La maison

Chapter 19

Chapter 193,831 wordsPublic domain

Je fus seul à croire, avec grand-père, au décès de son supérieur hiérarchique. Les autres ne s'y trompèrent pas et déplorèrent la perte du comte de Chambord que l'on savait malade de l'estomac depuis plusieurs jours, ou plutôt, au dire de notre abbé, empoisonné par des fraises. Tante Dine surtout manifesta un désespoir tumultueux, dont mes soeurs entreprirent de la consoler, et mon père prononça cette courte oraison funèbre qui me parut manquer de coeur:

--C'est un malheur pour la France, qu'il eût sagement gouvernée. Mgr le comte de Paris lui succède: les deux princes se sont réconciliés et c'est l'achèvement de cette noble vie. Mais qu'avez-vous, l'abbé?

Plus encore que tante Dine, l'abbé paraissait inconsolable. Grand- père, qui de moins en moins manifestait ses opinions politiques depuis l'affaire des listes électorales, ne put retenir sa langue en cette occasion:

--Vous ne voyez donc pas que ses prophéties l'étouffent. Il songe à l'abbaye d'Orval et à la soeur Rose-Colombe. Pas moyen de hisser son jeune prince sur le trône! Le voilà qui meurt pour avoir mangé trop de fruits. Et le nouveau prétendant n'est guère plus frais que l'ancien.

--Père, je vous en supplie! protesta mon père.

L'abbé effondré et gisant au fond d'un fauteuil redressa tout à coup les lignes brisées de son corps qui s'allongea démesurément, au point que l'on put croire qu'il grimpait sur un meuble pour vaticiner, et d'une voix tonnante il affirma sa foi:

--Le roi est mort. Vive le roi! Et les lis refleuriront.

--Ils refleuriront, répéta tante Dine convaincue.

Paralysé dans sa vie publique, mon père reportait visiblement sur nos avenirs ses ambitions: il s'achevait en nos. Seul je m'excluais de sa sollicitude, mis en défiance depuis les insinuations de Martinod. Sans peine, je continuais d'accumuler des griefs. Ainsi je me refusais à tenir mon départ, ce départ qui était mon oeuvre, pour moins important que celui de Bernard pour les colonies, d'Etienne pour le séminaire, ou de Mélanie pour le couvent de la rue du Bac où les Filles de la Charité passent le temps de leur noviciat. Celui de Mélanie surtout me faisait du tort parce qu'il coïncidait avec le mien. Les visites que l'on rendait à ma mère à l'occasion de l'«holocauste» de ma soeur, ainsi que s'exprimait Mlle Tapinois, m'exaspéraient: il n'y était point question de moi, personne ne plaignait mes parents de me perdre, je passais inaperçu, je m'en irais par-dessus le marché. Et grand-père lui-même ne prenait aucune mesure pour me retenir, ou tout au moins pour me témoigner ses regrets.

Le jour de la séparation arriva, un jour gris, pluvieux, conforme à la tristesse qui pesait sur la maison. La rieuse Louise s'attachait en pleurant aux pas de Mélanie qui ne quittait point ma mère. On disait des choses insignifiantes. Personne ne prononçait des paroles appropriées, et le temps avançait. Il fallut se mettre en route pour la gare. On y songea longtemps à l'avance, ma mère ajoutant à ses inquiétudes celle de l'heure.

Grand-père ni tante Dine ne devaient prendre part au cortège. Le premier redoutait les effusions, et tante Dine s'excusa auprès de Mélanie: elle ne pouvait pleurer en silence et préférait la solitude où l'on peut librement se livrer à son chagrin sans causer d'esclandre, et ce disant, elle commença de se lamenter avec bruit.

Je montai avec ma soeur dans la chambre de la tour.

--Au revoir, grand-père, murmura Mélanie.

--Adieu plutôt, ma petite.

--Non, grand-père, au revoir, dans le ciel où nous irons tous.

Il esquissa un geste vague qui signifiait trop clairement: «Je ne veux pas contrarier tes illusions», et il ajouta:

--Tu suis ton idée, tu as raison. Donc, au revoir dans la vallée de Josaphat.

Pour moi, il ne manifesta pas plus d'attendrissement.

--Allons, mon petit: que Paris te soit propice!

Nous sortîmes ensemble, les derniers. Mélanie embrassa la vieille Mariette qui murmurait: «Est-il possible?» et franchit le seuil de la porte. Elle se retourna deux fois vers la maison, et la seconde fit un signe de croix. Nous entendîmes le gémissement de tante Dine enfermée.

A la gare, nous arrivâmes en avance, et il nous fallut traîner dans la salle d'attente et sur le quai. Mon père s'occupait des places et des bagages. Quelques amis de la famille qui s'étaient dérangés pour ces adieux nous rejoignaient avec des mines affligées et des paroles de compassion. Nous dûmes subir ainsi Mlle Tapinois que je n'imaginais plus autrement qu'en toilette de nuit et un bougeoir à la main, depuis que je l'avais reconnue en vieille colombe dans les Scènes de la vie des animaux, et M. l'abbé Heurtevent qui se voûtait et ne prédisait plus que les malheurs depuis la mort de son monarque. Rien ne pouvait s'accomplir sans que toute la ville s'en mêlât. Mariages, départs et morts, le public en exige sa part. Ma mère remerciait avec politesse ce monde qui la gênait bien: elle aurait souhaité d'être seule avec sa fille et je voyais qu'elle était au martyre. Les derniers instants passés en commun s'enfuyaient. Louise, Nicole et Jacquot formaient une grappe suspendue à Mélanie. Bernard essayait d'animer la conversation, mais ses plaisanteries faisaient long feu. Quant à Etienne, absorbé, il songeait sans doute que ce serait bientôt son tour, ou bien il priait.

Lorsque le moment fut venu, ma mère voulut passer après tous les autres, et tint sa fille sur sa poitrine sans un mot, puis, rompant l'étreinte, elle lui glissa tout bas:

--Mon enfant, je te bénis.

J'étais auprès d'elle, attendant mon tour de lui dire adieu. Je me représentais la bénédiction des parents comme un acte solennel, tel que je l'avais vue sur des gravures; elle se donnait en un clin d'oeil et sans même lever la main.

Sauf les démonstrations de Mlle Tapinois, de l'abbé et de quelques autres personnes qui avaient tenu à prononcer des paroles mémorables, on aurait cru qu'il s'agissait d'un départ tout ordinaire. Le train s'ébranla. Monté le dernier, je me trouvai le plus rapproché de la portière. Mon père m'invita à laisser ma place à ma soeur. Je fus blessé de cette invitation qui ressemblait trop à un ordre. Sans doute j'aurais dû penser de moi-même à m'effacer.

Mélanie pencha la tête au dehors, sans crainte de la pluie qui tombait. Elle agitait le bras, puis, la voie décrivant une courbe, elle rentra dans le compartiment avec les yeux rouges, mais ce fut pour gagner rapidement l'autre fenêtre. Je compris qu'elle cherchait la maison que, de ce côté-là, on pouvait apercevoir. Après quoi, elle s'assit et se cacha le visage dans les mains. Comme elle demeurait ainsi sans bouger, mon père la prit doucement:

--Tu sais, ma petite, si tu as trop de chagrin, je te ramènerai.

Elle se redressa, toute ruisselante, et dans un sourire navré protesta :

--Oh! père, c'est bien ma vocation. Seulement, j'ai été si heureuse ici, et ne plus revoir la mère, ni la maison, c'est dur.

--Et pour nous? dit mon père.

Il se détourna. Peut-être si je m'étais rendu compte de son attendrissement, aurais-je moins souffert, dans mon coin, de me croire oublié. Mais comme il domptait sa douleur, je pus me ronger à l'aise. Ma soeur en s'en allant suivait son idée, selon le mot de grand-père, tandis qu'on m'envoyait en prison. Je ne pensais plus que je l'avais demandé. Mais, à la maison, n'étais-je pas aussi un prisonnier? Et, dans ma révolte, m'excitant avec l'image de Nazzarena sur le grand chemin, les cheveux mêlés au soleil et le rire aux dents, je me répétais cette phrase que rythmait la marche du train:

«Je veux être libre. Je veux être libre.»

LIVRE IV

I

L'ÉPIDÉMIE

Je me préparais à la liberté par des années de réclusion, dont je ne transcrirai pas l'histoire après tant d'autres petits révoltés. Jamais je ne pus m'accoutumer à cet internat que j'avais réclamé dans un accès d'orgueil que pour rien au monde je n'eusse désavoué. Cependant je passais pour un bon élève, à qui l'on ne reprochait qu'un peu de réserve ou de dissimulation. Je souffris effroyablement de mon départ. Au dortoir je pleurai, la tête enfouie dans mes couvertures, jusqu'à ce que je ne me plaignis à personne.

Mes parents purent croire que j'acceptais ma nouvelle vie sans difficulté. Régulièrement, mon père m'écrivait, et longuement; cette correspondance représentait sans doute pour lui un surcroît d'occupations dont je ne lui savais aucun gré. Par amour-propre, j'écartais toutes les avances qu'il me faisait. Ignorant des insinuations de Martinod, comment aurait-il deviné que j'apercevais partout des injustices à mon égard, des marques de préférence pour mes frères? Je dénaturais systématiquement phrases, sentiments, pensées. Ecartait-il, dans sa virile tendresse, pour ne pas m'amollir, les témoignages affectueux, je l'accusais de dureté. S'y laissait-il aller, au contraire, c'était pour me donner le change et mieux m'imposer son autorité que je grossissais au point de la supposer partout et dont la soi-disant persécution m'était insupportable. Je répondais plutôt à ma mère et il ne m'en adressa jamais l'observation. Cependant il le remarqua: plusieurs de ses lettres en portèrent la trace: «Je sais, me disait l'une d'elles, que tu n'aimes pas à te confier à ton père...» Et ma mère, qui l'avait remarqué pareillement, ne manquait aucune occasion de me parler de lui, de me vanter sa bonté par-dessus tous ses autres mérites, de l'imposer à mon souvenir, ce qui m'exaspérait. S'il se rendait compte de ma patiente et tenace hostilité, il n'en soupçonnait pas la cause. Ainsi le fossé, qu'un élan eût aisément franchi au début, s'élargissait entre nous.

Cette tension de mon esprit me communiquait une grande ardeur au travail. Je réussissais brillamment, avec indifférence, et mes succès contribuaient à tromper ma famille, qui y découvrait la preuve de mon acceptation et de ma nouvelle discipline. Un _bon élève_, comme le mentionnaient mes bulletins, ne pouvait être qu'un brave enfant et la joie de son foyer. Tante Dine, d'une écriture malhabile, m'adressait d'énormes compliments qui célébraient mon affection filiale. De grand- père je ne recevais rien.

Mais qu'étaient ces résultats positifs auprès du drame intérieur qui se jouait en moi? Je me relâchai peu à peu des pratiques religieuses, et me composai pour moi-même une sorte de mysticisme où je pris l'habitude de me réfugier. Mon imagination me remplaça mes promenades dans les bois et les retraites sauvages et jusqu'à mes rencontres avec Nazzarena par une notion quasi abstraite de la nature et de l'amour, où je goûtais des joies intenses. Je me composais des paysages élyséens et des passions idéales. J'étais à l'âge où l'on se meut avec le plus d'aisance dans les chimères de la métaphysique: les idées se confondent avec le coeur, et la sensibilité, pour bondir, n'a pas encore besoin du tremplin de la réalité. Dans le rêve, j'étais mon maître; en attendant celle de la vie, j'avais découvert l'indépendance de notre cerveau, et qu'elle peut suppléer à tout ce qui nous manque. Enfin je me jetai dans la musique comme dans une eau qui prend notre forme: malléable et comme liquide, elle se prêtait à tous mes désirs avec une docilité qui m'émerveillait. J'avais retrouvé le _Freischütz_ et _Euryanthe_, la forêt dont les allées se perdent. Elle était plus belle et surtout plus vaste que celle où, jadis, je m'étais éveillé à la vie latente des choses. J'escaladais aussi des montagnes plus hautes et plus inaccessibles que celles où le berger menait son troupeau. Et parfois la douceur lancinante des notes que j'arrachais à mon instrument me rappelait l'inoubliable lamentation du rossignol amoureux de la rose: _Je m'égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas_. Pour elle? je ne savais pas son nom, je ne connaissais pas son visage, mais qu'elle existât je n'en doutais point. Et, phénomène singulier, ce n'était déjà plus Nazzarena, comme si la fidélité était encore une chaîne à briser.

Avec le secours de la musique ou celui de la pensée, je me construisais un palais où nul n'était admis à me visiter: on me croyait présent et simplement distrait quand j'avais gagné ma solitude, le seul lieu où je fusse véritablement moi-même. Cette faculté de concentration m'interdisait l'amitié. Aucun camarade ne fut admis à se lier avec moi, de sorte que la famille même contre laquelle je m'insurgeais me représentait l'humanité à elle seule.

Ainsi toutes les graines jetées pendant ma convalescence germaient en moi, à quelques années d'intervalle. J'étais libre en dedans et personne ne s'en doutait. Mes parents étaient satisfaits de mes places et de ma conduite. Je passais pour tranquille, doux et sage, et à l'abri de cette réputation je me laissais couler paisiblement dans un heureux état où je ne reconnaissais plus d'autre loi que la mienne et qui devait approcher de l'anarchie. Je sacrifiais aux contingences, mais elles comptaient si peu auprès de ma vie intérieure. Quand je retournais chez moi, aux vacances, mon indifférence, ma froideur surprenaient, contristaient les miens. Ils l'attribuaient, ne pouvant la comprendre, à de la timidité, de la retenue qui étaient dans mon caractère, et ils se multipliaient pour me contraindre à rentrer dans la voie naturelle, ce qui n'aboutissait qu'à m'éloigner davantage. Le rire de Louise, qui était maintenant la fleur de la maison, ne me dégelait pas plus que les exhortations martiales et pour moi agaçantes de Bernard en congé. Et quant à mes deux cadets, Nicole et Jacquot, je leur inspirais une certaine crainte, de sorte qu'ils m'évitaient: après les avoir découragés, il ne me restait qu'à me froisser de leurs mauvaises dispositions et je n'y manquai point. Tante Dine, cherchant une explication flatteuse de mon changement d'humeur, avait trouvé celle-ci:

--Il est si distingué!

Mon père, quand il me tenait et qu'il disposait d'un peu de temps, essayait sous toutes les formes de reprendre avec moi la conversation que nous avions eue sur la colline du Malpas, le jour des élections. Il me voyait, avec un secret déplaisir que je sentais et qui, par esprit de contrariété, m'ancrait dans mon attitude, fermer les yeux sur tout ce qui appartenait au domaine de l'observation, que ce fussent l'histoire, le passé, la tradition, les lois, les moeurs, l'existence pratique et quotidienne, pour me confiner dans les études abstraites, la philosophie, les mathématiques, ou m'absorber plus complètement encore dans la musique, monde imprécis et sans lignes arrêtées dont il redoutait les mirages. Atteint par le départ de Mélanie et d'Etienne, par l'absence de Bernard qui n'était revenu passer quelques mois à la maison que pour repartir à destination du Tonkin où la guerre ne finissait pas, il aurait souhaité de causer intimement avec moi, de me reprendre, de m'orienter. Je l'écoutais courtoisement, je lui répondais à peine, et il ne pouvait se méprendre à mon silence ou à mon air distant. Il ne cessait de me montrer, dans toutes les professions, dans tout le cours de l'existence humaine, la supériorité que distribue une vision nette des réalités. Ce qu'il dut dépenser d'intelligence, de tact, de diplomatie même dans cette poursuite où je me dérobais sans cesse, je m'en rends compte par le souvenir. Nicole et Jacquot grandissant nous accompagnaient dans ces promenades qui me pesaient et m'en rappelaient d'autres plus chères; ils s'intéressaient à cette conversation qui tournait presque au monologue, et plus tard j'ai retrouvé sur eux l'empreinte de cet enseignement dont ils ont tout naturellement bénéficié, tandis que j'y voulus être réfractaire. Quelquefois, je retrouvais dans la voix, soudain plus impérieuse, cet accent qui, dans un jour fameux, m'avait secoué jusqu'aux moelles, et je m'attendais à l'entendre comme alors: _Mais comprends-moi donc, pauvre petit! Il faut bien que tu me comprennes. Il y va de ton avenir..._ Puis la voix irritée se modérait, ou bien elle se taisait. Mon père avait mesuré l'inutilité de sons insistance.

Je savais aussi me dérober affectueusement aux sollicitations de ma mère, qui recherchait mes confidences et qu'affligeait ma tiédeur religieuse:

--Tu ne pries pas assez, me disait-elle. Tu ne sais pas comme c'est nécessaire. C'est ce qu'il y a de plus vrai au monde.

Cependant j'avais habilement réussi à me rapprocher de grand-père sans éveiller de soupçons. Nous faisions de la musique ensemble. Il tremblait un peu, et son violon semblait chevroter. Ou bien nous discutions des heures entières sur une sonate ou une symphonie. Ainsi l'avais-je admiré jadis, au Café des Navigateurs, s'isolant avec Glus. Si l'un ou l'autre voulait se mêler à notre conversation, nous le toisions avec impertinence comme un profane incapable d'un avis sérieux. La musique ne pouvait avoir de signification que pour nous: elle nous appartenait et par elle nous rétablissions notre ancienne intimité.

J'atteignis ainsi le début de ma dix-huitième année, lorsque survint l'événement qui devait décider de ma vie. Les baccalauréats m'avaient couvert d'honneur, et je me préparais à l'École Centrale depuis un an, sans une attraction particulière, et même avec un détachement parfait. Un certain goût pour les sciences naturelles, volontairement délaissé, avait quelque temps donné à mon père l'illusion que je reviendrais à mes projets d'enfant et le continuerais lui-même un jour. Mais j'avais choisi la carrière d'ingénieur parce qu'elle me séparait de la maison et que j'y serais mon maître...

Lorsque nous annoncions notre retour, la première silhouette que nous ne manquions jamais d'apercevoir sur le quai de la gare, c'était celle de mon père accouru à notre rencontre. La paternité, véritablement, illuminait son visage. Moi, je le saluais comme si je l'avais quitté la veille, mais il ne se laissait pas rebuter et m'ouvrait chaque fois les bras comme s'il me retrouvait après m'avoir perdu. Ces effusions en public me paraissaient bien bourgeoises et je m'y dérobais avec art.

On était à la fin de juillet. Mes examens passés, je revenais pour les vacances. Après m'avoir tout froissé en me serrant sur sa poitrine, mon père me fit monter en voiture et, ma valise devant nos pieds, nous nous engageâmes dans le chemin de la maison qui était à l'autre extrémité de la ville et comme en dehors, ainsi que je l'ai décrite.

Nous traversions la place du Marché lorsqu'un groupe de gens du peuple nous jeta des regards hostiles accompagnés de sourds grognements, puis un cri se fit jour à travers ces murmures:

--A bas Rambert!

Etonné, je me tournai vers mon père, qui ne répondait pas et qui souriait même aux insulteurs, oh! non pas de ce sourire que j'avais déjà remarqué sur ses lèvres quand il se préparait à la bataille, mais d'un sourire presque sympathique, de commisération. Pourquoi cette impopularité soudaine? On pouvait ne pas l'élire, on le respectait et surtout on le craignait. Déjà le cocher pressait son cheval: de loin quelques huées nous poursuivirent. Je ne pus me tenir de l'interroger.

--Oh! rien, dit-il. De pauvres diables. Je t'expliquerai.

Toute la maisonnée se précipita dans l'escalier pour nous recevoir. C'était le protocole habituel, à la rentrée de chaque absent. Grand- père, seul, ne se dérangeait pas et j'entendis son violon qui, de la chambre de la tour, envoyait sa plaintive mélopée. Mon père raconta la manifestation dont nous avions été les victimes.

--Ah! les canailles! s'écria tante Dine qui, par l'effet d'un rhumatisme à la jambe, clopinait un peu, mais qui n'avait rien perdu, avec les ans, de sa vertu guerrière. _Ils_ se sont avancés jusqu'ici tout à l'heure, ceux-là ou d'autres. Heureusement la grille était fermée.

Elle nous barricadait contre nos ennemis.

--Oh! mon Dieu! murmura ma mère, pourvu, Michel, qu'il ne t'arrive rien?

Mon père, enfin, résuma pour moi les derniers incidents. La municipalité élue trois ans auparavant avait commandé, pour alimenter les fontaines publiques, d'importants travaux de canalisation, et ces travaux avaient été adjugés à un entrepreneur peu scrupuleux et même taré, que soutenaient des influences politiques considérables. Or, ces derniers jours, mon père avait constaté, soit à l'hôpital, soit dans les quartiers ouvriers, deux ou trois cas de typhus qu'il attribuait à l'eau récemment amenée en ville, et mal captée ou contaminée. Il redoutait une épidémie, s'il avait diagnostiqué sans erreur l'origine du mal. Aussi avait-il saisi sans retard la mairie d'une demande de fermeture immédiate des fontaines suspectes et réclamé un arrêté enjoignant de ne se servir que d'eau bouillie et prescrivant d'autres mesures de précaution, à quoi le maire, un M. Baboulin, épicier, conseillé par l'adjoint Martinod, s'était refusé par crainte de l'opinion. Notre ville, en amphithéâtre au-dessus du lac, était choisie, l'été, comme lieu de villégiature par toute une colonie d'étrangers. Si l'on parlait de contagion, la saison, du coup, était compromise. En outre, il eût fallu avouer l'échec de ces fameux travaux d'aménagement, dont on avait tiré, selon l'usage, une bruyante popularité. La querelle avait transpiré et le public prenait violemment parti contre le prophète de malheur.

J'écoutais ce récit avec l'indulgence d'un voyageur qui doit se prêter poliment aux intérêts de ses hôtes. C'étaient des histoires de province, promptes à naître, promptes à s'éteindre, et j'arrivais de Paris. Notre ami, l'abbé Heurtevent, vint à la nuit tombante les renforcer. Depuis le décès du comte de Chambord, il ne prédisait plus que des fléaux, guerres, cyclones et cataclysmes de tout genre. Déjà il se sentait dans son élément et reniflait à l'avance une odeur de choléra qui rétablirait sa réputation atteinte et punirait la République.

--J'ai appris, annonça-t-il à mon père, qu'on vous donnerait ce soir un charivari.

--Un charivari! répéta tante Dine. Nous verrons bien. Je leur verserai sur la tête une lessiveuse d'eau bouillante puisqu'ils ne veulent pas d'eau bouillie.

--Bien, répondit mon père, j'attendrai.

Après le dîner, ma mère, anxieuse, nous invita à réciter la prière en commun. J'hésitai à me mêler à ces invocations que j'estimais puériles et n'y participai que du bout des lèvres, uniquement, me disais-je, pour ne pas semer dès le premier jour la discorde. Grand-père, lui, avait bravement regagné sa tour pour braquer son télescope sur je ne sais plus quelle planète.

Vers les neuf heures, nous entendîmes une clameur formidable, mais qui venait de loin.

--J'ai tout fermé, déclara tante Dine pour nous rassurer.

Cependant cette clameur ne se rapprochait ni ne s'éloignait. La foule qui la poussait devait piétiner sur place. Nous percevions distinctement une sorte de refrain de trois notes dont nous ne comprenions pas le sens. Tout à coup on sonne au portail.

--Les voilà! proclama tante Dine.

Mais non: sous le bec de gaz on n'apercevait qu'une ombre, et même une ombre minuscule. Tante Dine et ma mère furent d'avis qu'il ne fallait ouvrir qu'à bon escient.

--Il s'agit probablement d'un malade, observa mon père.

Et lui-même s'avança vers la grille. Il reconnut dans ce visiteur nocturne Mimi Pachoux qui, furtivement, s'empressait de l'avertir:

--Il paraît, monsieur le docteur, qu'il y a d'autres cas. Alors, on fait l'assaut de la mairie.

--Ah! vraiment? Et qu'est-ce que l'on crie?

--Démission! démission!

--C'est bien, mon ami, j'y vais.

Tante Dine, quand on lui rapporta le dialogue échangé, voulut célébrer le dévouement de notre ouvrier, mais elle en fut empêchée par mon père :

--Oh! ne vous pressez pas, ma tante; ces jours derniers, il me fuyait. Il ne fait que passer devant le mouvement populaire, quand il est bien sûr de sa direction.

Et se tournant vers moi, il me demanda:

--M'accompagnes-tu? Cela te changera de tes études.

Nous trouvâmes dehors une de ces belles nuits de juillet, sans lune, où les étoiles semblent briller bien en avant de la voûte sombre, comme des lampes suspendues, et nous arrivâmes sur la place de l'Hôtel-de-Ville qui était noire de monde et toute remplie d'un cri unique: