Chapter 7
--Il m'en coûte, monsieur, de vous refuser, mais vous me demandez là un service si délicat que j'hésiterais à le rendre à un ami intime.
--Et vous ne me connaissez pas du tout, je le sais, mais l'aventure où nous nous trouvons engrenés sort tellement de l'ordinaire, que vous pouvez bien faire une exception en ma faveur.
Prenez, je vous en prie. Je vois là-bas vos amis qui se sont arrêtés pour nous attendre et il est inutile qu'ils sachent que je vous ai chargé d'aller voir ma femme.
Si, comme j'y compte bien, je reviens sans accroc de cette promenade aux remparts, vous me rendrez mon portefeuille et tout sera dit.
Ce dernier argument décida Paul, qui, très à contrecoeur, empocha l'objet.
Jean de Mirande et les trois étudiants qui lui faisaient cortège étaient arrivés au rond-point où était jadis la barrière Saint-Jacques, et où on a exécuté de 1832 à 1851 les condamnés à mort, qu'on guillotine maintenant sur la place de la Roquette.
Là s'arrêtaient les connaissances topographiques de Jean qui ne poussait guère ses excursions plus loin que l'Observatoire et il attendait Cormier pour lui demander le chemin du boulevard Jourdan, où se trouvait la place indiquée comme devant leur fournir un terrain excellent.
Paul dit qu'on n'avait qu'à prendre la rue de la Tombe-Issoire qui fait suite au faubourg Saint-Jacques et qui aboutit directement aux fortifications.
On la prit, en se rapprochant les uns des autres, sans cependant que les deux groupes se fondissent en un seul, mais assez pour faire cesser les apartés.
Le marquis, du reste, ne tenait plus à continuer la conversation avec Paul. Il lui avait dit tout ce qu'il avait à lui dire et de son côté, Paul aimait mieux réfléchir que de parler.
Mirande continuait à blaguer, à haute voix, sur tous les sujets qui lui passaient par la tête, mais ses compagnons lui donnaient peu la réplique.
Ces messieurs commençaient à regretter de s'être embarqués dans une affaire qui pouvait très mal finir.
A la chaude, après la dispute, et encouragés par l'attitude agressive de Mirande, champion des Écoles, ils avaient été tout feu, tout flammes, et s'il l'avaient pu, ils auraient pris pour champ-clos un des quinconces plantés devant la porte la Closerie.
La marche les avait calmés peu à peu, et maintenant ils pensaient moins à la gloriole d'être témoins dans un duel sérieux qu'aux suites menaçantes de ce duel improvisé.
Cela pouvait les mener devant la justice et les faire expulser, l'un de l'Ecole de médecine, et les deux autres de l'École de droit.
Ils n'osaient pas déserter en route, mais ils en avaient bonne envie, et Cormier, qui s'en aperçut, se promit d'utiliser sur le terrain leurs dispositions pacifiques, c'est-à-dire d'en profiter pour empêcher le combat ou tout au moins pour le renvoyer à une heure moins nocturne.
Et Paul avait quelque mérite à souhaiter un arrangement, car tout valait mieux pour lui que de rester dans la situation où il s'était mis vis-à-vis du mari de Jacqueline.
On allait lentement, très lentement, afin d'employer le temps jusqu'au petit jour et ce piétinement sur un chemin désert n'avait rien de récréatif.
Mirande en avait assez quand on déboucha sur le chemin de ronde, plus désert encore que la rue qu'ils venaient de suivre dans toute sa longueur, et il demanda brusquement à Paul:
--Où se trouve-t-il donc, ton fameux terrain?
--A deux cents pas d'ici, répondit Paul. Vois-tu là-bas, cette butte qui fait bosse au milieu d'un bastion?
--Bon!... et après?... Tu ne vas pas, je suppose, nous proposer de monter dessus pour nous battre?
--Non, mais entre la butte et le rempart, il y a une place excellente... assez d'espace pour rompre... un sol ferme sous le gazon sec... on est là comme chez soi, et personne ne peut vous voir... Le cavalier sert d'écran...
--Ça s'appelle un cavalier, cette espèce de monticule?
--Oui, et ça servait pendant le siège contre les obus.
--Le lieu me paraît très bien choisi, dit le marquis.
--Alors, allons-y! conclut Jean.
Et on y alla.
On n'avait pas marché vite et, à la montre de Paul Cormier, il était deux heures passées. Il faisait encore pleine nuit, mais l'attente ne serait pas longue, car le ciel blanchissait déjà du côté de l'est.
Ces messieurs commencèrent par prendre position dans le coin signalé par Paul et accepté à l'unanimité.
Tout le monde était fatigué et chacun s'assit par terre, les uns au pied du rempart, les autres au pied de la butte.
Le marquis fit mieux, il se coucha sur la pente gazonnée du cavalier, en disant à Paul:
--Ces messieurs m'excuseront. J'ai passé la nuit dernière en wagon et j'ai plus marché ce soir que je n'avais marché pendant toute cette année. Je tombe de sommeil. Il ne fera pas jour avant trois quarts d'heure. Je demande qu'il me soit permis de dormir, et je compte que vous voudrez bien me réveiller aussitôt qu'on y verra clair.
--Je vous le promets, monsieur, dit Paul, tout étonné.
Il ne songeait guère à dormir, ni Mirande non plus, et sans se le dire, ils admiraient ce gentilhomme qui, au moment de jouer sa vie dans un duel, imitait le grand Condé, lequel, comme chacun sait, ne fit qu'un somme pendant toute la nuit, la veille de la bataille de Rocroy.
Et ce n'était pas de la pose car, au bout d'une minute, il ronflait déjà comme un tuyau d'orgue.
Les petits étudiants étaient bien trop émotionnés pour en faire autant, quoique leurs précieuses personnes ne courussent aucun danger. Ils se repentaient d'être venus et ils auraient bien voulu s'en aller.
L'un d'eux osa même dire à l'oreille de Mirande qu'une très jolie farce ce serait de décamper et de laisser le dormeur se réveiller tout seul. Sur quoi, Mirande le tança vertement et déclara que le premier qui filerait aurait affaire à lui.
La proposition du jouvenceau n'était pas héroïque, mais elle était sage. Aussi n'avait-elle aucune chance d'être adoptée.
Paul, lui-même, la repoussa, mais pas pour le même motif que son ami Jean.
Jean de Mirande tenait à se battre, pour l'honneur du quartier latin, surtout, car il n'avait pas d'outrage personnel à venger, et il était incontestablement l'offenseur.
Paul, qui se serait très bien contenté d'un arrangement, ne pouvait pas accepter cette façon d'éviter le combat, depuis qu'il s'était chargé, un peu malgré lui, du portefeuille de M. de Ganges. Et, d'ailleurs, l'expédient proposé n'aurait pas amélioré la situation. Le duel eût été retardé, sinon évité, mais le marquis aurait pris ces messieurs pour des drôles, et il n'aurait pas manqué de raconter l'histoire à sa femme, en nommant Paul Cormier, qui aimait mieux tout que cette honte.
Il soutint donc avec Mirande qu'il fallait attendre le réveil du dormeur, et il ne fut plus question de l'idée saugrenue de l'étudiant de première année.
Le jour ne venait pas vite, et le froid du matin se faisait sentir. On alluma des pipes et on piétina pour se réchauffer. L'excitation était tombée. Chacun raisonnait à part soi et on n'échangeait plus de réflexions.
Les instants qui précèdent une bataille sont toujours silencieux; les braves se recueillent, les autres cherchent à se monter la tête pour faire bonne figure quand le combat s'engagera. Mais tous trouvent le temps long.
Cette veillée des armes prit fin à la voix de Mirande.
--Allons! dit-il, on y voit maintenant bien assez clair pour se tailler réciproquement des boutonnières dans le casaquin.
A toi, Paul, l'honneur de réveiller M. le marquis!
Mets-y des égards.
Paul ne pouvait pas décliner cette mission qui lui revenait de droit, puisqu'il devait être le second de M. de Ganges.
Il se baissa et poussa doucement par l'épaule le dormeur, qui se redressa, en disant vivement:
--Je fais le _maximum_ à rouge.
Le ponte incorrigible croyait être attablé au trente-et-quarante, et il se hâtait d'annoncer sa mise, de peur de manquer la série.
En toute autre circonstance, Paul aurait ri de la méprise, mais il n'avait pas le coeur à la joie et il tendit la main à M. de Ganges pour l'aider à se remettre sur pied.
Dès qu'il y fut, ce singulier marquis se frotta les yeux, se secoua comme un braque mouillé par la rosée dans un champ de luzerne qu'il vient de battre, s'étira les bras et reprit en saluant à la ronde:
--Je vous demande pardon, Messieurs, si je vous ai fait attendre. J'étais tellement éreinté, que j'aurais dormi vingt-quatre heures, si on avait oublié de me réveiller.
Mirande eut un bon mouvement:
--Si vous êtes éreinté, la partie ne serait pas égale et nous pourrions la remettre pour vous laisser le temps de vous reposer.
--Du tout! du tout! j'ai fait un somme qui m'a délassé... vous êtes trop bon... mais je ne veux pas de remise. Ma joue ne peut pas attendre.
Ce diable d'homme en revenait toujours au soufflet et Paul vit bien qu'il serait inutile d'insister.
--Alors, finissons-en, dit Mirande et dépêchons-nous, car il fait _frisquet_ ici... sans compter que si nous traînions, nous pourrions être dérangés.
Jules, les épées!
L'étudiant imberbe défit le paquet et mit au clair deux lames fourbies de frais, qui n'avaient encore jamais brillé sur le terrain.
--M. Cormier va être l'un de vos témoins. Veuillez choisir l'autre.
Le marquis désigna au hasard l'étudiant en médecine. Ces jeunes gens se valaient tous, car aucun d'eux n'avait jamais assisté à une affaire sérieuse.
Mais Paul était là et il s'était déjà battu. Il prit donc la direction du duel et personne ne s'avisa de la lui disputer.
La place était marquée d'avance. Le choix des armes n'était pas en question, puisqu'on n'avait qu'une paire d'épées.
Paul n'eut qu'à les mesurer pour s'assurer qu'elles étaient de même longueur.
Les deux adversaires mirent habit bas. Il ne restait plus qu'à les armer, à engager les fers et à donner le signal.
Le marquis s'approcha de Paul et lui dit à demi-voix:
--Savez-vous l'anglais?...
--Un peu, murmura Paul qui ne s'attendait guère à pareille question.
--Ça suffit. Je n'ai qu'un mot à vous dire... _Remember!_
Paul le comprit ce mot, le dernier que Charles Stuart, roi d'Angleterre, ait prononcé sur l'échafaud, ce mot qui veut dire: «souviens-toi!» et il comprit aussi à quoi le marquis faisait allusion.
Il s'agissait du portefeuille à remettre à la marquise et pour que M. de Ganges y pensât dans un pareil moment, il fallait qu'il tînt beaucoup à ce que Paul s'acquittât de la commission.
Et Paul, bien résolu à tenir sa promesse, vit comme un présage sinistre dans cette réminiscence très imprévue de la dernière parole d'un roi qui allait mourir.
Mais Paul n'eut pas le loisir de philosopher sur ce rapprochement entre un monarque condamné à mort par ses sujets révoltés et un déraillé de la vie qui tenait à ne pas quitter ce monde sans en informer sa femme.
Les combattants étaient face à face, les épées étaient croisées.
--Allez, messieurs, prononça Cormier, en se reculant un peu pour laisser le champ libre.
Ils avaient tous les deux très bonne mine sous les armes. Mirande, académiquement posé et ferme comme un roc sur ses grandes jambes; le marquis ramassé sur lui-même, le corps bien effacé, avait pris d'emblée une garde savante et se préparait à attaquer.
Rien qu'à son attitude on voyait qu'il était de première force. Il attaqua en effet, après quelques feintes, et avec une vivacité inquiétante pour Jean de Mirande qui eut fort à faire pour parer une série de coups très bien calculés et magistralement exécutés.
Il était moins leste et moins prompt que le marquis, mais il le tenait à distance, grâce à la portée de son bras, se bornant à lui présenter la pointe de son fer et, sous la menace incessante d'un coup d'allonge, le marquis n'avait pas encore trouvé le joint pour risquer une botte décisive.
Il le trouva enfin, après on dégagement trop large qui fit dévier de la ligne droite l'épée de son adversaire, et il en profita pour charger à fond, avec une telle furie que Mirande dut rompre en parant de son mieux, sans riposter. Le marquis ne lui en laissait pas le temps.
Le combat, mené de la sorte, ne pouvait pas se prolonger beaucoup et tout annonçait qu'il allait se terminer par une catastrophe. Ce n'était pas un de ces duels pour rire où les combattants cherchent à en finir par une piqûre à l'avant-bras. Le marquis tirait au corps et il tirait si bien que c'était un miracle que Jean n'eût pas encore été embroché.
Paul Cormier faisait maintenant des voeux sincères pour son ami et tremblait d'avoir à le ramasser, transpercé d'outre en outre.
Il était si ému qu'il ne pensait plus du tout à madame de Ganges.
En revanche, il pensait beaucoup à la responsabilité qui retomberait sur lui, en cas de malheur, car les autres témoins n'étaient là que des comparses, absolument incapables de le seconder.
Mirande était serré de si près que, pour empêcher un corps à corps, Paul allait prendre sur lui d'arrêter l'engagement.
Il n'eut pas besoin d'intervenir.
Le marquis, en se fendant à fond, mit le pied sur un caillou roulant qui le fit trébucher. Son épée dévia un instant de la ligne droite et il vint s'enferrer sur celle de Mirande qui lui troua profondément la poitrine.
Il lâcha la sienne, appuya ses deux mains sur sa blessure et dit avec effort:
--Toujours la série à rouge!... j'avais trente et un à noire... j'avais gagné... et voilà que j'attrape un _refait_.
Les assistants auraient pu ajouter, à l'instar des croupiers de Monte-Carlo:--«Rien ne va plus», car le marquis tomba comme une masse et ne se releva pas.
Tout cela s'était passé si vite que Mirande ne comprenait pas encore. Il resta en garde et il fallut que Paul lui criât de jeter son épée.
Les trois autres témoins avaient perdu la tête à ce point qu'ils se seraient enfuis, si Paul n'avait pas pris au collet l'étudiant en médecine pour le contraindre à examiner le corps étendu sur l'herbe ensanglantée.
Ils auraient été tous encore plus effrayés s'ils avaient levé les yeux vers le sommet de la butte au pied de laquelle on s'était battu.
Ils y auraient aperçu un homme qui s'était sans doute endormi là, que le bruit avait réveillé et qui avait dû tout voir.
La présence de ce témoin imprévu les aurait d'autant plus inquiétés qu'au lieu de dégringoler de là haut pour leur offrir ses services, après la catastrophe, il cherchait évidemment à se cacher, car il s'était couché à plat-ventre et il ne montrait guère que sa tête.
Ces messieurs avaient pour le moment d'autres soucis que celui de s'assurer que personne n'avait assisté au duel sans leur permission.
Il s'agissait avant tout de savoir si M. de Ganges était mort et le docteur en médecine déclara, après l'avoir examiné, qu'il avait été tué raide.
L'épée avait dû trancher l'artère aorte; l'hémorragie s'était faite en dedans, et le sang l'avait étouffé. L'étudiant ne comprenait pas qu'il eût encore pu prononcer quelques mots avant de tomber.
Le malheureux marquis n'était plus qu'un cadavre et tous les soins du monde ne l'auraient pas rappelé à la vie.
Il fallait maintenant prendre un parti: aller chercher des sergents de ville au poste le plus rapproché ou s'esquiver sans bruit.
Les trois jeunes témoins n'hésitèrent pas. Celui qui avait fourni les armes ramassa prestement les épées que lui avait prêtées son cousin le sous-lieutenant de dragons, et fila comme un lièvre. Les deux autres en firent autant et les deux amis restèrent seuls auprès du mort, sous les yeux de l'homme qui continuait à les espionner du haut de la butte.
Très émus tous les deux et très perplexes.
--Qu'allons-nous faire? demanda Mirande.
--Tout plutôt que d'attendre qu'on nous surprenne, répondit Paul Cormier. Un passant du chemin de ronde qui aurait l'idée de tourner la butte nous trouverait près d'un mort et nous aurions beau dire qu'il a été tué en duel, on nous prendrait pour des assassins.
--D'autant plus que ces clampins qui viennent de se sauver ont emporté les épées, grommela Mirande, en endossant son justaucorps qu'il avait ôté avant le combat. Mais nous ne pouvons pas en rester là. Il y a eu mort d'homme. Tout le quartier des Écoles saura l'histoire... ils vont la colporter ce soir dans les cafés du boul'Mich'... il faut absolument que je fasse ma déclaration au commissaire de police.
--Moi aussi. Seulement, il vaut mieux nous adresser à celui de notre quartier, où on nous connaît. Dans les parages où nous sommes en ce moment, on commencerait par nous arrêter. Mon avis est donc que nous rentrions d'abord chez nous.
--C'est aussi le mien. En route!
Ils partirent, non sans remords d'abandonner ce cadavre, que le premier venu allait découvrir et qu'on ne manquerait de porter à la Morgue.
Ils se trouvaient dans un de ces mauvais cas où on se tire d'affaire comme on peut, et ce n'était pas le moment de faire du sentiment.
Ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus et ne s'aperçurent pas que l'homme couché sur le sommet de la butte artificielle se leva tout doucement, descendit de son observatoire et se mit à les suivre de loin.
Le voyage à pied était forcé, car au petit jour les fiacres ne circulent pas encore, et il n'était pas court, mais il n'y avait pas moyen de faire autrement.
Paul d'ailleurs n'était pas très pressé de passer au commissariat. Il préférait même n'y aller qu'après s'être acquitté de la mission que l'infortuné marquis lui avait confiée et il ne pouvait pas décemment aller réveiller la marquise à cinq heures du matin.
Il se proposait pourtant de s'y présenter vers midi, après avoir pris un peu de repos dont il avait grand besoin, et il tenait à commencer par cette visite.
Il ne pouvait pas parler de ses projets à son ami qui ne savait pas le premier mot de la vraie situation, car non seulement Mirande n'avait pas vu le marquis remettre son portefeuille à Paul, mais il en était encore à croire que la querelle avait eu pour point de départ un malentendu.
Et Paul n'avait garde de le détromper.
Il avait du coeur ce grand fou de Mirande et, en dépit de l'affectation qu'il mettait à paraître impassible, il sentait très vivement le regret de s'être mis sur la conscience la mort d'un homme.
Ce n'était pas qu'il redoutât beaucoup les suites fâcheuses que pouvait avoir pour lui ce tragique événement.
Le duel, après tout, avait été loyal. Il se trouverait des gens pour attester que l'affaire s'était engagée à Bullier et que la victime de cette rencontre improvisée avait eu les premiers torts.
Et, en définitive, Mirande qui avait de sa main tué le marquis était moins préoccupé des conséquences de cette mort que Paul Cormier qui n'avait fait qu'assister au combat.
Mirande pensait avoir eu pour adversaire un aventurier sans attaches mondaines, et même sans relations à Paris.
Il ne se trompait qu'à moitié, mais il ne croyait pas avoir eu à faire à un gentilhomme dont la race valait la sienne.
Les deux amis n'étaient ni l'un ni l'autre en train de parler et ils cheminaient côte à côte depuis plus d'une demi-heure, lorsque Paul dit:
--J'ai réfléchi et avant de rien faire, je voudrais consulter le père Bardin.
--Qu'est-ce que c'est que le père Bardin? demanda Jean.
--Un vieil avocat qui était l'ami et le conseil de mon père. Je croyais t'avoir déjà parlé de lui.
--C'est possible, mais je l'ai oublié. A quoi peut-il nous être bon?
--Il connaît comme pas un le Code, la procédure et tout ce qui s'ensuit. Je vais lui exposer notre cas, et il m'indiquera la marche à suivre. Il a, d'ailleurs, un fils qui est magistrat et qui, s'il le fallait, répondrait de nous.
--Tu as raison. Il faut que tu le voies, le plus tôt possible.
--Aujourd'hui, parbleu!... j'ai dîné, hier, avec lui chez ma mère. Il m'a même parlé de toi.
--A propos de quoi?
--Oh! rien... un renseignement qu'il m'a prié de te demander. Il sait que tu es du Midi et il voudrait savoir si tu as connu dans ta province une famille de... le nom m'échappe... un nom bizarre... ah! j'y suis!... de Marsillargues...
--Oui, j'ai entendu parler de ces gens-là... autrefois, car il y a beau temps que je l'ai lâchée, ma province... ils étaient très riches... et l'unique héritière de la fortune était une toute jeune fille, très jolie, qui avait je ne sais plus quelle infirmité... manchotte, je crois... ou paralysée d'une main... Moi, je ne l'ai jamais vue et je crois bien qu'elle est morte. Toute cette famille a disparu. Pourquoi Bardin te parlait-il d'elle?
--Ce serait trop long à t'expliquer et ça ne t'intéresserait pas. Revenons à notre affaire. Me donnes-tu carte blanche jusqu'à ce soir?
--Oh! très volontiers. Je vais me coucher en rentrant chez moi, car je ne tiens plus sur mes jambes. Tu me trouveras au lit quand tu viendras. Et tout ce que ton homme t'aura conseillé de faire, nous le ferons de concert. Ce sera mieux que si nous agissions séparément.
--Beaucoup mieux. C'est convenu.
Paul se disait:
--D'ici, à ce soir, j'aurai vu la marquise.
Ils étaient arrivés à la hauteur de l'Observatoire, lorsque Mirande avisa un fiacre qui revenait à vide de quelque gare où il était allé attendre inutilement les voyageurs d'un train de nuit.
Mirande l'appela et voulut y faire monter Paul avec lui, mais Paul refusa. Il n'était plus très loin de la rue Gay-Lussac et la marche lui faisait du bien.
Il n'était pas fâché d'ailleurs de se retrouver seul, pour tâcher de remettre un peu d'ordre dans ses idées.
Les deux amis se séparèrent donc. Un magistrat aurait dit: les deux complices, puisqu'ils pouvaient être impliqués tous les deux dans une affaire qui se dénouerait peut-être en Cour d'assises.
Jean se fit voiturer au boulevard Saint-Germain où il avait son domicile. Paul continua de cheminer à pied vers la rue Gay-Lussac.
L'homme qui les avait épiés du haut de la butte les avait filés à distance sans qu'ils s'en fussent aperçus.
Il les filait, dans un but qui ne pouvait pas être de leur rendre service, car il se dissimulait en rasant les maisons et on ne se cache que pour mal faire.
Quand ces messieurs se quittèrent, il dut forcément lâcher une des deux pistes pour s'attacher à l'autre, et il n'avait pas le choix, car les chevaux du fiacre où Mirande était monté allaient plus vite que lui.
Il se rabattit donc sur Paul Cormier qui s'en allait pédestrement et qui ne s'avisa pas une seule fois de se retourner, car il ne se doutait pas qu'un curieux mal intentionné était à ses trousses.
Ce suspect individu suivit Paul jusqu'à la porte de la maison qu'il habitait.
Il ne poussa pas l'audace jusqu'à y entrer sur ses talons, comme Paul était entré, la veille, chez la baronne Dozulé, en même temps que la marquise de Ganges. Mais il n'abandonna pas la partie et Paul s'aperçut, dès le lendemain, qu'il aurait désormais à compter avec un dangereux drôle.
III
Quoique ses moyens le lui permissent, Paul Cormier ne s'était pas encore mis dans ses meubles, comme son ami Jean de Mirande qui s'était payé une installation superbe.
Il ne vivait pas non plus dans un hôtel garni, comme un simple étudiant, pourvu d'une maigre pension.
Il avait loué, dans une honnête maison, un joli appartement meublé, composé de quatre pièces, au premier sur le devant, et n'eût été l'écriteau jaune pendu à la porte de la rue, les personnes qui venaient le voir pouvaient croire qu'il était là chez lui.
Une femme comme il faut pouvait y entrer sans se compromettre.
En fait de domestiques, il se contentait d'une femme de ménage, évitant ainsi la dépense obligatoire d'une tenue de maison, afin de garder plus d'argent de poche, le seul qu'il appréciât.
Il avait un certain mérite à se gouverner de la sorte, car madame Cormier, la mère, était restée usufruitière de toute la fortune; et son fils, qui aurait pu exiger sa part de l'héritage, ne l'avait jamais réclamée.
Depuis qu'il avait gagné huit mille francs au vicomte de Servon, il s'était déjà demandé s'il ne les emploierait pas à se créer un intérieur confortable où il pourrait, sans rougir de la mesquinerie de son ameublement, recevoir un jour ou l'autre la marquise de Ganges.