Chapter 4
Boitelle s'arrêtait, les yeux ouverts, la bouche ouverte, riant et ravi, montrant ses dents aux kakatoès prisonniers qui saluaient de leur huppe blanche ou jaune le rouge éclatant de sa culotte et le cuivre de son ceinturon. Quand il rencontrait un oiseau parleur, il lui posait des questions; et si la bête se trouvait ce jour-là disposée à répondre et dialoguait avec lui, il emportait pour jusqu'au soir de la gaieté et du contentement. A regarder les singes aussi il se faisait des bosses de plaisir, et il n'imaginait point de plus grand luxe pour un homme riche que de posséder ces animaux ainsi qu'on a des chats et des chiens. Ce goût-là, ce goût de l'exotique, il l'avait dans le sang comme on a celui de la chasse, de la médecine ou de la prêtrise. Il ne pouvait s'empêcher, chaque fois que s'ouvraient les portes de la caserne, de s'en revenir au quai comme s'il s'était senti tiré par une envie.
Or une fois, s'étant arrêté presque en extase devant un araraca monstrueux qui gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait, semblait faire les révérences de cour du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la porte d'un petit café attenant à la boutique du marchand d'oiseaux, et une jeune négresse, coiffée d'un foulard rouge, apparut, qui balayait vers la rue les bouchons et le sable de l'établissement.
L'attention de Boitelle fut aussitôt partagée entre l'animal et la femme, et il n'aurait su dire vraiment lequel de ces deux êtres il contemplait avec le plus d'étonnement et de plaisir.
La négresse, ayant poussé dehors les ordures du cabaret, leva les yeux, et demeura à son tour éblouie devant l'uniforme du soldat. Elle restait debout, en face de lui, son balai dans les mains comme si elle lui eût porté les armes, tandis que l'araraca continuait à s'incliner. Or le troupier au bout de quelques instants fut gêné par cette attention, et il s'en alla à petits pas, pour n'avoir point l'air de battre en retraite.
Mais il revint. Presque chaque jour il passa devant le café des Colonies, et souvent il aperçut à travers les vitres la petite bonne à peau noire qui servait des bocks ou de l'eau-de-vie aux matelots du port. Souvent aussi elle sortait en l'apercevant; bientôt, même, sans s'être jamais parlé, ils se sourirent comme des connaissances; et Boitelle se sentait le coeur remué, en voyant luire, tout à coup, entre les lèvres sombres de la fille, la ligne éclatante de ses dents. Un jour enfin il entra, et fut tout surpris en constatant qu'elle parlait français comme tout le monde. La bouteille de limonade, dont elle accepta de boire un verre, demeura, dans le souvenir du troupier, mémorablement délicieuse; et il prit l'habitude de venir absorber, en ce petit cabaret du port, toutes les douceurs liquides que lui permettait sa bourse.
C'était pour lui une fête, un bonheur auquel il pensait sans cesse, de regarder la main noire de la petite bonne verser quelque chose dans son verre, tandis que les dents riaient, plus claires que les yeux. Au bout de deux mois de fréquentation, ils devinrent tout à fait bons amis, et Boitelle, après le premier étonnement de voir que les idées de cette négresse étaient pareilles aux bonnes idées des filles du pays, qu'elle respectait l'économie, le travail, la religion et la conduite, l'en aima davantage, s'éprit d'elle au point de vouloir l'épouser.
Il lui dit ce projet qui la fit danser de joie. Elle avait d'ailleurs quelque argent, laissé par une marchande d'huîtres, qui l'avait recueillie quand elle fut déposée sur le quai du Havre par un capitaine américain. Ce capitaine l'avait trouvée âgée d'environ six ans, blottie sur des balles de coton dans la calle de son navire, quelques heures après son départ de New-York. Venant au Havre, il y abandonna aux soins de cette écaillère apitoyée ce petit animal noir caché à son bord, il ne savait par qui ni comment. La vendeuse d'huîtres étant morte, la jeune négresse devint bonne au café des Colonies.
Antoine Boitelle ajouta:
--Ça se fera si les parents n'y opposent point. J'irai jamais contre eux, t'entends ben, jamais! Je vas leur en toucher deux mots à la première fois que je retourne au pays.
La semaine suivante en effet, ayant obtenu vingt-quatre heures de permission, il se rendit dans sa famille qui cultivait une petite ferme à Tourteville, près d'Yvetot.
Il attendit la fin du repas, l'heure où le café baptisé d'eau-de-vie rendait les coeurs plus ouverts, pour informer ses ascendants Qu'il avait trouvé une fille répondant si bien à ses goûts, à tous ses goûts, qu'il ne devait pas en exister une autre sur la terre pour lui convenir aussi parfaitement.
Les vieux, à ce propos, devinrent aussitôt circonspects, et demandèrent des explications. Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur de son teint.
C'était une bonne, sans grand avoir, mais vaillante, économe, propre, de conduite, et de bon conseil. Toutes ces choses-là valaient mieux que de l'argent aux mains d'une mauvaise ménagère. Elle avait quelques sous d'ailleurs, laissés par une femme qui l'avait élevée, quelques gros sous, presque une petite dot, quinze cents francs à la caisse d'épargne. Les vieux, conquis par ses discours, confiants d'ailleurs dans son jugement, cédaient peu à peu, quand il arriva au point délicat. Riant d'un rire un peu contraint:
--Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra vous contrarier. Elle n'est brin blanche.
Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer longuement avec beaucoup de précautions, pour ne les point rebuter, qu'elle appartenait à la race sombre dont ils n'avaient vu d'échantillons que sur les images d'Épinal.
Alors ils furent inquiets, perplexes, craintifs, comme s'il leur avait proposé une union avec le Diable.
La mère disait:--Noire? Combien qu'elle l'est. C'est-il partout?
Il répondait:--Pour sûr: Partout, comme t'es blanche partout, té!
Le père reprenait:--Noire? C'est-il noir autant que le chaudron?
Le fils répondait:--Pt'être ben un p'tieu moins! C'est noire, mais point noire à dégoûter. La robe à m'sieu l'curé est ben noire, et alle n'est pas pu laide qu'un surplis qu'est blanc.
Le père disait:--Y en a-t-il de pu noires qu'elle dans son pays?
Et le fils, convaincu, s'écriait:
--Pour sûr!
Mais le bonhomme remuait la tête.
--Ça doit être déplaisant?
Et le fils:
--C'est point pu déplaisant qu'aut'chose, vu qu'on s'y fait en rin de temps.
La mère demandait:
--Ça ne salit point le linge plus que d'autres, ces piaux-là?
--Pas plus que la tienne, vu que c'est sa couleur.
Donc, après beaucoup de questions encore, il fut convenu que les parents verraient cette fille avant de rien décider et que le garçon, dont le service allait finir l'autre mois, l'amènerait à la maison afin qu'on pût l'examiner et décider en causant si elle n'était pas trop foncée pour rentrer dans la famille Boitelle.
Antoine alors annonça que le dimanche 22 mai, jour de sa libération, il partirait pour Tourteville avec sa bonne amie.
Elle avait mis pour ce voyage chez les parents de son amoureux ses vêtements les plus beaux et les plus voyants, où dominaient le jaune, le rouge et le bleu, de sorte qu'elle avait l'air pavoisée pour une fête nationale.
Dans la gare, au départ du Havre, on la regarda beaucoup, et Boitelle était fier de donner le bras, à une personne qui commandait ainsi l'attention. Puis, dans le wagon de troisième classe où elle prit place à côté de lui, elle imposa une telle surprise aux paysans que ceux des compartiments voisins montèrent sur leurs banquettes pour l'examiner par-dessus la cloison de bois qui divisait la caisse roulante. Un enfant, à son aspect, se mit à crier de peur, un autre cacha sa figure dans le tablier de sa mère.
Tout alla bien cependant jusqu'à la gare d'arrivée. Mais lorsque le train ralentit sa marche en approchant d'Yvetot, Antoine se sentit mal à l'aise, comme au moment d'une inspection quand il ne savait pas sa théorie. Puis, s'étant penché à la portière, il reconnut de loin son père qui tenait la bride du cheval attelé à la carriole, et sa mère venue jusqu'au treillage qui maintenait les curieux.
Il descendit le premier, tendit la main à sa bonne amie, et, droit, comme s'il escortait un général, il se dirigea vers sa famille.
La mère, en voyant venir cette dame noire et bariolée en compagnie de son garçon, demeurait tellement stupéfaite qu'elle n'en pouvait ouvrir la bouche, et le père avait peine à maintenir le cheval que faisait cabrer coup sur coup la locomotive ou la négresse. Mais Antoine, saisi soudain par la joie sans mélange de revoir ses vieux, se précipita, les bras ouverts, bécota la mère, bécota le père malgré l'effroi du bidet, puis se tournant vers sa compagne que les passants ébaubis considéraient en s'arrêtant, il s'expliqua.
--La v'là! J'vous avais ben dit qu'à première vue alle est un brin détournante, mais sitôt qu'on la connaît, vrai de vrai, y a rien de plus plaisant sur la terre. Dites-y bonjour qu'à ne s'émeuve point.
Alors la mère Boitelle, intimidée elle-même à perdre la raison, fit une espèce de révérence, tandis que le père ôtait sa casquette en murmurant: «J'vous la souhaite à vot' désir». Puis sans s'attarder on grimpa dans la carriole, les deux femmes au fond sur des chaises qui les faisaient sauter en l'air à chaque cahot de la route, et les deux hommes par devant, sur la banquette.
Personne ne parlait. Antoine inquiet sifflotait un air de caserne, le père fouettait le bidet, et la mère regardait de coin, en glissant des coups d'oeil de fouine, la négresse dont le front et les pommettes reluisaient sous le soleil comme des chaussures bien cirées.
Voulant rompre la glace, Antoine se retourna.
--Eh bien, dit-il, on ne cause pas?
--Faut le temps; répondit la vieille.
Il reprit:
--Allons, raconte à la p'tite l'histoire des huit oeufs de ta poule.
C'était une farce célèbre dans la famille. Mais comme sa mère se taisait toujours, paralysée par l'émotion, il prit lui-même la parole et narra, en riant beaucoup, cette mémorable aventure. Le père, qui la savait par coeur, se dérida aux premiers mots; sa femme bientôt suivit l'exemple, et la négresse elle-même, au passage le plus drôle, partit tout à coup d'un tel rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel, que le cheval excité fit un petit temps de galop.
La connaissance était faite. On causa.
A peine arrivés, quand tout le monde fut descendu, après qu'il eut conduit sa bonne amie dans la chambre pour ôter sa robe qu'elle aurait pu tacher en faisant un bon plat de sa façon destiné à prendre les vieux par le ventre, il attira ses parents devant la porte, et demanda, le coeur battant.
--Eh ben, quéque vous dites?
Le père se tut. La mère plus hardie déclara:
--Alle est trop noire! Non, vrai, c'est trop. J'en ai eu les sangs tournés.
--Vous vous y ferez, dit Antoine.
--Possible, mais pas pour le moment. Ils entrèrent et la bonne femme fut émue en voyant la négresse cuisiner. Alors elle l'aida, la jupe retroussée, active malgré son âge.
Le repas fut bon, fut long, fut gai. Quand on fit un tour ensuite, Antoine prit son père à part.
--Eh ben, pé, quéque t'en dis?
Le paysan ne se compromettait jamais.
--J'ai point d'avis. D'mande à ta mé.
Alors Antoine rejoignit sa mère et la retenant en arrière.
--Eh ben, ma mé, quéque t'en dis?
--Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop noire. Seulement un p'tieu moins je ne m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait Satan!
Il n'insista point, sachant que la vieille s'obstinait toujours, mais il sentait en son coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait ce qu'il fallait faire, ce qu'il pourrait inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne les eût pas conquis déjà comme elle l'avait séduit lui-même. Et ils s'en allaient tous les quatre à pas lents à travers les blés, redevenus peu à peu silencieux. Quand on longeait une clôture les fermiers apparaissaient à la barrière, les gamins grimpaient sur les talus, tout le monde se précipitait au chemin pour voir passer la «noire» que le fils Boitelle avait ramenée. On apercevait au loin des gens qui couraient à travers les champs comme on accourt quand bat le tambour des annonces de phénomènes vivants. Le père et la mère Boitelle effarés de cette curiosité semée par la campagne à leur approche, hâtaient le pas, côte à côte, précédant de loin leur fils à qui sa compagne demandait ce que les parents pensaient d'elle.
Il répondit en hésitant qu'ils n'étaient pas encore décidés.
Mais sur la place du village ce fut une sortie en masse de toutes les maisons en émoi, et devant l'attroupement grossissant, les vieux Boitelle prirent la fuite et regagnèrent leur logis, tandis qu'Antoine soulevé de colère, sa bonne amie au bras, s'avançait avec majesté sous les yeux élargis par l'ébahissement.
Il comprenait que c'était fini, qu'il n'y avait plus d'espoir, qu'il n'épouserait pas sa négresse; elle aussi le comprenait; et ils se mirent à pleurer tous les deux en approchant de la ferme. Dès qu'ils y furent revenus, elle ôta de nouveau sa robe pour aider la mère à faire sa besogne; elle la suivit partout, à la laiterie, à l'étable, au poulailler, prenant la plus grosse part, répétant sans cesse: «Laissez-moi faire, madame Boitelle», si bien que le soir venu, la vieille, touchée et inexorable, dit à son fils: «C'est une brave fille tout de même. C'est dommage qu'elle soit si noire, mais vrai, alle l'est trop. J'pourrais pas m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop noire!»
Et le fils Boitelle dit à sa bonne amie:
--Alle n'veut point, alle te trouve trop noire. Faut r'tourner. Je t'aconduirai jusqu'au chemin de fer. N'importe, t'éluge point. J'vas leur y parler quand tu seras partie.
Il la conduisit donc à la gare en lui donnant encore bon espoir, et après l'avoir embrassée, la fit monter dans le convoi qu'il regarda s'éloigner avec des yeux bouffis par les pleurs.
Il eut beau implorer les vieux, ils ne consentirent jamais.
Et quand il avait conté cette histoire que tout le pays connaissait, Antoine Boitelle ajoutait toujours:
--A partir de ça, j'ai eu de coeur à rien, à rien. Aucun métier ne m'allait pu, et j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux.
On lui disait:
--Vous vous êtes marié pourtant.
--Oui, et j'peux pas dire que ma femme m'a déplu pisque j'y ai fait quatorze éfants, mais c'n'est point l'autre, oh non pour sûr, oh non! L'autre, voyez-vous, ma négresse, alle n'avait qu'à me regarder, je me sentais comme transporté...
L'ORDONNANCE
Le cimetière plein d'officiers avait l'air d'un champ fleuri. Les képis et les culottes rouges, les galons et les boutons d'or, les sabres, les aiguillettes de l'état-major, les brandebourgs des chasseurs et des hussards passaient au milieu des tombes dont les croix blanches ou noires ouvraient leurs bras lamentables, leurs bras de fer, de marbre ou de bois sur le peuple disparu des morts.
On venait d'enterrer la femme du colonel de Limousin. Elle s'était noyée deux jours auparavant, en prenant un bain.
C'était fini, le clergé était parti, mais le colonel, soutenu par deux officiers, restait debout devant le trou au fond duquel il voyait encore le coffre de bois qui cachait, décomposé déjà, le corps de sa jeune femme.
C'était presque un vieillard, un grand maigre à moustaches blanches qui avait épousé, trois ans plus tôt, la fille d'un camarade, demeurée orpheline après la mort de son père, le colonel Sortis.
Le capitaine et le lieutenant sur qui s'appuyait leur chef essayaient de l'emmener. Il résistait, les yeux pleins de larmes qu'il ne laissait point couler, par héroïsme, et, murmurant, tout bas: «Non, non, encore un peu», il s'obstinait à rester là, les jambes fléchissantes, au bord de ce trou, qui lui paraissait sans fond, un abîme où étaient tombés son coeur et sa vie, tout ce qui lui restait sur terre.
Tout à coup le général Ormont s'approcha, saisit par le bras le colonel, et l'entraînant presque de force: «Allons, allons, mon vieux camarade, il ne faut pas demeurer là.» Le colonel obéit alors, et rentra chez lui.
Comme il ouvrait la porte de son cabinet, il aperçut une lettre sur sa table de travail. L'ayant prise, il faillit tomber de surprise et d'émotion, il avait reconnu l'écriture de sa femme. Et la lettre portait le timbre de la poste avec la date du jour même. Il déchira l'enveloppe et lut.
«PÈRE,
Permettez-moi de vous appeler encore père, comme autrefois. Quand vous recevrez cette lettre, je serai morte, et sous la terre. Alors peut-être pourrez-vous me pardonner.
Je ne veux pas chercher à vous émouvoir ni à atténuer ma faute. Je veux dire seulement, avec toute la sincérité d'une femme qui va se tuer dans une heure, la vérité entière et complète.
Quand vous m'avez épousée, par générosité, je me suis donnée à vous, par reconnaissance et je vous ai aimé de tout mon coeur de petite fille. Je vous ai aimé ainsi que j'aimais papa, presque autant; et un jour, comme j'étais sur vos genoux, et comme vous m'embrassiez, je vous ai appelé: «Père», malgré moi. Ce fut un cri du coeur, instinctif, spontané. Vrai, vous étiez pour moi un père, rien qu'un père. Vous avez ri, et vous m'avez dit: «Appelle-moi toujours comme ça, mon enfant, ça me fait plaisir.»
Nous sommes venus dans cette ville et--pardonnez-moi, père--je suis devenue amoureuse. Oh! j'ai résisté longtemps, presque deux ans, vous lisez bien, presque deux ans, et puis j'ai cédé, je suis devenue coupable, je suis devenue une femme perdue.
Quant à lui?--Vous ne devinerez pas qui. Je suis bien tranquille là-dessus, puisqu'ils étaient douze officiers, toujours autour de moi et avec moi, que vous appeliez mes douze constellations.
Père, ne cherchez pas à le connaître et ne le haïssez pas, lui. Il a fait ce que n'importe qui aurait fait à sa place, et puis, je suis sûre qu'il m'aimait aussi de tout son coeur.
Mais, écoutez--un jour, nous avions rendez-vous dans l'île des Bécasses, vous savez la petite île, après le moulin. Moi, je devais y aborder en nageant, et lui devait m'attendre dans les buissons, et puis rester là jusqu'au soir pour qu'on ne le vît pas partir. Je venais de le rejoindre, quand les branches s'ouvrent et nous apercevons Philippe, votre ordonnance, qui nous avait surpris. J'ai senti que nous étions perdus et j'ai poussé un grand cri; alors il m'a dit--lui, mon ami!--Allez-vous-en à la nage, tout doucement, ma chère, et laissez-moi avec cet homme.
Je suis partie, si émue que j'ai failli me noyer, et je suis rentrée chez vous, m'attendant à quelque chose d'épouvantable.
Une heure après, Philippe me disait, à voix basse, dans le corridor du salon où je l'ai rencontré. «Je suis aux ordres de madame, si elle avait quelque lettre à me donner». Alors je compris qu'il s'était vendu, et que mon ami l'avait acheté.
Je lui ai donné des lettres, en effet,--toutes mes lettres.--Il les portait et me rapportait les réponses.
Cela a duré deux mois environ. Nous avions confiance en lui, comme vous aviez confiance en lui, vous aussi.
Or, père, voici ce qui arriva. Un jour, dans la même île où j'étais venue à la nage, mais, seule, cette fois, j'ai retrouvé votre ordonnance. Cet homme m'attendait et il m'a prévenue qu'il allait nous dénoncer à vous et vous livrer des lettres gardées par lui, volées, si je ne cédais point à ses désirs.
Oh! père, mon père, j'ai eu peur, une peur lâche, indigne, peur de vous surtout, de vous si bon, et trompé par moi, peur pour lui encore,--vous l'auriez tué--pour moi aussi, peut-être, est-ce que je sais, j'étais affolée, éperdue, j'ai cru l'acheter encore une fois ce misérable qui m'aimait aussi, quelle honte!
Nous sommes si faibles, nous autres, que nous perdons la tête bien plus que vous. Et puis, quand on est tombé, on tombe toujours plus bas, plus bas. Est-ce que je sais ce que j'ai fait? J'ai compris seulement qu'un de vous deux et moi allions mourir--et je me suis donnée à cette brute.
Vous voyez, père, que je ne cherche pas à m'excuser.
Alors, alors--alors, ce que j'aurais dû prévoir est arrivé--il m'a prise et reprise quand il a voulu en me terrifiant. Il a été aussi mon amant, comme l'autre, tous les jours. Est-ce pas abominable? Et quel châtiment, père?
Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir. Vivante, je n'aurais pu vous confesser un pareil crime. Morte, j'ose tout. Je ne pouvais plus faire autrement que de mourir, rien ne m'aurait lavée, j'étais trop tachée. Je ne pouvais plus aimer, ni être aimée; il me semblait que je salissais tout le monde, rien qu'en donnant la main.
Tout à l'heure, je vais aller prendre mon bain et je ne reviendrai pas.
Cette lettre pour vous ira chez mon amant. Il la recevra après ma mort, et sans rien comprendre, vous la fera tenir, accomplissant mon dernier voeu. Et vous la lirez, vous, en revenant du cimetière.
Adieu, père, je n'ai plus rien à vous dire. Faites ce que vous voudrez, et pardonnez-moi.»
Le colonel s'essuya le front couvert de sueur. Son sang-froid, le sang-froid des jours de bataille lui était revenu tout à coup.
Il sonna.
Un domestique parut.
--Envoyez-moi Philippe, dit-il.
Puis, il entr'ouvrit le tiroir de sa table.
L'homme entra presque aussitôt, un grand soldat à moustaches rousses, l'air malin, l'oeil sournois.
Le colonel le regarda tout droit.
--Tu vas me dire le nom de l'amant de ma femme.
--Mais, mon colonel...
L'officier prit son revolver dans le tiroir entr'ouvert.
--Allons, et vite, tu sais que je ne plaisante pas.
--Eh bien!... mon colonel..., c'est le capitaine Saint-Albert.
A peine avait-il prononcé ce nom, qu'une flamme lui brûla les yeux, et il s'abattit sur la face, une balle au milieu du front.
LE LAPIN
Maître Lecacheur apparut sur la porte de sa maison, à l'heure ordinaire, entre cinq heures et cinq heures un quart du matin, pour surveiller ses gens qui se mettaient au travail.
Rouge, mal éveillé, l'oeil droit ouvert, l'oeil gauche presque fermé, il boutonnait avec peine ses bretelles sur son gros ventre, tout en surveillant, d'un regard entendu et circulaire, tous les coins connus de sa ferme. Le soleil coulait ses rayons obliques à travers les hêtres du fossé et les pommiers ronds de la cour, faisait chanter les coqs sur le fumier et roucouler les pigeons sur le toit. La senteur de l'étable s'envolait par la porte ouverte et se mêlait, dans l'air frais du matin, à l'odeur âcre de l'écurie où hennissaient les chevaux, la tête tournée vers la lumière.
Dès que son pantalon fut soutenu solidement, maître Lecacheur se mit en route, allant d'abord vers le poulailler, pour compter les oeufs du matin, car il craignait des maraudes depuis quelque temps.
Mais la fille de ferme accourut vers lui en levant les bras et criant: «Maît' Cacheux, maît' Cacheux, on a volé un lapin, c'te nuit.»
--Un lapin?
--Oui, maît'Cacheux, l'gros gris, celui de la cage à draite.
Le fermier ouvrit tout à fait l'oeil gauche et dit simplement:
--Faut vé ça.
Et il alla voir.
La cage avait été brisée, et le lapin était parti.
Alors l'homme devint soucieux, referma son oeil droit et se gratta le nez. Puis, après avoir réfléchi, il ordonna à la servante effarée, qui demeurait stupide devant son maître:
--Va quéri les gendarmes. Dis que j'les attends sur l'heure.
Maître Lecacheur était maire de sa commune, Pavigny-le-Gras, et commandait en maître, vu son argent et sa position.
Dès que la bonne eut disparu, en courant vers le village, distant d'un demi-kilomètre, le paysan rentra chez lui, pour boire son café et causer de la chose avec sa femme.
Il la trouva soufflant le feu avec sa bouche, à genoux devant le foyer.
Il dit dès la porte:
--V'là qu'on a volé un lapin, l'gros gris.
Elle se retourna si vite qu'elle se trouva assise par terre, et regardant son mari avec des yeux désolés:
--Qué qu'tu dis, Cacheux! qu'on a volé un lapin?
--L'gros gris.
--L'gros gris?
Elle soupira.
--Qué misère! qué qu'a pu l'vôlé, çu lapin.
C'était une petite femme maigre et vive, propre, entendue à tous les soins de l'exploitation.
Lecacheur avait son idée.
--Ça doit être çu gars de Polyte.
La fermière se leva brusquement, et d'une voix furieuse: