La maison

Chapter 20

Chapter 203,787 wordsPublic domain

--Démission! démission!

La foule nous tournait le dos, trépignant et vociférant contre le bâtiment municipal hermétiquement clos. Elle se composait de bandes de citoyens accourus au sortir des cafés, où la nouvelle s'était sans doute répandue, et aussi d'un bon public de famille, avec des enfants dans les bras. Les femmes étaient encore plus surexcitées que les hommes. Quelques-unes parlaient de noyer le maire dans la fontaine. A la vérité, il eût fallu beaucoup de bonne volonté pour cette exécution. Toutes ces ombres chinoises qui se découpaient devant nous sous une lueur incertaine me paraissaient ridicules dans leurs gesticulations. Isolé dans ma vie intérieure, je ne prenais aucun intérêt à leurs ébats. Et tout à coup le salon de l'hôtel de ville, qui donnait sur un balcon, s'éclaira. M. Baboulin se décidait à rassurer ses administrés. Vainement il essaya de se faire entendre; on le couvrit aussitôt d'injures, l'appelant empoisonneur, traître, vendu, et le flétrissant d'autres épithètes plus malsonnantes mais sonores. Un autre homme parut à ses côtés: l'adjoint Martinod, ma vieille connaissance, comptant sur sa popularité et son talent de parole, s'avançait pour le remplacer. Mais le vacarme redoubla, et même on le traita avec une familiarité plus blessante. Je reconnus, à la lumière d'un bec de gaz, Glus et Mérinos, inséparables, qui conspuaient en conscience leur ancien ami.

--Voilà, me dit mon père sans se gêner, ce que c'est que le peuple. Hier, il les acclamait, aujourd'hui il les insulte.

Je m'étonnai, je l'avoue, qu'il s'exprimât si librement, et de cette voix forte qui retentissait et qui désespérait grand-père. Tout à l'heure, quand nous revenions de la gare en voiture, ne l'avait-on pas hué, lui aussi? Et si l'on recommençait? Nous n'étions pas protégés par des murs et des agents de police. Justement un des manifestants se retourna, la face injectée et la bouche ouverte. Un réverbère l'éclairait en plein. Tem Bossette, en personne, nous dévisageait. Il s'agitait plus que tous les autres. Aussitôt il poussa un cri:

--Vive Rambert!

Autour de lui, devant nous, ce fut un beau tumulte, et à ma stupéfaction, chacun de reprendre: _Vive Rambert!_ à pleins poumons. Mon père me toucha l'épaule et me glissa:

--Filons vite. En voilà assez!

Un peu plus, notre retraite était barrée et nous devions subir cette ovation inattendue. Nous prîmes rapidement une ruelle transversale, avant qu'on s'organisât pour nous accompagner, et nous rentrâmes à la maison où l'on nous attendait. L'ombre derrière la fenêtre nous avertit de l'état d'inquiétude causé par notre absence. Mon père raconta gaiement ce qui s'était passé et l'intervention de Tem.

--Le brave garçon! approuva tante Dine.

Ce qui lui valut cette réplique:

--Oh! son cas est pire que celui de Mimi. Ces jours derniers, il ne me saluait même plus.

--De quoi se mêle-t-il? opina grand-père que l'épidémie occupait, que risque-t-il? Il n'a jamais trempé son vin.

--Ecoutez, murmura ma mère, si prompte à s'effrayer pour nous.

La clameur lointaine que nous avions entendue se rapprochait distinctement, se précisait. Tout à l'heure, dans un instant, elle deviendrait intelligible.

--O mon Dieu! ajouta-t-elle, que se passe-t-il encore?

Mon père la rassura en riant:

--Cette fois, Valentine, ce sont des acclamations. Je n'en demandais pas tant. Après midi, j'étais bon à jeter à l'eau, et ce soir je suis un sauveur.

Comme il se souciait peu de la faveur publique! Il avait son sourire de bataille et je l'estimai bien méprisant. Dans le mysticisme où je m'étais réfugié, je me tenais à l'écart des hommes; mais, pourvu que je ne les fréquentasse pas, j'étais disposé à leur concéder toutes les vertus, et même la logique. Déjà le cortège déferlait contre la grille en chantant: _C'est Rambert, Rambert, Rambert, c'est Rambert qu'il nous faut!_ N'y avait-il donc qu'un Rambert? Grand-père, que personne ne réclamait, s'éloigna et, moi seul, je remarquai son mouvement de retraite: il dut regagner sa tour et reprendre tranquillement son télescope; la planète qu'il observait n'avait peut-être pas encore atteint le bord de l'horizon. Volontiers je l'aurais suivi. Mon père, cependant, m'invitait à regarder, et je voyais sans plaisir cette masse confuse dont la houle battait le portail et le mur d'enceinte. On eût dit un long et énorme serpent, une longue et énorme courtilière dont le corps occupait toute la largeur de la rue et dont la queue n'en finissait plus, là-bas, au tournant du chemin. La grille céda tout à coup et la bête envahit, comme jadis les bohémiens, la courte avenue et les plates-bandes. En un instant elle assaillit la maison. Tante Dine, à côté de moi, était partagée entre le plaisir de la popularité qu'elle savourait pour la première fois et la défense instinctive de notre jardin.

Mon père, afin d'arrêter cet élan de la foule, ouvrit la croisée et fut salué d'une tempête d'applaudissements. Il obtint facilement le silence, et sa voix sonna comme une cloche d'église:

--Mes amis, dit-il, nous ferons ce que nous pourrons pour arrêter le fléau. Comptez sur moi, rentrez chez vous et surtout invoquez le secours de Dieu.

Invoquer le secours de Dieu! Mais c'était lui que l'on considérait comme la Providence. Dans toute cette manifestation il n'y avait que ma mère qui songeât à prier. Tante Dine buvait les paroles de son neveu, dont l'éloquence ne me touchait pas. J'aurais souhaité quelque bel éloge de la science, seule capable de vaincre l'épidémie et d'éviter la contagion, et de la science mon père n'avait soufflé mot. Je remarquai alors le nombre de bonnes femmes qui faisaient partie du défilé et dont quelques-unes brandissaient des mioches à bout de bras comme si elles les offraient à mon père. Sans doute avait-il parlé pour les bonnes femmes.

Cependant il obtint ce qu'il désirait. La foule, peu à peu, se calma et commença de s'écouler. On repassa le portail, et la belle nuit d'été, qu'avaient déchirée tant de cris, lentement reprit sur les derniers retardataires le jardin, son domaine, et les chemins et la campagne, pour les restituer au silence.

Dès le lendemain les événements se précipitèrent les uns sur les autres. Le conseil municipal, responsable des fâcheux travaux de canalisation, démissionna sous les protestations et le mépris.

--Et voilà bien les électeurs! nous dit mon père à table. On avait célébré la conquête de la mairie sur la réaction, et ce même conseil acclamé, on le chasse honteusement et on le traîne dans la boue.

Instantanément, je me revis, quelques années plus tôt, au Café des Navigateurs, buvant le champagne avec Martinod et ses acolytes, en l'honneur de la candidature de grand-père qu'on opposait au chef du parti conservateur. Ce souvenir, loin de me révolter, m'attendrit. Là, j'avais goûté, enfant, une sorte d'abandon agréable qui ressemblait déjà à cette langueur amoureuse, présent de Nazzarena fugitive, en écoutant de belles théories qui n'étaient pas encore très claires pour moi, mais qui me préparaient à la liberté.

En ville l'agitation croissait avec le nombre des morts, encore faible pourtant. Les chiffres exacts que donnait mon père ne correspondaient nullement à ceux que l'on imprimait dans les journaux ou qui volaient de bouche en bouche. Il nous avait interdit d'aller en ville, en quoi grand-père l'approuvait:

--On ne sait trop comment cela se ramasse. Il suffit quelquefois d'un rien. Déjà tous ces malades qui circulent par ici, comme c'est peu rassurant!

A mon retour, j'avais trouvé grand-père vieilli. Dame! il atteignait ses quatre-vingt ans, mais il avait si longtemps gardé un air de jeunesse dans la démarche restée allègre à force de promenades et dans les yeux qui brillaient et dont les petites rides avoisinantes ne faisaient que souligner la malice. Maintenant il se voûtait et le regard s'embrumait. Cependant il tenait à la vie, et peut-être de plus en plus à mesure qu'il la sentait plus fragile.

Les nouvelles les plus insensées et les plus contradictoires circulaient, et toutes les passions politiques se donnaient libre cours. On avait surpris un individu qui empoisonnait la rivière: un prêtre, affirmaient les anticléricaux; un franc-maçon, leur répliquait-on. La terrible manie du soupçon commençait de sévir. Un malheureux, le visage couvert de boutons, faillit être écharpé sous le prétexte qu'il propageait le mal, et ne fut sauvé que par l'intervention de mon père.

--Les boutons du visage sont les seuls qui ne signifient rien! cria- t-il à temps.

Il nous rapportait tous ces incidents et ces bruits, car nous ne communiquions plus avec personne, et lui-même se désinfectait avec soin en rentrant de ses tournées. Puis les villages en aval des travaux de captation se crurent contaminés eux aussi. Atteint de panique, leur population se replia sur la ville. On la vit passer avec ses chars, ses troupeaux, ses meubles, comme une émigration devant la guerre. Il y eut des bagarres, parce qu'on voulait l'expulser. Et brusquement l'épidémie, jusqu'alors circonscrite et dont on avait fort exagéré les ravages, soit par suite de l'agglomération et du manque d'hygiène, soit parce que l'air était réellement vicié, prit des proportions inquiétantes. L'effroi public devint lui-même un danger. On annonça la peste et la famine. L'abbé Heurtevent, qui, tout en se dévouant, puisait dans cette atmosphère de catastrophe une sorte de réconfort à cause de la réalisation de ses prophéties et qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître les signes de l'intervention divine, fut accusé formellement de sorcellerie et dut se terrer dans sa chambre pendant quelques jours, sous menace d'un mauvais coup. Mlle Tapinois avait donné le signal du départ, abandonnant son ouvroir, que ma mère reprit sans rien dire. Les hôtels se vidaient, et les habitants qui pouvaient fuir s'enfuyaient.

Le manque d'organisation venait augmenter le fléau. La municipalité avait démissionné, et le préfet prenait les eaux en Allemagne. D'urgence on convoqua les électeurs. Ce fut une ruée vers mon père. Tous les jours on criait devant la grille: _Vive Rambert!_ ou: _C'est Rambert qu'il nous faut!_ et tante Dine ne se rassasiait jamais de ce refrain qui enchantait ses oreilles. Lui seul, il n'y avait que lui.

Je n'ai pas vu, et je ne puis décrire la ville désespérée, aux boutiques fermées de peur du pillage, déchirée par les partis, hantée de tous les soupçons, travaillée par la haine et la misère, et livrée à l'épouvante. Mais je l'ai vue de mes yeux, à nos pieds, là, sous nos fenêtres, supplier un homme, se soumettre à lui, s'asservir à celui dont, auparavant, elle n'avait pas voulu. Elle se traînait, elle gémissait, elle poussait des cris d'amour comme une chienne en folie. Et, ne comprenant pas sa détresse, je la méprisais.

Mon père avait perdu sur moi son autorité, non pour en avoir abusé, malgré ses apparences où j'imaginais de la tyrannie, mais peut-être, qui sait? pour n'en avoir pas usé, au contraire, le soir où il me ramena du Café des Navigateurs, le jour où, dans la chambre de la tour, pour défendre grand-père contre lui, je le bravai. Il ne pouvait se douter ni de mon premier amour qui m'avait compliqué le coeur, ni de la profondeur des mes aspirations vers la liberté lentement infiltrées par tant de promenades et de causeries. Cependant il avait pressenti mon détachement de la maison et pour me ramener il avait compté sur sa clémence. Or cette clémence le réduisait à mes yeux. Son prestige était fait de ses continuelles victoires, et chez ma mère ne l'avais-je pas entendu se plaindre comme un vaincu? J'avais mesuré à sa tristesse mon importance. Plus il attachait de prix à me reconquérir, plus je me sentais fort pour lui résister. Et, peut-être, sans cet excès de préoccupation paternelle, eût-il conservé plus d'empire. Serait-il dangereux pour un souverain de prétendre trop à dresser et préparer son héritier, et faut-il croire à la vertu des affirmations et des actes plus qu'à l'influence qu'on cherche à exercer sur les esprits? Une génération diffère de la précédente dans l'expression des idées, sinon dans les idées mêmes. Elle tient à croire tout recréer: la vie lui apprendra que rien ne se crée et que tout continue par les mêmes procédés.

Cette autorité, à quoi je me dérobais, voici que dans le danger elle s'imposait à tous. Mon père dirigeait les services médicaux. Elu à la presque unanimité, on lui confia la ville.

II

L'ALPETTE

Mon père et ma mère tinrent un conseil de guerre d'où sortit la résolution de nous renvoyer. Nous possédions, sur les pentes de l'une des hautes vallées, un chalet qu'on appelait l'Alpette, isolé dans une clairière au milieu des sapins. Quand la saison s'y prêtait, nous y passions un mois pendant la période des vacances. Une patache irrégulière montait en quatre ou cinq heures au village voisin. Le ravitaillement n'y était pas très commode et il fallait s'y contenter d'un ordinaire frugal et modeste. Mais on y respirait un air balsamique. Là, nous serions à l'abri de la contagion.

--L'épidémie se propage, nous expliqua mon père. Vous partirez tous demain matin, sauf votre mère qui ne veut pas me quitter.

Peut-être avait-il résolu de rester seul: il s'était heurté à ce refus.

--C'est une excellente idée, approuva grand-père. Ici nous ne sommes bons à rien du tout. Nous sommes plutôt une gêne.

--Oh! moi, d'abord, déclara tante Dine en secouant la tête, je ne m'en vais pas. Je fais partie de l'immeuble.

Mon père lui objecta qu'elle aurait son frère à soigner; l'argument fut accueilli assez mal:

--Il se soignera bien tout seul. Il se porte comme un charme. Et d'ailleurs Louise veillera sur lui.

Louise protesta de son désir de rester. On crut qu'elle plaisantait, car elle avait dit la chose en riant, mais elle insista bel et bien. Ne pouvait-elle rendre des services, visiter les malades, les garder même? N'avait-on pas besoin de toutes les bonnes volontés? Il y eut entre elle et tante Dine un débat dont la générosité ne m'apparut point sur le moment. Tante Dine _gongonna_ tant et si fort, qu'elle obtint gain de cause.

Entraîné par l'exemple, je signifiai à mes parents mon intention formelle de ne pas quitter la ville et d'y jouer aussi mon rôle. Ce fut pour affirmer ma personnalité, --ma personnalité de dix-huit ans à peine, --bien plutôt que par bravade de courage. L'idée de la mort ne m'effleurait pas, ni pour moi, ni pour personne. Je n'apercevais aucunement le danger. Sans doute mon père se trouvait le plus exposé par sa profession et par ses fonctions, mais il me paraissait immortel. Je pensais seulement à me donner de l'importance.

Mon père m'écouta patiemment, puis il me répondit que si j'avais commencé mes études médicales, comme il l'avait espéré, il n'hésiterait pas, malgré son affection et ses craintes, à m'utiliser, --ce serait un droit que je pourrais revendiquer; --mais que, m'étant orienté dans une autre voie, je n'avais aucune raison sérieuse de demeurer dans une atmosphère viciée, sans servir à rien, au risque de prendre le mal un jour ou l'autre. Il me remerciait de mon offre et ne l'acceptait pas. La montagne, au contraire, serait favorable à ma santé qui s'y raffermirait: j'étais un peu délicat, j'en reviendrais plus vigoureux. Ce calme rejet eut le don de m'exaspérer. J'y découvrais un insupportable mépris, et je m'obstinai à réclamer un poste comme si mon honneur était engagé:

--Je regrette infiniment, père, de ne pas m'incliner dans cette circonstance; mais j'estime que je dois rester, et je resterai.

Ces paroles me grandissaient. Il me fixa de ses yeux perçants et ne haussa même pas la voix:

--Je commande dans ma maison avant de commander en ville, mon petit. C'est un ordre que je te donne: tu partirais demain avec ton grand- père, Louise et les deux cadets. J'ai la charge de toute la cité; nous verrons si mon fils sera le premier à me désobéir.

Et il me laissa. Il avait parlé si péremptoirement que j'eus le sentiment de l'impossibilité d'une résistance. Dès longtemps il me ménageait. A ma réserve, il me pressentait indifférent, sinon hostile, et il caressait le rêve de retrouver ma confiance. Voici qu'il abandonnait tous les moyens de conciliation et me replaçait dans le rang, comme un simple soldat, non pas même comme un futur chef. Sans tenir le moins du monde à prendre du service actif parmi les ambulanciers, je rongeai mon frein avec rage, comme si j'avais subi la plus cruelle injure. Grand-père, que cette solution satisfaisait, me consola avec bonne humeur:

--Oh! oh! que veux-tu? il a la manie d'ordonner. Nous serons très bien là-haut.

Nos préparatifs occupèrent l'après-midi. Grand-père descendit lui-même de la tour son baromètre, son violon, ses pipes et ses almanachs. Ces divers voyages l'essoufflèrent, mais il n'écoutait personne. Le reste du chargement ne l'intéressait pas et concernait tante Dine, à qui, de tout temps, il avait abandonné le soin de son linge et de ses habits. A la tombée de la nuit, l'abbé Heurtevent vint en visite. Mon père était à l'hôpital ou à la mairie, et ma mère à son ouvroir où l'on préparait des couvertures pour les malades pauvres. Grand-père, avec une vigueur de résolution toute nouvelle, refusa d'ouvrir la porte et, de la fenêtre, s'informa si notre ami avait été désinfecté.

Force fut à l'abbé de passer à l'étuve que l'on avait installée à la maison, après quoi il fut accueilli gaiement, et même grand-père lui offrit son exemplaire des prophéties de Michel Nostradamus. M. Heurtevent accepta le cadeau sans enthousiasme: il connaissait les Centuries et les estimait obscures et contradictoires.

--Oui, vous préférez la soeur Rose-Colombe et l'abbaye d'Orval. Et quelles catastrophes nos apportez-vous, l'abbé?

--D'abord, votre ouvrier Tem Bossette est décédé ce matin du fléau.

--Ah! fit grand-père.

Mais il ajouta aussitôt, pour se dispenser de le plaindre:

--C'était un ivrogne.

--Pauvre Tem! soupira tante Dine. S'est-il confessé?

--Il n'en a pas eu le loisir. Le mal fut pour lui foudroyant.

--Un alcoolique, reprit grand-père.

Ma tante continua d'interroger notre hôte sur les personnes de notre connaissance:

--Et Béatrix? et Mimi Pachoux?

--Rassurez-vous, mademoiselle, sur le sort de votre Mimi: il porte les morts en terre et même dirige l'équipe des fossoyeurs. Son zèle est magnifique, il se multiplie, il est de tous les convois. Quant au Pendu, je le crois atteint.

--J'irai le voir, déclara simplement tante Dine, ce qui lui valut de son frère un regard d'étonnement et même de réprobation.

Déjà l'abbé, avec une aisance incomparable, passait des infortunes particulières aux calamités générales. La contagion ne tarderait pas à se répandre au loin, elle finirait bien par atteindre Paris. Elle décimerait la capitale, sentine de tous les vices, elle contraindrait les hommes politiques à réfléchir. Pour le renouveau moral elle vaudrait une guerre. Et les lis refleuriraient.

--Ils refleuriront, ne manqua pas de répéter gravement tante Dine.

Le récit de ces malheurs futurs affecta grand-père, qui changea le cours de la conversation:

--Dites donc, l'abbé: si vous montez nous voir à l'Alpette, nous vous donnerons des bolets Satan, et même, si vous ne nous apportez pas trop de fâcheuses nouvelles, des bolets tête de nègre qui sont du moins comestibles et d'un goût savoureux. Ou plutôt non, ne vous dérangez pas. Il n'y a pas là-haut d'appareil à désinfecter, et vous seriez capable de nous contaminer tous.

Le lendemain, un break attelé de deux chevaux, retenu spécialement pour nous, vint nous prendre avec nos paquets. Mon père surveilla lui- même l'embarquement qu'il précipita, car on le réclamait de tous les côtés à la fois. A la maison, quand surgissait quelque difficulté, on le cherchait immédiatement et ce n'était qu'une voix pour appeler: _Monsieur Michel?_ où est _Monsieur Michel?_ Maintenant, dans la ville entière, le cri de ralliement était: _Monsieur Rambert_ ou, plus brièvement, le _docteur_ ou le _maire_.

--Oh! oh! persiflait grand-père, il a de quoi commander.

Grand-père se hissa le premier dans le véhicule, avec ses instruments qui ne le quittaient pas, bien que la caisse à violon fût encombrante. Il montrait, comme le petit Jacquot, une gaieté de collégien en vacances. Jamais il n'avait témoigné un si vif attrait pour l'Alpette. Louise, au contraire, et Nicole imitant sa soeur qu'elle admirait, manifestaient une émotion que pour ma part j'estimais excessive. Elles s'accrochaient à mes parents et versaient des larmes, comme s'il s'agissait d'une absence prolongée.

--Allons, mes petites, dit mon père, dépêchez-vous et soyez sans crainte.

Les adieux que je lui fis moi-même, à cause de la scène de la veille, furent empreints de froideur. Il m'avait contraint à l'obéissance et froissé dans mon orgueil: je ne pouvais l'oublier si vite et ma dignité m'obligeait à prendre un air offensé.

Les moindres détails de ce départ, sur lequel devait tant s'exercer ma mémoire pour chercher vainement à en amoindrir l'amertume, m'apparaissent avec une netteté que le temps n'a pu obscurcir. Tout le monde s'impatientait plus ou moins, les chevaux à cause des mouches qui les harcelaient, le cocher par tendresse pour se bêtes, grand-père et Jacquot dans leur hâte de goûter le plaisir de la course, Louise et Nicole dans leur tristesse de s'en aller, tante Dine parce qu'elle redoutait le fracas de sa sensibilité, moi pour en finir avec le malaise que j'éprouvais. Ma mère tâchait de conserver son calme. Seul, mon père y réussissait naturellement. Quand je montai à mon tour, le dernier, il eut un court moment d'hésitation comme s'il voulait me retenir, me parler. Je ne sais plus exactement ce qui me le révéla, mais j'en suis certain. Et une fois assis, je ressentis une envie irraisonnée de redescendre. Etait-ce un désir instinctif de réconciliation? Combien j'aimerais en être assuré; mais ce fut trop vague pour le pouvoir affirmer aujourd'hui. Installé sur la même banquette que grand-père, je traduisis mon sentiment intime par un geste de mauvaise humeur: je m'emparai de la caisse à violon qui me heurtait les genoux et la déposai brusquement dans le fond de la voiture.

--C'est délicat, observa grand-père en manière de protestation.

Je me souviens encore de la vibration de la lumière dans l'air et de l'éclat de la route sous le soleil.

--Ça y est-il? s'informa le cocher grimpé sur son siège.

--En avant! ordonna mon père.

Et ma mère ajouta le voeu qu'elle formulait à chaque séparation:

--Que Dieu vous garde!

Déjà notre lourd véhicule s'ébranlait et ce furent les dernières paroles que nous entendîmes. _En avant_ et _Que Dieu vous garde_: elles se confondent, elles se mêlent, elles s'accompagnent toujours l'une l'autre dans mon souvenir, et lorsqu'il m'arrive aujourd'hui de me mettre en route, il me semble que je les entends.

Au tournant, là-bas, devant la grille du portail, je revois les trois ombres qui se détachent dans le jour cru: celle de tante Dine un peu massive; celle, plus fine, de ma mère et la grande ombre fière de mon père qui redresse la tête. Pourquoi n'ai-je pas appelé? D'un seul mot : «Père», il se fut contenté, et il eût compris. Sa silhouette révélait tant de force, une si riche vitalité, et l'autorité d'un tel chef, qu'il était sans doute bien inutile de songer à s'humilier pour lui donner satisfaction. J'en aurais toujours le loisir, si je le désirais: plus tard, plus tard.

Grand-père fourrageait mes jambes pour remettre à flot sa caisse à violon, et je dus l'y aider. Nous passâmes sous le châtaignier qui avait abrité --un instant --Nazzarena fugitive, Nazzarena qui riait en montrant ses dents. Et la maison se perdit en arrière de nous.