La maison

Chapter 18

Chapter 183,938 wordsPublic domain

Mon père distribua leurs noms à tous les lieux habités, puis aux sommets et aux vallées. Il n'y avait aucun rapport entre son procédé et celui de grand-père. Où nous cherchions, grand-père et moi, la trace de la nature, fendue par la charrue ou la hache, défrichée et écrasée par tous les travaux agricoles, et néanmoins survivante çà et là dans sa pureté primitive, il montrait, au contraire, la constante intervention de l'homme et le travail superposé des générations. Au lieu de la terre libre, c'était la terre disciplinée, contrainte à servir, à obéir, à produire. Et cette terre avait été arrosée de sang dans le passé, traversée par des troupe armées, protégée par la force contre l'étranger, comme il convient à une marche de France, bénie enfin par des prières. Un saint même, un saint populaire qui avait introduit le miracle dans la vie courante, notre saint François de Sales, s'y était agenouillé pour l'offrir à Dieu. Elle nourrissait les vivants. En elle reposaient les morts.

Terre féconde, terre glorieuse, terre sacrée, il célébra sa triple noblesse avec tant de clarté que, malgré moi, je le suivais.

--Et la maison, acheva-t-il, ne vois-tu pas la maison?

Je la cherchai sans plaisir et constatai que j'avais perdu l'habitude d'orienter mon regard de son côté. Il était pourtant facile de la découvrir, au bord de la ville, isolée, avec, en arrière, le beau domaine rustique par lequel elle rejoignait la campagne.

La parole de mon père, comme les spirales d'un oiseau qui plane, avait tournoyé sur le pays tout entier. Voici que, resserrant ses cercles, elle s'abattit soudainement sur notre toit. Et il me détailla la maison comme les traits d'un visage.

On ne l'avait pas bâtie d'un seul coup. Elle ne se composait autrefois que du rez-de-chaussée.

--Tu as bien vu la date sur la plaque de la cheminée, à la cuisine, 1610.

Et je pensai: «ou 1670», prêt à répéter comme grand-père, dont la réflexion me revint à la mémoire: «ça n'a aucune importance.» Mais je n'osai pas risquer tout haut ce commentaire. Un siècle plus tard, nos ancêtres enrichis surélevaient d'un étage, construisaient la tour. Limitée par la ville, la propriété s'étendait vers la plaine que des bois occupaient. Et les bois abattus faisaient place au jardin, aux champs et aux prairies. C'était une lutte continuelle contre les difficultés, la fortune et contre des ennemis sans cesse renouvelés. Mon père croyait donc, lui aussi, aux ils de tante Dine? Pour un peu, j'aurais souri, mais il ne m'en laissa pas le loisir. Chaque génération à la tâche commune avait apporté son effort, et l'une ou l'autre, celle du garde-française, celle du grenadier, sa contribution d'honneur. La chaîne n'avait pas été interrompue. Cependant j'éprouvai l'envie d'objecter:

--Et grand-père?

Que m'aurait-il répondu? Mais voici qu'il y répondait de lui-même, sans amertume. Quelquefois cette chaîne s'était tendue à se rompre, et la maison avait traversé de mauvais jours. Il la représentait fendant las vagues comme un solide vaisseau dont la barre est maintenue par un pilote sûr. Sa voix qui jadis se plaisait à nous raconter les exploits des héros composait peu à peu, avec une exaltation croissante, une sorte d'hymne à la maison. C'était le poème de la terre, de la race, de la famille, c'était l'histoire de notre royaume et de notre dynastie.

A mesure que les années se sont enfuies, loin d'en être affaibli, le souvenir de cette journée prend mieux tout son sens à mes yeux. Mon père avait mesuré le chemin que j'avais parcouru pour m'éloigner de lui. Il voulait me reprendre, me ressaisir, me rattacher. Avant d'en appeler à son autorité, il tenait de frapper mon imagination et mon coeur, de les reconquérir sur leurs chimères, de leur proposer un but capable de les émouvoir. Seulement, de toutes parts pressé par la vie quotidienne, il lui fallait se hâter, il ne disposait que d'un jour entamé déjà, de quelques heures fugitives pour entreprendre ma transformation. Il pensait en une fois regagner son fils perdu, il comptait sur son art incomparable de diriger les hommes, de les subjuguer.

Ce qu'il dit pour me convaincre, pour m'arracher l'émotion qui me livrerait, je le comprends maintenant et bien tard, ce dut être beau comme un chant d'Homère. J'en eus pourtant l'intuition immédiate. Je ne sais si jamais paroles plus éloquents furent prononcées que celles qu'il m'adressa sur cette colline, tandis que le soir commençait lentement de fleurir le ciel et de pacifier la terre. Je ne trouve pas d'autre mot: il me faisait la cour comme un amoureux qui ne se sent pas aimé et connaît que son amour seul apportera le bonheur. Mais d'un père l'affection descend, elle exige que la nôtre monte vers elle. La sienne, par un privilège unique dont sa fierté n'était pas atteinte, montait vers moi, m'enveloppait, m'implorait.

Oui, réellement, je crois que mon père m'implorait et je demeurais impassible en apparence, tandis que j'aurais dû l'arrêter avec un cri où tout mon être se fût jeté. Je n'étais pas impassible cependant. Il y avait dans le son de sa voix trop de pathétique pour que ma sensibilité, éveillée de bonne heure, n'en fût pas toute secouée. Mais, par une contradiction singulière, ce que cette voix remuait en moi, c'était précisément le désir, tous les désirs qu'elle voulait chasser. Elle chantait les pierres de la maison bâtie pour triompher du temps, l'abri du toit, l'union de la famille, la force de la race qui se maintient sur le sol, la paix des morts que Dieu garde. Et tandis que vibrait ce cantique, j'en entendais très distinctement un autre que, pour moi seul, composaient la musique du vent vagabond, l'immensité des espaces inconnus, la parole du pâtre qui s'en allait à la montagne, et les fleurs de pommier qui avaient ruisselé sur mon visage le premier jour de mon amour, et le rire de Nazzarena, et l'ombre aussi, l'ombre désespérante du châtaignier sous lequel elle avait passé.

Un instant, mon père se crut vainqueur. Ses yeux perçants qui me fouillaient venaient de découvrir mon trouble. Par un besoin de franchise, je me détournai en silence, et il comprit que j'étais loin de lui. Sa voix cessa de retentir. Je le regardai à mon tour, surpris de ce soudain silence, et je vis la tristesse l'envahir comme l'ombre, l'ombre désespérante qui, du creux des vallées, gravit lentement les sommets quand c'est l'approche de la nuit.

... Père, aujourd'hui j'interprète votre tristesse. Seul, j'ai refait le pèlerinage du Malpas, et seul je vous entendais mieux. Vous songiez à vos deux fils aînés qui, brûlés de sacrifice, s'en iraient au loin, pour le service divin et pour celui de la patrie. Vous songiez à votre chère Mélanie qui, attirée par le dur calme du cloître, attendait l'heure de sa majorité. Les branches maîtresses de l'arbre de vie que vous aviez planté se détachaient du tronc. Vous comptiez sur moi pour continuer votre oeuvre, et je vous échappais. A vous seul, vous aviez soutenu la maison chancelante, et la maison, en vous accablant de travail et de souci, vous écartait des vôtres. C'est le malheur des nécessités matérielles: elles ne laissent pas assez de temps pour la direction des âmes. Mais le temps, vous pensiez le soumettre à force de virile tendresse pour moi, et d'éloquence. En une promenade, en une leçon, vous aviez espéré regagner le terrain perdu, sans toucher au respect de votre père. C'est un coeur obscur que le coeur d'un enfant de quatorze ans, surtout quand l'amour y est trop tôt venu. Je sentais l'importance de votre enseignement et cependant je méditais de m'y soustraire. Moins le terme de liberté était clair pour moi, plus il me fascinait et m'attirait. Toute cette musique que j'entendais, c'était la sienne...

L'échec de mon père se traduisit par un geste. Dans son chagrin de ne pouvoir me reconquérir, il me saisit tout à coup par les deux bras comme s'il voulait m'enlever de terre et marquer sa possession.

--Mais comprends-moi donc, pauvre petit, me dit-il. Il faut bien que tu me comprennes. Il y va de ton avenir.

--Père, vous me faites mal, fut toute ma réponse.

Je mentais, car son étreinte ne m'avait causé que de la surprise. Il essaya d'en plaisanter:

--Oh! voyons, ce n'est pas vrai. Je ne t'ai fait aucun mal.

--Si, c'est vrai, insistai-je méchamment.

Alors, avec bonté, il s'en excusa presque:

--Je ne l'ai pas voulu.

Ah! je pouvais être fier de moi! Cette force que je redoutais, elle m'avait supplié au lieu de me briser: elle ne m'avait pas vaincu.

Sans doute pour écarter de mon esprit toute fâcheuse interprétation de son geste, il me posa la main sur la tête, et bien qu'il n'appuyât pas, je sentis qu'elle pesait. Quelques années auparavant, grand-père m'avait investi, par la même imposition, de la propriété de toute la nature.

--Rentrons, ordonna mon père. Rentrons à la maison.

Il disait: la maison, comme moi. Jusqu'alors cette expression était trop habituelle pour me frapper. Cette fois elle me frappa.

Sur le chemin du retour, nous entendîmes les détonations des boîtes qu'on tirait en l'honneur des élections.

--Déjà! fit-il. La liste Martinod est élue.

La déconvenue de sa vie publique s'ajoutait à sa déception paternelle. Il inclina le front, mais ce ne fut qu'un instant.

Le clocher d'un village voisin sonna l'Angélus. Un autre, puis un autre lui répondirent. Ils se transmettaient la sérénité du soir et de la prière qui, par eux, se répandait sur toute la campagne.

Pour les écouter mieux, mon père s'arrêta, et il sourit. Par ce rappel apaisant de l'Annonciation Dieu lui parlait, et sans doute il reprit confiance.

--Marchons vite, me dit-il: ta mère pourrait s'inquiéter de notre retard.

Moi, je songeais:

«Un jour je partirai. Un jour je serai mon maître, comme grand-père. »

VII

LE PREMIER DÉPART

Peu de jours après cette promenade manquée, et peut-être même le lendemain, je voulus entrer dans la chambre de ma mère pour y chercher un livre de classe oublié, et je tournais déjà le loquet de la porte, lorsque j'entendis deux voix. L'une, celle de ma mère, était familière à mon oreille: mais son accent était presque nouveau pour moi, à cause de la fermeté qui se mêlait à sa douceur habituelle; petits, elle nous parlait quelquefois ainsi quand elle exigeait de nous un peu plus d'attention et de travail pour terminer nos devoirs ou apprendre nos leçons. Quant à l'autre, elle devait appartenir à un étranger, et même à un quémandeur, car elle me parvenait assourdie, voilée, douloureuse. Quel était ce visiteur, que ma mère recevait chez elle, et non au salon? Je n'osais pas ouvrir, ni lâcher la poignée que je tenais et qui, en retombant, eût révélé ma présence, et je restai là, immobilisé par ma timidité et ma curiosité ensemble, écoutant le dialogue qui s'échangeait.

--Je t'assure que tu te trompes, disait ma mère. Cet enfant traverse une crise: il n'est pas différent de ses frères et soeurs, il n'est pas éloigné de nous.

--Le fossé est plus profond que tu ne crois, Valentine, répliquait l'autre voix. Je sens que je le perds. Si tu l'avais vu au Malpas, comme il se rebiffait, comme il résistait à mes exhortations, presque à mes objurgations!

--C'est un enfant.

--Un enfant trop avancé. Je ne démêle pas encore ce qui le sépare de nous: je le saurai. Ah! tu as beau tâcher de me tranquilliser, ma pauvre amie: mon père a pu achever sa guérison, il y a trois ans, en le menant au grand air, il ne nous l'a pas rendu tel que nous le lui avions confié, il lui a changé le coeur, et c'est dans l'enfance que le coeur se fait. Cet enfant n'est plus à nous.

Cet enfant n'est plus à nous: je tirai d'une telle déclaration une sorte de vanité. Je n'étais à personne, j'étais libre. La liberté, que grand-père n'avait pu conquérir, même dans le sang des journées de Juin, du premier coup m'appartenait.

J'avais reconnu la voix de mon père, et c'est de moi qu'il était question. Mais pourquoi mes parents intervertissaient-ils leurs attitudes à ce point que j'avais hésité à les reconnaître? Je les considérais comme immuables. Ma mère, pour un rien, se tourmentait. Quand le vent soufflait ou que grondait le tonnerre, même au loin, elle ne manquait pas d'allumer la chandelle bénite. Son ombre, derrière la fenêtre de sa chambre, annonçait qu'elle guettait le retour des absents. Elle ne goûtait un peu de paix que lorsque nous étions tous rassemblés autour d'elle, ou bien encore dans la prière, car elle vivait très près de Dieu. Il arrivait parfois que mon père la plaisantait sur ses perpétuelles inquiétudes. Pendant ma maladie, et plus anciennement, pendant que la maison fut mise en vente, c'était lui, toujours lui qui relevait son courage de femme, qui lui garantissait l'avenir, qui lui rappelait la constante protection de la Providence. Je ne les imaginais pas autrement, et voici que les rôles étaient renversés: ma mère remontait mon père découragé.

Je me serais dégoûté moi-même si j'avais écouté aux portes. Poussé par mon amour-propre mêlé à mon sentiment de l'honneur, je n'eusse pas hésité à pénétrer dans la pièce, sans les paroles suivantes qui furent prononcées par mon père et qui me clouèrent sur place, le loquet en main, sans qu'il me fût possible d'avancer ni de reculer, tant j'étais saisi et captivé:

--Il se passe entre moi et lui ce qui s'est passé jadis entre mon père et moi. Le même drame de famille.

--Oh! que dis-tu, Michel?

--Oui, mon père avait raison de le rappeler le jour où j'ai trouvé François chez lui, où François s'est déclaré pour lui, contre moi, le malheureux! Quand j'étais petit, j'ai subi, moi aussi, l'influence de mon grand-père. Seulement, elle s'est exercée dans un autre sens. Il avait été président de Chambre à la Cour. Rentré chez lui, à l'âge de la retraite, il se plaisait à cultiver le jardin. C'est lui qui a planté la roseraie. Il m'apprit l'importance, la beauté, oui, la beauté de l'ordre qu'on impose à la nature et à soi-même. Je lui dois peut-être d'avoir su diriger, dominer ma vie. Et mon père, qui ne s'intéressait qu'à sa musique et à ses utopies, se moquait de nous: « Il fera de cet enfant un géomètre», assurait-il. Lui, il a fait de mon fils un révolté.

Et avec amertume, il ajouta:

--Un père ne doit, dans sa maison, abandonner son autorité à personne. Pour soustraire François à cette influence qui l'emporte sur la mienne, je n'hésiterais pas à le mettre plutôt en pension. Ce ne serait que devancer d'un an ou deux le parti que nous avons pris pour nos aînés. Et les études de notre collège deviennent d'ailleurs insuffisantes.

--C'est une charge de plus, objecta ma mère.

--La fortune est peu de chose auprès de l'éducation.

Ainsi j'appris comment on songeait sans moi à disposer de mon avenir. La pension, la prison, me punirait de mon indépendance. Je fus tout d'abord atterré, puis, dans mon orgueil, je refusai d'accuser le coup. Ne serait-ce pas reconnaître l'attrait de la maison? Puisqu'on envisageait l'hypothèse de mon départ, je préviendrais ce complot et demanderais moi-même à partir. Oui, ce serait la punition que j'infligerais à mes parents. A mes parents seulement?

Je ne pouvais demeurer là au risque d'être surpris, et quelle honte alors! J'achevai donc de tourner la poignée, et j'entrai. J'entrai comme un personnage important, me raidissant contre l'émotion qui m'étreignait.

--Je viens chercher un livre, déclarai-je pour justifier ma présence.

Mon père et ma mère, assis en face l'un de l'autre, me regardèrent, puis échangèrent un regard. Je trouvai mon ouvrage sur la table qu'une main diligente avait rangée, en hâte je m'en emparai et voulus m'en aller.

--François! appela ma mère.

Je m'approchai d'elle avec le visage renfermé que je m'étais composé pour résister aux larmes.

--Ecoute, mon petit, me dit-elle, --et dès qu'on me traitait de petit, je me redressais, --il faut toujours obéir à ton père.

--Mais je l'écoute bien.

Obéir! ce mot m'était odieux. Mon père me fixait de ses yeux perçants qui me gênaient comme si je sentais la pointe de leur rayon. Il parut hésiter, et sans doute il hésita entre le désir d'une explication et le sentiment de son inutilité. De sa voix redevenue naturelle, et partant autoritaire, il se contenta de me témoigner sa confiance:

--Nous parlions de toit précisément, ajouta-t-il.

--Oui, de toi, répéta ma mère un peux anxieusement.

Et je subis une sorte d'interrogatoire:

--Que feras-tu plus tard? me demanda mon père; y songes-tu quelquefois? Quelle vie aimeras-tu mener? Tu es en avance sur les gamins de ton âge. Tu as déjà des goûts, des préférences. As-tu, comme tes frères, choisi ta vocation?

Ma vocation? Je m'y attendais. On en parlait souvent à la maison, et chacun devait remplir fidèlement la sienne. Pendant ma maladie, et au début de ma convalescence, avant mes sorties avec grand-père, j'avais souvent pensé et même proclamé que, plus tard, moi aussi, je serais médecin. Je n'imaginais pas destin plus beau. J'avais causé à la cuisine avec les paysans qui réclamaient le docteur, la bouche tordue d'angoisse, et rencontré dans l'escalier le défilé des malades qui s'en venaient à la consultation avec des mines basses et s'en retournaient ragaillardis. Bien que j'eusse cessé d'en parler, on admettait chez nous que je continuerais mon père.

--Je ne sais pas, répondis-je en me dérobant.

--Ah! reprit-il, étonné et déçu. Je croyais que tu voulais être médecin.

--Oh! non, déclarai-je, subitement décidé par mon désir de contradiction.

Il n'insista pas avantage sur cette succession qu'il avait caressée:

--En somme, tu as le temps de choisir. Avocat peut-être? on défend de belles causes. Ou architecte? on bâtit des maisons, on restaure celles qui tombent, on construit des écoles, des églises. Nous n'avons pas ici de bons architectes. C'est une place à prendre.

Tout à tour, il vantait les professions qu'il me citait et qui m'eussent retenu dans ma ville natale. Alors me vint l'idée perfide de me séparer définitivement de la maison, d'achever la conquête de ma liberté. Je cherchai un état qui m'obligeât à m'éloigner. Il n'y avait dans le pays ni mines ni établissements de métallurgie.

--Je serai ingénieur, affirmai-je.

Je venais de le découvrir et je savais assez vaguement en quoi cela consistait. Pour Etienne, on avait agité la question en famille.

--Vraiment? dit mon père sans insister. Nous en reparlerons.

--Seulement, ajoutai-je la tête basse sans regarder personne, un peu étonné de vois comme les choses s'enchaînaient, seulement il faudrait une autre préparation que celle du collège.

--Ton collège ne te suffit pas?

--Oh! ce sont de braves gens, repris-je avec mépris. Mais pour les études, ça n'est guère brillant.

Mon père fit: ah! sans plus. Relevant les yeux, je constatai sa surprise qui me fut agréable comme une victoire. Et peut-être aurais- je pu découvrir sur ses traits une autre expression que celle de la surprise. Je lui fournissais l'occasion de se débarrasser de moi selon le désir que je lui prêtais; pourquoi ne se hâtait-il pas d'en profiter? Il se tourna vers ma mère qui me parut chagrinée:

--Cela demande réflexion, conclut-il.

Comment peut-on, si tôt, éprouver une sorte de plaisir à tourmenter ceux qui nous aiment? La gravure de ma Bible qui représente le retour de l'enfant prodigue m'avait-elle donc appris les inépuisables ressources de l'amour paternel? Mon père me paraissait si fort que je ne pouvais craindre de lui faire du mal. Dans la vie, ce sont toujours les mêmes sur lesquels on s'appuie, dont on use et dont on abuse sans les laisser respirer, et l'on ne se dit pas qu'ils sentent aussi la fatigue, car ils ne se plaignent jamais. Et, comptant sur leur santé et leur énergie, on croit que l'on aura toujours le temps, au besoin, de leur donner une petite compensation.

La plainte de mon père, je l'avais pourtant discernée à travers la porte, et le son altéré de sa voix m'en avait livré la profondeur. Je me demande même si cette plainte, loin de m'attendrir, ne le diminuait pas à mes yeux accoutumés à le considérer comme un invincible chef, n'altérait pas en moi l'image que, dès mes premiers regards intelligents, il y avait déposée.

Les grandes vacances qui suivirent n'apportèrent pas, cette année-là, leur habituelle diversion de gaieté. Le départ de Mélanie pour le couvent, et celui d'Etienne, si jeune, pour le séminaire, étaient devenus officiels. Ils attendraient le mois d'octobre: mon père conduirait sa fille à Paris en même temps qu'il me placerait au collège où mes deux frères aînés avaient terminé leurs études, car j'avais obtenu gain de cause, et ma mère accompagnerait son fils à Lyon. Ces nouvelles répandaient sur nos réunions et nos jeux une teinte de tristesse que les intéressés tâchaient vainement à éclaircir. Tante Dine, un peu alourdie, traînait maintenant les pieds dans l'escalier, se mouchait bruyamment, priait très fort avec une certaine violence qui devait secouer les saints dans le paradis, et marmonnait: que votre volonté soit faite, d'un ton qui ne pouvait passer pour celui de la soumission. Grand-père s'enfermait dans sa tour, jouait du violon en tremblant légèrement, ce qui ajoutait des notes, sortait à la tombée du soir sans prévenir personne, et semblait vivre dans l'ignorance et dans l'indifférence de tous les événements de famille. Quand il me rencontrait, il se contentait de cette exclamation qu'il accompagnait de son petit rire:

--Ah! te voilà, toi!

Tandis qu'il n'arrêtait aucun de mes frères ou soeurs au passage. Mais ce rire ne sonnait pas franc: mon oreille percevait que notre séparation lui pesait. Je me serais volontiers précipité vers lui s'il n'avait eu l'air de se moquer de tous les chagrins du monde. L'ombre de mon père était toujours entre nous. Aucune consigne ne m'enjoignait de l'éviter; notre séparation s'accomplissait tacitement. Nous n'osions pas afficher notre complicité. Un jour cependant il ajouta:

--Alors, tu vas à Paris?

--Oui, grand-père, à la rentrée.

--Tu as de la chance. A Paris, on se sent plus libre qu'ailleurs. Tu verras.

Se moquait-il encore? Paris, c'était, pour moi, l'internat, la prison. Et d'ailleurs, ne m'avait-il pas souvent répété que les grandes villes sont empoisonnées et qu'il n'y a de bonheur qu'aux champs? Il se souciait bien peu de logique.

Mon prochain départ, ce départ que j'avais réclamé par orgueil et qui m'inspirait une répulsion contre laquelle je me raidissais, faisait peu d'effet à la maison, --ce qui m'irritait dans mon amour-propre, - - et se perdait dans ceux de mes frères et de Mélanie, comme un petit bateau dans le sillage des grands navires. Bernard, sorti de Saint-Cyr avec un numéro de choix qui lui donnait l'infanterie de marine, s'en irait à Toulon, où il s'embarquait un peu plus tard pour le Tonkin. Or, sa première parole, à son retour, avait été celle-ci que je lui avais entendu dire à tante Dine, accourue en soufflant pour lui ouvrir la porte:

--On ne peut savoir le plaisir que j'éprouve à tirer le cordon de cette sonnette.

Alors, pourquoi demandait-il la Chine? Et de même Etienne et Mélanie échangeaient d'étranges confidences.

--Pourras-tu partir? demandait Etienne à sa soeur. On est si bien ici. Moi, il y a des jours où je ne sais plus.

Et Mélanie, les yeux illuminés, répliquait:

--Il le faut bien, puisque Dieu m'appelle.

Et presque gaiement elle achevait:

--Mais j'emporterai des mouchoirs, au moins une douzaine, parce que je sens bien que je verserai toutes les larmes de mon corps.

Pourquoi, mais pourquoi donc cette rage de s'en aller quand on se déclare si heureux à la maison? Et moi-même, pourquoi tant souffrir à l'avance de la quitter puisque je m'y découvrais incompris et délaissé et puisque j'avais résolu de partir?...

Un soir de la fin d'août, notre ami, l'abbé Heurtevent, vint nous voir avec une face de carême, si longue et si calamiteuse que nos attendîmes tous l'annonce d'une catastrophe. Ma mère en hâte nous compta:

--Monsieur l'abbé, que se passe-t-il, pour l'amour de Dieu?

--Ah! madame, Monseigneur est mort.