La maison

Chapter 21

Chapter 213,801 wordsPublic domain

Je ne tardai pas à oublier ce mauvais départ dans l'enchantement de ma vie nouvelle au chalet L'Alpette. Pour la première fois j'étais le maître absolu de mes jours. Grand-père n'exerçait aucune surveillance. Il restait volontiers des heures assis sur un banc, devant la façade la mieux exposée, à se chauffer au soleil en fumant sa pipe. Il ne se promenait plus que dans le voisinage immédiat et gagnait péniblement sa sapinière, car ses jambes étaient devenues molles et ne pouvaient le transporter bien loin. Là, il se livrait à son goût favori qui n'avait pas changé et qui était la chasse aux champignons. Il poursuivait spécialement non sans succès, le bolet tête de nègre à qui l'ombre des pins est propice. Jacquot et son inséparable Nicole l'accompagnaient et se baissaient à sa place pour ramasser le gibier qu'il leur désignait. Il préférait leur enfance à ma jeunesse et je n'en étais pas jaloux. Notre intimité de jadis, il ne cherchait pas à la recréer avec eux. Il évitait toute fatigue, toute conversation qui eût nécessité des raisonnements, des explications. Il se contentait des petits faits évidents qui ne peuvent se discuter. Moi, je préférais ma solitude.

Soit qu'elle eût reçu des instructions à cet égard, soit par affection fraternelle, Louise s'occupait de nous jusqu'à l'obsession: elle aurait voulu se partager pour être à la fois avec moi et avec les deux petits. Quand elle se fut rendue compte de la nature pacifique et banale des propos que tenait grand-père, elle se tourna vers moi davantage, souhaitant de devenir ma confidente et de prendre sur moi un peu d'empire. Elle n'était que de deux ans mon aînée. Sa conduite m'émerveillait, car rien, en bas, à la ville, ne la faisait prévoir et l'altitude la modifiait du tout au tout. Jolie, gaie, insouciante, je le jugeais peu sérieuse et même un brin fantasque, ce qui n'était pas pour me déplaire. Tantôt elle se précipitait sur son piano avec une fureur passionnée, et tantôt elle l'abandonnait pendant des semaines. Elle remplissait la maison de ses rires, de sa charmante humeur, de ses mouvements agiles. «Ce n'est pas elle qui me gênera», pensais-je dans la voiture. Or, voici qu'elle se révélait brusquement pareille à une directrice de communauté ou de pension de famille, prévenante et gentille, mais exigeante, mais intransigeante. Il fallait manger à l'heure, justifier ses absences, veiller sur ses paroles devant les enfants, ne pas se moquer des principes ni des gens. Etait-ce sa responsabilité qui la transformait et lui tarabustait la cervelle? Elle remplaçait mes parents en conscience. Je lui donnai à entendre que les garçons n'obéissent pas aux filles, et que les consignes qu'elle avait reçues ne me concernaient pas: elle insista et nous eûmes presque dès l'arrivée un conflit qui nous mit aux prises.

Ce fut le premier dimanche qui suivit notre installation. Le village était distant de deux kilomètres et l'on n'y célébrait qu'une messe, une grand'messe. Louise nous en informa et, quand elle jugea le moment venu de nous y rendre, elle nous invita à nous mettre en route. Grand- père, qui ne fréquentait pas l'église, souleva une objection désintéressée:

--Les lieux publics sont les plus malsains. Prenez garde à l'épidémie.

--Dans toute la vallée il n'y pas un seul cas de typhus, affirma Louise triomphante.

--Bien, dit grand-père.

Et il bourra sa pipe du matin.

Je déclarai alors à ma soeur que j'avais un projet de course et regrettais de ne pouvoir la conduire. Elle me regarda, étonnée, si étonnée que je vois encore la surprise de ses yeux limpides.

--Comment, tu ne viens pas à la messe, François? Il n'y en a qu'une.

--Non, répondis-je de mon air le plus assuré.

--Ce n'est pas possible!

Les yeux, les yeux limpides, se remplirent de larmes instantanément, et je me rappelai la première messe que j'avais manquée. Mon amour- propre exigeait que je ne cédasse pas, mon amour-propre et aussi la foi nouvelle et incertaine que me fabriquait mon imagination. Louise poussa devant elle Nicole et Jacquot et, son livre d'heures à la main, se retourna dans l'espoir de m'attirer encore:

--Je t'en prie, viens avec nous.

Si elle avait ajouté: _pour me faire plaisir_, peut-être aurais-je cédé, tant je la voyais alarmée. Elle eût jugé sans doute cet argument indigne de son objet. Et je refusai plus durement cette fois.

--Je vais être obligée de l'écrire à maman, invoqua-t-elle en dernière ressource.

--Si tu veux.

Cependant elle ne réalisa pas cette menace. Sa délicatesse l'avertissait de ne pas augmenter les soucis de nos parents en pleine bataille contre le fléau. Elle redoubla au contraire d'attentions pour moi, s'efforçant de me ramener, d'obtenir mon amitié, ma confiance. Avec un art inné, elle s'improvisait mère de famille, cherchait sans cesse à nous réunir, à nous grouper, combattait l'isolement où je me complaisais. Dès qu'une lettre nous parvenait, elle nous appelait pour nous en donner lecture à haute voix. Nous en recevions de la ville très régulièrement, et l'on nous transmettait celles de Mélanie, vouée dans un hôpital de Londres au service des malades, de Bernard en expédition au Tonkin, d'Etienne qui terminait à Rome ses études de théologie. Par ses soins les absents nous visitaient, et s'il n'avait tenu qu'à elle, nous eussions retrouvé à l'Alpette la même vie qu'à la maison. C'était précisément ce qui me révoltait, et je m'insurgeais contre cette volonté de vingt ans qui contrecarrait la mienne avec une ténacité inattendue.

Pour me soustraire à son influence, je pris l'habitude de quitter notre chalet dès le matin avec un livre et de n'y rentrer que pour les repas. Inquiète, elle demeurait sur le pas de la porte jusqu'à ma disparition, et à mon retour, bien souvent, je la retrouvais à la même place, comme si elle ne m'avait pas perdu de vue. Son inquisition s'étendait jusqu'à mes lectures. La bibliothèque de l'Alpette ne se composait que de quelques ouvrages: un Buffon et un Lacepède dépareillés, un _Dictionnaire de la conversation_ en cinquante volumes, un _Jocelyn_ et je ne sais quoi encore de moins important. Le _Dictionnaire_ même ne m'effrayait pas et j'emportais résolument les notices consacrées à la biographie et aux systèmes des philosophes. J'étais à l'aise dans leurs conceptions les plus hardies ou les plus obscures. Je les comprenais avant d'en avoir achevé la démonstration, qu'elles soumissent l'univers au _moi_ ou qu'elles assujettissent l'homme à cet univers livré à lui-même. Cependant j'étais porté à croire que tout dépendait de notre intelligence et qu'elle seule, par sa puissance, insufflait l'être aux choses dont elle fixait les lois. Je n'ai jamais pu retrouver tant de facilité à me mouvoir dans l'abstrait, ni tant de plaisir, ni tant d'orgueil.

Un peu épuisé par ces aventures de métaphysique, je me désaltérais à la poésie de _Jocelyn_. Elle s'harmonisait si parfaitement à la nature environnante qu'elle en devenait le chant et que je ne songeais plus à les démêler. Que de fois, parmi les sapins, me suis-je répété ces vers fixés dès lors en mon souvenir:

J'allais d'un tronc à l'autre et je les embrassais, Je leur prêtais le sens des pleurs que je versais, Et je croyais sentir, tant notre âme a de force, Un coeur ami du mien palpiter sous l'écorce.

La tendresse que je ne voulais plus recevoir de la famille, j'avais tant besoin de la sentir éparse autour de moi, dans l'âme des arbres ou l'esprit de la terre. Quand j'atteignais quelque cime, c'était alors l'apostrophe: O sommets de montagne! air pur! flots de lumière!..._ par quoi s'exprimait mon exaltation. La sérénité des nuits me parlait de _paix, d'amour, d'éternité_. J'y rêvais de Laurence et n'avais pas de peine à l'évoquer, tant son portrait me semblait un modèle de précision:_

_Jamais la main de Dieu sur un front de quinze ans_ _N'imprima l'âme humaine en traits plus séduisants... _ _En faut-il davantage pour alimenter un amour qui, n'ayant plus d'objet, se crée son image à lui- même? _ _Cependant un autre livre devait pénétrer plus avant dans ma sensibilité et correspondre à cet état d'indépendance et d'affranchissement où je me croyais parvenu. Dans le tas des almanachs apportés par grand-père s'était glissé l'exemplaire des _Confessions_ qui, déjà, m'avait intrigué tout petit et que j'avais pris pour un manuel de piété. L'innocent _Messager boiteux_ de _Berne et Vevey_ conduisait par la main ce Jean-Jacques dont j'avais entendu parler bien avant de le connaître, comme s'il vivait encore et comme si nous pouvions le rencontrer dans nos courses. Je n'avais jamais lu de lui, au collège, que de courts fragments dont je n'avais rien tiré de personnel. Je me précipitai sur le récit de cette existence tourmentée, mais ce fut tout d'abord du dégoût. Le vol du ruban chez Mme de Vercellis et la lâche accusation qui le suit, certains détails physiologiques que je m'expliquais assez mal, le titre de _maman_ décerné à Mme de Warens, me faisaient l'effet de confidences impudiques et, bien que je fusse tout seul dans la forêt ou couché dans l'herbe sur la crête des monts, je sentais, en les écoutant, la rougeur me monter aux joues. Mon fonds naturel résistait, mais par une pente insensible j'en vins à admirer qu'un homme pût s'humilier ainsi par de tels aveux et, n'en apercevant pas l'orgueil, j'éprouvai le vertige de la vérité._

_Le volume ne me quittait plus. Louise, inquiète de cette préférence, voulut exercer son contrôle. Un soir, comme je rentrais de contempler les étoiles, _--_celles du Sud que je déchiffrais mieux, _--_je la trouvai qui, sous la lampe, ouvrait les _Confessions_. Elle ne me voyait pas, je l'observais: brusquement elle ferma l'ouvrage et, m'apercevant, laissa éclater son indignation:_

--_Tu n'as pas le droit de lire ce livre._

--_Je lis ce qui me plaît._

_Elle appela à son secours grand-père qui déclina toute responsabilité : _ --_Oh! chacun est libre. Et d'ailleurs Jean-Jacques est sincère._

_Les passages de passion me surexcitaient, et ce qui me les rendait plus chers et plus séduisants, c'étaient ces douces façons de vanter en même temps le bonheur de la vie bucolique et la paix de la campagne. Dans cette paix qui m'environnait, je sentais mieux les mouvements de mon coeur. Je fus aux pieds de Mme Basile _sans même oser toucher à sa robe. Un petit signe du doigt, une main légèrement pressée contre ma bouche sont les seules faveurs que je reçus jamais d'elle, et le souvenir de ces faveurs si légères me transporte en y pensant_. Je tâchais de me représenter cet air de douceur des blondes auquel le coeur ne résiste pas et, le croirait-on? je découvrais une application individuelle à cette plainte qui frappait mes dix-huit ans à peine révolus et déjà inquiets: _Dévoré du besoin d'aimer sans jamais l'avoir pu satisfaire, je me voyais atteindre aux portes de la vieillesse et mourir sans avoir vécu._ Quand je montais assez haut pour distinguer de loin le lac au bas des pentes, je me répétais le voeu si simple: Il me faut un ami sûr, une femme aimable, une vache et un petit bateau_, et mon exaltation croissante se parait d'ingénuité. J'aurais pleuré d'amour en mangeant des fraises arrosées de crème de lait.

Ainsi la période que je traversais se reliait très exactement à celle de ma convalescence dont elle devenait en quelque manière l'achèvement. Je reprenais, seul, les promenades que j'avais faites avec grand-père quelques années auparavant. Son ami Jean-Jacques le remplaçait. Ce n'étaient pas les mêmes lieux, mais la nature ne changeait guère. Elle gardait l'ensorcellement de sa sauvagerie, l'émoi de sa végétation que le moindre souffle agite, la fraîcheur des eaux, et même elle m'offrait, avec l'altitude, un air plus vif, des espaces plus étendus et moins accessibles aux travaux des hommes, une fierté nouvelle. A la montagne les héritages sont sans murs ni portes. Aucune clôture n'enlaidit le sol et la propriété n'est pas apparente, --la propriété qui, je le savais par l'enseignement de grand-père, corrompt le coeur des hommes et le remplit d'avidité, de jalousie, de cupidité. Là-haut, les bois et les prés sont à tout le monde et à personne, comme le soleil et l'air, comme la santé. Les hauts pâturages où le berger, qui d'une phrase m'avait révélé le désir, conduisait ses moutons, n'en foulais-je pas l'herbe courte? L'ascension me communiquait une ardeur de conquête. Et à chaque victoire je pensais rencontrer celle que j'attendais et qui se dérobait sans cesse. De préférence à Nazzarena que j'avais aimée et que mes rêves dédaignaient maintenant, l'estimant trop jeune et trop simple, j'appelais la dame inconnue du pavillon, ou, plutôt encore, celle qui m'était apparue sur le chemin en robe blanche avec un chapeau de cerises et un teint de fleur, celle à qui son ombrelle servait d'auréole et que j'appelais Hélène depuis que je savais que sa beauté était semblable à celle des déesses immortelles.

J'étais seul, délicieusement seul et amoureux sans amour. J'étais parfaitement heureux et ne m'apercevais pas que je torturais ma soeur Louise dont je méconnaissais l'affection. J'étais libre.

A cause des difficultés de ravitaillement, notre table était la plus frugale du monde. Nous vivions d'oeufs, de pommes de terre, de fromage. Le dimanche nous valait le luxe d'un poulet. Grand-père ne cessait de nous vanter l'excellence de ce régime et les bienfaits de l'existence pastorale. Je me persuadais aisément de l'excellence de nos moeurs. De moins en moins je prêtais attention aux nouvelles de la ville qui nous parvenaient par la diligence. Une fois ou deux, pour nous renseigner plus abondamment, on nous envoya le fermier en personne. Ainsi nous sûmes, dans notre ermitage, le chiffre des morts et la violence du fléau. Le Pendu, décédé, avait fait une fin des plus édifiantes, et tante Dine l'avait assisté jusqu'au bout. Glus et Mérinos étaient sains et saufs.

--Ils ont toujours eu de la chance, observa grand-père.

Le fermier hochait la tête, ce qui signifiait que le dernier mot n'était pas prononcé et que l'épidémie continuait ses ravages. De Martinod on ne savait rien, il se tenait caché. Notre ami l'abbé Heurtevent avait résisté, mais il demeurait ébranlé: il gardait assez de vie pour annoncer des catastrophes.

--Et pouvons-nous redescendre? demandait chaque fois Louise dont la question nous étonnait, grand-père et moi, car nous étions pas si pressés.

--Pas encore, mademoiselle; M. Michel a dit comme ça que ce n'était pas le moment.

Un lazaret avait été installé pour les cas douteux, les deux hôpitaux regorgeaient de malades, les entrées et les sorties de la ville étaient surveillées. Une série d'arrêtés avait été rendue par le maire, ordonnant les plus minutieuses précautions.

--C'est terrible, concluait le fermier qui nous donnait ces détails.

Et grand-père déclarait que nous étions parfaitement bien à l'Alpette, mais Louise se rongeait d'impatience.

Les jours peu à peu raccourcirent. Après le mois d'août qui fut très chaud, septembre, plus ventilé, vint, et septembre passa. Les feuilles des hêtres et des bouleaux, dans la forêt, changeaient de couleur autour des sapins immuables, les premières toutes rouges et les autres dorées. Sur les rochers les touffes d'airelles desséchées prirent une teinte écarlate. Il m'arrivait d'être surpris par la nuit qui montait en courant du creux de la vallée et de quêter, pour me remettre en chemin, l'assistance d'un pâtre dans quelque hameau dont les petites lumières m'avaient guidé.

Puis, nous fûmes informés que le fléau diminuait et que bientôt nous pourrions quitter l'Alpette. J'en reçus la nouvelle sans plaisir. Ces vacances m'avaient enivré de liberté. Cependant on nous accordait un délai de quelques jours.

III

LA FIN D'UN RÈGNE

Toute la nuit il avait soufflé un grand vent qui tomba dans la matinée. Octobre qui commençait s'annonçait mal. Après le déjeuner, je sortis pour constater les dégâts de l'orage. L'automne était venu brusquement. Dans les bois les feuilles des bouleaux et des fayards, les feuilles rouges et les feuilles dorées, arrachées des arbres où elles brillaient comme des fleurs, bruissaient sous mes pas, et comme autrefois, quand j'étais petit et que j'allais cueillir des noix en contrebande pour les écraser ensuite sur les chenets, je laissais traîner mes pieds pour mieux entendre ce crissement aigu et plaintif.

A mon retour, le soir, je vis un char arrêté devant la porte du chalet. Son fanal n'était pas allumé et le jour baissait, de sorte que je ne reconnus qu'en m'approchant le véhicule de notre fermier. Le cheval n'était pas dételé, mais personne n'en avait la garde: on avait simplement pris la précaution de lui poser une couverture sur le dos.

--Eh bien! Etienne, dis-je en entrant à la cuisine où le fermier se chauffait, car il faisait déjà froid à la montagne, qu'est-ce qui vous amène?

Nous l'appelions par son prénom, comme il est d'usage chez nous, bien qu'il fût déjà vieux. Il tenait les mains en avant, vers le fourneau, et il tourna vers moi sa figure ridée et rasée qu'éclairait la lampe allumée à l'instant.

Ses yeux trop clairs, décolorés à force de servir par tous les temps, ne semblaient pas me distinguer avec netteté:

--Ah! monsieur François! murmura-t-il presque bas en se levant.

Je ne sais pourquoi, cette exclamation insignifiante me causa une impression désagréable.

--Vous ne venez pas nous chercher? demandai-je.

Il allait me répondre, quand nous fûmes rejoints par ma soeur Louise qu'on avait avertie. Elle le salua amicalement et s'informa des nouvelles qu'il apportait de la ville. Cependant il ne se pressait pas de répondre.

--Il y a, finit-il par dire, que Madame vous réclame.

--Madame? remarqua Louise.

--Bien, fis-je. Et pour quand?

--Ce soir, bien sûr il est trop tard pour vous descendre. Ma bête est fatiguée et la nuit est déjà là. Demain matin, de bon matin.

Pourquoi tant de hâte? A peine aurait-on le loisir de plier les paquets. J'allais protester, mais le fermier se déroba: il fallait rentrer le cheval à l'écurie et le char à la remise. Pendant son absence, je m'élevai contre un délai si court. Au fond, la perspective de quitter ces lieux me remplissait de tristesse et je retrouvais en moi-même cette désolation que j'avais ressentie dans le bois jonché de feuilles mortes. Louise ne m'écoutait pas, et je m'aperçus qu'elle pleurait. Avait-elle tant de chagrin de partir?

--J'ai peur, m'expliqua-t-elle.

Peur de quoi? Grand-père, mis au courant, manifesta comme moi peu d'enthousiasme pour le départ.

--On n'était pas mal ici, déclara-t-il. On faisait ce qu'on voulait.

Comme s'il ne l'avait pas toujours fait! Mais de quoi s'effrayait Louise? Elle nous le confia peu à peu. Pour que le fermier fût venu nous chercher, il fallait qu'il y eût un malade à la maison, un malade gravement atteint. Il avait dit _Madame vous demande_. Donc, ce n'était pas maman, ce ne pouvait être que mon père. Voilà ce qu'elle imaginait et ce qu'elle nous avoua. Nous essayâmes d'en sourire et la comparâmes à l'abbé Heurtevent qui portait la foudre sur lui et la lançait à tout propos, mais sa peur nous gagnait. Et nous attendîmes, un peu fébrilement, le retour du fermier que nous interrogions. Ce fut Louise qui porta la parole:

--Père est malade, n'est-ce pas Etienne?

--Ah! mademoiselle, c'est un grand malheur.

--Est-ce qu'il a pris le mal?

--Ce n'est pas le mal qu'il a pris, c'est un chaud et froid.

Notre Louise se remit à verser des larmes. Elle appelait mon père comme s'il pouvait lui répondre. Nous dûmes la consoler, non sans blâmer ses excès, et le fermier lui-même s'en mêla.

--La demoiselle a tort. Monsieur Michel est solide. Il y en a d'autres que lui qui ont pris des chauds et froid et qui sont aujourd'hui gras et luisants.

Qu'il y eût un danger véritable, la pensée ne m'en effleurait pas. Mon égoïsme m'empêchait d'y croire. Quel absurde pressentiment tourmentait cette pauvre Louise! Je revoyais mon père, là, devant le portail, avant que la voiture ne s'ébranlât. Son panama, un peu de côté, projetait une ombre sur la moitié du visage. L'autre, en pleine lumière, resplendissait de vie. Il donnait des ordres brefs et hâtait l'aménagement, parce qu'on l'attendait à la mairie. Comme il savait commander et comme on se précipitait pour lui obéir! Moi seul, j'avais résolu de me dérober à son pouvoir, à son ascendant. Il se tenait droit comme un chêne de la forêt, un de ces beaux chênes sains qui ne perdent leurs feuilles qu'à la poussée des feuilles nouvelles et que la tempête ne réussit pas à ébranler: au contraire, il se hérissent et l'on dirait qu'ils se durcissent pour lui résister. J'entendais aussi sa voix qui sonnait, sa voix qui disait: _En avant_, comme à la bataille. Que cette force fût vaincue, je ne pouvais l'admettre. Sur cette force-là je comptais, j'avais besoin de compter, afin d'avoir le temps plus tard, si je le jugeais bon, et ma liberté conquise, de revenir de mon plein gré en arrière pour témoigner à mon père un peu de tendresse. Pourtant je me souvins du jour où je l'avais entendu formuler, dans la chambre de ma mère, une plainte à mon sujet: _Cet enfant n'est plus à nous..._ Mais je ne m'y attardai pas. Non, non, il ne fallait rien exagérer. Ma mère nous rappelait parce que l'épidémie décroissante n'offrait plus aucun danger, et parce que mon père, malade, serait satisfait de nous revoir: elle nous rappelait pour ces raisons-là, et non pour une autre...

Nous descendîmes le lendemain matin, Louise et moi sur le char du fermier, grand-père et les deux petits, un peu plus tard, par la diligence qui, tout de même, était plus confortable. Je me retournai souvent pour mieux emporter l'image de cette vallée où dans la solitude j'avais rencontré tant d'émotions créées par moi-même et comme une sorte de bonheur où les autres n'avaient point de part. Assise à côté de moi, Louise ne rompait le silence que pour se pencher vers le siège et prier doucement notre vieil Etienne:

--Ne pourriez-vous pas aller un peu plus vite?

--Oui, mademoiselle, répondait-il, on essaiera. La Biquette est comme moi, ça n'est plus bien jeune.

Il montrait sa jument, et du fouet lui enveloppait les flancs sans se décider à la frapper. A mesure que nous approchions de la ville, l'inquiétude de ma soeur augmentait et finissait par me prendre. Elle me répétait son: _J'ai peur_ contagieux. Le bon soleil d'octobre qui nous chauffait sur notre banc me permettait mieux de lutter contre un pressentiment aussi absurde.

Enfin nous arrivâmes devant la grille. Personne ne nous attendait. Tant de fois, à cette place, j'avais trouvé mon père qui interrogeait le chemin et qui, dès qu'il nous apercevait, nous accueillait de sa parole, de son geste, de toute sa joie paternelle. Je regardai la fenêtre; derrière le rideau, l'ombre habituelle n'apparaissait pas. Alors, pour la première fois, je connus que nous étions tous menacés.

Ma mère, dès qu'elle fut informée de notre retour, descendit pour nous recevoir. Louise, sans un mot, se jeta dans ses bras. Par une intuition parallèle, bien naturelle à des âmes qui se ressemblent, elles s'étaient comprises. Je demeurai à l'écart, ne voulant pas comprendre, me refusant à admettre la possibilité même d'un désastre qui ne me laisserait pas le temps de jouer, au jour de ma convenance, le rôle de l'enfant prodigue. Ma mère vint à moi:

--Il parle surtout de toi, me dit-elle. Dans son délire il t'appelait.

De cette prérogative je fus atterré. Pourquoi parlait-il surtout de moi? Pourquoi étais-je sa préoccupation principale et --j'allai d'un coup jusque-là, bouleversé de ma sacrilège audace --peut-être sa dernière préoccupation?

--Maman, criai-je enfin, ce n'est pas possible!