La maison

Chapter 3

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Ainsi était-il admis que je resterais pour garder la maison. Ce rôle, que j'estimais peu séduisant, ne m'emballait pas, tandis que les autres étaient parés de la poésie du départ. Je ne confirmais ni n'infirmais l'opinion qu'on se faisait de mon sort. Mais j'éprouvais une folle envie de me soustraire à ces arrangements, à ce pouvoir qui me dominait. De sournois désirs de rébellion germaient en moi contre cela même que j'aimais. Ils lèveraient plus tard, sous une influence imprévue.

Je devrais maintenant parler de la reine. N'est-ce pas son tour?... En vérité je ne le puis et il ne faut pas me le demander. L'ombre que je cherche en rentrant, derrière la fenêtre, et dont notre absence suffisait provoquer l'inquiétude... oui, je consens encore à l'évoquer ainsi. C'est bien elle, mais lointaine et cachée. Si je veux m'approcher, je ne trouve plus mes mots.

Avez-vous remarqué, aux beaux jours d'été, la buée bleue qui flotte sur les pentes? Elle permet de mieux fixer les claires beautés de la terre. Si je pouvais poser ce voile transparent sur le visage maternel, il me semble que j'oserais mieux dire sa suavité et la limpidité des yeux qui ne pouvaient croire au mal. Quelle force inconnue recélait donc cette douceur? Mon grand-père, qui se gardait de toute influence rien que par son petit rire si vexant, et qui même devant son fils ne perdait pas ce moyen de défense, l'abandonnait habituellement devant ma mère. Et mon père, dont l'autorité semblait inébranlable et infaillible, se tournait vers elle comme s'il lui reconnaissait une puissance mystérieuse.

Cette puissance, je le sais maintenant, c'était Dieu qui habitait en elle, soit qu'elle fût allée Le chercher à la première messe avant que personne fût réveillé, soit qu'elle Lui offrît ses travaux quotidiens dans la maison...

Mes frères et soeurs et moi, nous composions le peuple. Dans tout royaume il faut un peuple. Il est vrai que, dans la plupart des maisons d'aujourd'hui, on cherche où le peuple a passé. Le roi et la reine, tristes comme des saules pleureurs, se regardent vieillir avec ennui. Ils n'ont rien à gouverner et ils n'emporteront pas leur couronne. Chez nous, le peuple était nombreux et bruyant. Si vous savez compter, vous n'ignorez déjà plus que nous étions sept, de Mélanie qui me devançait de sept ans jusqu'à Jacques le dernier qui me suivait à six ans de distance.

Tout ce bataillon, avant d'être conduit à la manoeuvre, recevait une première inspection de tante Dine qui était préposée aux revues de détail.

Elle était d'une activité que les années ne ralentissaient pas et que les servantes, sauf Mariette, exploitaient sans vergogne toujours allant et venant, de la cave au galetas, par les escaliers, car elle oubliait la moitié des travaux qu'elle comptait entreprendre, ou suspendait brusquement ceux qu'elle avait entrepris, commençant un nettoyage, l'abandonnant pour chasser la poussière d'un meuble, menant la guerre contre les toiles d'araignées au moyen d'une tête de loup, sorte de brosse fixée au bout d'une perche, ou bondissant sur l'un de nous qui avait crié. Elle nous a bercés, lavés, habillés, pouponnés, pomponnés, gardés, amusés, occupés, soignés, caressés tous les sept, et même un huitième qui est mort sans que je l'aie connu.

Encore conviendrait-il d'ajouter à ce chiffre imposant mon grand-père à qui elle épargnait tout souci. Il n'était pas exigeant pourvu qu'il eût immédiatement sous la main ce qu'il désirait, il ne réclamait rien à personne. Et il fallait respecter le désordre de sa chambre qu'il entretenait scrupuleusement, prétendant qu'on ne retrouve pas ce qui est rangé. Il se laissait dorloter avec négligence et n'y prêtait pas d'attention, sauf quand on l'agaçait par quelque exagération de soins.

Pour notre éducation et notre instruction, pour la direction morale, tante Dine se mettait, malgré la différence d'âge, à la dévotion de ma mère, pour qui elle professait un attachement, une admiration sans bornes. Jusque dans la vieillesse, elle n'accepta que des fonctions subalternes. Quand elle avait déclaré: «Valentine veut ceci, Valentine a dit cela» (Valentine, c'était ma mère), il n'y avait pas à discuter. Elle obéissait à la lettre sans même chercher à pénétrer l'esprit. Aucune de ses pensées ne lui restait pour elle-même elle les distribuait aux autres sans exception. A la gronderie elle n'entendait rien et baissait la tête quand nous recevions une réprimande, en manière de protestation contre la dureté du pouvoir. Non seulement elle ne nous dénonçait pas, mais elle trouvait à nos pires fautes des excuses inattendues, et si merveilleuses qu'elles désarmaient quelquefois, rien que par l'étonnement qu'elles provoquaient.

--Cet enfant a pris des poires.

--C'était pour soulager l'arbre qui ne pouvait plus les porter.

--Cet enfant mange salement. Il a mis les mains dans son assiette d'épinards.

--C'est dans la joie de voir de la verdure.

Nos études ne l'intéressaient pas. Mais elle avait cette culture de l'âme qui communique à l'esprit sa fleur de délicatesse. On en savait toujours assez si l'on était honnête et bon catholique. Et même elle estimait qu'on remplissait de trop bonne heure notre cervelle, et d'un tas de sciences inutiles. L'histoire des païens ne lui disait rien qui vaille, et pour l'arithmétique, elle n'avait jamais su compter. En revanche, notre santé, notre propreté, notre gaieté, étaient son affaire. Elle chantait pour nous endormir, elle chantait pour nous distraire, elle chantait pour nous faire marcher. Ses chansons tintinnabulent dans mes souvenirs. Il y avait une berceuse où nous devenions tour à tour général, cardinal, empereur, et dont le refrain était destiné à nous inspirer de la patience par un avenir si reluisant:

En attendant, sur mes genoux, Beau chérubin, endormez-vous.

Mais le beau chérubin ne se pressait pas de s'endormir.

Il y avait aussi le _Nid charmant_ que de _méchants petits lutins à la mine éveillée_ voulaient détruire et qu'il fallait respecter, car

C'est l'espoir du printemps, C'est l'amour d'une mère.

Ou bien c'était Silvio Pellico prisonnier qui, d'une voix perçante, réclamait sa brise d'Italie. Un de mes premiers jeux fut l'évasion de Silvio Pellico, mais je ne savais pas qui c'était. Mes chansons préférées étaient peut-être _l'Etang_ et _Venise_. Je les nomme ainsi, faute d'en savoir davantage. _L'Etang_ racontait un effroyable drame de noyade:

Petits enfants, n'approchez pas, Quand vous courez par la vallée, Du grand étang qu'on voit là-bas, Qu'on voit là-bas sous la feuillée.

Écoutez ce qu'il arriva D'un enfant blond qui s'esquiva Des bras de sa mè-è-è-ère.

L'enfant blond poursuivait une libellule et la _demoiselle aux ailes d'or_ l'entraînait dans l'eau froide. Ça lui apprenait à s'esquiver des bras maternels. Quant à _Venise_, j'en ai retenu pareillement les premiers vers, y compris leur faute de français:

Si Dieu favorise Ma noble entreprise J'irai-z-à Venise Couler d'heureux jours.

Est-ce la magie de ce nom de ville inconnue ou la mélancolie de la ritournelle: je n'imaginais pas de plus beau voyage que de s'en aller dans cette Venise dont on m'avait montré les gondoles au stéréoscope. J'ai longtemps hésité, crainte d'une déconvenue, à réaliser ce projet qui me venait d'une si lointaine musique, une de ces musiques que nous continuons d'entendre en nous bien après les jours d'enfance. Faut-il que ce soit l'une des plus sûres gardiennes du foyer qui, par l'effet d'une simple romance chantée pour nous calmer, soit la première à nous enflammer la cervelle? Et quand, plus tard, j'ai vu enfin la cité aux rues mouvantes et aux palais roses, je l'ai abordée avec respect, me souvenant que cette visite représentait une _noble entreprise_, comme si, déjà, la puissance de son charme était contenue tout entière par avance dans la naïve berceuse de tante Dine.

De ses innombrables chansons, quelques-unes, je le crois, étaient de son invention. Ou, du moins, faute de se souvenir exactement de leur texte, je suppose qu'elle les recomposait à sa manière. Certain _Père Grégoire_, notamment, mi-parlé, mi-chanté, ne saurait figurer dans aucun recueil. Une charmante vieille dame à qui j'en faisais part un jour m'assura que le père Grégoire existait aussi dans le Berry, du côté de la Châtre, sous le nom de père Christophe. C'est déjà de la prose rythmée, et cela se déclame sur un ton de mélopée qui éclate brusquement aux finales. Toute une petite comédie de la vanité y tient en quelques phrases. Jugez plutôt, car je vais essayer de citer de mémoire.

_Le père Grégoire est sorti de chez lui ce matin_. Jusque-là rien que de naturel: le père Grégoire va se promener, c'est son droit, mais attendez le détail qui caractérisera cette sortie: _Un beau bouquet de coquelicots à son chapeau_. Il faut enfler la voix sur les coquelicots. Cette fleur des champs devient un symbole de faste et d'ostentation. Ah! eh! le père Grégoire n'est plus l'honnête homme qui va respirer l'air de la campagne, c'est un vieux beau qui fait fantaisie: il parade, il piaffe, il caracole, il entend qu'on le regarde et qu'on l'admire. Mais vous serez puni, père Grégoire; un mauvais destin vous guette! _Chemin faisant, son chien se prit de querelle avec le mien_. On donne cette nouvelle simplement. Elle semble au premier abord de mince importance. Fâcheuse affaire cependant: une bataille de chiens dans une petite ville, --comment! vous ne le savez pas? vous n'avez donc jamais vécu en province? -- une bataille de chiens présente une gravité exceptionnelle. Les maîtres interviennent, ils prennent parti, et le vaincu jure que ça ne se passera pas de la sorte! Des familles se sont brouillées pour des batailles de chiens. Quelle est l'origine de la haine des Capulets et des Montaigus? peut-être une bataille de chiens. Et précisément notre père Grégoire veut intervenir: son chien a le dessous, il est roulé dans la poussière comme une quenelle dans la farine. _Le père Grégoire, voulant les séparer, tomba le nez dans le corttin_. Il s'est précipité, la canne haute, son pied a glissé, et le voilà par terre, en triste posture, surtout le nez, car il n'a pas eu de chance dans l'emplacement de sa chute. Ici, il convient de prendre un ton lamentable, l'apostrophe qui suit doit revêtir une ampleur de désolation infinie: _Pauvre père Grégoire!_ Un point de suspension. On le plaint, car sa mésaventure est grande. Mais la plainte devient tout à coup ironique et c'est l'orgueil qu'elle vise: _voilà son bouquet de coquelicots bien loin de son chapeau_. Les insignes de sa vanité sont souillés. Il peut rentrer chez lui se laver et se brosser. Il ne rapportera pas les coquelicots. Sans les coquelicots, rien ne lui serait arrivé.

J'attribue le _Père Grégoire_ à tante Dine à cause de la fertilité de son imagination qui chaque jour lui fournissait de nouveaux contes pour notre enchantement. Les grandes personnes ne sont pas volontiers de plain-pied avec les enfants. Elles veulent trop se baisser. Tante Dine trouvait d'instinct ce qui nous convenait. Ses histoires nous tenaient haletants. Quand je cherche à les arracher au passé pour m'en faire honneur, elles s'enfuient avec des sourires: «Non, non, me disent-elles (car je les approche de tout près, mais nous sommes de chaque côté d'un grand trou qui est profond s'il n'est pas bien large et qui est la fosse commune de toutes mes années écoulées), à quoi bon ? tu ne saurais pas te servir de nous. Regarde: nous avons pris la couleur du temps; comment la décrirais-tu?»

Lorsque le grand-père nous surprenait assis en rond autour de notre conteuse, il secouait la tête en signe de désapprobation.

--Balivernes, murmurait-il, balivernes! On doit la vérité aux enfants.

Nous demandions à tante Dine ce que c'étaient que des balivernes.

--C'est, nous expliquait-elle par manière de vengeance, quand on joue du violon.

Entre ses chants et le violon de grand-père, c'était quelquefois un vacarme assourdissant.

Tante Dine possédait une autre faculté merveilleuse: celle de créer des mots. Je vous ai cité _Carabosser_, mais elle en inventait par centaines, et si bien adaptés aux objets qu'on les comprenait aussitôt. Je ne puis davantage les transcrire. Transcrits, ils perdent leur valeur. Ou bien je ne sais pas les orthographier: la langue parlée n'est pas la langue écrite, et cette langue imagée avait la verdeur et la saveur populaires. Tante Dine employait aussi des mots rares --où diable les avait-elle découverts? car elle lisait peu -- qui étaient singuliers et sonores tout comme s'ils lui appartenaient en propre, et que, plus tard, un peu surpris et bien amusé, j'ai relevés dans le dictionnaire où je ne les eusse pas cherchés. Ainsi, pour abaisser ma superbe, elle me qualifia un jour d'_hospodar_, et un autre, de _premier moutardier du pape_. J'ignorais que les hospodars étaient des tyrans de Valachie et que c'est avoir une haute opinion de soi-même que de se croire le premier moutardier du pape. Mais ces titres inconnus dont elle m'affublait me représentaient un gros homme habillé de rouge, qui commandait avec de grands cris, et je ne voulais pas lui être comparé.

Laissez-moi, chère grand'tante Bernardine, vous apostropher à la façon du pauvre père Grégoire. Si mon enfance fait dans mon souvenir un grand tintamarre, comme si elle était montée sur une de ces mules toutes harnachées de grelots qui ne sauraient marcher sans musique et qui, de loin, donnent l'impression d'un important convoi, je le dois à vos histoires et à vos chansons. La voici qui s'avance joyeusement et bruyamment dès que ma pensée l'appelle, c'est-à-dire tous les jours. A cause d'elle, je ne pourrai jamais me plaindre du sort. Je l'entends avant de la voir, mais quand elle surgit au détour du chemin qui vient à moi du passé, elle porte dans ses bras toutes les fleurs du printemps. Vous méritez bien que je vous en offre un bouquet, et même un bouquet de coquelicots, pour toutes vos romances qui s'ajoutaient à vos soins et à vos prières. Car vous priiez tout fort, sur l'escalier comme à l'église, et même quand vous brandissiez la tête de loup. Le silence vous était désagréable. C'est pourquoi, chère tante Dine, je le romps ce soir et vous parle...

Tante Dine menait une garde sérieuse autour de la maison. Pour s'en approcher, il fallait montrer patte blanche. Elle désignait sous le nom de _ils_ les ennemis invisibles qui étaient censés nous investir. Longtemps ces _ils_ mystérieux nous effrayèrent. Nous les cherchions autour de nous dès qu'elle en parlait. A force de ne pas les rencontrer, nous finîmes par en rire, sans savoir que ce rire nous désarmait et que plus tard nous devions les retrouver en chair et en os. Sa partialité ne fut jamais en défaut. Dès que la famille était en cause, elle exigeait qu'on lui adressât des louanges immédiates, sans quoi elle se rebiffait, prête au combat. Quelqu'un ayant hasardé un blâme anodin se vit toiser de pied en cap et, pour masquer sa défaite, voulut manier l'ironie.

--J'oubliais, déclara-t-il, que votre maison, c'est l'arche sainte.

--Et la vôtre l'arche de Noé, répliqua-t-elle du tac au tac, sachant que son interlocuteur recevait toutes sortes de gens hétéroclites.

On pétrissait alors le pain à l'office, dans un pétrin quasi séculaire, avant de le porter au four banal. Tante Dine, qui aimait les gros ouvrages, surveillait cette opération et même, volontiers, y mettait les mains. Un jour que j'y assistais, au moment où la servante allait mélanger la farine, l'eau et le levain, ma tante la secoua avec vivacité.

--A quoi pensez-vous, ma fille?

--A pétrir, mademoiselle.

--Vous oubliez le signe de la croix.

Car, dans les bonnes maisons on n'omet pas le signe de la croix sur la farine blanche qui va se changer en pain. A table, mon père, avant d'entamer la miche, ne manquait point de tracer une croix avec deux entailles du couteau. Quand c'était grand-père qui remplissait l'office de panetier, j'avais bien remarqué qu'il n'en faisait rien.

Ce fut l'un de mes premiers étonnements. Dès le début de la vie, je compris l'importance des dissentiments religieux.

Grand-père jouait de son violon quand il lui plaisait. Mais lui-même n'aimait pas à être dérangé. Nous en fîmes l'expérience. Ma soeur Mélanie et mon frère Etienne, qui de leur première communion conservaient une piété ardente et même un peu agressive, avaient édifié une petite chapelle dans une armoire de ce salon octogone que nous appelions la salle de musique parce que, jadis, on y donnait des concerts et qu'on y avait laissé un vieux piano à queue. Etienne et Mélanie, c'était décidé, quand ils seraient grands, évangéliseraient les sauvages, comme Bernard l'aîné serait officier et reprendrait l'Alsace-Lorraine, et Louise la cadette, toujours généreuse, épouserait un fabricant de champagne, afin que nous puissions boire librement de ce vin doré et vivant où nous n'avions jamais fait que tremper nos lèvres les jours de fêtes de famille. Ainsi, l'avenir s'organisait à merveille, sauf mon sort personnel qui demeurait incertain. Mélanie tenait son nom de la petite bergère dauphinoise qui jouissait alors d'une vogue considérable: on parlait à mots couverts du secret de la Salette. Quelquefois je lui demandais si elle ne demandait pas d'être mangée par les anthropophages dont ma géographie illustrée m'avait révélé l'existence. Loin de ralentir son zèle, cette affreuse perspective ne réussissait qu'à l'exalter. Etienne n'aspirait pas moins violemment au martyre, bien qu'une mésaventure lui fût arrivée au collège: ses camarades, admirant sa dévotion, avaient compté qu'il accomplirait un miracle le jour de sa première communion et, le miracle n'ayant pas eu lieu, ils l'en avaient un peu méprisé.

Je n'ai jamais su quelle sorte de vêpres ou de complies nous disions devant l'armoire. Les cérémonies consistaient en cantiques vociférés en choeur. J'étais, malgré mon jeune âge, convié à ces manifestations cléricales. Ce jour-là nous déployions précisément une énergie de catéchumènes. Mélanie surtout lançait éperdument ses notes sur le diapason le plus élevé. Sa piété était en raison du bruit qu'elle faisait. La salle de musique était malheureusement proche la chambre du grand-père. Tout à coup, au beau milieu de notre ferveur, la porte s'ouvrit et grand-père apparut. Il ne s'occupait jamais de nous, mais quand nous entrions par hasard dans son rayon visuel, il nous traitait avec bienveillance. Or, il semblait fort irrité: sa robe de chambre dégrafée, son bonnet grec rejeté en arrière, sa barbe en désordre lui donnaient un aspect terrible qui contrastait avec ses manières habituelles. D'une voix aigre il nous interpella:

--Il n'y a pas moyen de reposer tranquillement dans cette maison! Fermez-moi cette armoire, et tout de suite!

Nous avions troublé sa sieste, et son égalité d'humeur s'en ressentait. Aussitôt nous fermâmes l'armoire. Et nous connûmes d'avance l'horreur des décrets et des lois d'exception. La dévotion de Mélanie et d'Etienne en fut augmentée, comme il arrive en temps de persécution, mais la mienne, moins vive ou moins ancienne, je crains qu'elle ne fût attiédie.

Elle subit peu après une autre atteinte. La Fête-Dieu se célébrait dans notre ville avec une pompe et un éclat incomparables. On venait de loin pour y assister. Qui nous rendra de si magnifiques, de si imposants, de si nobles spectacles? On les a remplacés par des réunions de gymnastes ou de sociétés de secours mutuels dont la vulgarité est navrante. Je plains les enfants d'aujourd'hui qui n'ont jamais eu l'occasion de sentir, parmi les acclamations populaires et dans l'émotion générale, la présence de Dieu.

La rivalité des reposoirs divisait les quartiers; chacun luttait pour sa bonne renommée. On les composait avec de la mousse et des fleurs, que l'on disposait en forme de croix de lis, d'hortensias, de géraniums ou de violettes, ou bien l'on combinait ingénieusement d'autres dessins pieux plus compliqués. Pour eux l'on dépouillait impitoyablement les jardins et les bois. Le plus beau était élevé sur une terrasse plantée de vieux arbres, qui dominait le lac.

Le matin, toutes les fenêtres guettaient le jour, imploraient le ciel pour obtenir un temps favorable. Les rues étaient bordées de sapins et de mélèzes que les paysans, la veille ou l'avant-veille, apportaient de la montagne dans leurs chars à boeufs. Les rubans, jetés d'un côté à l'autre comme des câbles légers au-dessus d'un fleuve, supportaient des couronnes, de sorte que l'on circulait sous des centaines d'arcs de triomphe improvisés. Et de-ci, de-là, pour mieux orner sa façade, chacun installait, sur une table recouverte d'une nappe immaculée, des images, des vases, des statues avec un luminaire, et disposait des corbeilles de roses pour ravitailler le bataillon des anges. Dans les plus pauvres ruelles, des bonnes femmes étalaient au dehors tout ce qu'elles avaient de précieux et jusqu'à des daguerréotypes de parents ou des bonnets bien festonnés, afin de mieux honorer le passage du Saint-Sacrement. Ainsi la ville entière se parait comme une jeune mariée pour la cérémonie nuptiale.

Devant l'église on se rassemblait, les confréries en costumes avec leurs bannières, les fanfares dont les cuivres frottés avec soin reluisaient, les enfants des écoles, celles des filles et celles des garçons dont les plus petits agitaient des oriflammes, et la population massée derrière ces compagnies officielles qui étaient rangées en bon ordre. Alors sur le parvis s'avançait avec lenteur le cortège sacré, tandis que sonnaient toutes les cloches à la volée: anges aux ailes de papier d'argent, qui puisaient dans un petit panier suspendu à leur cou les pétales de fleurs dont ils jonchaient le parcours; sacristains et clercs aux soutanes rouges, brandissant à tour de bras les encensoirs d'où montaient la fumée bleue et l'odeur poivrée; prêtres en surplis, chanoines en rochet d'hermine, et enfin sous le dais couleur d'or pâle ou de froment mûr, surmonté aux quatre angles d'aigrettes de plumes blanches, et escorté par quatre notables en habit noir qui tenaient ses cordons, Monseigneur enveloppé dans une chasuble d'or et tenant sur sa poitrine le grand ostensoir d'or.

C'était un instant solennel, et pourtant il y en avait un autre plus impressionnant. Après avoir parcouru toute la ville, la procession défilait pour une dernière bénédiction sur cette place qui forme terrasse au-dessus du lac et que soutiennent les murs d'un ancien château fort. Il était près de midi. Les rayons du soleil, tombant d'aplomb sur l'eau du lac, s'en servaient comme d'un miroir pour doubler leur lumière. Ils exaltaient toutes les couleurs et principalement les ors où ils allumaient des étincelles. Autour du reposoir s'étaient groupés les différents corps, étendards déployés. Les soldats qui les encadraient --en ce temps-là, pour la dernière fois, la troupe participait à la pompe religieuse --se rassemblèrent, et l'on entendit commander: _Genou, terre!_ A ce commandement, tout le monde s'agenouilla, les officiers saluèrent de leurs épées nues et les clairons sonnèrent aux champs. Bien des vieilles femmes pleuraient de bonheur en se prosternant, n'ayant plus besoin de rien voir pour connaître que Dieu était là. Cependant un des prêtres, monté sur un escabeau, retira l'ostensoir de sa niche fleurie et le remit à Monseigneur, et l'auguste officiant, l'élevant en l'air, traça au- dessus des fidèles le signe de la croix.

Le frisson qui m'agita à cette minute avait secoué toute la foule. C'était un des de ces frissons collectifs qui révèlent à un peuple sa foi commune.