La maison

Chapter 17

Chapter 173,855 wordsPublic domain

--Est-ce ma faute s'il préfère ma compagnie? Je ne cherche pas à enseigner, moi. Je ne prêche pas, à tout bout de champ, l'ordre, la tradition, les principes et la religion. J'ai seulement le respect de la vie, de la liberté si tu préfères.

--Mais la liberté n'est pas la vie. Elle détruit tout ce qu'il faut conserver.

--Oh! ne revenons pas sur cette discussion. Ce qui s'est passé pour ton fils s'est passé pour le mien.

--Pour moi?

--Oui, pour toi. Quand tu étais petit, une autre influence s'est substituée à la mienne. Le magistrat, le pépiniériste, l'homme des roses...

--Votre père.

--Oui, t'a donné le goût des arbres taillés, des allées ratissées, des lois divines et humaines, quoi!

--Pourquoi m'en vouloir de ressembler à notre race?

--Sous mes yeux, je t'ai vu changer. Sais-tu si je n'en ai pas souffert, moi aussi?

--Oh! vous avez toujours été si détaché de moi et de...

Mon père n'acheva pas sa phrase et je ne l'achèverai pas aujourd'hui davantage, bien que j'aie trop de crainte d'en deviner le sens. Le respect qu'il a gardé, même à distance s'impose à moi. Tous deux venaient de rouvrir une plaie secrète dont le sang n'était pas entièrement tari. Ils restaient face à face, avec ce souvenir entre eux, effrayés peut-être de ce qu'ils découvraient dans le passé et ne voulaient pas approfondir devant moi, quand un secours inattendu leur vint. Ma mère entra. Sans doute avait-elle de sa chambre entendu le choc des voix et accourait-elle, tremblante, pour empêcher le conflit de s'aggraver. Elle apportait la paix de la famille.

--Qu'y a-t-il? s'informa-t-elle avec douceur.

Déjà, par sa présence, elle les séparait, et j'eus l'impression que la conversation n'offrirait plus d'intérêt pour personne.

--Je suis venu reprendre mon fils, déclara mon père.

Et grand-père m'abandonna:

--Reprends-le. Reprends-le.

On disposait de moi sans me consulter. Mais il ne put se tenir d'ajouter, en manière de défi:

--Reprends-le si tu peux.

--Il ne faut pas l'écarter de Dieu, dit simplement ma mère qui se rappelait notre messe manquée.

Et, comprenant que je n'étais pas à ma place, elle me poussa vers eux comme un gage de réconciliation avec ces mots:

--Embrasse-les et descends vers tante Dine.

J'obéis. On m'accola négligemment ou à contre-coeur, et je m'élançai dans l'escalier, sans savoir comment le rapprochement s'opéra. Je pensais à Nazzarena qui partait. Un peu plus tard on m'appela dans le jardin, mais je ne répondis pas.

Je courus jusqu'à la châtaigneraie qui bordait le domaine et je grimpai sur le mur, à côté de la brèche qu'un des arbres avait jadis ouverte rien que par la poussée de ses racines, et qu'on avait fermée par une grille. De là, je dominais la route d'Italie. Il ne me restait plus que cette chance: la troupe du cirque passerait-elle par là? J'attendis assez longtemps, et ce ne fut pas en vain.

Les voici, les voici. D'abord les voitures qui portent la tente et les bancs et tous les accessoires. Quels tristes chevaux les traînent! Je cherche le coursier noir de Nazzarena, mais il ne se distingue pas des autres haridelles. Puis ce sont les roulottes habitées. L'une ou l'autre de leurs minces cheminées fume: on prépare le dîner pour la route qui sera longue. Sur un balcon d'arrière, à côté de la perruche que je connais bien, une vieille peigne les cheveux noirs d'une fillette. Je cherche, je cherche de tous mes yeux les cheveux blonds de mon amie.

Ah! je la vois enfin. C'est elle, là, sans chapeau, c'est son visage uni et son teint doré. Elle conduit elle-même une des guimbardes. On lui a confié une mission d'importance. Elle tient son fouet tout droit en l'air, mais elle aime trop les bêtes pour les frapper. Elle redresse le buste, elle porte fièrement la tête. Comme son cou est bien dégagé! Pourquoi ne l'avais-je pas remarqué encore? Je ne l'ai pour ainsi dire jamais vue: je veux la voir, je veux la voir. Quand elle sort de l'ombre que verse le châtaignier, le soleil nimbe d'or la chevelure qui frise et qui semble se mêler au jour sans qu'on sache où ses boucles commencent, où le jour finit. A côté d'elle, sur le siège, un jeune garçon est assis. Ils causent ensemble, ils rient ensemble. Elle a montré ses dents blanches. Ses dents blanches, je les ai vues, mais son regard, son regard doré ne se tournera-t-il pas vers moi? Nazzarena, Nazzarena, ne devinez-vous pas que je suis là, tout près de vous, perché sur le mur, sur ce mur au-dessus de vous?...

Elle rit, elle passe, elle a passé. La toiture de la roulotte me la cache maintenant. Je ne l'ai pas appelée, elle ne m'a pas regardé. Est-il possible que je ne voie plus son visage, ni ses yeux, ni son teint doré? Est-il possible qu'un événement si considérable n'ait duré que cette toute petite minute?

Mon coeur éclate dans ma poitrine, et je reste là sans bouger. Pourquoi ne pas sauter du mur sur la route, pourquoi ne pas courir après elle? Suis-je donc cloué à mon poste? Maintenant je sais qu'elle est perdue pour moi, maintenant je sais qu'elle a toujours été perdue pour moi. Comme ce berger qui menait son troupeau à la montagne et qui d'un mot jeté au passage m'enseigna jadis le désir, ne m'a-t- elle pas, rien qu'en s'en allant, appris la douleur des séparations d'amour? La douleur des séparations d'amour s'est fixée pour moi dans cette image: un petit garçon à cheval sur le mur de son héritage, et une petite fille qui, dans la lumière du matin, s'en va sur la route, qui s'en va sans se retourner...

Que nous tenons à nos souvenirs! Plus tard, quand je suis devenu le maître, le fermier est venu me demander l'autorisation d'abattre cet arbre qui la recouvrit de son ombre une dernière fois. «Monsieur, me disait-il pour me convaincre, il a de la roulure, il est tout pourri en dedans, il ne donne plus de fruits, il perd de son prix tous les jours, et bientôt il se vendra pour rien.» Je résistais à ses assauts et j'alléguais des raisons vagues. Comment faire entendre à un honnête fermier qu'on veut conserver un châtaignier mort rien que parce qu'une bohémienne a passé dessous, il y a tant d'années qu'on n'ose plus les compter? S'il est des choses inexplicables, celles-là sûrement en est une.

Mon homme n'a pas lâché prise. Ces paysans sont obstinés. «Monsieur, monsieur, un de ces quatre matins, il écrasera le mur en tombant.» Et je pense qu'un mur se remplace. «Monsieur, monsieur, un de ces quatre matins, il écrasera un passant.» Ça, c'est plus grave. Un passant ne se remplace pas. Allons, soyons raisonnable. Il n'écrasera donc en tombant que mon coeur.

J'ai donné l'ordre d'abattre le témoin de mon premier chagrin d'amour. Je me suis penché sur le trou que ses racines arrachées ont creusé dans la terre, et je ne me suis pas étonné de tant de place qu'il occupait. Maintenant le mur reconstruit a bouché la brèche et je me sens plus enfermé dans mon enclos. A mesure qu'on avance dans la vie, il semble que ce mur d'enceinte se resserre.

La nature change avant nous. La nature meurt avant nous. Nous perdons peu à peu tout ce qui donnait un visage au passé. Aucun témoin ne garantit plus la vérité de nos souvenirs. D'autres ombres que celles des arbres peu à peu descendent sur nous. Et l'on a de la peine à croire qu'on a été, comme tout le monde fut peut-être un jour, un enfant à califourchon sur un mur, ne sachant pas s'il sautera dehors vers la vie libre, vers la jeune fille qui rit, vers l'amour, ou s'il rentrera, bien sagement, à la maison...

VI

PROMENADE AVEC MON PÈRE

Pendant ma longue convalescence, comme on ne me permettait pas de lire sans répit, avec l'aide de tante Dine qui assujettissait patiemment ses lunettes, dont elle ne se servait pas volontiers, afin de donner, d'une main plus sûre, de grands coups de ciseaux, parfois malheureux, dans les cartonnages, j'avais construit toutes sortes d'édifices, châteaux, fermes, chaumières, et même cathédrales. Je les disposais sur une grande table qu'on m'abandonnait. L'ensemble me représentait une ville dont mes soldats de plomb entreprenaient le siège. Ces soldats, légués par mon frère Bernard qui, tout petit, collectionnait déjà les uniformes, ou offerts le soir de Noël par le belliqueux petit Jésus, étaient innombrables: il y en avait des régiments, de grands et de minuscules, de plats et de pleins, et des fantassins, et des artilleurs, et des cavaliers. Parmi les cavaliers, les uns faisaient corps avec leur monture, les autres s'en pouvaient détacher: un appendice pointu qu'ils portaient au derrière permettait de les fixer à volonté sur le dos perforé des chevaux. Un soir l'assaut fut tragique. Le général dévissé --il était pourvu de l'appendice -- entra par la brèche le premier, après quoi il remonta sur son coursier alezan hissé à l'intérieur on ne sait par quel subterfuge. Dans l'exaltation de la victoire, je mis le feu aux quatre coins de la cité conquise et, quand je voulus en suspendre les ravages, il était trop tard. Une minute après, l'incendie avait tout consumé, et tant de maisons qui m'avaient coûté des semaines et dont l'achèvement me procurait de l'orgueil ne formaient plus qu'un amas de cendres noires. Encore fus-je sévèrement réprimandé pour avoir manqué de brûler le mobilier. Et je demeurai stupide devant la rapidité de cette incinération comparée au temps exigé pour bâtir.

La fin brusque de ma première tendresse --cette pauvre minute où il me fut donné de voir Nazzarena dans le soleil --me causa une pareille déception, un pareil découragement. Jour après jour, j'avais édifié en moi ce sentiment d'abord si vague, et puis si grave et si riche. Sans cesse j'y ajoutais quelque chose: un sourire, une parole, une rencontre et même une moquerie qui venait d'elle; ou bien c'était l'admiration pour ses exercices d'écuyère; ou j'avais seulement passé sur la place du Marché et vu sa roulotte. Elle remplissait ma vie beaucoup plus que je ne le soupçonnais, et maintenant il ne m'arrivait plus rien. Ce vide, jusqu'alors inconnu, m'était plus pénible qu'une véritable douleur. Je tâchais de m'y agiter sans aucun succès, car je n'imaginais pas encore le parti qu'on peut tirer du souvenir. Comment aurais-je su qu'il est possible de vivre hors de l'instant présent? Et de Nazzarena partie, de Nazzarena perdue pour toujours, ce qui me restait, c'était moins sa pensée qu'une langueur répandue en moi par son départ, langueur où je me complaisais, où je la retrouvais encore, et qui me rendait incapable de m'intéresser à quoi que ce fût.

Par elle je fus empêché de prêter beaucoup d'attention aux changements survenus chez moi. Sans efforts je m'en accommodai, et l'on crut à la facilité de mon humeur. Entre mon père et mon grand-père, depuis la scène de la tour, subsistait un état de gêne que le tact de ma mère, seul, réussissait à rendre supportable à l'un et à l'autre. Sans une interdiction formelle, je cessai de me promener avec grand-père et même de monter dans sa chambre. Il s'enfermait pour jouer du violon une bonne partie de la journée. Quand nous nous retrouvions à table, il ne cherchait nullement à se rapprocher de moi, comme s'il eût renoncé définitivement à notre intimité, et je l'estimais un peu ingrat, m'attribuant un rôle important pour l'avoir défendu. Les repas étaient devenus maussades. L'un s'isolait, l'autre s'absorbait dans ses pensées. Je compris que tous deux, par une entente tacite, s'étaient retirés de la lutte municipale. Personne n'osait parler des élections qui étaient toutes proches, mais les affiches des murs, que je lisais sur le parcours de la maison au collège, me renseignaient. Le nom de Martinod y figurait, et de même celui de Galurin, mais on avait négligé Verse-à-boire et les deux artistes. Tante Dine, le long de l'escalier, parlait toute seule d'événements extraordinaires et de traîtres épouvantables. En somme, Martinod était parvenu à ses fins: le candidat qu'il redoutait, le seul qu'il redoutât, s'était désisté.

Je compris encore que grand-père n'avait pas repris le chemin du Café des Navigateurs, soit pour observer la trêve, soit pour éviter des sollicitations auxquelles il eût été sans doute enclin à céder. En apprenant qu'on venait d'appeler mon père au chevet de Cassenave délirant, il parut très surpris et même affecté: donc il n'avait pas revu ce compagnon.

--Cassenave malade! s'informa-t-il. Il aura trop bu.

A déjeuner, mon père nous annonça que Cassenave était mort.

--Je le lui avais prédit, assura-t-il. Il y a beau temps qu'il aurait dû renoncer à la bouteille.

--C'était son goût, opina grand-père.

C'était son goût: cela excusait, justifiait toutes les actions, les bonnes et les mauvaises, et je l'entendais bien ainsi. Je vis aux lèvres de mon père une réponse prête, mais il la retint et se contenta d'ajouter:

--J'ai prévenu Tem Bossette. Le même sort l'attend, s'il n'y prend pas garde. Et il est déjà tard pour lui.

--Tous les ivrognes, conclut tante Dine, qui se plaisait aux généralisations.

Le dimanche des élections vint enfin. Je le reconnus aux placards multicolores qui garnissaient les façades et à l'affluence plus nombreuse que je dus traverser pour me rendre à la messe du collège. Personne, à la maison, n'y avait fait la moindre allusion. Après le déjeuner qui fut sans entrain, à peine son café pris, grand-père mit son chapeau et s'empara de sa canne.

--Où vas-tu? questionna tante Dine.

--A la campagne.

--Du moins as-tu voté?

--Bien sûr que non.

--C'est un devoir.

--Oh! ça m'est égal.

--Au fait, tant mieux! ajouta ma tante: tu aurais été capable de donner ta voix à ces canailles.

Elle jugeait inutile de les désigner davantage.

Il avait failli solliciter les suffrages, comme disaient les affiches, et il ne votait même pas. C'était son goût et je n'y voyais rien à redire. Chacun pouvait agir à sa guise et changer à son caprice: sans quoi la liberté, que serait-elle devenue? Comme il franchissait le seuil, il se retourna tout à coup et me proposa de m'emmener avec lui.

--Ma casquette et j'y vais! criai-je, déjà bondissant, comme si j'avais totalement oublié la scène de la tour.

Mon père, qui nous observait, arrêta mon élan par son intervention:

--Je vous remercie. Aujourd'hui, c'est moi qui le promènerai. J'ai congé.

Il s'accordait bien rarement des congés. De plus en plus ses malades l'accaparaient. Sa réputation avait dû s'étendre au loin à la ronde, car on réclamait ses services à de grandes distances: ses absences, ses voyages se multipliaient.

--Je ne m'appartiens plus, confiait-il ma mère. Et la vie passe.

--Mon ami, murmurait-elle, je t'en conjure, ne te fatigue pas.

Elle s'ingéniait à le soigner, à obtenir de lui qu'il se reposât. Pour la rassurer, il riait, redressant sa haute taille, bombant la poitrine. Jamais il n'avait besoin de repos. Ses robustes épaules pouvaient porter le monde, et de fait ne portait-il pas le poids de la maison et de nos sept avenirs? Par une complication étrange, tout en continuant de me révolter intérieurement contre lui, je ne cessais pas de l'admirer. Il me représentait la force contre quoi rien ne prévaut. Je ne l'imaginais pas vaincu ou gémissant. La vie était pour lui une perpétuelle victoire.

Je ne l'admirais qu'à distance. La perspective de cette promenade avec lui m'épouvanta et je demeurai sur l'escalier, attendant je ne sais quel événement qui viendrait y mettre obstacle.

--Allons, m'encouragea-t-il, va chercher ta casquette, dépêche-toi. Les jours sont longs, nous irons loin.

Sa voix sonore était sans dureté. Elle avait même cet accent bienveillant qui rendait l'espoir aux malades. En somme, soit à la sortie du Café des Navigateurs, soit dans la chambre de la tour, il ne s'était pas montré sévère à mon égard. Mais la bonté ne lui servait de rien pour m'adoucir. Je ne lui en savais aucun gré et je le considérais comme un tyran acharné à me retenir prisonnier. Dès qu'il était là, je cessais d'être libre. Nous aurions beau gagner le coin le plus abandonné, le plus farouche: autour de moi je verrais pousser des murailles. Tandis qu'avec grand-père j'avais l'impression que les clôtures disparaissaient et que la terre sans entraves appartenais à tous ou n'appartenait à personne.

Pourquoi mon père m'imposait-il ce long tête-à-tête qui par avance me glaçait? Les révélations de Martinod ne m'avaient-elles pas appris ses préférences? Il s'enorgueillissait de Bernard et d'Etienne, il se préoccupait sans cesse de Mélanie, et je surprenais quelquefois ses regards posés sur elle avec une insistance bizarre, comme s'il ne l'eût jamais vue ou comme s'il prenait son empreinte; quant à moi, e ne comptais guère. De toute ma volonté je voulais être un enfant incompris, un enfant malheureux, un enfant injustement délaissé. Cela m'était nécessaire pour entretenir la langueur amoureuse dont je me délectais. De sorte que je ne partis pas volontiers et le laissai voir. Lui, au contraire, s'efforçait d'être gai et, comprenant qu'il désirait me mettre en confiance, par esprit d'opposition, je me réservai davantage.

Nous voilà sur la route, non point d'un pas lent de flâneurs qui vont à l'aventure, comme c'était notre habitude à grand-père et à moi, mais d'un pas allègre et vif, comme si une musique militaire nous précédait.

--En marchant bien, m'expliquait-t-il, nous en aurons pour deux ou trois heures.

Afin de montrer que cette promenade ne m'intéressait nullement, je ne demandai pas où nous allions. Ce ne serait sûrement pas cet endroit perdu où l'on foulait des fougères, où sur les parois de rochers les bruyères s'agrippaient, où, séparé du reste du monde, loin des maisons et des cultures, au bruit sourd d'une cascade j'avais connu l'initiation à la nature sauvage.

Dans un village que nous traversâmes, je me souviens que je donnai un grand coup de pied dans un tuyau de vieille gouttière arrachée qui gisait sur le sol.

Nous eûmes aussitôt sur nos talons tous les chiens qui se rassemblèrent en hurlant. Un peu effrayé de leurs gueules menaçantes et de tout ce vacarme que j'avais provoqué, je me rapprochai de mon rassurant compagnon:

--Laisse-les aboyer, me dit-il. Dans la vie, tu verras, c'est tout pareil. Dès qu'on fait un peu de bruit, tous les chiens se précipitent. Si l'on se retourne, c'est une lutte ridicule. Le mieux est de ne pas s'occuper d'eux. Il faut laisser aboyer les chiens.

Comment ai-je compris qu'il s'agissait de Martinod et de sa gifle? Quand nous fûmes hors d'atteinte, j'en voulus à mon père d'avoir remarqué mon mouvement de peur.

Par un bon chemin muletier nous attaquâmes une colline. Lui, cependant, à mesure que nous avancions et que nous respirions en montant un air plus salubre, retrouvait sa belle humeur. C'était un beau jour de la fin de mai ou du commencement de juin, déjà chaud mais bien ventilé. Dans mon pays le printemps est lent à venir et la végétation part tout d'un coup. Elle était venue la veille peut-être, ou l'avant-veille, tant le vert des feuilles était luisant, l'herbe grasse, les fleurs brillantes. Nous traversâmes un bois de chênes, de fayards et de bouleaux. Les fûts blancs des bouleaux, gris et lisses des fayards, bruns et rugueux des chênes formaient les colonnades d'un immense temple voûté; le ciel ne s'apercevait pas.

--Ah! dit mon père, en s'arrêtant pour souffler un peu et en se découvrant afin de mieux sentir la fraîcheur qui tombait des arbres, comme il fait bon ici et quelle belle journée!

Je m'étonnai qu'il s'extasiât sur une chose si ordinaire dont j'avais eu si souvent le profit, sans penser qu'il en avait, lui, rarement l'occasion. Déjà il reprenait:

--C'est terrible d'être si occupé! On n'a pas le temps de jouir du soleil et de l'espace, ni de causer autant qu'on le voudrait avec ses fils. Autrefois, te rappelles-tu, François, je te racontais les combats de l'Iliade et le retour à Ithaque.

Je ne l'avais pas oublié, mais les récits épiques me paraissaient appartenir à une enfance déjà lointaine et dépassée. Ils dataient d'avant cette convalescence qui m'avait changé le coeur. Ils dataient devant mes promenades avec grand-père, d'avant la liberté et Nazzarena, d'avant l'amour. Alors je ne m'en souciais plus. Hector se battait pour garder sa maison, et Ulysse bravait les tempêtes pour rentrer dans la sienne dont il voyait, de la mer, la fumée, et j'entrevoyais un destin individuel où je ne dépendrais plus de rien ni de personne.

Nous perçâmes bientôt le rideau des arbres et nous atteignîmes le sommet de la colline. Les ruines d'une ancienne forteresse la couronnaient. A en juger par les pans de murs écroulés ou croulants, par la hauteur des tours encore debout et tout ajourées, elle avait dû tenir une place considérable. Le lierre et les ronces envahissaient ses vestiges. Elle subissait le dernier assaut de tous les végétaux avides de la recouvrir.

--Les ruines ne me plaisent pas beaucoup, me déclara mon père. Elles servent à la poésie, mais elles découragent d'agir. Elles nous montrent la fin, quand le but de la vie est de construire. Encore celles-ci ont-elles un rôle à jouer: elles évoquent un passé de lutte et de gloire. C'était jadis le château fort du Malpas. Il commande la route de la frontière. Il en a subi, des sièges et des attaques! En 1814, quand la France fut assaillie par trois armées, tout démantelé qu'il était déjà, on y a hissé des canons pour tirer sur les Autrichiens.

J'aurais dû penser que nous irions là. C'est un lieu célèbre dans toute notre province. Célèbre par quoi? je le savais vaguement. Jamais grand-père ne m'y avait conduit: il détestait les endroits fréquentés «où, disait-il, on va le dimanche en famille, et qui sont pleins de souvenirs, grands hommes, batailles et papiers gras.»

Mon père s'échauffait pour parler batailles. N'avait-il pas défendu pareillement la maison contre nos ennemis, contre les ils de tante Dine acharnés à sa conquête? Un instant captivé, je faillis lui poser cette question: «Et pendant la guerre, père, où étiez-vous?». Je savais qu'il avait pris du service et brassé la neige avec sa compagnie, pendant un hiver rigoureux. Cependant la question ne franchit pas mes lèvres. Elle eût avoué que je subissais son influence et je me raidissais pour lui résister. Toute la forêt de chênes, de bouleaux et de fayards, et ces ruines décoratives sur l'horizon, ne valaient pas pour moi le châtaignier sous lequel Nazzarena avait passé.

Il m'entraîna au bord de la terrasse que formait l'ancienne cour du château dont on avait jeté bas la façade. De là on dominait, on découvrait tout le pays, le lac avec ses rives dentelées, ses petits golfes pleins de grâce, ses verts promontoires, la ville étagée au- dessus, facile à déchiffrer à cause de ses places et de ses jardins publics, les villages de la plaine à demi couchés dans l'herbe comme des troupeaux immobiles, ceux des coteaux groupés au bas de leurs églises en faction, et, pour fermer la vue, les montagnes, tantôt boisées, tantôt rocheuses et nues. Une belle lumière d'après-midi, tout en vibrant sur les choses, en précisait les contours. Ici ou là un toit d'ardoise lui renvoyait ses flèches d'or. Aux différences de teintes, aux nuance mêmes du vert on pouvait distinguer les cultures, et toutes les limites des héritages, indéfiniment divisés, clos de haies, de murs ou de barrières, et les petits cimetières blancs, découpés en carrés, dans le voisinage des groupes de maisons.