit que son stock ne serait complété que lorsqu'il aurait encore capturé deux léopards, trois tigres et un lion. Alors, il quitterait le campement, gagnerait la station du railway la plus rapprochée, et prendrait la direction de Bombay.
Les fauves, que l'on pouvait facilement observer dans leurs cages, étaient magnifiques, mais particulièrement féroces. Ils avaient été trop récemment pris pour être déjà faits à cet état de séquestration. Cela se reconnaissait à leurs rugissements effroyables, à leurs brusques allées et venues d'une cloison à l'autre, aux violents coups de patte qu'ils allongeaient à travers les barreaux, faussés en maint endroit.
À notre arrivée devant les cages, ces violences redoublèrent encore, sans que Mathias Van Guitt parût s'en émouvoir.
«Pauvres bêtes! dit le capitaine Hod.
--Pauvres bêtes! répéta Fox.
--Croyez-vous donc qu'elles soient plus à plaindre que celles que vous tuez? demanda le fournisseur d'un ton assez sec.
--Moins à plaindre qu'à blâmer... de s'être laissé prendre!» riposta le capitaine Hod.
S'il est vrai qu'un long jeûne s'impose quelquefois aux carnassiers dans les pays tels que le continent africain, où sont rares les ruminants dont ils font leur unique nourriture, il n'en est pas de même dans toute cette zone du Tarryani. Là abondent les bisons, les buffles, les zébus, les sangliers, les antilopes, auxquels lions, tigres et panthères donnent incessamment la chasse. En outre, les chèvres, les moutons, sans parler des «raïots» qui les gardent, leur offrent une proie assurée et facile. Ils trouvent donc, dans les forêts de l'Himalaya, à satisfaire aisément leur faim. Aussi, leur férocité, qui ne désarme jamais, n'a-t-elle pas d'excuse.
C'était principalement de chair de bison et de zébu que le fournisseur nourrissait les hôtes de sa ménagerie, et aux chikaris revenait le soin de les ravitailler à de certains jours.
On aurait tort de croire que cette chasse soit sans dangers. Bien au contraire. Le tigre lui-même a beaucoup à redouter du buffle sauvage, qui est un animal terrible, lorsqu'il est blessé. Plus d'un chasseur l'a vu déraciner à coups de cornes l'arbre sur lequel il avait cherché refuge. Sans doute, on dit bien que l'oeil du ruminant est une véritable lentille grossissante, que la grandeur des objets se triple à ses yeux, que l'homme, sous cet aspect gigantesque, lui impose. On prétend aussi que la position verticale de l'être humain, en marche, est de nature à effrayer les animaux féroces, et que mieux vaut les braver debout qu'accroupi ou couché.