Chapter 10
Ce langage ne m'étonnait pas. J'avais perdu la notion du tien et du mien qui sépare la richesse de la pauvreté.
--Cette eau, ces bois, ces prés, continuait-il, tout cela est à moi. Je ne m'en occupe jamais, et c'est à moi tout de même.
Et, pour m'investir, me couronnant la tête de sa main, il acheva:
--C'est à moi, et je te le donne.
Ce fut un sacre gai et sans cérémonie. Tous les deux nous nous amusions de cette idée. Malgré nos rires, cependant, j'avais l'impression très nette que le monde m'appartenait en effet. D'un petit destin borné je ne voulais plus.
Comme nous redescendions de notre belvédère, nous croisâmes sur le chemin une jeune femme qui habitait une villa du voisinage. Elle portait une robe blanche, qui laissait nus les avant-bras et le cou, et sur la tête un chapeau orné de cerises rouges. Son ombrelle un peu penchée en arrière servait d'auréole ou de fond au visage qui était délicat et uni comme ces fleurs de magnolia dont j'aimais au jardin la nuance, l'odeur et la forme d'oiseaux blancs aux ailes déployées. Cependant je ne l'eusse pas remarquée, si grand-père ne s'était arrêté, cloué par l'admiration, et n'avait dit tout haut:
--Oh! ce qu'elle est belle!
Le visage clair s'empourpra. Mais la jeune femme sourit à cet hommage trop direct. Je la regardais alors, et tellement que je n'ai rien oublié de cette vision, pas même les cerises. Je faisais d'ailleurs mes réserves: elle me paraissait déjà âgée, peut-être trente ans. C'est un âge avancé aux yeux impitoyables d'un enfant. A cause de son teint de fleur, je pensais à l'aveu du Rossignol dont m'était venue, un jour que je lisais les _Scènes de la vie des animaux_, tant d'instable mélancolie: _Je suis amoureux de la Rose... Je m'égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas_. Et pour la première fois j'associai, non sans un secret pressentiment, une femme inconnue à l'amour plus inconnu encore.
A la suite de cette rencontre, grand-père m'emmena sur un coteau boisé où nous n'étions jamais allés, et qu'il m'avait représenté comme dénué d'agrément lorsque j'y voyais un but de promenade. Il fallait traverser une rivière avant d'en atteindre la base. Pendant la marche, il s'absorba en lui-même et ne m'adressa pas la parole. Au sommet, il s'orienta et se dirigea tout droit vers un pavillon à l'écart, proche une maison de ferme et dissimulé dans une clairière.
--C'est là, dit-il.
Je comprenais qu'il ne s'adressait pas à moi. Ce pavillon à un étage me parut dans un piteux état. Le toit manquait d'ardoise, une galerie circulaire pourrissait. On avait dû l'abandonner depuis longtemps. Grand-père se réjouit de cet aspect délabré et inhabitable, ce qui m'eût davantage étonné s'il ne m'avait pas accoutumé à ses bizarreries.
--Tant mieux, murmura-t-il: il n'y a personne.
Et, revenant vers la ferme, il avisa un vieillard qui se chauffait au soleil, sur un banc, et qui puisait avec une cuiller de bois dans un pot de soupe. Il engagea avec lui une interminable conversation qui m'ennuya et qui aboutit à un petit interrogatoire sur le pavillon.
--C'est bon à brûler, déclara le paysan.
--Autrefois, insinua grand-père, il y avait du monde.
--Autrefois, il y a bien des années.
Grand père eut l'air d'hésiter à continuer l'entretien, puis il reprit :
--Oui, il y a bien des années. Mais vous et moi, nous ne sommes pas de ce matin. Et dites-moi, vous ne vous souvenez pas d'une dame?
Je songeai aussitôt à la dame en blanc au chapeau de cerises et je l'évoquai dans cette clairière à la porte du pavillon. Déjà mon imagination travaillait sur un nouveau thème.
--Oh! moi, fit le vieux avant d'avaler la cuillerée qu'il tenait à la main, les femmes, je m'en f...
Les yeux de grand-père s'injectèrent de fureur, et je crus qu'il allait bousculer le bonhomme et son pot. Il leva la séance incontinent sans un mot de plus. Mais, en s'en allant, il me prit à témoin de la grâce du lieu:
--Tout de même, ici, comme c'est doux et sauvage! Les arbres n'ont pas changé. Il n'y a qu'eux.
Je n'ai jamais su l'aventure du pavillon. Mais, un jour que nous passions devant le château branlant du colonel, un autre souvenir, moins direct sans doute, lui revint à la mémoire, et, sans préparation, il me raconta:
--On l'appelait la belle Alix.
--Qui ça, grand-père?
--Elle a demeuré là. C'était sous l'Empire.
--Vous l'avez vue, grand-père?
--Oh! moi, non. C'est trop ancien. Je parle de l'Empereur premier. Ceux qui l'ont vue, c'étaient des vieux quand j'étais jeune. Ceux qui l'ont vue, rien qu'à dire son nom, éclataient d'orgueil.
Et ces brèves évocations disposaient pour moi un beau voile romanesque sur nos promenades qui étaient _arrivées_ comme des histoires.
Il ne s'étendit jamais sur l'une ou sur l'autre, comme je m'y attendais. Il ne supposait pas que je guettais ces moindres paroles-là pour en exagérer l'importance. Sauf la dame blanche au chapeau de cerises, qui ressemblait peut-être, qui ressemblait sans doute à quelque lointaine image de son passé, il saluait les femmes le plus honnêtement du monde et ne se permettait sur elles aucune réflexion. Quand je lus, quelques années plus tard, un soir de collège, le fameux passage de _l'Iliade_ sur les vieillards troyens disposés à pardonner à Hélène à cause de sa beauté, semblable à celle des déesses immortelles, tandis que mes camarades sommeillaient sur leur Homère, je me revoyais aux côtés de mon grand-père sur le chemin par où venait à nous la dame en blanc. Et, depuis lors, j'ai donné le nom d'Hélène à cette inconnue.
Grand-père, qui prenait goût à notre amitié, consentit à m'accueillir dans la chambre de la tour. Il ne s'y occupait d'ailleurs point de ma présence, tantôt m'enveloppant de la fumée de sa pipe, et tantôt jouant de son violon dont les sons se mêlaient pour moi à la forêt, au lac, aux retraites perdues que nous connaissions. Là je continuais ma vie libre du dehors. Les jours de mauvais temps, bien rares au cours de ce lumineux été prédit par Mathieu de la Drôme, je regardais la pluie tomber et l'horizon se désagréger, bercé et amolli par ce spectacle de l'inutilité des choses. Quand le couchant était pur, je voyais le soleil se projeter dans l'eau du lac en colonne de feu qui, peu à peu, se changeait en glaive, puis se réduisait à un point d'or, reflet de la petite étoile, posée sur l'épaule de la montagne, que le soleil était devenu une seconde avant de disparaître. Le soir, après dîner, j'obtenais la faveur de suivre les constellations dans le télescope. A cause de l'orientation de sa chambre précédente qui était tournée vers le sud, grand-père, je l'ai dit, ne connaissait qu'une moitié du ciel et se refusait à déchiffrer l'autre. C'est pourquoi je ne suis familier, la nuit, qu'avec Altaïr et Véga, Arcturus et l'Epi de la Vierge, qu'on aperçoit au sud en juillet. Il fallait me pencher pour distinguer Antarès au bord du toit. Les autres mois, tout se brouille à mes yeux, et de même si je fixe le nord.
La maison applaudissait à mon nouveau régime. Plus d'une fois mon père avait demandé à grand-père:
--Vraiment, le petit ne vous gêne pas?
--Oh! pas du tout, répondait invariablement grand-père.
Et mon père lui exprimait sa gratitude pour ma santé recouvrée. Tante Dine déclarait que je n'avais plus ma figure de papier mâché et me frottait les joues pour qu'elles devinssent plus rouges. Ma mère voyait dans l'affection de mon grand-père un gage de paix et de réconciliation. Pour moi, la vie s'était modifiée insensiblement. Le collège, les devoirs, l'émulation, la régularité, le travail, tout cela n'existait plus. Il n'y avait qu'à tourner le dos à la ville et à s'abandonner à la belle nature. Je sentais cela, que je ne saurais expliquer, à la fois nettement et confusément, confusément dans mon esprit et nettement pour la pratique.
Cependant, au retour de nos promenades, grand-père, assez souvent, se contentait de me ramener jusqu'au portail, puis s'esquivait du côté de la cité maudite.
IV
LE CAFÉ DES NAVIGATEURS
Où donc s'en allait grand-père après m'avoir reconduit à la maison? Au café, et un jour, il m'y emmena.
Je ne savais pas au juste ce que c'était qu'un café, et j'en éprouvais une peur secrète. Mon père en parlait sur un ton méprisant qui ne souffrait aucune contradiction, aucune réserve. Quand il disait de quelqu'un: _Il passe son temps au café_, ou: _C'est un pilier de café_, ce quelqu'un-là était jugé et condamné: il ne valait même pas la corde pour le pendre. Je n'eusse pas imaginé que mon père y pénétrât. De grand-père, cette audace m'étonnait moins; j'avais remarqué déjà qu'en toutes choses il prenait le contre-pied des opinions de mon père.
Nous y entrâmes, au lieu de nos promener, un matin qu'il faisait très chaud, de sorte que se fut pour moi un petit scandale: nous manquions doublement à notre programme. Il s'intitulait en lettres d'or: _Café des Navigateurs_, et l'inscription était encadrée de queues de billard. Bien situé au bord du lac, il se composait d'une tonnelle d'où l'on voyait le port et d'une grande salle d'où l'on ne voyait rien. Nous choisîmes cette salle. A cause de ses banquettes rouges, de ses tables de marbre blanc et des glaces qui reflétaient le jour tant bien que mal, je l'estimai extrêmement luxueuse. Deux ou trois groupes causaient, fumaient, buvaient, et je fus immédiatement saisi à la gorge par une âcre odeur de tabac mêlée de parfum d'anisette. Si vif était l'attrait du lieu, qu'après avoir toussé, je trouvai ce mélange agréable. Nous rejoignîmes le groupe le plus bruyant, et l'on y accueillit avec des transports grand-père, qu'on appelait familièrement: _le père Rambert_.
--Père Rambert par ici! Père Rambert par là!
On l'installa sur la banquette, à la place du milieu, et l'on commença par lui demander des nouvelles de Mathieu de la Drôme. Grand-père répondit qu'il était au beau fixe, avec une tendance à monter, et que les vents favorables le maintiendraient vraisemblablement dans cette posture, de quoi chacun se réjouit à cause de la vigne; le vin serait fameux si Mathieu continuait à se bien tenir. Je compris enfin qu'il s'agissait du baromètre et que l'on consultait grand-père sur le temps, à cause de ses prophéties. Ces messieurs se servaient entre eux d'un langage convenu qu'il importait de mettre au point, ce qui, pour moi, compliquait la conversation. Personne ne s'occupait de ma présence, et je restais debout, vexé de cet oubli, lorsque je fus interpellé brusquement.
--Eh! le miochard, qu'est-ce que tu prends?
Ce surnom et ce tutoiement achevèrent de me déconcerter. Je me redressai, la figure hargneuse, mais pour tout le monde je fus baptisé _le miochard_. Grand-père, détaché, commanda avec majesté:
--Une verte.
--Au vin blanc? questionna quelqu'un.
--Je ne suis pas, comme vous, un sac à vin, riposta grand-père.
Cette réplique fut reçue avec enthousiasme. A la maison on raffinait sur la politesse à l'égard des hôtes, tandis que ces messieurs dépouillaient toute cérémonie dans leurs relations. Cependant la servante disposait devant grand-père un matériel qu'elle retirait pièce à pièce d'un plateau: un verre à pied haut et profond, une petite pelle de fer percée de trous, un sucrier, une carafe d'eau et, enfin, une bouteille dont je devinais pas le contenu. Le silence ce fit, et j'eus l'impression d'assister à un rite solennel que personne n'avait le droit de troubler. Décidément les habitudes étaient toutes renversées: on se traitait avec sans-gêne, mais l'on vénérait la boisson. Grand-père, sans se laisser impressionner par tous ces regards braqués sur lui, versa jusqu'au quart du verre le liquide de la mystérieuse bouteille, puis il disposa sur la pelle trouée mise en travers du récipient deux morceaux de sucre en équilibre, les arrosa d'eau goutte à goutte, jusqu'à ce qu'ils fondissent, après quoi il inclina brusquement la carafe. Une bonne odeur d'anis caressa mes narines. Le mélange s'épaississait à mesure que l'eau tombait, comme ces beaux nuages opaques qui bordent l'horizon avant la pluie, et prit enfin une couleur vert pâle que je n'avais point rencontrée dans nos promenades. Aussitôt l'on recommença de parler, l'opération était terminée.
Au _miochard_ on apporta, sur l'ordre de mon nouveau parrain, une grenadine avec un flacon d'eau de seltz. Le rite observé fut plus court et ne parvint pas à triompher de l'inattention générale. La _verte_ rivale jouissait d'un crédit particulier. Une décharge dans le sirop qui s'ennuyait au fond du verre, et ma mixture monta, mousseuse, bouillonnante, tourbillonnante, d'un rose tendre, puis d'un rose doré après que les gaz furent dissipés. Ce qui me toucha le plus, ce fut la paille qu'on me remit pour boire à distance: il suffisait de pencher un peu la tête et d'aspirer.
J'étais initié, rien qu'en aspirant, à une forme supérieure de l'existence. Parfaitement heureux, je désirais en faire part à mes voisins. Ils suçaient des composés divers. La plupart montraient de bonnes figures rubicondes et des yeux un peu humides. Ils étaient tous parfaitement heureux. Pourquoi grand-père m'enseignait-il que dans les villes on ne l'était pas? Il n'y avait, pour l'être, qu'à entrer au café.
Parmi ces têtes que j'examinais à loisir et avec une entière sympathie, j'en remarquai une que je crus reconnaître. Elle appartenait au voisin de grand-père, celui-là même qu'il avait qualifié de sac à vin. Elle était piquée de taches de rousseur, qui, d'ailleurs, se distinguaient à peine de la peau injectée de sang. La chevelure, la barbe, les poils, de la même teinte rousse, l'envahissaient de partout et menaçaient jusqu'au nez qui, point central du spectacle, rutilait, magnifique. Malgré moi, je pensai à la gravure de ma Bible où l'on voit le prophète Elie enlevé sur un char de feu dans la gloire du soleil couchant, mais je repoussai cette comparaison comme inconvenante. Où donc avais-je déjà vu ce chef incandescent? Mes souvenirs se fixèrent peu à peu. Cela se passait chez nous: du cabinet de consultation sortit un homme, non pas fier et flambant comme celui du café, mais tout penaud, marmiteux, déconfit. C'était bien le même, pourtant: ce tas de poils hirsutes, ces taches de rousseur, je ne pouvais m'y tromper. Mon père le reconduisait et s'efforçait de le réconforter en lui tapant sur l'épaule:
--Gardez votre argent, mon ami. Vous êtes un peu de la maison. Vos parents et les miens se tutoyaient. Mais il faut cesser de boire, à tout prix. Si vous recommencez, vous êtes perdu. Promettez-moi de ne plus fourrer les pieds au café.
--Je vous le jure, docteur.
--Ne jurez pas, mais tenez bon.
--Si, si, je vous le jure. De ma vie, on ne me reverra dans les cabarets.
Cependant il était là, et il buvait, et il riait, et il se portait à merveille. Mon père exagérait la sévérité. Oubliant qu'il m'avait guéri, je le blâmai tout bas de l'effroi qu'il répandait et je lui découvris une certaine dureté de coeur. Pourquoi vouloir priver ce brave homme de son plaisir?
Mon rouge protégé répondait au nom de Cassenave, mais on le désignait de préférence sous un sobriquet symbolique: on l'appelait Verse-à- boire, ce qui pouvait servir à double fin. Tout de suite Verse-à-boire me captiva par les extraordinaires aventures qu'il avait courues et dont il composait des récits sans prétention. Il aurait pu figurer dans le recueil des _Trois vieux marins_, où son poids eût sans doute déterminé la chute de Jérémie offert au tigre en holocauste.
Dans sa jeunesse, ayant ouï vanter par les journaux l'oisiveté et la bonne chère qui sont attachées à l'état de moine, il résolut d'en tâter et frappa à la porte d'une capucinière, où promptement il dut rabattre de ses espérances. Réveillé la nuit par un frère barbare pour aller chanter l'office, nourri de légumes insuffisamment bouillis sur le fourneau d'un cuisinier pourvu d'un incurable coryza, il maigrissait et dépérissait. Son industrie seule le sauva d'un plus grand désastre. Quand les moines, rangés en cercle, étaient invités à se donner pieusement la discipline en récitant les psaumes de la pénitence, il enroulait par malice sa corde à celle de son collègue le plus proche, et pendant qu'ils les déroulaient sans hâte, expliquait- il, «_le miserere_ coulait».
Cependant un prieur borné refusait de le garder et le restituait à la société civile. Il y nouait les plus brillantes relations et, pour en fournir la preuve, racontait que de belles dames, chaque soir, lui rendaient visite dans son modeste appartement. Elles descendaient du plafond, sans qu'on pût distinguer par quelle ouverture. A l'instant il n'y avait personne, et tout à coup elles étaient là, en crinoline et robes de soie, car elles en étaient restées aux modes du second Empire.
Loin de demeurer inactives, elles lui mettaient dans la main une coupe de dimensions raisonnables où, de leur bras incliné, elles vidaient -- _ziou_ --plusieurs bouteilles de champagne. Ce _ziou_ qui exprimait la descente du vin dans le verre, avait, sur ses lèvres, un son chantant et caressant. On croyait entendre sauter le bouchon et se précipiter la mousse.
Mais il donnait des détails biographiques plus surprenants encore. Une nuit, confondant son bougeoir avec le bec de gaz qui, de la rue, éclairait sa chambre, il s'était précipité par la fenêtre pour le souffler, et on l'avait ramassé, en chemise, un peu moulu, mais sain et sauf. Ne lui arrivait-il pas de se promener avec lui-même? La veille, précisément, il avait engagé avec son double une longue conversation très intéressante et ne l'avait quitté qu'aux abords de la ville en lui disant: «Au revoir.»
On l'écoutait sans l'interrompre, ou bien on lui donnait des signes d'approbation en le pressant de continuer. Comment ne me serais-je pas rendu à toutes ces merveilles qui ne rencontraient autour de moi aucune incrédulité?
J'ignorais la profession qu'exerçait Cassenave, car il tranchait sur tout avec compétence, et l'on pouvait supposer qu'il avait passé par les métiers les plus divers, tandis que je discernai bien vite que deux autres membres du groupe, Gallus et Mérinos, étaient des artistes de génie. Gallus, musicien, s'adressait spécialement à grand-père comme s'ils pouvaient seuls tous les deux, au milieu de l'imbécillité générale, se comprendre et fraterniser dans la musique. Ils affectaient de s'isoler et se contenaient d'ailleurs, pour leurs apartés, de quelques brèves indications algébriques: le courant aussitôt s'établissait et les voilà roulant des yeux blancs parce que l'un ou l'autre avait fait allusion à l'allegro de la symphonie en _ut_ mineur, à l'andante de la quatorzième sonate, ou au scherzo en _si_ bémol du septième trio, qu'ils appelaient en se pressant les mains, comme pour se féliciter, le divin trio de l'archiduc Rodolphe. On ne les dérangeait point dans leur exaltation qu'un chiffre suffisait à déchaîner, et même on les considérait avec respect. De temps à autre, quelqu'un interrogeait Gallus, non sans une certaine crainte d'être pris en pitié pour n'avoir pas employé les termes exacts:
--Et votre drame lyrique sur la _Mort de l'Olympe_?
--Il avance, répondait imperturbablement le compositeur.
--Où en êtes-vous?
--Toujours au prélude. Je ne suis pas pressé. Une vie est à peine suffisante pour achever un tel ouvrage, et je n'y travaille que depuis une dizaine d'années.
Ce devait être un opéra prodigieux pour exiger tant d'efforts. Du reste, rien qu'à regarder Glus, on devinait qu'il succombait sous le poids d'une si vaste entreprise. Son corps était chétif, malingre, rabougri comme un poirier que mon père avait ordonné d'arracher de la cour. Une mèche barrait son front orageux. La chevelure qu'il négligeait laissait échapper force pellicules dès qu'il passait la main. Il portait, malgré la saison, un veston de velours noir et il nouait autour du col une énorme lavallière violette. Les taches y étaient innombrables. Toute la benzine de ma tante n'eût pas suffi au nettoyage. Mais je me figurais qu'un artiste ne peut pas être habillé comme tout le monde, sans quoi on eût été exposé à ne pas le reconnaître. Ce petit homme malpropre, qui paraissait paisible, soufflait brusquement la tempête. Alors il traînait dans la boue, par la peau du cou, jusqu'à ce qu'ils fussent barbouillés d'ordures, d'abominables criminels tels que les nommés Ambroise Thomas et Gounod, coupables d'avoir soustrait frauduleusement l'admiration des foules et corrompu irrémédiablement le goût public. Il accusait aussi les bourgeois de la ville, dont il énumérait les complots et les trahisons. Je me rendais compte que le terme de bourgeois était par lui-même flétrissant et je tremblais d'en être un, et pareillement mon père. Seul, grand-père, rebelle au classement, devait être épargné. Cependant Glus, de son métier, je l'ai su depuis, était vérificateur des poids et mesures. La société enfin reçut à son tour un blâme sévère; mais qu'elle le méritât, je ne l'ignorais plus à la suite de mes promenades. En sorte que mes nouveaux amis du café, que j'imaginais plus heureux même que les paysans avec leurs fromages blancs et leur crème de lait, étaient, en réalité, des persécutés, des martyrs.
Comment garder le moindre doute à cet égard devant l'injustice qui frappait le second artiste, Mérinos? Etait-ce son nom ou son surnom? A la vérité, je ne l'ai jamais su. Le surnom s'appliquait à miracle à cette face de mouton, longue et pleine ensemble, rose comme les joues d'un enfant qui tète, et couronnée de cheveux bouclés. Il ressemblait vaguement à Mariette notre cuisinière, mais l'aspect de celle-ci était plus martial. Or, ces apparences plutôt avenantes étaient mensongères. Mérinos avait l'âme ravagée, et je saisis des allusions aux passions extraordinaires qu'il avait traversées. Les passions, pour moi, c'était de montrer un visage lugubre et des yeux pleins de larmes. C'est vrai qu'il était luisant et jovial, et l'on ne pouvait découvrir la moindre trace d'humidité dans ses yeux à fleur de tête, tandis qu'on en découvrait sans peine sous les cils de Cassenave, de Glus et de presque tous les autres. Ainsi mon observation enfantine demeurait- elle en défaut. Mérinos, comme Glus, avait longtemps vécu à Paris, dans le quartier mystérieux de Montmartre, dont tous deux parlaient comme de la terre promise. Il était peintre de portraits, mais il avait renoncé à la peinture. Lui-même en donnait des raisons probantes :
--Vous comprenez: les gens d'aujourd'hui affichent des prétentions saugrenues. Ils exigent de la ressemblance. Comme si la ressemblance avait jamais compté pour un artiste!
--C'est évident, ratifia le choeur.
Aussitôt je songeai à la collection d'ancêtres qui remplissait le salon et qui était de la mauvaise peinture. Sûrement ils devaient être ressemblants.
Ainsi écarté de la gloire par la sottise des bourgeois, Mérinos ne cessait pas pour autant de fournir des preuves de son génie. Il portait toujours sur lui du papier teinté et un fusain. Tout en causant et fumant, il écrasait son fusain au hasard, puis rejoignait au moyen de quelques traits les taches qu'il avait obtenues. Chose curieuse, cela représentait, quand on considérait ces chefs-d'oeuvre avec patience et bienveillance, des visages de travers, esquissés à peine, que le groupe qualifiait à l'envi de tourmentés, de pervers, de troublants. Quelques amateurs de la ville --il y en avait tout de même --en achetaient à prix d'or, les déclarant prodigieux, et une dame enthousiaste et délirante visitait régulièrement --personne ne l'ignorait --l'atelier de Mérinos qui était, paraît-il, un taudis, pour y recueillir humblement les moindres ébauches, même en se traînant sur le plancher pour les chercher sous les meubles. J'admirais de confiance, moi aussi.
Un jour que grand-père, à la maison, célébrait cet artiste méconnu, il s'attira de mon père cette réponse:
--Oui, c'est la grande tromperie des oeuvres inachevées. Je n'aime pour ma part ni les échafaudages, ni les ruines.