Chapter 2
Il me fabriquait des sabres avec les échalas de la vigne. En récompense je lui portais des bouteilles supplémentaires que j'obtenais de tante Dine, plus spécialement chargée de l'office, en lui représentant la splendeur de mon armement. On se plaignait bien de temps à autre que les ceps fussent dépourvus de tuteurs. Les sarments sans attache se résignaient à ramper. Ils pompaient toute l'humidité du sol. Mais grand-père, indifférent, ne blâmait personne, et veuillez compter tous les échalas qui étaient indispensables à mon équipage. Il m'en fallait pour mes panoplies, et il m'en fallait pour mes écuries. Le nombre de mes chevaux attestait ma magnificence. Avec un bâton entre les jambes, j'acquérais une étonnante vélocité, et pour chaque bataille je changeais de monture.
Tem Bossette eût été grand s'il se fût tenu droit, mais il était gros à n'en pas douter et sa tête ronde ressemblait assez à une courge. « Grosse tête à rare esprit », disait de lui, en pinçant les lèvres, Mimi Pachoux qui était jardinier, pépiniériste, lampiste, fumiste, serrurier, menuisier, réparateur d'horloges et de faïences, frotteur de parquets, scieur de bois, commissionnaire et je ne sais quoi encore. Ah! si! quand la saison était mauvaise, il portait les morts. Se présentait-il une difficulté, avait-on besoin d'une aide?-- Appelez Mimi! proclamait grand-père. Et l'on appelait Mimi, ce qui demandait plusieurs heures, car on ne le trouvait jamais, de sorte que, lorsqu'il arrivait enfin, le travail était fait, mais on lui en attribuait le mérite:
--Ce Mimi, pas plus tôt venu, tout s'arrange!
Représentez-vous un petit bout d'homme mince, maigre, net, prompt, vif et, par surcroît, invisible. Invisible, c'est comme je vous l'affirme, à moins que vous ne préfériez lui accorder le don d'ubiquité. Il entamait le matin plusieurs journées, à six heures chez l'un et quelquefois en avance --oh! ce Mimi, quel zèle! --A six heures cinq chez l'autre, et avant le quart chez un troisième, s'annonçait bruyamment au premier, courait chez le second, volait chez le dernier, se glissait en tapinois, sortait en secret, rentrait en catimini, répondait ici, expliquait là, réclamait ailleurs, apparaissait, disparaissait, reparaissait, commençait en hâte, continuait précipitamment, n'achevait rien, et le soir touchait sa paie de trois côtés à la fois. Mon grand-père rapportait que plusieurs personnes de ses relations voyaient leur double. Mon père disait que c'était une maladie bien connue et qu'il suffisait de boire. J'essayai, mais je vis tout bouger. C'était Tem Bossette qui buvait, mais notre Mimi Pachoux voyait son triple.
Quant au dernier ouvrier de notre équipe, il ne fallait pas le perdre de vue une minute parce qu'il voulait absolument se pendre. Il avait fait plusieurs tentatives qui avaient échoué. On se relayait pour sa surveillance. Mariette lui refusait la moindre ficelle, même s'il en avait le plus pressant besoin, et on l'utilisait spécialement dans les espaces découverts. Les premiers temps on l'appelait Dante, mais son nom était Béatrix. Son surnom lui venait du spirituel archiviste départemental. Avec sa figure longue et malchanceuse il brûlait d'aller aux Enfers, et sans cesse on lui coupait la corde. Peu à peu il fut le Pendu et on ne le désigna plus autrement. Très peu de gens consentaient à l'employer, à cause de la police qu'il exigeait pour éviter une catastrophe. Ma mère fut sa providence. On lui confiait les gros travaux, mais il les abandonnait généreusement à tante Dine qui était forte, active et capable de remuer jusqu'aux tonneaux, ce qu'il considérait avec admiration, les bras ballants et la bouche ouverte. Cette bouche ne contenait que deux dents qui, par un hasard merveilleux, se juxtaposaient avec exactitude, de sorte que, lorsqu'elles s'appuyaient l'une contre l'autre dans ce désert, on pouvait croire que c'était la même qui unissait les deux mâchoires.
Vous comprenez maintenant à quel point notre jardin était inculte. L'aurais-je mieux aimé couvert de fleurs et de fruits que dans cet état lamentable où il me semblait immense, profond et mystérieux? Cher vieux jardin aux herbes folles, toujours un peu humide à cause de l'ombre excessive des branches abandonnées à leurs caprices, où j'ai tant joué et tant inventé de jeux, où j'ai connu la gloire des combats, la curiosité des explorations, l'orgueil des conquêtes, l'ivresse de la liberté, sans omettre l'amitié des arbres et la saveur des fruits cueillis en cachette, vous êtes aujourd'hui méconnaissable. Ratissé, peigné, taillé, arrosé, du sable fin dans les allées, un gazon ras autour des corbeilles, ne pensez pas avec vos beautés nouvelles m'éblouir...
Quand je m'y promène, c'est à l'aventure. J'écrase les plates-bandes, je piétine les pelouses, je menace les fleurs jusqu'à ce que le nouveau jardinier, qui a remplacé à lui seul, et trop bien, Tem Bossette, Mimi Pachoux et le Pendu, me crie d'une voix altérée par l'émotion:
--Faites donc attention, monsieur!
Il faut l'excuser. Il ne sait pas que je rends visite à mon jardin d'autrefois.
Mais, pour compléter ce portrait de la maison, il manque... oh! presque rien! Presque rien et presque tout, une ombre et un pas.
Le pas de mon père, personne ne s'y est jamais trompé. Rapide, égal, sonore, il ne pouvait se confondre avec nul autre. Dés qu'on l'entendait retentir, tout changeait comme par enchantement. Tem Bossette enfonçait sa pioche avec une vigueur insoupçonnée; Mimi Pachoux, qu'on avait cessé de voir, surgissait comme un diable d'une botte; le Pendu se mesurait avec un fût important; Mariette activait son feu, nous rentrions dans le rang, et grand-père, je ne sais pourquoi, s'en allait. Y avait-il une question à trancher, un ennui à supporter, une menace à craindre? Quand on avait annoncé: Il est là, c'était fini, toute inquiétude se dissipait aussitôt, chacun respirait comme après une victoire. Tante Dine surtout avait une manière de proclamer: _Il est là!_ qui eût mis en fuite l'agresseur le plus résolu. Cela signifiait: _Attendez donc vous allez voir ce qui va se passer. Ce ne sera pas long! En un instant, justice sera rendue!_ Avertis de cette présence, nous nous sentions une force invincible. C'était une impression de sécurité, de protection, de paix armée. Et c'était aussi une impression de commandement. Chacun occupait son poste. Mais grand-père n'aimait ni à commander ni à être commandé.
L'ombre, c'est, derrière le volet à demi clos de sa fenêtre, celle de ma mère qui n'a pas tout son monde rassemblé autour d'elle. Elle attend mon père, ou notre retour du collège. Quelqu'un est absent. Elle craint pour lui. Ou bien le temps est orageux, elle interroge le ciel pour savoir s'il faut allumer la chandelle bénite. Une autre paix émanait d'elle, une paix, comment dirais-je? qui s'étendait au delà des choses de la vie, qu'on recevait en dedans, qui calmait les nerfs et les coeurs, une paix de prière et d'amour. Cette ombre, que je guettais chaque fois que je rentrais, que je guette encore quand même je sais bien qu'elle n'est plus là, qu'elle est ailleurs, c'était l'âme de la maison qui transparaissait comme la pensée sur un visage.
Ainsi nous étions gardés.
Au delà de la maison il y avait la ville, en contre-bas comme il convient, et plus loin un grand lac et des montagnes, et plus loin encore, sans doute, le reste du monde. Ce n'étaient que des annexes.
II
LA DYNASTIE
En ce temps-là régnait mon grand-père.
Avant lui une longue suite d'ancêtres avait dû exercer le pouvoir, à en juger par les portraits qu'on avait rassemblés au salon. De ces portraits la plupart avaient beaucoup noirci, de sorte que, si l'on ne laissait pas la lumière pénétrer à flots, il devenait assez difficile de deviner le contenu des cadres. L'un des plus abîmés était celui qui m'étonnait davantage. On ne voyait guère que le visage et la main, un visage et une main de femme or, on m'avait appris son rôle important aux armées, et je me demandais comment un homme si jeune et si joli avant tant pu se battre. La dame à la rose me retenait aussi: j'avais beau tourner autour d'elle, je recevais de tous les côtés sa fleur et son sourire. Je passe sur d'autres bustes plus rébarbatifs, engoncés dans de hauts cols et des foulards comme on en voit aux gens enrhumés, et j'arrive aux deux tableaux qui occupaient la place d'honneur à droite et à gauche de la cheminée: l'un portait l'habit bleu à galon d'argent, le gilet écarlate, la culotte blanche et le tricorne noir des gardes-françaises, l'autre le bonnet à poil et la capote bleue boutons dorés et passepoils rouges aux manches et au col de grenadier de la vieille garde. Le soldat du roi et le soldat de l'empereur se faisaient pendant. Tous deux avaient bien servi la France, à en croire leurs décorations. Mon père, avec orgueil, m'avait raconté leurs exploits et révélé leur grade. Je ne les regardais pas sans une certaine crainte révérencielle. Ils n'étaient pas beaux, ayant plus d'os que de chair et des traits taillés à la diable. Mais je n'aurais pas osé les déclarer vilains. Leurs yeux se fixaient sur moi lourdement et m'inspiraient de la gêne. Ils me reprochaient de n'avoir pas encore remporté de victoires extraordinaires comme le grenadier à la Moskova, ou tout au moins subi d'héroïques défaites comme le garde- française à Malplaquet. Longtemps, je n'ai su que ces deux noms de batailles. Et je rougissais des sabres de bois de Tem Bossette et des échalas que j'enfourchais. Je comprenais que mes chevauchées dans le jardin, ce n'était pas sérieux, ce n'était pas vrai. Ces deux portraits redoutables, tantôt m'exaltaient d'orgueil et tantôt m'accablaient de leur importance. Un jour que je les considérais sans plaisir, mon grand-père s'approcha de moi et me jeta négligemment avec son petit rire sec et sa moue la plus impertinente:
--Peuh! ce n'est que de la mauvaise peinture.
Il est dangereux d'apprendre trop tôt l'esthétique aux enfants. Je me réjouis que ce fût de la mauvaise peinture. Du coup, le soldat du roi avec son tricorne et le soldat de l'Empire sous son bonnet à poil perdirent tout prestige. Leur biographie ne me fut plus rien. J'étais libéré de cette servitude à quoi oblige l'admiration. Je reprenais l'avantage sur ce passé qui était mal peint et je pouvais mesurer avec insolence la galerie des ancêtres.
Un jour il fut question de les exiler au galetas. Grand-père désirait les remplacer par des gravures.
--Elles sont du dix-huitième siècle, expliquait-il pour mieux convaincre.
Il formula sa proposition avec simplicité et politesse, comme la chose la plus naturelle du monde. Mais tante Dine poussa des cris indignés, et mon père déploya cette calme autorité qui brisait toute résistance. Grand-père n'insista pas; il n'insistait jamais. Cependant je le comprenais, puisque c'était de la mauvaise peinture.
Le gouvernement de mon grand-père était irrégulier et indifférent. Autant dire qu'il n'y en avait pas. Quand je lus dans mon manuel d'histoire, ou dans celui de mes frères aînés, le chapitre consacré aux rois fainéants, je pensai immédiatement à mon grand-père. Il ne tenait point du tout à ses prérogatives. Cependant il s'appelait Auguste. Je le savais parce que ma grand'tante Bernardine; celle que nous désignions sous le nom de tante Dine et qui était sa soeur, l'appelait ainsi le plus rarement possible, car son prénom l'agaçait.
--Oui, déclara-t-il un jour, on m'a appelé Auguste, je ne sais fichtre pas pourquoi. C'est encore un coup des ancêtres. On vous colle pour le restant de vos jours une étiquette ridicule.
Bien que de taille moyenne, il donnait au premier abord une impression de grandeur, à cause de sa belle tête dont il ne tirait point vanité et qu'il portait avec nonchalance. Son nez fin se busquait légèrement. Ses cheveux blancs, qu'il n'eût jamais fait tailler sans les brusques interventions de tante Dine, bouclaient un peu, et sans cesse il plongeait les mains dans sa longue barbe annelée, pareille à celle de l'empereur Charlemagne sur les images, par crainte des grains de tabac qu'elle pouvait recéler, car il fumait et prisait. De plus près, cette impression de prophète s'atténuait, se volatilisait. Il regardait trop souvent à terre, ou levait sur vous des yeux vagues qui ne consentaient pas à vous voir. On sentait qu'on n'existait pas pour lui, et rien n'est plus vexant. Il ne se souciait de rien, ni de personne; ses vêtements lui tenaient au corps par la grâce de Dieu et de tante Dine. Que leur coupe fût bonne ou mauvaise, il n'en a jamais rien su. Volontiers, il eût attendu, pour en changer, qu'ils le quittassent les premiers. Leur usure le mettait à l'aise. Il a toujours ignoré, je pense, l'usage des bretelles, et celui des cravates lui paraissait une concession misérable à la mode. Il détestait tout ce qui le gênait et se serait accommodé pour la journée entière d'une robe de chambre verte et d'un bonnet grec en velours noir dont il se trouvait bien et qu'il lui arriva d'apporter au déjeuner de midi. Quand nous le voyons apparaître dans cet accoutrement, mes frères et moi, nous étouffions nos rires qu'un regard de mon père suspendait, mais ce regard même contenait un blâme pour la fameuse robe de chambre.
On avait beaucoup de peine à obtenir son exactitude aux repas.
--Eh! déclarait-il avec bonhomie, on mange quand on a faim. Cette réglementation est absurde.
--Cependant, objectait mon père qui, visiblement, n'était pas content et qui essayait de parler avec douceur, --mais de la douceur de mon père se dégageait encore une impression d'autorité, --il faut de l'ordre dans une maison.
--L'ordre, l'ordre, oh! oh!
Il fallait entendre ces _oh! oh!_ discrets, sourds, lancés à la cantonade, qui atteignaient toute la régularité établie, et qu'accompagnait un petit rire sec. Ce petit rire plaçait immédiatement grand-père au-dessus de ses interlocuteurs. Je n'ai rien rencontré, dans les expressions humaines, de plus inquiétant, de plus moqueur, de plus ironique que ce petit rire. Il vous donnait aussitôt l'idée que vous étiez une bête. Il me faisait l'effet de ces sécateurs bien tranchants avec lesquels on élague les rosiers: ric, rac, les fleurs tombent; ric, rac, il n'y a plus rien. Or grand-père en faisait l'injure, involontaire sans doute, à tout le monde.
Sa présidence à table était honorifique et non effective. Non seulement il ne dirigeait pas la conversation, mais il ne la suivait que par hasard et quand ça lui chantait. Du reste, il ne s'occupait de rien. Se promenait-il dans le jardin, poussait-il jusqu'à la vigne, Tem, Mimi et Pendu réunis ne parvenaient pas à obtenir de lui une indication. Il esquissait un geste vague qui signifiait: «Laissez- moi en repos.» Le trio n'insistait pas outre mesure, car ce silence le favorisait et les choses n'en marchaient pas mieux.
Une autre supériorité qu'il avait, outre son rire, c'était son violon. Ne figurait-il pas dans la galerie des portraits, tout jeune et tout frisé, avec une guitare dans les mains?
--De ma vie, je n'ai pincé de cette affreuse machine, protesta-t-il un jour. Mais un Italien de passage a éprouvé le besoin de me barbouiller.
--Tu étais si joli, proclama tante Dine. L'artiste fut enthousiasmé.
--Oh! l'artiste!
Il passait de longues heures dans sa chambre à jouer de son instrument, mais demeurait plus longtemps encore à l'examiner avec amour, à le palper, à tendre ou à détendre les cordes, à frotter l'archet avec la colophane. Ainsi les faucheurs dans les champs passent plus de temps à affûter leurs faux qu'à faucher; ils peuvent taper dessus avec un caillou indéfiniment.
Quand il jouait, il exigeait qu'on s'en allât. Il jouait pour lui seul, et un peu toujours les mêmes airs, car je l'écoutais de la porte, assez souvent, et plus tard j'ai reconnu dans le _Freischütz_ et dans _Euryanthe_, dans _la Flûte enchantée_ et le _Mariage de Figaro_, des passages qu'il affectionnait. Les rythmes clairs de Mozart prenaient la forme de cette joie de respirer que l'on goûte sans le savoir dans l'enfance, comme une eau limpide se soumet aux contours d'une vase; mais Weber me donnait le désir imprécis de choses que je ne pouvais définir: j'étais au choeur d'une forêt dont les allées se perdaient. C'était une heureuse initiation.
Cependant tous les morceaux n'avaient pas ce mérite. Comment l'aurais- je su? Tout est bon à une sensibilité qui s'élance. Je ne puis aujourd'hui encore entendre l'ouverture de _Poète et Paysan_ sans être secoué d'émotion. Un soir, à Lucerne, au bord du lac, le plus banal des orchestres dans le plus banal des hôtels préluda à cette ouverture. Autour de moi les convives en smoking et en robe décolletée continuaient de causer et de rire, comme s'ils ne s'apercevaient de rien, comme s'ils étaient sourds. Alors je sentis que j'étais seul, et mon coeur se fondit, et je crus que j'allais pleurer. L'orchestre ne jouait pas pour le public, il ne s'adressait qu'à moi. Ce n'était plus l'art médiocre du compositeur autrichien, c'était le souvenir de mon entrée enfantine dans l'empire mystérieux des sons et des rêves, dans la forêt dont les allées se perdent.
A la même époque le chant d'un de mes camarades, au collège, acheva de me bouleverser. Ce fut à une cérémonie de première communion. Je n'étais pas encore admis à la Table Sainte et j'avais tout le loisir de l'écouter. Il chanta cette mélodie de Gounod: _le Ciel a visité la terre_, et c'était vrai que le ciel me visitait, m'envahissait, m'emportait. Tout mon être vibrant faisait partie de ce chant. La voix montait, montait, et bien sûr elle allait se briser. Elle n'était pas assez forte pour résister à des notes aussi puissantes et qui remplissaient toute la chapelle. Elle était pareille à ces jets d'eau si minces que le vent les coupe et qu'on ne les voit plus retomber. Elle s'est brisée en effet à l'âge de l'adolescence; la mort a pris mon camarade à seize ans.
Il y avait aussi une boîte à musique que mon père m'avait apportée de Milan où il avait été appelé en consultation. Quand la vis se déclenchait, il en sortait de frêles notes fêlées, voilées, un peu tremblantes, et une petite danseuse tournait sur le couvercle. Elle posait gravement et en cadence ses pieds pointus, comme si elle accomplissait un rite sacré. Cela composait un spectacle doux et triste. Combien je fus désenchanté, plus tard, quand je constatai la frivolité des danseuses au bal où je cherchais cette tendre douceur et cette chère tristesse!
Les rois fainéants, dans mon abrégé d'histoire, étaient accompagnés des maires du palais qui, de simples officiers d'abord chargés du gouvernement intérieur, devinrent premiers ministres et les maîtres mêmes de leur maître. Au collège, on nous citait avec éloge Pépin d'Héristal et Pépin le Bref qui fut le père de Charlemagne. Grand-père n'étant pas un roi très sérieux, je m'attendais à ce que mon père s'emparât du pouvoir. Mais pourquoi témoignait-il tant de respect à grand-père, au lieu de le déposséder? L'histoire m'enseignait une attitude différente. Grand-père, c'était, pour les fermiers, ouvriers et gens de service, _Monsieur_ tout court, ou _Monsieur Rambert_, et père, c'était _Monsieur Michel_. Il ne serait venu à l'idée de personne d'appeler Monsieur, de consulter Monsieur, de demander un ordre à Monsieur. C'est Monsieur qui aurait protesté: --Qu'est-ce que vous me voulez encore? Laissez-moi tranquille. Je n'ai pas le temps (je n'ai jamais su pourquoi il n'avait pas le temps). Adressez- vous à Monsieur Michel... Lui-même, ainsi, donnait l'exemple. J'en avais conclu, comme tout le monde, qu'il n'était bon à rien. Et de temps à autre, sans qu'on sût pourquoi, ne réclamait-il pas contre l'oubli où l'on le mettait des affaires du palais, je veux dire de la maison? Tandis que dès qu'il s'agissait d'une détermination grave, d'un ordre important, on entendait de tous côtés ce cri de ralliement: --Où est Monsieur Michel? Appelez Monsieur Michel...
J'ai parlé du pas de mon père. Il y avait aussi sa voix. Elle sonnait, secouait, ragaillardissait. Il ne l'élevait jamais et il savait que c'était inutile. Elle ouvrait les portes, pénétrait jusqu'aux chambres les plus retirées, et en même temps versait aux coeurs une force nouvelle comme en donne un bon verre de vin rouge, à ce que prétendent les gens qui s'y connaissent. Quand il arrivait en retard pour le dîner à cause de tous les clients qui se pendaient après lui, on n'avait pas besoin d'agiter la cloche. De l'antichambre il proclamait comme un édit:
--A table!
Et les habitants dispersés se rassemblaient en hâte.
--Quelle voix! protestait grand-père qui sursautait.
Je ne puis lire des phrases comme celles-ci qui reviennent, plus ou moins, dans tous les manuels d'histoire, sauf dans ceux d'aujourd'hui où les batailles sont escamotées comme si elles se gagnaient toutes seules: --_A la voix de leur chef, les soldats s'élancèrent à l'assaut... A la voix de leur général, les troupes se reformèrent_... sans entendre cette voix de mon père dont toute la maison vibrait. Tem Bossette, qui en avait une peur effroyable, l'entendait du fond de la vigne. Le pas annonçait la présence, mais la voix ordonnait. Cependant les ouvriers ne dépendaient pas de mon père; mais pour eux, mais pour tous, il était le chef. Tout, chez lui, contribuait à donner cette impression la taille, le visage aux traits droits, barré d'une moustache dure et courte, les yeux perçants dont on ne supportait pas volontiers le regard. De sa personne se dégageait une sorte de fascination. Tante Dine, qui avait le sens populaire, l'exprimait rien qu'en disant: _Mon neveu_. Elle en éclatait d'orgueil. Le grenadier du salon ne devait pas arrondir autrement la bouche pour parler de l'Empereur. A cette fascination je n'avais pas échappé, et même dans ma révolte je ne cessai pas de lui rendre un culte secret. Mais l'esprit de liberté nous porte à contredire nos plus sûrs instincts sous prétexte d'affranchissement.
Ne croyez pas qu'il fût sévère avec nous. Il ne tirait sur la bride que si nous prenions une fausse direction. Seulement, je n'ai jamais rencontré chez personne une telle aptitude à commander. Malgré sa profession absorbante, il trouvait le loisir de s'occuper de nos études et de nos jeux, et même il les élargissait par les récits d'épopée qu'il nous faisait avec un art accompli. Ma mémoire les a dès lors retenus pour toujours. On voyait bien qu'il honorait les portraits de famille. Il nous transmettait oralement le passé des ancêtres, mais je ne pouvais oublier que ce n'était que de la mauvaise peinture. Quand nous nous sentions observés par lui, nous devinions qu'il y avait dans cet enveloppement de notre faiblesse par sa force autre chose que de la tendresse et peut-être de la fierté, mais quoi? Je sais maintenant qu'il cherchait sur nous les signes de notre avenir. Son amour de la durée ne se contentait pas de l'ancienneté de sa race, il voulait suivre celle-ci jusque dans l'obscur travail du temps et consolider son destin. Notre bonheur même lui était moins cher que la soumission de notre volonté à la tâche commune. Ce que contient le regard paternel, l'enfant sait bien que c'est son image, et cette certitude lui suffit.
Il nous enseigna tout petits le respect de ce qu'il appelait déjà notre vocation. Nous en comprimes dès lors l'importance. Ma soeur Mélanie qui était l'aînée de tous, mes frères Bernard et Etienne avaient de très bonne heure annoncés leur choix qui était l'armée pour Bernard, et les missions pour les deux autres. Il ne songeait pas à les contrarier, bien qu'il dût renoncer peut-être à d'autres vues qu'il avait sur eux. La rieuse Louise se marierait; ce n'était pas pressé. Quant à Nicole et à Jacques, ils étaient tout de même trop minuscules pour qu'on s'occupât de leur avenir.
--Et toi? m'avait demandé mon père.
Comme je n'avais rien trouvé à répondre, il avait exprimé tout haut son désir:
--Tu nous resteras.