Chapter 6
Il riait d'un grand rire d'homme de guerre accoutumé à la bataille. Nous étions trop jeunes pour comprendre ce que contenait de mépris et de force ce rire vainqueur, dont nous nous serions volontiers scandalisés dans notre indignation. Bernard et Louise, surtout, vifs et susceptibles, protestèrent avec véhémence contre une si odieuse manoeuvre, bien qu'ils ne fussent pas conviés à donner leur avis. Ma mère, elle, avait rougi de tout le mal qu'on voulait nous faire et qu'elle n'eût pas imaginé en effet. Quant à tante Dine, elle montrait le poing à ces _ils_ enfin découverts:
--Ah! les monstres! ça ne m'étonne pas. Ils mériteraient qu'on leur introduise de force toutes leurs drogues dans le corps.
Souhait qui suscita l'hilarité de grand-père, jusque-là impassible, mais trop ennemi des médecins pour ne pas savourer la formule de vengeance employée par sa soeur.
Ce fut encore elle qui nous apprit, quelques jours plus tard, la délivrance. Comme une sentinelle avancée, elle s'était portée en dehors de la grille et nous adressait de loin des signaux auxquels nous ne pouvions rien entendre et que nous interprétâmes de plus près dans un sens défavorable. Sûrement l'envahisseur s'était emparé de la place, la maison était vendue. Nous n'avions plus de toit pour nous abriter. Selon la prophétie de Tem, nous étions bons à jeter aux chiens.
Lorsque nous fûmes à portée, elle nous héla:
--Venez vite, venez vite. La maison est à nous. La maison est à nous.
D'un élan fou, nous accourûmes.
--L'écriteau n'y est plus, observa Bernard qui nous devançait.
Il ne restait sur la colonne que les traces des clous.
--Ah! ah! continuait la voix qui éclatait en sonnerie de triomphe. _Ils_ ont cru l'avoir. _Ils_ ne l'auront pas.
_Ils_ ne visait plus les médecins, mais le monsieur de Paris et d'autres acquéreurs qui s'étaient présentés pendant que nous travaillions au collège. De son bras levé, elle nous montrait la fuite de cette troupe dispersée.
Elle nous conduisit, d'un pas rapide malgré l'âge, dans la salle de musique où la famille s'était réunie, sauf grand-père qui sans doute n'avait rien changé à ses habitudes de promenade et qui probablement ignorait notre salut. Mariette nous suivit à une distance respectueuse : son ancienneté lui donnait droit à un rang dans le cortège.
Ma mère, très émue, caressait les cheveux de mes deux soeurs aînées, que la joie, comme le chagrin, faisait pleurer. Mais je n'attachais pas d'importance aux larmes de mes soeurs qui en répandaient pour des riens. Mon père, debout, appuyé au dossier de la chaise où ma mère était assise, souriait. Je ne lui avais jamais vu le visage aussi rayonnant. Et par la fenêtre, en arrière du groupe, le soleil entrait comme un invité de marque.
--L'écriteau n'y est plus, répéta Bernard sans saluer personne.
--Oui, dit mon père, nous gardons la maison.
Et comme notre enthousiasme allait déborder, il ajouta:
--Vous le devez à votre mère, et aussi à votre tante Bernardine.
Celle-ci, dont les joues parcheminées s'empourprèrent rien que parce qu'on avait parlé d'elle quand elle-même ne gardait ni ses pensées ni ses biens et se dépouillait ainsi naturellement tous les jours, refusa l'éloge avec une mâle énergie:
--Quelle plaisanterie, Michel! Pour une signature de rien du tout! Il ne faut pas égarer ces enfants.
Ma mère l'approuva sans retard:
--Elle a raison c'est votre père qui nous a tous sauvés.
Et plus bas, tournée vers lui, elle murmura, mais je l'entendis:
--Tout ce que j'ai, n'est-ce pas à toi?
Je ne m'arrêtai guère, je l'avoue, à ce débat. Evidemment le salut de la maison ne dépendait que de mon père. En quoi ma mère et tante Dine auraient-elles pu intervenir? Il fallait jeter dehors le monsieur de Paris en les autres envahisseurs, comme Ulysse rentrant à Ithaque avait chassé les prétendants. C'était un exercice de force qui ne convenait qu'à un homme. Mes notions de la vie étaient simples: l'homme gouvernait, et la femme n'avait charge que des choses domestiques. Que tante Dine eût sa part, même réduite, dans l'immeuble dont on voulait nous exproprier, je ne l'aurais pas compris, et pas davantage ce que c'était qu'une dot et comment le consentement de la femme était nécessaire pour que le mari en disposât.
Cependant je me rappelai la scène de la couturière. Ma mère avait sans doute réalisé des économies sur ses toilettes et les avait apportées. Chacun ne devait-il pas sa contribution de guerre? Aussitôt je m'esquivai de la chambre et, quand j'y revins, je tenais à la main la tirelire où l'on m'invitait à placer les petits sous que je recevais. Je m'attendais à une ovation pour la magnanimité de mon sacrifice. Sans un mot, je tendis l'objet à mon père.
--Que veux-tu que j'en fasse? fut toute sa réponse.
Un peu interloqué, mais dévisagé par tous les regards, je déclarai en rougissant:
--C'est pour la maison.
Cette fois, mon père m'attira et me donna publiquement l'accolade avec un ordre du jour reluisant:
--Ce petit sera notre joie.
Ainsi l'Empereur récompensait sur le champ de bataille ses maréchaux: on ne s'étonne plus de rien dans l'histoire quand on a vécu mon enfance.
Comme il rentrait au son de la cloche, grand-père fut informé le dernier de ce qui s'était passé par tante Dine qui le mit au courant dans une harangue enflammée. Il écouta avec intérêt, mais sans passion. Sa sérénité ne fut point troublée. Et quand le récit héroïque fut terminé, il dodelina de la tête et se contenta de cette approbation bien maigre:
--Allons, tant mieux!
Les choses s'arrangeaient sans qu'il s'en mêlât.
V
L'ABDICATION
Je compris les jours suivants, à toutes sortes de petits signes, sans compter les propos de l'office, que la maison n'appartenait plus à grand-père, mais à mes parents, et qu'une simple formalité marquait pour que ce traité fût définitif. Grand-père n'en ayant plus la charge, bien que cette charge ne l'incommodât guère, n'en désirait pas garder l'honneur. J'entendis plus d'une fois mon père luit tenir des discours de ce genre:
--Je veux que rien ne soit changé ici. Je veux que tout demeure comme par le passé. Je ne veux vous ôter que les soucis.
--Eh! eh! répliquait grand-père avec son petit rire, tu as bien de la chance de savoir tout ce que tu veux.
Et il lissat sa barbe blanche nonchalamment, comme si rien ne valait la peine de rien. Cependant il mijotait un projet dont nous fûmes bientôt avertis. Quand il avait une idée, on ne pouvait l'en faire démordre, ni par supplications, ni par protestations. Il recevait tout pêle-mêle, algarades de tante Dine, raisonnements brefs, nets, sans réplique de mon père, prières de ma mère, avec la même tranquillité d'humeur, et il n'écoutait personne. A son air aimable et détaché on l'aurait cru persuadé aisément, quand le mauvais rire apparaissait et ruinait toutes les espérances.
Nous sûmes un beau matin sa décision d'abandonner la pièce à deux fenêtres qu'il occupait au coeur même de la maison et qui était vaste, confortable et facile à chauffer, pour s'en aller où? Nul ne l'aurait deviné: dans la chambre de la tour. Cette chambre était dès longtemps déserte, et il y soufflait un vent du diable. Il n'eut pas plus tôt signifié sa volonté que tout le monde, après d'infructueuses tentatives pour obtenir son désistement, dut courir au plus pressé afin de l'aider sur l'heure dans son installation. Lui-même, sans plus attendre, prenait déjà l'escalier avec son matériel le plus précieux.
--Laisse-nous au moins balayer, nettoyer et épousseter, lui notifia tante Dine, armée de la tête de loup.
--Ce n'est pas la peine, assura-t-il. On vit très bien avec les araignées et la poussière.
Ce scandale fut évité. On le devança et il dut patienter quelques minutes, ce qu'il n'aimait guère; après quoi, résolument, il s'empara de la rampe, muni de son baromètre, de sa caisse à violon et de ses pipes. Il redescendit pour remonter avec sa lunette d'approche. Le reste de son déménagement ne l'intéressait pas. Ses vêtements, son linge, ses meubles le suivraient ou ne le suivraient pas, au petit bonheur. Il me témoigna sa confiance en m'invitant à porter un traité d'astronomie, un volume sur les cryptogames dont je connaissais les illustrations en couleur représentant les principales espèces de champignons, et un autre ouvrage que je pris à son titre pour un livre de piété: les _Confessions de Jean-Jacques Rousseau_. J'allais oublier les _Prophéties de Michel Nostradamus_ et une collection du _Véritable Messager boiteux de Berne et Vevey_, almanach fameux et précieux à tous égards, mais principalement pour ses bulletins météorologiques. Or grand-père s'occupait beaucoup de l'état de l'atmosphère. Il le reniflait, pour ainsi dire, à sa fenêtre, le matin et le soir, au risque d'attraper un rhume, et il observait le mouvement des nuages et l'éclat des étoiles. Volontiers il citait l'autorité d'un certain Mathieu de la Drôme, avec qui il était en correspondance et que nous avions pris l'habitude de considérer comme un sorcier ou un rebouteur du temps. Lui-même faisait des pronostics et, si l'on voulait le flatter, on l'invitait à prédire. Il ne se trompait guère, soit que la chance le favorisât, soit qu'il eût bien interprété la direction des vents. Et cette petite réputation qui lui était agréable le mêlait aux lois mystérieuses de la nature dont il rendait les oracles.
Dès qu'il eut transporté sa bibliothèque et ses instruments, il se trouva chez lui dans la chambre de la tour et se déclara satisfait. Elle donnait sur le ciel et la terre de quatre côtés à la fois: le moindre rayon de soleil, d'où qu'il vint, serait capté. Et quant à la direction des vents, elle serait facile à déterminer. Un grand vacarme lui apprit que son mobilier grimpait après lui. Tante Dine présidait en personne à l'emménagement, non sans bougonner et ronchonner. Sous un bras une descente de lit et, sous l'autre, un traversin, dans chaque main un candélabre, elle précédait, en l'animant de la voix, une escouade rangée en file indienne qui manoeuvrait sans beaucoup d'ensemble. Le premier, surgit Tem Bossette avec un fauteuil sur la tête: il avait consenti à une réconciliation scellée par l'octroi d'une bouteille de vin rouge. Puis ce fut une oscillante armoire portée par quatre jambes qui appartenaient --on le sut plus tard, au sommet des marches --moitié à Pendu, et moitié (la petite moitié) à Mimi Pachoux ramené au logis par la victoire.
--Franchement, déclara tante Dine à son frère pendant le défilé de ses troupes, tu n'aurais pas pu rester en bas! Il faudra qu'on te hisse chaque chose par cet escalier qui est étroit.
Comme grand-père, indifférent, esquissait un geste vague, elle lui décocha des sarcasmes:
--Naturellement, cela ne trouble point Monsieur! Monsieur ne se dérangera pas pour si peu. Bien assis dans le bon fauteuil que Tem a inondé de sa sueur, Monsieur verra venir les événements. Et moi, pendant ce temps-là, je monterai et descendrai cent fois par jour. Et les servantes pareillement. Mais tu n'as cure de notre peine tu trouveras toujours ici tout ce qu'il te faut.
L'attaque était directe et rude. Avant d'y répondre, grand-père jeta un coup d'oeil effrayé sur le siège transporté par Tem, à cause de l'inondation annoncée. Quand il le vit intact et sec, il se rasséréna et put riposter en toute tranquillité d'esprit:
--Je ne demande rien à personne.
--Parce qu'il ne te manque jamais rien: tu vis comme un coq en pâte.
Ils avaient raison tous les deux. Grand-père n'élevait aucune réclamation, mais on s'ingéniait à prévenir ses moindres voeux. Ainsi ne formula-t-il aucune plainte contre les vents coulis qui assiégeaient la tour: le lendemain de son installation, on calfeutrait soigneusement la porte et les fenêtres.
La mauvaise humeur de tante Dine exprimait tout haut le sentiment général. Cet exode imprévu, que rien ne motivait, assombrissait mon père et ma mère qui en cherchaient vainement la raison:
--Pourquoi se loger si haut?
Et grand-père d'expliquer avec son mauvais petit rire:
--L'altitude m'a toujours réussi.
J'avoue que, dans cette circonstance, je tenais le parti de grand- père. La chambre de la tour avec ses quatre horizons, son isolement, son odeur spéciale --on ne l'ouvrait que pour y chercher les pommes qui pendant tout l'hiver y mûrissaient --exerçait dès longtemps sur moi un attrait irrésistible. Puisqu'elle était habitée désormais, je me proposai de lui rendre des visites.
Cet épisode fut bientôt éclipsé par un autre, beaucoup plus grave et qui devait frapper davantage encore mon imagination. A mon retour du collège un matin, je fus avisé par mon informateur habituel, tante Dine, que cette fois c'était définitif. Elle me donnait cette nouvelle en grand mystère, mais le mystère même, chez elle, se manifestait bruyamment. Le mot _définitif_ prenait sur ses lèvres une importance formidable. Qu'est-ce qui était définitif?
--L'acte est signé. Tout à l'heure. Je suis bien contente.
Quel acte? Je n'y comprenais goutte.
--Eh bien! nous restons chez nous. _Ils_ ne peuvent plus rien.
Ne savais-je pas déjà qu'_ils_ étaient en pleine déroute, dispersés, châtiés, vaincus, battus, réduits à néant, comme les Perses de mon histoire ancienne qu'une poignée de Grecs précipita dans la mer? Comment pensait-elle m'éblouir en me communiquant un secret vieux de plusieurs jours, peut-être même de plusieurs semaines, et dont tout le monde avait pu s'entretenir librement? Un enfant n'entre pas dans le pays des préparations, des lenteurs, des formalités et des paperasses judiciaires. Mais un événement capital allait illustrer la déclaration de tante Dine.
Grand-père était rentré de sa promenade plus tôt qu'à l'ordinaire et, comme l'un de nous remarquait cette ponctualité anormale, il s'était éloigné sans souffler mot. Quand nous pénétrâmes, après le second coup de cloche, l'estomac creux et les dents longues, dans la salle à manger, notre surprise fut grande de l'y trouver déjà, assis devant la table, et non pas à sa place officielle qui était la place d'honneur, au centre, en face de ma mère, ainsi qu'il convient au chef de famille, au roi régnant. Sans prévenir personne de ses intentions, il avait changé les ronds de serviettes et s'était allé mettre au bout, en face de la fenêtre. C'est vrai qu'il avait choisi une assez bonne place, d'où il pouvait voir les arbres du jardin et même un peu de ciel entre leurs branches. Pour un amateur de soleil, ce spectacle n'était pas indifférent. Mais tout de même, c'était là une révolution dans la vie de famille et dans toute l'économie domestique. Ou plutôt, je ne m'y trompais pas, c'était une abdication.
Je me connaissais en abdications. N'avais-je pas dû apprendre dans mon manuel celle des rois fainéants, à qui l'on coupait la chevelure avant de les enfermer dans un cloître, et, malgré moi, je considérai les jolis cheveux blancs de grand-père qui bouclaient légèrement. Surtout, j'avais entendu réciter, par mon frère Bernard, l'histoire de Charles- Quint dont j'avais été fort impressionné. Ce maître du monde, détaché de la grandeur, se retira dans un monastère d'Estramadure dont il réparait les pendules, et pour se donner un avant-goût de la mort, il fit célébrer, vivant, ses funérailles. Des historiens affolés de vérité m'ont affirmé, depuis lors, que ces détails étaient fictifs. Je le regrette, car je ne les ai pas oubliés, tandis qu'une innombrable quantité de faits démontrés me sont sortis de la mémoire. Mais en ce temps-là je croyais, dur comme fer, à la retraite de Charles-Quint, aux obsèques truquées et même aux pendules. Grand-père, lui aussi, s'entendait à raccommoder les horloges et j'opérai aussitôt entre eux un rapprochement.
Tante Dine, par hasard exacte, et ma mère, qui nous suivaient à peu de distance, partagèrent notre étonnement. Puis, tous les regards se fixèrent sur mon père qui entrait. D'un coup d'oeil il jugea la situation, et la décision, chez lui, ne se faisait guère attendre. Il s'avança d'un pas rapide:
--Non, non, dit-il, je ne veux pas. Rien ne doit être changé ici. Père, reprenez votre place, je vous en prie.
Certes, aucun de nous n'aurait résisté à cette prière qui ordonnait. Mais la force agissante et organisatrice de mon père se heurtait devant nous à une autre force, dont je ne soupçonnais pas la puissance et qui était l'immobilité. Grand-père ne bougea pas. Il avait résolu de ne pas bouger.
Mon père, n'ayant pas obtenu de réponse, répéta plus doucement sa demande. Je ne puis pas écrire plus humblement, car il gardait en toute occasion, malgré lui, un air de fierté. Il reçut au visage un éclat de l'éternel petit rire et cette phrase par surcroît:
--Oh! oh! que de bruit pour rien!
--Père, donnez-moi cette preuve de votre affection.
--Une place ou une autre, qu'est-ce que ça signifie? Je suis très bien ici, j'y reste.
Et, avec un suprême dédain, grand-père ajouta:
--Si tu savais, mon pauvre Michel, comme cela m'est égal!
Tout lui était égal, Tem Bossette m'en avait averti: une place ou une autre, une maison ou une autre. Ces phrases-là, prononcées devant nous, avaient le don d'exaspérer mon père, mais il se contenait.
--Il faut, reprit-il, une hiérarchie dans les familles.
--Bah! nous sommes en République, et je tiens pour la liberté.
Mon père comprit qu'il était parfaitement inutile d'insister. Il se contenta de conclure:
--Alors, vraiment, vous refusez de revenir?
--Je ne bouge plus.
Philomène, la femme de chambre, présentait le plat. Mon père lui fit signe de l'offrir à grand-père, après quoi il dut se soumettre et prendre la place d'honneur. Ce fut un soulagement pour tous chacun sentait que cette place lui revenait de droit, et que lui seul méritait de l'occuper. Le chef, c'était lui, dès longtemps, et pas un autre. A la moindre difficulté ou contrariété, on s'adressait à lui, on se tournait vers lui. Ce serait fini de cette anxiété qui pesait sur la maison depuis tant de jours. Maintenant on serait dirigé. Plus de rois fainéants! Les rênes du gouvernement, comme s'exprimait mon manuel, seraient tenues par des mains fermes. Or, il était juste que le chef eût les insignes de l'autorité. Un roi ne reste pas au second rang. Mon père, évidemment, ne se fût pas lui-même couronné.
Ainsi, en notre présence, s'opéra la translation des pouvoirs.
Je ne m'attendais pas au revirement qui se fit alors en moi, presque subitement. Le gouvernement de grand-père m'avait toujours paru précaire et dérisoire. Dès qu'il eut refusé de l'exercer, j'admirai son désintéressement et je découvris la poésie de l'abdication.
Ce mépris souverain des résultats matériels me parut plein de grandeur, et j'allai même jusqu'à m'expliquer le propos que j'avais estimé sacrilège: _Qu'on habite une maison ou une autre..._ S'il n'avait rien accompli pour protéger la nôtre, c'est peut-être qu'il considérait les choses de plus haut et de plus loin que nous. De la chambre de la tour, il se mettait en communication avec les vents et les astres et il prédisait l'avenir. Le temps et l'univers l'absorbaient. Il ne pouvait plus se consacrer à des tâches communes. Il y avait là une autre façon de comprendre la vie que je soupçonnais sans me l'expliquer, et qui déjà m'attirait par sa singularité et son énigme. Le roi déchu, paré du mystère qu'il recevait d'une science inconnue, recouvrait son prestige et même reprenait, sans qu'il s'en doutât, un peu d'empire sur mon esprit.
Je regardai tour à tour mon père et mon grand-père: mon père à sa place normale, occupé de nous tous, répandant autour de lui la paix et l'ordre, et portant sur le visage accentué et surtout dans les yeux perçants le reflet de sa merveilleuse aptitude à commander; mon grand-père aux traits fins, presque féminins, malgré la grande barbe blanche, aux yeux toujours un peu noyés de brume, fréquemment distrait, indifférent à son entourage, et plus volontiers intéressé par les arbres du jardin ou le morceau de ciel qu'il apercevait par la fenêtre. Et pour la première fois, je m'étonnai de les reconnaître si différents. Cette remarque, je ne l'avais jamais faite ou je ne m'en étais pas inquiété. Elle me frappa si fort que je faillis l'exprimer tout haut. Elle m'eût sans doute échappé si je n'avais redouté son inconvenance. Un fils devait ressembler à son père: aucun doute ne pouvait exister à ce sujet. Ou bien, alors, ce n'était pas la peine d'être le fils de quelqu'un. Et moi, à qui donc ressemblais-je?...
LIVRE II
I
LES IMAGES
Ces événements, que je retrouve si frais dans mon imagination, flottèrent bientôt et même se perdirent momentanément dans le cours de mes jours qui, pendant les vacances où nous entrions, se mit à couler à pleins bords comme un beau fleuve.
Mon père, d'habitude, prenait ses vacances avec nous et en profitait pour se rapprocher de nous davantage. Nous le vîmes beaucoup moins cette année-là et nous fûmes un peu sevrés des récits héroïques dont il nous régalait dans nos promenades, et qui nous agitaient d'un furieux désir de livres des batailles et de remporter des victoires: en l'écoutant, nous relevions la tête, nos yeux brillaient, nous marchions plus vite et d'un pas cadencé. Pour faire face aux nouvelles charges qu'il avait acceptées, il avait renoncé à son repos annuel. Parfois il s'emparait d'une après-midi et tâchait hâtivement de rétablir le contact avec nous. Ses malades le venaient relancer à toute heure ou s'embusquaient sur son passage. Tout conspirait pour nous l'arracher.
Cependant on devinait que sa direction s'exerçait partout. La façade de la maison se lézardait: on y posa des supports de fer avant de la recrépir. Les chambres furent retapissées, la mienne avec de plaisantes scènes de chats et de chiens, et l'on changea les parquets dont les planches se disjoignaient. La cuisine même, pour laquelle Mariette s'obstinait à réclamer depuis des années et des années, sans rien obtenir de grand-père qui lui répondait invariablement par un vieux proverbe: _A blanchir la tête d'un nègre on perd sa lessive_, la cuisine fut remise à neuf et pavée de monumentales briques rouges. La grille du portail qui ne fermait plus fut réparée, et même il y eut une clé, et une clé qui tournait dans la serrure. Le tilleul dégagé permit au cadran solaire de recommencer à marquer les heures. La brèche du mur par où les courtilières pénétraient, par où j'avais vu, un soir fameux, nos ennemis s'introduire dans la place, reçut une balustrade qui s'encastra dans le tronc du châtaignier. Et l'on vît ce qu'on n'avait jamais vu: les trois ouvriers à leur poste et, spectacle plus merveilleux encore, travaillant tous les trois.
Peu à peu le jardin, mon vieux jardin, pareil à une forêt de mauvaise herbe où l'on n'avait jamais fini de découvrir des arbres ou des plantes, tant ils étaient cachés, se transforma et s'ordonna. Les allées furent tracées et sablées, les parterres dessinés et les rosiers taillés. Les arbres contenus versèrent une ombre régulière. Une prairie inutile devint un verger. Au coeur d'une pelouse, un jet d'eau monta et, retombant en pluie fine, égrena des notes claires sur le bassin. Il y eut des fleurs et des fruits à cueillir, des bouquets et du dessert. Cependant nous n'osions plus tâter les poires ou les pêches, et moins encore imprimer à leur manche le léger mouvement de bascule qui les détachait. Dans l'espace découvert, on se serait aperçu de notre larcin. Et je cherchais vainement, pour les mettre en pièces, les taillis qui jadis foisonnaient au bord de la châtaigneraie. D'ailleurs Tem Bossette refusait de me sculpter le moindre sabre de bois, et il veillait sur ses échalas comme s'il les avait payés.