Chapter 8
Mais depuis la mort tragique du mari, il pensait beaucoup moins à la jolie somme qui gonflait son portefeuille qu'à un autre portefeuille qu'il s'était chargé de remettre à la veuve du marquis.
Celui-là lui pesait cent livres sur la poitrine et quand il le retira de sa poche en se déshabillant, c'est à peine s'il osa y toucher.
Il fut pourtant violemment tenté de l'ouvrir.
M. de Ganges, en lui recommandant de le porter à sa femme, ne lui avait pas défendu d'en examiner le contenu, et il y trouverait peut-être d'autres secrets que celui de la personnalité du défunt.
Il ne savait presque rien de la marquise et il ne tenait peut-être qu'à lui de tout savoir.
Mais il lui répugnait de fouiller dans les papiers d'un mort et après avoir un peu trop hésité, il sut résister à la tentation.
Il le serra avec ses billets de banque dans l'armoire à glace qui lui servait de coffre-fort et il se mit au lit où il dormit d'un sommeil très agité, jusqu'à l'heure où sa femme de ménage le réveilla pour lui apporter son chocolat, c'est-à-dire à midi précis.
Paul se hâta de se lever et d'expédier ce frugal déjeuner. Il lui tardait de courir à l'avenue Montaigne et il avait encore à faire une toilette plus soignée que de coutume, avant de se présenter chez la marquise.
Le noir était indiqué, puisqu'il avait à remplir le pénible rôle du page de la chanson de Marlborough.
«La nouvelle que j'apporte fera vos yeux pleurer.»
Encore fallait-il que les vêtements de deuil qu'il allait mettre fussent neufs et coupés par un bon tailleur.
Il était content du sien qui n'habillait que des messieurs élégants et il choisit une tenue appropriée à la circonstance.
S'il l'eût osé, il aurait mis un crêpe à son chapeau.
Et il n'eut pas de peine à prendre la figure que doit avoir un homme chargé d'annoncer une catastrophe, car il n'avait pas le coeur à la joie. Il commençait à se préoccuper fortement des conséquences du drame nocturne auquel il avait pris une trop large part. Il se demandait ce qu'il était advenu du cadavre abandonné sur le talus des fortifications et si l'on n'avait pas trouvé sur le mort des preuves de son identité; toutes n'étaient peut-être pas dans son portefeuille. Et dans ce cas, la police arriverait bien vite à découvrir qu'il existait à Paris une marquise de Ganges ayant des relations dans le beau monde et pignon sur rue, ou plutôt sur avenue, ce qui est encore mieux.
Donc, Paul Cormier devait se hâter, s'il voulait avoir tout le bénéfice de la mission qu'il avait acceptée; mission délicate, s'il en fut, puisqu'il était la cause involontaire de la mort du marquis. Il est vrai que la marquise partageait ce tort avec lui, puisqu'elle s'était tacitement prêtée à la confusion de personnes qui avait amené la malencontreuse présentation au bal de la Closerie des Lilas. Et Paul espérait que cette complicité passive lui vaudrait quelque indulgence de la part de la veuve. Elle l'avait laissé se mettre dans son jeu; après la scène qu'il allait avoir avec elle, en s'acquittant du message que le mort lui avait confié, il ne pouvait pas manquer d'y entrer plus avant et il y comptait bien.
Non pas certes qu'il songeât à se prévaloir de la situation pour lui imposer son intimité, mais elle aurait forcément besoin de lui et elle ne pourrait pas moins faire que de le revoir.
Il avait renvoyé sa femme de ménage et il allait sortir quand il avisa sur sa table de nuit une lettre qu'elle y avait posée en entrant, comme elle avait coutume de le faire chaque matin, lorsqu'elle apportait le courrier.
Peu s'en fallut qu'il ne l'y laissât sans l'ouvrir. Il n'avait ni affaires, ni créanciers, et les femmes qui lui écrivaient de temps à autre lui étaient maintenant complètement indifférentes.
Il la décacheta cependant, pour l'acquit de sa conscience et il ne fat pas peu surpris de ce qu'il y lut.
On lui écrivait ceci:
«J'ai vu tout ce qui s'est passé, ce matin, au petit jour, sur un bastion du boulevard Jourdan. Vous avez tué un homme et vous étiez deux contre un. C'est bel et bien un assassinat et vous savez où ça mène. Je n'ai qu'un mot à dire pour vous faire arrêter. Mais je suis bon enfant et je ne demande qu'à m'entendre avec vous. Le silence est d'or, à ce qu'on dit. J'estime que le mien vaut au moins dix mille francs. Si vous êtes disposé à me les donner, vous me trouverez, de midi à deux heures, dans le jardin des Thermes de Cluny, au coin du boulevard Saint-Germain et du boulevard Saint-Michel. Si vous n'y venez pas, vous coucherez ce soir au dépôt de la Préfecture. Ce sera vous qui l'aurez voulu.»
Cette aimable épître n'était pas signée, mais elle était très correctement rédigée, sans la moindre faute d'orthographe ni de français et parfaitement adressée à M. Paul Cormier.
Elle n'était pas signée,--on ne signe pas ces choses-là,--mais il y avait un post-scriptum ainsi conçu:
«Je m'adresse à vous de préférence, parce que c'est vous que j'ai sous la main, mais je saurai retrouver votre complice et il ne perdra rien pour avoir attendu.»
C'était clair et net. Il s'agissait d'un chantage.
Le maître-chanteur se trompait, peut-être volontairement, quand il disait que Paul avait tué un homme, puisque Paul n'avait été qu'un des témoins du duel.
Il s'adressait à celui-là parce qu'il ne connaissait pas encore l'adresse de l'autre, mais la menace d'une dénonciation n'en était pas moins redoutable.
Évidemment, ce drôle s'était renseigné chez le portier du numéro 9 de la rue Gay-Lussac sur son locataire, et il n'avait qu'à signaler M. Cormier au commissaire de police pour qu'on l'envoyât chercher à domicile par deux agents.
C'était ce que Paul redoutait par-dessus tout, car s'il se flattait de fournir à ce commissaire des explications satisfaisantes, il tenait absolument à pouvoir disposer de sa journée, d'abord pour aller voir la marquise de Ganges et ensuite pour aller consulter le vieil ami de sa mère, l'avocat Bardin.
Quant à acheter le silence du gredin qui le menaçait de le dénoncer, Paul n'y songea pas un seul instant; non qu'il n'eût volontiers donné de l'argent pour que ce drôle le laissât en repos, mais c'eût été se mettre à sa merci, car il n'aurait pas manqué de recommencer.
C'est le système de tous les maîtres-chanteurs. Plus l'homme qu'ils exploitent les paie, plus croissent leurs exigences. Ils ne le lâchent qu'après l'avoir ruiné et lorsqu'il en est là, ils le dénoncent quand même.
Paul savait cela et d'ailleurs, au fond, il ne demandait qu'à être appelé à s'expliquer devant un magistrat sur ce duel malheureux. Il faudrait bien en venir là tôt ou tard, mais il préférait que ce ne fût pas immédiatement.
Comment ce misérable était-il si bien informé? Paul ne s'en doutait pas. Et c'était d'autant plus incompréhensible pour lui que, à en juger pas le style et l'orthographe de la lettre, il n'avait pas affaire à un rôdeur de barrières. Mais Paul n'avait pas le loisir de chercher le mot de cette énigme, et sa résolution fut bientôt prise.
Le chanteur ne l'attendait pas dans la rue, devant sa maison, puisqu'il annonçait que de midi à deux heures il se tiendrait dans le jardin du musée de Cluny. Paul n'avait qu'à le laisser s'y morfondre et à prendre un fiacre pour se faire conduire avenue Montaigne.
Après son entrevue avec madame de Ganges, il comptait aller chez Bardin, puis chez Mirande, que très probablement, il trouverait encore au lit, et, quand il se serait entendu avec lui, alors il serait temps d'aviser.
Il sortit donc et en sortant, il eut soin de donner un coup d'oeil à droite et à gauche: il ne vit personne. La rue Gay-Lussac n'est pas très fréquentée et dans le voisinage du numéro 9, il n'y avait aucun de ces établissements où on vend à boire et à manger, et, où on peut s'installer pour espionner à travers les vitres de la devanture.
Cormier aurait bien pu interroger son portier pour savoir qui avait apporté la lettre et si quelqu'un était venu demander des renseignements. Mais c'eût été laisser voir qu'il craignait d'être surveillé et il préféra s'abstenir.
Il passa donc devant la loge sans s'y arrêter et tournant à gauche, il déboucha sur le boulevard Saint-Michel, tout près de la station où il avait pris la veille la voiture qui l'avait mené avec madame de Ganges, au rond-point des Champs-Élysées.
Avant d'y arriver, il en vit une arrêtée au coin de la rue Gay-Lussac, mais elle devait être occupée, car les stores étaient baissés et il lui fallut pousser jusqu'à la station de la rue de Médicis.
Cette fois aucune femme ne monta dans le fiacre qu'il choisit.
Ces aventures-là n'arrivent pas tous les jours.
Paul, bien entendu, n'avait pas oublié de se munir du portefeuille à lui confié par le pauvre marquis et il n'avait pas non plus laissé le sien dans son armoire à glace où ses billets de banque n'auraient pas été en sûreté.
Le voyage ne lui parut pas long, car il l'employa à se préparer à paraître devant la marquise, et plus le moment solennel approchait, moins il se sentait rassuré sur le résultat de la démarche qu'il allait tenter, démarche scabreuse s'il en fut.
D'abord, madame de Ganges consentirait-elle à le recevoir? Il commençait à en douter.
Sous quel prétexte et sous quel nom se présenterait-il? Elle savait qu'il s'appelait Paul Cormier. Il le lui avait dit. Peut-être était-ce une raison pour qu'elle lui fermât sa porte, si elle reconnaissait ce nom sur la carte qu'il remettrait au domestique chargé de répondre aux visiteurs.
Mieux valait sans doute se faire annoncer sous un nom inconnu d'elle, en ajoutant qu'il avait absolument besoin de l'entretenir d'affaires graves et urgentes.
Paul payait assez de mine pour ne pas avoir à craindre d'être pris pour un mendiant ni même pour un commis-voyageur qui vient offrir à domicile des vins de propriétaire.
Une fois qu'il serait en présence de la marquise, le reste irait tout seul. Elle n'aurait garde de le renvoyer car, après ce qui s'était passé chez la baronne Dozulé, elle devait souhaiter autant que lui une explication en tête à tête.
La seule difficulté était donc d'arriver jusqu'à elle. Après réflexion, il résolut de s'inspirer des circonstances et il descendit de son fiacre, un peu avant le numéro 22, à seule fin de se donner le temps d'examiner l'extérieur de la place, avant d'essayer d'y pénétrer par surprise.
En s'approchant, il vit un grand et bel hôtel dont la façade à deux étages était imposante. On devinait tout de suite qu'il n'avait pas été construit pour abriter une de ces horizontales enrichies qui peuplent l'avenue de Villiers et les rues adjacentes.
L'hôtel de la marquise était un hôtel sérieux comme on n'en bâtit guère pour ces demoiselles.
Il avait même l'air un peu triste avec ses hautes fenêtres closes et sa majestueuse porte cochère dont les deux battants étaient fermés.
On n'entrait pas là comme chez la baronne de l'avenue d'Antin qui laissait libre l'accès du sien, les jours où elle recevait ses nombreux amis.
Chez madame de Ganges, il fallait montrer patte blanche et son salon n'était pas ouvert à tout venant.
Paul, un instant intimidé par l'aspect de ce logis seigneurial, doutait de plus en plus d'y être admis.
Il se décida pourtant à sonner et le cordon fut tiré immédiatement.
Il poussa le battant mobile et se trouva dans un large vestibule aboutissant à un jardin qui semblait s'étendre très loin.
Un valet en livrée de couleur sombre vint à la rencontre du visiteur et lui demanda son nom, ce qui semblait indiquer que madame de Ganges était chez elle.
Paul, pris de court, allait donner sa carte, lorsqu'il aperçut à l'entrée du jardin un homme vêtu de noir qu'il reconnut aussitôt pour l'avoir déjà vu la veille au Luxembourg, sur la terrasse.
Cet homme, c'était celui qui avait eu maille à partir avec Jean de Mirande, à propos de la chaise occupée si cavalièrement par cet audacieux étudiant et que Mirande avait traité du haut en bas.
La rencontre était fâcheuse. Ce personnage qui gardait si bien la marquise hors de chez elle, devait se tenir là pour la protéger à domicile contre les importuns et contre les indiscrets.
--S'il allait me reconnaître pour m'avoir vu hier avec Jean? se disait Paul, de moins en moins rassuré.
Il oubliait qu'il s'était tenu à distance pendant l'altercation et que ce chevalier de la marquise n'avait pas pu le remarquer.
Il eut bientôt la preuve qu'il avait tort de s'alarmer, car ce grave personnage s'approcha et lui dit très poliment que madame de Ganges, un peu souffrante, ne recevait personne.
Paul ne se tint pas pour battu et parlant d'abondance, il dit qu'il n'avait pas l'honneur d'être connu de madame la marquise, mais qu'il était chargé de lui faire une communication importante.
L'homme l'interrompit pour lui demander brusquement:
--De la part de qui?
Paul ne pouvait pas répondre: de la mienne, après avoir dit que madame de Ganges ne le connaissait pas.
On l'aurait évidemment mis à la porte.
Il eut une idée qui aurait pu lui venir plus tôt, et qu'il crut bonne, car il n'hésita pas une seconde à dire:
--De la part de M. le marquis de Ganges.
En parlant ainsi, Paul Cormier ne mentait pas, puisque le malheureux marquis l'avait expressément chargé d'aller remettre son portefeuille à sa femme et c'était bien le seul moyen qui lui restât d'arriver jusqu'à madame de Ganges. Mais il avait oublié de se demander comment le chevalier noir allait prendre cette déclaration qui devait l'étonner beaucoup, pour peu qu'il fût au courant des affaires de ménage de la noble dame dont il semblait s'être constitué le garde du corps.
--C'est impossible, dit brutalement ce personnage rébarbatif, M. le marquis n'est pas à Paris.
C'était bel et bien un démenti. En toute autre occasion, Paul l'aurait vertement relevé, mais il dut filer doux, sous peine de manquer son but en se faisant expulser, et il se contenta de répondre:
--Tout ce que je puis vous dire, c'est que je l'ai vu et qu'il m'a confié une mission que je tiens à remplir consciencieusement. Or, je ne puis m'en acquitter que si madame me fait l'honneur de me recevoir, car j'ai promis à monsieur de ne remettre qu'à elle seule un objet qu'il m'a chargé de lui apporter.
Ce fut dit d'un ton ferme qui parut faire impression sur le fidèle gardien de la marquise. Peut-être crut-il que ce messager inattendu arrivait d'un pays étranger où il avait rencontré M. de Ganges. Paul, en affirmant qu'il l'avait vu, s'était bien gardé de dire où. Et il se pouvait que madame de Ganges eût intérêt à recevoir le message.
--Je veux bien lui répéter ce que vous venez de me déclarer, et prendre ses ordres, grommela le serviteur récalcitrant. Elle est au fond du jardin; je vais lui demander si elle veut vous recevoir. Si elle y consent, je viendrai vous chercher. Attendez-moi ici.
Paul n'avait qu'à obéir sans élever d'objections, trop heureux d'avoir décidé ce cerbère à consulter sa maîtresse.
Ainsi fit-il. Bien persuadé d'ailleurs que, dans la situation d'esprit où elle devait être depuis la veille, elle ne refuserait pas de voir un monsieur qui lui apportait des nouvelles de son mari.
Il resta à la place où le colloque venait d'avoir lieu et il attendit, sous l'oeil du valet en livrée qui l'observait de loin.
L'homme noir revint au bout de quelques minutes et il lui dit:
--Allez! elle est seule maintenant.
--Je l'espère bien qu'elle est seule, pensa Paul qui tenait absolument au tête-à-tête et qui ne savait pas que la marquise venait de renvoyer une de ses amies pour le recevoir.
Il prit l'allée que l'homme lui indiqua. Au premier tournant, il croisa l'amie, et il la salua en passant.
Cette amie était une très jeune femme, modestement habillée, dont l'éclatante beauté l'éblouit: une brune au teint clair, avec des yeux qui n'en finissaient pas et un air de tristesse qui ne faisait que l'embellir encore.
Sans doute, une amie malheureuse, une amie d'enfance, à laquelle madame de Ganges s'intéressait.
Paul avait autre chose en tête que de chercher à deviner qui elle était. Il cherchait des yeux la marquise et il l'aperçut, assise au pied d'un acacia, sur un banc rustique.
Elle aussi l'aperçut et se leva vivement pour venir à sa rencontre.
--Vous ici, monsieur! s'écria-t-elle. Et vous osez vous y présenter sous prétexte de me remettre un message de mon mari! Est-ce ainsi que vous tenez votre parole? Vous m'aviez promis de ne pas chercher à me connaître. Vous aviez déjà manqué à votre promesse en me suivant jusque chez madame Dozulé... et Dieu sait dans quels embarras vous m'avez mise! Vous m'avez donc encore une fois épiée, puisque vous êtes parvenu à savoir où je demeurais?
--Non, madame!... je vous jure que non, s'écria Paul.
--Alors, comment avez-vous appris mon adresse? Vous n'avez pas eu, je suppose, l'audace de la demander, après mon départ, aux personnes qui avaient entendu le domestique de la baronne vous annoncer sous le nom que je porte!
--Je m'en serais bien gardé... quelqu'un a dit devant moi que votre hôtel était situé avenue Montaigne.
--Soit! je veux bien vous croire... et alors vous n'avez rien eu de plus pressé que de vous présenter ici. Qu'espériez-vous donc? Vous êtes-vous imaginé que je continuerais à me prêter à une confusion de personnes que je n'ai pas eu la présence d'esprit d'empêcher, en déclarant tout haut que je ne vous connaissais pas.
--Je ne l'espérais pas... mais je le désirais de tout mon coeur.
--Vous saviez bien que c'était impossible. Ni mon amie, ni les personnes qui se trouvaient chez elle, hier, ne connaissent mon mari; mes gens ne le connaissent pas non plus. Mais il y a ici quelqu'un qui le connaît.
--Oui... votre intendant, n'est-ce pas?... cet homme qui, hier, vous gardait au Luxembourg et que je viens de retrouver...
--M. Coussergues n'est pas mon intendant. C'est un ancien officier qui fut l'ami de mon père et qui est resté le mien.
--Il connaît M. de Ganges, mais il ne sait pas qu'on m'a pris pour lui. Donc pour le présent, vous n'avez pas à craindre que l'erreur soit découverte.
--Elle le sera forcément quand mon mari reviendra.
C'était le cas ou jamais de répondre: il ne reviendra jamais. Paul ne le fit pas. Avant d'en venir là, il voulait voir un peu plus clair dans les sentiments intimes de la marquise et il lui dit:
--Oserai-je vous demander ce que vous ferez quand reparaîtra M. de Ganges?
--Je n'en sais rien encore, murmura madame de Ganges. Je crois bien que je lui dirai la vérité. Le mensonge me répugne. Et du reste, je n'ai à me reprocher qu'une légèreté que mon mari excusera quand je lui aurai dit le motif qui m'a poussée à la commettre.
--C'est son affaire, répliqua peu poliment Paul, piqué d'entendre cette marquise parler de ses relations avec lui comme d'une aventure sans conséquence. Mais vos amies et vos amis... la baronne Dozulé... le vicomte de Servon... et les autres... comment leur expliquerez-vous que vous n'avez pas protesté contre l'erreur de ce valet qui m'a annoncé devant dix personnes sous le nom de M. de Ganges?
--Je n'aurai rien à expliquer, car aussitôt que mon mari sera de retour, je quitterai avec lui Paris et la France.
--Mais vous y reviendrez.
--Je ne crois pas.
--Quoi! vous expatrier pour toujours!
--Vous y aurez contribué, en me plaçant dans une situation insoutenable.
--J'ai eu tort, je l'avoue... mais vous, madame, n'avez-vous donc rien à vous reprocher? Je ne vous connaissais pas quand je vous ai vue au Luxembourg et vous me rendrez cette justice que je ne me suis pas permis de vous aborder... c'est vous qui...
--Brisons là! monsieur, interrompit sèchement la marquise. Je regrette beaucoup ce que j'ai fait... Si vous saviez ce qui m'a déterminée à agir ainsi, vous excuseriez mon imprudence... et ce n'est pas à vous de me la reprocher. J'en supporterai les conséquences et je vous prie de ne plus vous occuper de moi.
--Ainsi, vous me défendez de vous revoir?
--Vous revoir! Je le voudrais que je ne le pourrais pas, vous devez le comprendre. Et si, comme je le crois, vous êtes un galant homme, vous ne chercherez pas à prolonger une fiction qui finirait par me compromettre gravement, et que la très prochaine arrivée de M. de Ganges va percer à jour. Je vous pardonne d'avoir cru que je n'y mettrais pas fin. Vous pensiez sans doute que j'étais libre. Vous savez maintenant que je ne le suis pas, puisque je suis mariée.
--Vous vous trompez, madame, répliqua Paul Cormier, vous êtes veuve.
Paul, emporté par un élan de passion, avait parlé trop vite et il se repentait d'avoir lancé cette grosse nouvelle qu'il comptait réserver pour le moment où il aurait suffisamment préparé madame de Ganges à la recevoir.
Il n'avait pas pris le temps de se préparer à l'expliquer et à tirer parti de l'effet qu'elle allait produire.
Il venait de mettre, comme on dit, les pieds dans le plat.
--L'effet, d'ailleurs, ne fut pas celui qu'il prévoyait, car la marquise répondit dédaigneusement:
--Vous vous permettez, monsieur, une plaisanterie très déplacée, souffrez que je vous le dise et que j'arrête-là cet entretien.
--A Dieu ne plaise que je plaisante après un pareil événement, s'écria Paul. Je vous répète que vous êtes veuve, madame... je vous le jure sur mon honneur!
--Vous ne prenez pas garde que vous êtes en contradiction avec vous-même, dit froidement madame de Ganges. Vous vous êtes introduit chez moi en prétextant que vous aviez à me remettre un message de mon mari et vous venez me dire maintenant qu'il est mort. L'une de vos deux déclarations est fausse.
--Elles sont vraies toutes les deux.
--Ah! c'est trop fort!..., et vous me permettrez, monsieur, de n'en pas entendre davantage.
--Je vous supplie de m'écouter jusqu'au bout, Après... vous ne douterez plus.
Ce fut dit avec tant de fermeté que madame de Ganges resta et attendit la suite.
--J'ai vu votre mari, cette nuit, reprit Paul.
--C'est impossible. Mon mari n'est pas à Paris.
--Il y est arrivé, hier... je l'ai rencontré... malheureusement.
--Comment avez-vous pu le reconnaître?... vous ne l'aviez jamais vu.
--C'est lui qui m'a abordé. Il a entendu M. le vicomte de Servon me présenter à un de ses amis en m'appelant; M. le marquis de Ganges. Alors, il est intervenu... il m'a demandé des explications que je n'avais garde de lui fournir.
--Où s'est passé cette scène? demanda la marquise, déjà mise en éveil par cet exposé inattendu.
--Dans un bal public, répondit Paul, après avoir un peu hésité.
--On vous a trompé, monsieur... quelqu'un aura trouvé drôle de se faire passer pour le marquis de Ganges qu'il avait peut-être vu autrefois et dont vous usurpiez le nom et le titre...
--J'aurais pu croire cela, si l'affaire n'avait pas eu de suites.
--Quelles suites?
--Il m'en coûte de vous le dire... mais il faut que vous sachiez tout... j'ai juré, et je dois tenir ma parole... une querelle s'est engagée.
--Entre mon mari et M. de Servon?
--Non, madame... M. de Servon n'était plus là... un de mes amis est survenu, au moment où M. de Ganges me menaçait de me souffleter... mon ami, qui est très violent, a pris les devants et l'a frappé au visage...
--Ce n'est pas vrai!... M. de Ganges n'est pas un lâche.
--Non, certes... Il ne l'a que trop prouvé... mais il a été surpris par cet acte de brutalité. Il ne lui restait qu'à demander raison à l'agresseur. C'est ce qu'il a fait.
--Et il en résultera un duel? demanda anxieusement la marquise.
--Le duel a eu lieu, madame, répondit Paul en baissant les yeux.
--Quand?... on ne se bat pas la nuit.
--Ils ont attendu que le jour commençât à poindre. Dieu m'est témoin que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour empêcher la rencontre... ou pour la retarder. Tous mes efforts ont été inutiles... et...
--Achevez!...
--On s'est battu à l'épée... et M. de Ganges, frappé en pleine poitrine... est mort en brave...
--Mort!... Non, ce n'est pas possible!...
--J'y étais, madame... Je l'ai vu tomber...
--Ah!... je comprends, s'écria la marquise. C'est vous qui l'avez tué!... et vous osez vous présenter devant moi couvert du sang de mon mari!...