La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionale

Chapter 17

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--Il le peut, il le doit! reprit Banks. Tout ce qui est dans la limite du possible doit être et sera accompli. Puis, lorsque l'homme n'aura plus rien à connaître du globe qu'il habite...

--Il disparaîtra avec le sphéroïde qui n'aura plus de mystères pour lui, répondit le capitaine Hod.

--Non pas! reprit Banks. Il en jouira en maître, alors, et il en tirera un meilleur parti. Mais, ami Hod, puisque nous sommes dans la contrée himalayenne, je vais vous indiquer à faire, entre autres, une curieuse découverte qui vous intéressera certainement.

--De quoi s'agit-il, Banks?

--Dans le récit de ses voyages, le missionnaire Huc parle d'un arbre singulier, que l'on appelle au Thibet «l'arbre aux dix mille images». Suivant la légende indoue, Tong Kabac, le réformateur de la religion bouddhiste, aurait été changé en arbre, quelque mille ans après que la même aventure fut arrivée à Philémon, à Baucis, à Daphné, ces curieux êtres végétaux de la flore mythologique. La chevelure de Tong Kabac serait devenue le feuillage de cet arbre sacré, et, sur ces feuilles, le missionnaire affirme avoir vu,-- de ses yeux vu,--des caractères thibétains, distinctement formés par les traits de leurs nervures.

--Un arbre qui produit des feuilles imprimées! m'écriai-je.

--Et sur lesquelles on lit des sentences de la plus pure morale, répondit l'ingénieur.

--Cela vaut la peine d'être vérifié, dis-je en riant.

--Vérifiez-le donc, mes amis, répondit Banks. S'il existe de ces arbres dans la partie méridionale du Thibet, il doit s'en trouver aussi dans la zone supérieure, sur le versant sud de l'Himalaya. Donc, pendant vos excursions, cherchez ce... comment dirai-je?... ce «sentencier»...

--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Je suis ici pour chasser, et je n'ai rien à gagner au métier d'ascensionniste!

--Bon, ami Hod! reprit Banks. Un audacieux grimpeur tel que vous fera bien quelque ascension dans la chaîne?

--Jamais! s'écria le capitaine.

--Pourquoi donc?

--J'ai renoncé aux ascensions!

--Et depuis quand?...

--Depuis le jour où, après y avoir vingt fois risqué ma vie, répondit le capitaine Hod, je suis parvenu à atteindre le sommet du Vrigel, dans le royaume de Bouthan. On affirmait que jamais être humain n'avait foulé du pied la cime de ce pic! J'y mettais donc quelque amour-propre! Enfin, après mille dangers, j'arrive au faîte, et que vois-je? ces mots gravés sur une roche: «Durand, dentiste, 14, rue Caumartin, Paris!» Depuis lors, je ne grimpe plus!»...

Brave capitaine! Il faut pourtant avouer qu'en nous racontant cette déconvenue, Hod faisait une si plaisante grimace, qu'il était impossible de ne pas rire de bon coeur!

J'ai parlé plusieurs fois des «sanitariums» de la péninsule. Ces stations, situées dans la montagne, sont très fréquentées, pendant l'été, par les rentiers, les fonctionnaires, les négociants de l'Inde, que dévore l'ardente canicule de la plaine.

Au premier rang, il faut nommer Simla, située sur le trente et unième parallèle et à l'ouest du soixante-quinzième méridien. C'est un petit coin de la Suisse, avec ses torrents, ses ruisseaux, ses chalets agréablement disposés sous l'ombrage des cèdres et des pins, à deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer.

Après Simla, je citerai Dorjiling, aux maisons blanches, que domine le Kinchinjinga, à cinq cents kilomètres au nord de Calcutta, et à deux mille trois cent mètres d'altitude, près du quatre-vingt-sixième degré de longitude et du vingt-septième degré de latitude,--une situation ravissante dans le plus beau pays du monde.

D'autres sanitariums se sont aussi fondés en divers points de la chaîne himalayenne.

Et maintenant, à ces stations fraîches et saines, que rend indispensables ce brûlant climat de l'Inde, il convient d'ajouter notre Steam-House. Mais celle-là nous appartient. Elle offre tout le confort des plus luxueuses habitations de la péninsule. Nous y trouverons, dans une zone heureuse, avec les exigences de la vie moderne, un calme que l'on chercherait vainement à Simla ou à Dorjiling, où les Anglo-Indiens abondent.

L'emplacement a été judicieusement choisi. La route, qui dessert la portion inférieure de la montagne, se bifurque à cette hauteur pour relier quelques bourgades éparses dans l'est et dans l'ouest. Le plus rapproché de ces villages est à cinq milles de Steam-House. Il est occupé par une race hospitalière de montagnards, éleveurs de chèvres et de moutons, cultivateurs de riches champs de blé et d'orge.

Grâce au concours de notre personnel, sous la direction de Banks, il n'a fallu que quelques heures pour organiser un campement, dans lequel nous devons séjourner pendant six ou sept semaines.

Un des contreforts, détaché de ces capricieux chaînons qui contreboutent l'énorme charpente de l'Himalaya, nous a offert un plateau doucement ondulé, long d'un mille environ sur un demi-mille de largeur. Le tapis de verdure qui le recouvre est une épaisse moquette d'une herbe courte, serrée, plucheuse, pourrait-on dire, et pointillée d'un semis de violettes. Des touffes de rhododendrons arborescents, grands comme de petits chênes, des corbeilles naturelles de camélias, y forment une centaine de houppes d'un effet charmant. La nature n'a pas eu besoin des ouvriers d'Ispahan ou de Smyrne pour fabriquer ce tapis de haute laine végétale. Quelques milliers de graines, apportées par le vent du midi sur ce terrain fécond, un peu d'eau, un peu de soleil, ont suffi à faire ce tissu moelleux et inusable.

Une douzaine de groupes d'arbres magnifiques se développent sur ce plateau. On dirait qu'ils se sont détachés, comme des irréguliers, de l'immense forêt qui hérisse les flancs du contrefort, en remontant sur les chaînons voisins, à une hauteur de six cents mètres. Cèdres, chênes, pendanus à longues feuilles, hêtres, érables, se mêlent aux bananiers, aux bambous, aux magnolias, aux caroubiers, aux figuiers du Japon. Quelques-uns de ces géants étendent leurs dernières branches à plus de cent pieds au-dessus du sol. Ils semblent avoir été disposés en cet endroit pour ombrager quelque habitation forestière. Steam-House, venue à point, a complété le paysage. Les toits arrondis de ses deux pagodes se marient heureusement à toute cette ramure variée, branches raides ou flexibles, feuilles petites et frêles comme des ailes de papillons, larges et longues comme des pagaies polynésiennes. Le train des voitures a disparu sous un massif de verdure et de fleurs. Rien ne décèle la maison mobile, et il n'y a plus là qu'une habitation sédentaire, fixée au sol, faite pour n'en plus bouger.

En arrière, un torrent, dont on peut suivre le lacet argenté jusqu'à plusieurs mille pieds de hauteur, coule à droite du tableau sur le flanc du contrefort, et se précipite dans un bassin naturel qu'ombrage un bouquet de beaux arbres.

De ce bassin, le trop-plein s'échappe en ruisseau, court à travers la prairie, et finit en une cascade bruyante, qui tombe dans un gouffre dont la profondeur échappe au regard.

Voici comment Steam-House a été disposée pour la plus grande commodité de la vie commune et le plus parfait agrément des yeux.

Si l'on se porte à la crête antérieure du plateau, on le voit dominer d'autres croupes moins importantes du soubassement de l'Himalaya, qui descendent en gigantesques gradins jusqu'à la plaine. Le recul est suffisant pour permettre au regard de l'embrasser dans tout son ensemble.

À droite, la première maison de Steam-House est placée obliquement, de telle sorte que la vue de l'horizon du sud est ménagée aussi bien au balcon de la vérandah qu'aux fenêtres latérales du salon, de la salle à manger et des cabines de gauche. De grands cèdres planent au-dessus et se découpent vigoureusement en noir sur le fond éloigné de la grande chaîne, que tapisse une neige éternelle.

À gauche, la seconde maison est adossée au flanc d'un énorme rocher de granit, doré par le soleil. Ce rocher, autant par sa forme bizarre que par sa couleur chaude, rappelle ces gigantesques «plum-puddings» de pierre, dont parle M. Russell-Killough dans le récit de son voyage à travers l'Inde méridionale. De cette habitation, réservée au sergent Mac Neil et à ses compagnons du personnel, on ne voit que le flanc. Elle est placée à vingt pas de l'habitation principale, comme une annexe de quelque pagode plus importante. À l'extrémité de l'un des toits qui la couronnent, un petit filet de fumée bleuâtre s'échappe du laboratoire culinaire de monsieur Parazard. Plus à gauche, un groupe d'arbres, à peine détachés de la forêt, remonte sur l'épaulement de l'ouest, et forme le plan latéral de ce paysage.

Au fond, entre les deux habitations, se dresse un gigantesque mastodonte. C'est notre Géant d'Acier. Il a été remisé sous un berceau de grands pendanus. Avec sa trompe relevée, on dirait qu'il en «broute» les branches supérieures. Mais il est stationnaire. Il se repose, bien qu'il n'ait nul besoin de repos. Maintenant, inébranlable gardien de Steam-House, comme un énorme animai antédiluvien, il en défend l'entrée, à l'amorce de cette route par laquelle il a remorqué tout ce hameau mobile.

Par exemple, si colossal que soit notre éléphant.--à moins de le détacher par la pensée de la chaîne qui se dresse à six mille mètres au-dessus du plateau,--il ne paraît plus rien avoir de ce géant artificiel dont la main de Banks a doté la faune indoue.

«Une mouche sur la façade d'une cathédrale!» dit le capitaine Hod, non sans un certain dépit.

Et rien n'est plus vrai. Il y a, en arrière, un bloc de granit, dans lequel on taillerait aisément mille éléphants de la grandeur du nôtre, et ce bloc n'est qu'un simple gradin, une des cent marches de cet escalier qui monte jusqu'à la crête de la chaîne et que le Dwalaghiri domine de son pic aigu.

Parfois, le ciel de ce tableau s'abaisse à l'oeil de l'observateur. Non seulement les hautes cimes, mais la crête moyenne de la chaîne, disparaissent un instant. Ce sont d'épaisses vapeurs qui courent sur la zone moyenne de l'Himalaya et embrument toute sa partie supérieure. Le paysage se rapetisse, et, alors, par un effet d'optique, on dirait que les habitations, les arbres, les croupes voisines, et le Géant d'Acier lui-même, reprennent leur grandeur réelle.

Il arrive aussi que, poussés par certains vents humides, les nuages, moins élevés encore, se déroulent au-dessous du plateau. L'oeil ne voit plus alors qu'une mer moutonnante de nuées, et le soleil provoque à leur surface d'étonnants jeux de lumière. En haut, comme en bas, l'horizon a disparu, et il semble que nous soyons transportés dans quelque région aérienne, en dehors des limites de la terre.

Mais le vent change, une brise du nord, se précipitant par les brèches de la chaîne, vient balayer tout ce brouillard, la mer de vapeurs se condense presque instantanément, la plaine remonte à l'horizon du sud, les sublimes projections de l'Himalaya se profilent à nouveau sur le fond nettoyé du ciel, le cadre du tableau retrouve sa grandeur normale, et le regard, dont rien ne limite plus la portée, saisit tous les détails d'une vue panoramique sur un horizon de soixante milles.

CHAPITRE II Mathias Van Guitt.

Le lendemain, 26 juin, un bruit de voix bien connues me réveilla dès l'aube. Je me levai aussitôt. Le capitaine Hod et son brosseur Fox étaient en grande conversation dans la salle à manger de Steam-House. Je vins aussitôt les rejoindre.

Au même instant, Banks quittait sa chambre, et le capitaine l'interpellait de sa voix sonore:

«Eh bien, ami Banks, lui dit-il, nous voilà enfin arrivés à bon port! Cette fois, c'est définitif. Il ne s'agit plus d'une halte de quelques heures, mais d'un séjour de quelques mois.

--Oui, mon cher Hod, répondit l'ingénieur, et vous pouvez organiser vos chasses tout à votre aise. Le coup de sifflet de Géant d'Acier ne vous rappellera plus au campement.

--Tu entends, Fox?

--Oui, mon capitaine, répondit le brosseur.

--Le ciel me vienne en aide! s'écria Hod, mais je ne quitterai pas le sanitarium de Steam-House avant que le cinquantième ne soit tombé sous mes coups! Le cinquantième, Fox! J'ai comme une idée que celui-là sera particulièrement difficile à décrocher!

--On le décrochera pourtant, répondit Fox.

--D'où vous vient cette idée, capitaine Hod? demandai-je.

--Oh! Maucler, c'est un pressentiment... un pressentiment de chasseur, rien de plus!

--Ainsi donc, dit Banks, dès aujourd'hui, vous allez quitter le campement et vous mettre en campagne?

--Dès aujourd'hui, répondit le capitaine Hod. Nous commencerons d'abord par reconnaître le terrain, de manière à explorer la zone inférieure, en descendant jusqu'aux forêts du Tarryani. Pourvu que les tigres n'aient pas abandonné cette résidence!

--Pouvez-vous croire?...

--Eh! ma mauvaise chance!

--Mauvaise chance!... dans l'Himalaya!... répondit l'ingénieur. Est-ce que cela est possible!

--Enfin, nous verrons!--Vous nous accompagnerez, Maucler? demanda le capitaine Hod, en se retournant vers moi.

--Oui, certainement.

--Et vous, Banks?

--Moi aussi, répondit l'ingénieur, et je pense que Munro se joindra à vous comme je vais le faire... en amateur!

--Oh! répondit le capitaine Hod, en amateurs, soit! mais en amateurs bien armés! Il ne s'agit pas d'aller se promener la canne à la main! Voilà qui humilierait les fauves du Tarryani!

--Convenu! répondit l'ingénieur.

--Ainsi, Fox, reprit le capitaine en s'adressant à son brosseur, pas d'erreur, cette fois! Nous sommes dans le pays des tigres! Quatre carabines Enfield pour le colonel, Banks, Maucler et moi, deux fusils à balle explosive pour toi et pour Goûmi.

--Soyez tranquille, mon capitaine, répondit Fox. Le gibier n'aura pas à se plaindre!»

Cette journée devait donc être consacrée à la reconnaissance de cette forêt du Tarryani qui hérisse la partie inférieure de l'Himalaya, au-dessous de notre sanitarium. Donc, vers onze heures, après le déjeuner, sir Edward Munro, Banks, Hod, Fox, Goûmi et moi, tous bien armés, nous descendions la route qui oblique vers la plaine, après avoir eu soin de laisser au campement les deux chiens, dont nous n'avions que faire dans cette expédition.

Le sergent Mac Neil était resté à Steam-House, avec Storr, Kâlouth et le cuisinier, afin d'achever les travaux d'installation. Après un voyage de deux mois, le Géant d'Acier avait besoin d'être, intérieurement et extérieurement, visité, nettoyé, mis en état. Cela constituait une besogne longue, minutieuse, délicate, qui ne laisserait pas chômer ses cornacs ordinaires, le chauffeur et le mécanicien.

À onze heures, nous avions quitté le sanitarium, et, quelques minutes après, au premier tournant de la route, Steam-House disparaissait derrière son épais rideau d'arbres.

Il ne pleuvait plus. Sous la poussée d'un vent frais du nord-est, les nuages, plus «débraillés», courant dans les hautes zones de l'atmosphère, chassaient avec vitesse. Le ciel était gris,-- température convenable pour des piétons; mais, aussi, absence de ces jeux de lumière et d'ombre qui sont le charme des grands bois.

Deux mille mètres à descendre sur un chemin direct, c'eût été l'affaire de vingt-cinq à trente minutes, si la route ne se fût allongée de toutes les sinuosités par lesquelles elle rachetait la raideur des pentes. Il ne nous fallut pas moins d'une heure et demie pour atteindre la limite supérieure des forêts du Tarryani, à cinq ou six cents pieds au-dessus de la plaine. Le chemin s'était fait en belle humeur.

«Attention! dit le capitaine Hod. Nous entrons sur le domaine des tigres, des lions, des panthères, des guépards et autres animaux bienfaisants de la région himalayenne! C'est bien de détruire les fauves, mais c'est mieux de ne pas être détruit par eux! Donc, ne nous éloignons pas les uns des autres, et soyons prudents!»

Une telle recommandation dans la bouche du déterminé chasseur avait une valeur considérable. Aussi, chacun de nous en tint-il compte. Les carabines et les fusils furent chargés, les batteries visitées, les chiens mis au cran de sûreté. Nous étions prêts à tout événement.

J'ajouterai qu'il y avait à se défier non seulement des carnassiers, mais aussi des serpents, dont les plus dangereux se rencontrent dans les forêts de l'Inde. Les «belongas», les serpents verts, les serpents-fouets, et bien d'autres, sont extrêmement venimeux. Le nombre des victimes qui succombent annuellement aux morsures de ces reptiles est cinq ou six fois plus considérable que celui des animaux domestiques ou des hommes qui périssent sous la dent des fauves.

Donc, dans cette région du Tarryani, avoir l'oeil à tout, regarder où l'on pose le pied, où l'on appuie la main, prêter l'oreille aux moindres bruits qui courent sous les herbes ou se propagent à travers les buissons, ce n'est que stricte prudence.

À midi et demi, nous étions entrés sous le couvert des grands arbres groupés à la lisière de la forêt. Leur haute ramure se développait au-dessus de quelques larges allées, par lesquelles le Géant d'Acier, suivi du train qu'il traînait d'ordinaire, eût passé facilement. En effet, cette partie de la forêt était depuis longtemps aménagée pour les charrois des bois exploités par les montagnards. Cela se voyait à de certaines ornières fraîchement creusées dans la glaise molle. Ces allées principales couraient dans le sens de la chaîne, et, suivant la plus grande longueur du Tarryani, reliaient entre elles les clairières ménagées ça et là par la hache du bûcheron; mais, de chaque côté, elles ne donnaient accès qu'à d'étroites sentes, qui se perdaient sous des futaies impénétrables.

Nous suivions donc ces avenues, plutôt en géomètres qu'en chasseurs, de manière à reconnaître leur direction générale. Aucun hurlement ne troublait le silence dans la profondeur du bois. De larges empreintes, cependant, récemment laissées sur le sol, prouvaient que les carnassiers n'avaient point abandonné le Tarryani.

Soudain, au moment où nous tournions un des coudes de l'allée, rejetée sur la droite par le pied d'un contrefort, une exclamation du capitaine Hod, qui marchait en avant, nous fit arrêter.

À vingt pas, à l'angle d'une clairière, bordée de grands pendanus, s'élevait une construction, au moins singulière par sa forme. Ce n'était pas une maison: elle n'avait ni cheminée ni fenêtres. Ce n'était pas une hutte de chasseurs: elle n'avait ni meurtrières ni embrasures. On eût plutôt dit une tombe indoue, perdue au plus profond de cette forêt.

En effet, qu'on imagine une sorte de long cube, formé de troncs, juxtaposés verticalement, solidement fichés dans le sol, reliés à leur partie supérieure par un épais cordon de branchages. Pour toit, d'autres troncs transversaux, fortement emmortaisés dans le bâti supérieur. Très évidemment, le constructeur de ce réduit avait voulu lui donner une solidité à toute épreuve sur ses cinq côtés. Il mesurait environ six pieds de haut, sur douze de long et cinq de large. D'ouverture, nulle apparence, à moins qu'elle ne fût cachée, sur sa face antérieure, par un épais madrier, dont la tête arrondie dépassait quelque peu l'ensemble de la construction.

Au-dessus du toit se dressaient de longues perches flexibles, singulièrement disposées et reliées entre elles. À l'extrémité d'un levier horizontal, qui supportait cette armature, pendait un noeud coulant, ou plutôt une boucle, formée par une grosse tresse de lianes.

«Eh! qu'est cela? m'écriai-je.

--Cela, répondit Banks, après avoir bien regardé, c'est tout simplement une souricière, mais je vous laisse à penser, mes amis, quelles souris elle est destinée à prendre!

--Un piège à tigres? s'écria le capitaine Hod.

--Oui, répondit Banks, un piège à tigres, dont la porte, fermée par le madrier que retenait cette boucle de lianes, est retombée, parce que la bascule intérieure a été touchée par quelque animal.

--C'est la première fois, répondit Hod, que je vois dans une forêt de l'Inde un piège de ce genre. Une souricière, en effet! Voilà qui n'est pas digne d'un chasseur!

--Ni d'un tigre, ajouta Fox.

--Sans doute, répondit Banks, mais s'il s'agit de détruire ces féroces animaux, et non de les chasser par plaisir, le meilleur piège est celui qui en attrape le plus. Or, celui-ci me paraît ingénieusement disposé pour attirer et retenir des fauves, si méfiants et si vigoureux qu'ils soient!

--J'ajoute, dit alors le colonel Munro, que, puisque l'équilibre de la bascule qui retenait la porte du piège a été rompu, c'est que probablement quelque animal s'y est fait prendre.

--Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, et si la souris n'est pas morte!...» Le capitaine, joignant le geste aux paroles, fit sonner la batterie de sa carabine. Tous l'imitèrent et se tinrent prêts à faire feu. Évidemment, nous ne pouvions mettre en doute que cette construction ne fût un piège, du genre de ceux qui se rencontrent fréquemment dans les forêts de la Malaisie. Mais, s'il n'était pas l'oeuvre d'un Indou, il présentait toutes les conditions qui rendent très pratiques ces engins de destruction: sensibilité excessive, solidité à toute épreuve. Nos dispositions prises, le capitaine Hod, Fox et Goûmi s'approchèrent du piège dont ils voulaient d'abord faire le tour. Nul interstice entre les troncs verticaux ne leur permit de regarder à l'intérieur. Ils écoutèrent avec attention. Aucun bruit ne décelait la présence d'un être vivant dans ce cube de bois, aussi muet qu'une tombe. Le capitaine Hod et ses compagnons revinrent à la face antérieure. Ils s'assurèrent que le madrier mobile avait glissé dans deux larges rainures verticalement disposées. Il suffisait donc de le relever pour pénétrer à l'intérieur du piège.

«Pas le moindre bruit! dit le capitaine Hod, qui avait collé son oreille contre la porteras le moindre souffle! La souricière est vide!

--N'importe, soyez prudents!» répondit le colonel Munro. Et il alla s'asseoir sur un tronc d'arbre, à gauche de la clairière. Je me plaçai près de lui.

«Allons, Goûmi!» dit le capitaine Hod.

Goûmi, leste, bien découplé dans sa petite taille, agile comme un singe, souple comme un léopard, un véritable clown indou, comprit ce que voulait le capitaine. Son adresse le désignait tout naturellement pour le service qu'on attendait de lui. Il sauta d'un bond sur le toit du piège, et, en un instant, il eut atteint, à la force du poignet, une des perches qui formaient l'armature supérieure. Puis, il se glissa le long du levier jusqu'à l'anneau de lianes, et, par son poids, il le courba jusqu'à la tête du madrier qui fermait l'ouverture.

Cet anneau fut alors passé dans un épaulement ménagé à la tête du madrier. Il n'y avait plus qu'à produire un mouvement de bascule, en pesant sur l'autre extrémité du levier.

Mais alors, il fallut faire appel aux forces réunies de notre petite troupe. Le colonel Munro, Banks, Fox et moi nous allâmes donc à l'arrière du piège, afin de produire ce mouvement.

Goûmi était resté dans l'armature, pour dégager le levier, au cas où quelque obstacle l'eût empêché de fonctionner librement.

«Mes amis, nous cria le capitaine Hod, s'il est nécessaire que je me joigne à vous, j'irai, mais, si vous pouvez vous passer de moi, je préfère rester par le travers du piège. Au moins, s'il en sort un tigre, il sera salué d'une balle à son passage!

--Et celui-là comptera-t-il pour le quarante-deuxième? demandai-je au capitaine.

--Pourquoi pas? répondit Hod. S'il tombe sous mon coup de fusil, il sera du moins tombé en toute liberté!

--Ne vendons pas la peau de l'ours... répliqua l'ingénieur, avant qu'il ne soit par terre!

--Surtout quand cet ours pourrait bien être un tigre!... ajouta le colonel Munro.

--Ensemble, mes amis, cria Banks, ensemble!» Le madrier était pesant. Il glissait mal dans ses rainures. Cependant, nous parvînmes à l'ébranler. Il oscilla un instant et demeura suspendu à un pied au-dessus du sol. Le capitaine Hod, à demi courbé, sa carabine en joue, cherchait à voir si quelque énorme patte ou quelque gueule haletante ne se montrait pas à l'orifice du piège.

Rien n'apparaissait encore.

«Encore un effort, mes amis!» cria Banks.