Chapter 16
Où irais-je? Confondant la dureté de ma famille et l'exil de Nazzarena, je ne songeais pas à rentrer chez nous. Quel appui, quelle consolation y aurais-je rencontrés? Mon père m'avait défendu de sortir : je pouvais préjuger l'accueil qui m'attendrait. J'errai dans la rue, parmi les promeneurs endimanchés, heurtant dans ma distraction l'un ou l'autre qui me traitait de maladroit ou de malotru, ce qui m'était presque agréable, tant j'avais besoin de changer le cours de ma peine. D'un pas automatique, et sans être le maître de ma direction, je parvins au Café des Navigateurs. Grand-père me comprendrait, grand- père me représentait le salut auquel ce cher Martinod collaborerait.
La salle était bondée, et tout de suite cette atmosphère de tabac et d'anis, ce bruit de paroles, ce mouvement, cette agitation me réconfortèrent. Je perdis la notion directe de ma douleur, et même je perçus distinctement qu'il se passait quelque chose d'anormal et de solennel. Une décision de premier ordre avait été prise et, à la façon dont on en parlait, je devinai que c'était là un de ces événements historiques que plus tard l'on apprend en classe. Grand-père était l'objet de mille témoignages d'honneur et de sympathie. On l'entourait, on le félicitait, on lui prenait les mains, bien qu'il résistât. Et, suprême faveur, on apporta du champagne. Du champagne, un jour comme celui-là! Je commençai d'en être écoeuré, d'autant plus qu'on ne m'avait point donné de verre.
--Une coupe, --ordonna Martinod, ce cher Martinod qui décidément me comblait, --une coupe au miochard.
Et il leva la sienne en l'air, d'un geste large en proclamant:
--A l'élection du père Rambert! à la victoire de la République!
--Bravo! approuva le fidèle Galurin.
Glus et Mérinos s'épanouissaient de bonheur: sans doute ils voyaient s'ouvrir l'ère de la Beauté dont ils s'étaient entretenus devant moi si souvent. Quant à Cassenave, il supportait des deux mains le poids de sa tête, et, les yeux vagues, fixait peut-être quelque vision. La servante inclinant la bouteille sur son verre, il dut imaginer que l'une des belles dames en robe Empire qui descendaient par le plafond de sa mansarde pour lui donner à boire lui rendait publiquement visite :
--Ziou, fit-il en se redressant.
Et devant la mousse qui montait, suivie du vin d'or, il fut pris d'un frisson convulsif. Ses mains tremblantes ne réussirent pas à atteindre la coupe, et il hoquetait de convoitise et d'impuissance.
Grand-père, seul, manquait d'entrain et même de gaieté. Sa mauvaise humeur était évidente. Il ne tenait point à la popularité, ni aux acclamations. Tout ce monde qui ouvrait la bouche pour boire ou pour crier le gênait, l'énervait, et je crois qu'il eût préféré se trouver ailleurs, à la campagne par exemple, à manger des fraises arrosées de crème de lait. Cependant on le contraignait à céder à l'enthousiasme général.
--Après tout, peut-être bien, concédait-il. Surtout pas de tyrans. La liberté.
Oh! non, pas de tyrans! Et je revis instantanément mon père, sur le seuil de la porte, chassant de son bras tendu ces pauvres diables de bohémiens. Et, par manière de protestation, je vidai ma coupe.
A ce moment précis, --je n'oublierai de ma vie ce spectacle, --mon père, fait inouï, entra au Café des Navigateurs. Je tournais le dos à la porte: par conséquent je ne pouvais l'apercevoir que dans la glace. Or, ce fut le visage de Martinod qui me signala sa présence. Martinod, tout à coup, devint blême, et la main qui tenait le verre trembla comme celle de Cassenave, de sorte qu'un peu de champagne en gicla. Déjà mon père, devant qui l'on s'écartait rapidement comme devant un personnage d'importance ou comme si l'on avait peur de lui, atteignait notre table. Il ôta son chapeau, et dit très poliment:
--Je vous salue, messieurs, je viens chercher mon fils.
Personne ne souffla mot. Il se fit un grand silence, non seulement dans notre groupe, mais dans toute la salle attentive à cet incident. L'apparition de Nazzarena sur son cheval noir dans le cirque ne provoquait même pas tant de curiosité. On n'entendit qu'une exclamation: oh! poussée par le patron qui, la serviette en main, s'immobilisait devant son comptoir. Le premier, grand-père se remit et répondit avec calme, presque avec impertinence:
--Bonjour, Michel. Veux-tu prendre quelque chose avec nous?
Cette offre fut accueillie dans l'assistance par de petits rires narquois et les langues se délièrent. Mais la diversion ne dura pas. Déjà mon père reprenait:
--Merci. Je viens chercher mon fils. Il est bientôt l'heure du dîner et nous vous attendons tous les deux.
Par là, il invitait grand-père à se retirer avec nous. Comprenant que son invitation n'était pas agréée, il toisa Martinod qui, pour afficher son courage, ricanait maintenant:
--Dites donc, monsieur Martinod, puisque je me suis découvert, je vous prie de vous découvrir.
C'était vrai que Martinod gardait son chapeau sur la tête, mais je savais que c'était l'usage au café. Loin d'obtempérer à cet ordre, -- à cause du ton, personne ne s'y trompa malgré le je vous prie, --il s'empressa d'enfoncer davantage son couvre-chef. La salle entière intéressée et captivée, suivait les phases du dialogue, et dans un coin un loustic lança:
--Saluera. Saluera pas.
Mon père s'avança et il me parut comparable à un géant. Seul contre tous, c'était lui qui répandait la crainte. De sa voix nette que je connaissais bien, qui remuait Tem Bossette au fond de la vigne et rassemblait la maisonnée en un instant, il articula:
--Voulez-vous que je fasse sauter votre chapeau avec ma canne, monsieur Martinod? Car ma main ne peut plus vous toucher.
Cette fois, on cessa de plaisanter. Le cas devenait tragique: on aurait entendu tisser une araignée. Grand-père sauva la situation:
--Allons, Martinod, dit-il: il faut être poli.
--Père Rambert, c'est bien pour vous, concéda Martinod.
Tout de même il se découvrit. On vit mieux sa figure exsangue et sur sa défaite ne subsista aucun doute. Déjà mon père, vainqueur, se tournait vers Cassenave, perdu dans ses rêves:
--Vous aussi, mon ami, vous feriez mieux de rentrer chez vous.
Et Cassenave terrifié, s'écria en pleurant, ce qui détendit les nerfs de chacun et parut extrêmement drôle:
--Je vous jure que je n'ai pas bu, monsieur le docteur.
Là-dessus nous sortîmes, mon père et moi, lui devant, moi derrière, et bien que les tables déjà serrées fussent toutes garnies de consommateurs, je circulai entre elles sans difficulté, à cause de la place qu'on laissait respectueusement à mon guide. Pour ne pas ressembler à Martinod, dont la lâcheté me dégoûtait, je m'efforçais de me tenir droit et de prendre un air dégagé. Au fond, j'éprouvais une peur indicible de ce qui se passerait dans la rue quand nous serions seuls tous les deux. Jamais, sauf peut-être dans ma toute première enfance, mes parents ne m'avaient infligé de châtiment corporel: notre fierté faisait partie de notre éducation. Cette fois, je m'y attendais. Pourvu que ce ne fût pas un soufflet, comme à Martinod? Martinod était un ennemi de la maison et j'avais bu son champagne. Mais je ne me souciais plus de la maison. Comme grand-père, j'entendais être libre. Grand-père n'avait-il pas pris un fusil, lorsqu'il avait échoué dans le sang des journées de Juin, contre la défense de son propre père, le magistrat, le pépiniériste dont il se moquait bien? On me frapperait, on me brutaliserait, on n'obtiendrait rien de moi. Et, contre l'épouvante qui me tordait, je me crispais jusqu'à atteindre enfin une sorte d'insensibilité, cette force de résistance qui permet de tout supporter sans plier et sans se plaindre.
Je n'eus pas à me servir de cette provision d'énergie que j'emmagasinais en vue du martyre. Dehors, mon père se contenta de me demander sans hausser la voix:
--Es-tu venu souvent dans ce café?
--Quelquefois.
--Tu n'y remettras jamais les pieds.
Je compris qu'en effet je n'y pourrais jamais remettre les pieds. Mais serait-ce là toute ma punition? Nous marchions côte à côte, et très vite. Bien qu'il ne manifestât plus rien de ses pensées, je ne saurais dire à quel signe je le sentais agité d'une grande tempête en dedans. Il pouvait me briser, me casser en deux, et il se taisait. Nous passâmes ainsi sur la place du Marché. Je me découvrais semblable à ces malfaiteurs que j'avais vu conduire en prison par un gendarme. Pourvu que Nazzarena ne me reconnût pas? Elle me représentait la vie libre, comme j'étais l'esclavage.
Enfin nous arrivâmes devant la porte de la maison. Mon père, avant de l'ouvrir, se retourna vers moi et, m'enveloppant tout entier de son regard sous lequel je baissai la tête, malgré moi, comme un coupable:
--Pauvre petit! dit-il (c'étaient les expression mêmes de Martinod), qu'est-ce qu'on voulait faire de toi!
J'étais dans un tel état de tension que cette pitié soudaine eut raison de ma révolte et que je fus sur le point de me jeter dans ses bras en pleurant. Déjà il s'était repris et, de sa voix de commandement, déclarait:
--Il faudra bien que tu obéisses. Il le faudra bien.
Du coup je me rebiffai de nouveau. Il affirmait son autorité dont il n'avait pas abusé pourtant: ce serait pour moi la guerre sacrée de l'indépendance.
Ma mère inquiète, dont j'avais déjà distingué l'ombre derrière la fenêtre, guettait notre retour et vint au-devant de nous jusqu'au sommet des marches.
--Il y était, expliquait simplement mon père, je ne m'étais pas trompé.
--Oh! mon Dieu! murmura-t-elle comme si elle apprenait un malheur qu'elle n'eût pas imaginé.
Et tante Dine qui la suivait leva les bras au ciel:
--Ce n'est pas possible! Ce n'est pas possible!
On ne me gronda pas davantage. Bon gré mal gré, on avait ramené l'enfant prodigue. Et moi, loin d'être reconnaissant de cette indulgence que je m'explique mieux aujourd'hui par l'incertitude de mes parents sur les influences que j'avais subies et sur la façon de me reconquérir, j'appelais de toutes mes forces récupérées ma douleur d'amour que tous ces incidents avaient recouverte, en me répétant:
«Nazzarena part demain. Nazzarena part demain.»
V
LES DEUX VIES
Je ne dormis guère de la nuit, et dans un demi-sommeil je confondais la guerre sacrée de l'indépendance et la perte définitive de Nazzarena. Mon amour faisait partie de cette liberté que célébrait grand-père et pour laquelle il avait pris un fusil. Au matin, j'étais fermement résolu à ne pas me rendre au collège et à courir la suprême chance d'assister au départ des forains. Les adieux de la veille avaient été manqués: sans préparation, je n'avais rien trouvé à dire. Non, non, cela ne pouvait finir ainsi.
Je prétextai donc un mal de tête, auquel on voulut bien croire. Je compris qu'on me tenait pour ébranlé par la scène du Café des Navigateurs. Et même tante Dine m'apporta en cachette un lait de poule mousseux et digestif, favorable aux migraines, si savoureux que je m'en délectai malgré mon chagrin, ce qui m'occasionna une humiliation intérieure.
--Tu resteras au lit jusqu'à midi, conclut-elle en emportant la tasse.
Elle aussi, elle ajouta:
--Pauvre petit!
Ce qui lui retira immédiatement ma gratitude, car je n'entendais plus désormais être traité en enfant, puisque j'aimais.
Dès qu'elle fut sortie, je m'habillai en hâte, mais non sans quelque recherche, et grimpai dans la chambre de la tour, où grand-père m'accueillit avec étonnement et avec des signes de plaisir.
--On t'as laissé monter? me demanda-t-il.
Pourquoi cette question? Je n'avais demandé la permission à personne. Il se contenta de hausser les épaules, déjà revenu à sa philosophie.
--Oh! moi, ça m'est bien égal.
Des quatre fenêtres de la tour, on commandait tous les chemins. Mon plan consistait à guetter de ce belvédère le défilé des roulottes. Elles étaient chargées, elles avanceraient avec lenteur, je calculais que j'aurais le temps de les rattraper. Par où s'en iraient-elles? Aucun indice ne me renseignait. J'imaginais qu'elles prendraient la route d'Italie, et je surveillai celle-là davantage. J'étais donc installé devant une des croisées, a demi dissimulé par un meuble, quand on frappa à la porte, et mon père entra. Je pensai qu'il venait me chercher, et je sus immédiatement que, malgré mes résolutions, je ne lui résisterais pas; il avait, comme la veille, son air calme d'autorité souveraine et indiscutable. Absorbé par le but qu'il poursuivait, il ne me vit pas et même, comme il marcha droit à grand- père, il me tourna presque le dos. Jusqu'à mon intervention il devait ignorer ma présence. Après un salut qui fut courtois et bref, il montra le journal qu'il apportait, un journal du pays:
--Cette feuille annonce que vous vous présentez aux élections à la tête de la liste de gauche: est-ce vrai, père?
Sous la forme interrogative de cette simple phrase, je devinais tout un bouillonnement de colère qui se contenait encore. Au port de la ville, un mur plat qui surplombait le lac était balayé des vagues les jours de vent ou de tempête. Nous nous amusions quelquefois, mes camarades et moi, à passer dessus, entre deux lames, au risque de recevoir de l'écume ou des paquets d'eau. Mais, certains jours plus mauvais, cette bravade devenait impossible. On disait alors du lac soulevé qu'il fumait. J'eus la sensation que tout à l'heure, ainsi, la route serait barrée.
Du dialogue qui suivit, comment aurai-je oublié un traître mot? Grand- père, doucement et crânement ensemble, à son habitude (il détestait les scènes et les évitait le plus souvent, mais la couardise d'un Martinod n'était pas son fait), se contenta de répondre:
--Je suis libre, je pense.
--Personne n'est libre, reprit mon père avec une volonté de ne pas hausser le ton qui m'impressionna jusqu'aux moelles. Nous dépendons tous les uns des autres. Et vous n'ignorez pas que vous vous présentez contre moi.
Cette fois la riposte de grand-père fut plus aigre: il ne céderait pas, il se défendrait. Enfin!
--Je ne me présente contre personne, déclara-t-il, je me présente, voilà tout. Et je n'empêche personne de se présenter. Je te le répète, Michel: chacun est libre d'agir selon son bon plaisir.
Mon père, avec une éloquence qui peu à peu s'échauffait et qu'il rompait alors, comme s'il était déterminé à ne pas se départir de la forme la plus respectueuse et luttait sans cesse pour s'y maintenir contre l'entraînement de sa parole, essaya de le convaincre par toute une argumentation que même à distance je crois pouvoir résumer. Pourquoi cette candidature de la dernière heure quand jamais grand- père n'avait songé à jouer un rôle politique et quand il n'ignorait point que son fils était le chef du parti conservateur? Comment n'y pas reconnaître une manoeuvre de Martinod, trop heureux de venger son soufflet et d'annoncer la désagrégation de la famille Rambert? Mais on ne se laissait pas prendre au piège grossier d'un Martinod.
--Enfin, acheva-t-il, nous ne pouvons pas être candidats l'un contre l'autre.
Le petit rire de grand-père accompagna sa réponse:
--Oh! oh! pourquoi pas? Ce sera nouveau et je n'y vois, pour ma part, aucun inconvénient.
--Mais parce qu'une famille ne peut pas être divisée.
--Une famille, une famille, tu n'as que ce mot-là à la bouche. Les individus comptent aussi, je suppose. Et d'ailleurs, pourquoi tes convictions ne sont-elles pas les miennes, puisque tu es mon fils?
--Vous oubliez que mes convictions sont celles de tous les nôtres, jusqu'à votre père.
--Oui, le pépiniériste. Tu oublies le soldat de l'Empereur...
--Il servait la France. La France passe première. Je n'admets pas les émigrés.
--... Et ton grand-oncle Philippe Rambert, le sans-culotte?
--Ne parlons pas de luit: c'est notre honte. Toute famille a une tradition. La nôtre, jusqu'à vous, était simple et belle: Dieu et le Roi.
--Moi, la liberté me suffit. Je te laisse la tienne, laisse-moi la mienne, une fois pour toutes.
--Mais je vous répète que la solidarité de notre nom et de notre race vous oblige. Votre liberté n'est d'ailleurs qu'une chimère. Nous sommes tous en état de dépendance. Me contraindrez-vous à vous rappeler que cette dépendance, je l'ai acceptée avec toutes ses charges? La maison même qui nous abrite et que j'ai sauvée est le témoignage de notre durée et de notre unité sous le même toit.
Peu à peu, la conversation devenait une bataille. Mon père me semblait si grand et si puissant que d'une chiquenaude il eût écrasé grand- père, et pourtant grand-père lui tenait tête avec sa petite voix pointue et un air crispé que je ne lui connaissais pas. De les voir dressés l'un contre l'autre j'éprouvais de la peur et une horrible gêne. Dans ma rébellion nouvelle contre l'autorité, je me sentais de coeur avec grand-père. Cette liberté, dont on parlait pour l'attaquer et la défendre, je lui donnais les traits de Nazzarena qui s'en allait. Et il me parut que je commettrais une lâcheté comme, au Café des Navigateurs, Martinod, quand il s'était découvert par ordre, montrant sa face blême d'épouvante, si je n'intervenais pas en faveur de mon compagnon, de mon camarade de promenades, de celui qui m'avait transmis comme un radieux héritage --le seul dont il disposât --son amour de la nature intacte, de la vie nomade, de l'indépendance qui rejette fièrement toutes les règles, et peut-être le goût même de l'amour qui, à lui seul, pouvait résumer tout cela. Je ne me dissimulais pas les risques, je devinais la correction qui suivrait et cependant je m'avançai, pareil à un petit martyr qui réclame le supplice:
--Grand-père est libre, criai-je aussi fort que je pus.
Je crus avoir poussé un cri formidable, et c'est à peine si je m'entendis moi-même. Je fus étonné et vexé de n'avoir pas fait plus de bruit. J'en constatai néanmoins l'effet immédiat, qui suffit à ma satisfaction et ne me rassura point. Mon père s'était brusquement retourné, stupéfait de ma présence et de mon audace. Cette fois la route était barrée, comme au bord du lac, les jours de tempête. Il nous dévisagea tour à tour pour surprendre notre complicité, notre entente. Devant lui, nous n'étions véritablement plus rien du tout. Sa force pouvait nous briser tous les deux. Ses yeux déjà nous foudroyaient. Sa voix retentirait sur nous comme un tonnerre. L'orage qui s'amoncelait serait terrible.
Qu'attendait-il et pourquoi gardait-il le silence? Ce silence qui se prolongeait devenait plus inquiétant, plus tragique. J'y écoutais ma peur comme le tic-tac d'une horloge.
Mon père, ayant pris le temps de se ressaisir par un effort qui dut être surhumain, se détourna de moi que son regard terrorisait pour s'adresser à grand-père:
--C'est bien, dit-il avec une tranquillité et une douceur dont je fus déconcerté, je ne suis plus candidat. Nous n'offrirons pas à la ville le spectacle de nos divisions. Mais je me permettrai de vous donner un conseil. Martinod, par mon désistement, obtient ce qu'il désire; il ne poursuivait pas un autre but. Ne soyez pas plus longtemps l'instrument de cet homme qui m'a bassement calomnié et renoncez de votre côté à cette candidature dont vous n'avez que faire.
Grand-père, s'il fut surpris de ce revirement, ne le manifesta d'aucune façon:
--Oh! tu as bien tort de te retirer. Tu aurais peut-être été élu, et moi, ça m'est égal. Je tiens principalement à désavouer tes opinions politiques. La famille ne nous commande pas nos idées.
Mon père dut hésiter une seconde à reprendre la discussion et il y renonça définitivement. Il y renonçait parce qu'un autre sujet lui tenait davantage au coeur:
--Laissons cela, déclara-t-il. Mais il s'est passé dans ma maison quelque chose de plus grave encore et que je ne puis tolérer. Vous m'avez pris cet enfant que je vous confiais.
Le débat changeait et j'en devenais l'objet tout d'un coup. Instantanément je revis mon départ pour notre première promenade après ma convalescence. Nous sommes tous les trois sur le pas de la porte. Mon père joint ma main à celle de grand-père avec ces mots qui m'étonnent: Voici mon fils. C'est l'avenir de la maison. Et grand- père répond, en s'accompagnant de son rire: --Sois tranquille, Michel, on ne te le prendra pas. Comment pouvait-on me prendre et que signifiait ce propos?
--Quelle plaisanterie! répliquait déjà grand-père, je n'ai jamais rien pris à personne. Et voilà que maintenant on m'accuse de voler les enfants! Pourquoi pas de les manger?
Mais la moquerie ou l'ironie était une arme trop légère pour n'être pas brisée dans l'attaque qui suivit. Aucun détail de cette scène ne m'est sorti de la mémoire. Je les revois tous les deux, l'un fort et coloré, en pleine vigueur et puissance, et cependant poussant une de ces plaintes comme on en arrache aux arbres qu'on fend; l'autre si vieux, ratatiné et délicat, et néanmoins insolent dans sa façon de se dresser et de railler, --et moi, entre eux, comme l'enjeu de la partie qui se jouait.
--Oui, reprenait mon père, je vous ai donné mon fils pour le guérir et non pour le détourner. Vous-même, vous vous étiez engagé à ne rien dire ni faire qui pût le mettre un jour en contradiction avec nos traditions religieuses et familiales. Avez-vous tenu votre promesse? Il y a quelque temps déjà que je soupçonnais le travail opéré dans cette petite tête. J'en ai averti Valentine. Elle aussi, je m'en suis rendu compte, redoutait ce malheur et, dans son respect pour vous, craignait de vous attribuer à tort une mauvaise influence. Je ne sais comment vous avez conquis cette cervelle d'enfant. Mais ce que je n'ignore plus, c'est que vous avez conduit François au lieu même où tous nos ennemis se rassemblent et abusent de votre faiblesse et de votre générosité.
--Je ne te permets pas... voulut interrompre grand-père.
--De votre générosité, continua la voix plus ardemment, ou de la mienne. Car j'ai reçu ce matin la carte à payer. Elle est chère. Martinod a trouvé plaisant d'abreuver sa bande à mon compte.
--Qui t'a envoyé la note?
--Le patron du café. A qui voulez-vous qu'il l'envoie? Il est venu en personne l'apporter, et, pour me convaincre, il s'est contenté d'ajouter: «Le petit a consommé.» Mon fils en était comme mon père: je suis responsable, car, moi, je crois à la solidarité de la famille. J'ai payé pour Cassenave qui, dans son ivrognerie, porte déjà les signes de la mort; pour Glus et Mérinos, pauvres ratés, incapables du moindre travail; pour ce fainéant de Galurin et pour cette canaille de Martinod. Payer n'est rien, et j'ai subi, vous le savez, de plus rudes averses. Mais quelles erreurs avez-vous enseignées à ce petit? Il faut maintenant que je les connaisse pour les extirper de son coeur comme la mauvaise herbe du jardin. Où ira-t- il? Que fera-t-il dans la vie avec cette utopie de la liberté que la réalité dément à toute heure, sans les fortes disciplines de la maison, sans notre foi? Ce qui soutient notre race, toutes les races, ne savez-vous pas que c'est l'esprit de famille? La vie ne vous l'a- t-elle donc pas enseigné?
J'étais remué par l'accent de ces paroles. Sensible à la musique des mots, je m'en emparais au passage, et c'est par eux qu'aujourd'hui je remonte aisément aux idées qu'ils recouvraient et qui passaient alors pardessus ma tête.
--Tu as fini? demanda grand-père avec une impertinence qui provoqua mon admiration.
--Oui, j'ai fini. Et je m'excuse d'avoir élevé la voix devant cet enfant. Qu'il sache au moins --vous pouvez en témoigner --que j'ai toujours été un fils respectueux.
--Oh! tu as payé mes dettes. Et tu les paies encore.
--N'est-ce que cela? et n'avez-vous pas rencontré en toute occasion l'appui de mon affection filiale?
--De ta protection.
--Ma protection ne s'est exercée que pour écarter ceux qui voulaient votre ruine. Et ne comprenez-vous pas que c'est notre ruine future que vous préparez en soustrayant ce garçon à mon autorité, en le désarmant ?
Grand père fit: oh! oh! et réclama son tour de parler:
--Mais quels reproches ai-je donc mérités? J'ai promené cet enfant qui en avait besoin, je lui ai communiqué l'amour de la nature.
--Et non l'amour de la maison.