Chapter 4
--Bah! dit Bardin, en haussant les épaules, il faut bien que jeunesse se passe... et, entre nous, elle ne passe que trop vite, la jeunesse... Laissez-le jeter ses gourmes, ce garçon... plus tôt ce sera fait, plus tôt il sera mûr pour le mariage.
--Je sais bien, mon ami, murmura la mère, toujours disposée à excuser son Paul. Mais je me plains qu'il ne mûrit pas vite.
--Bah!... les fruits d'arrière-saison sont les meilleurs. J'ai quelquefois regretté que mon Charles n'ait jamais fait de sottises quand il était jeune.
--Vous dites ça pour me consoler.
--Pas du tout. Je dis ça parce que je crains qu'il n'en fasse quand il sera vieux. J'espère que non, mais n'empêche que «faut de la sagesse, pas trop n'en faut». C'est comme la vertu.
--Taisez-vous, Bardin. Vous finiriez par me faire rire et je n'en ai pas envie.
--Voyons!... voulez-vous que je vous indique le moyen de calmer vos inquiétudes?
--Je ne demande pas mieux, mais...
--Le moyen, c'est de nous mettre à table. Il n'est rien de tel pour faire arriver les retardataires.
Et comme la bonne dame ne paraissait pas convaincue, son vieil ami s'empressa d'ajouter:
--Si votre fils ne vient pas, je vous promets qu'après dîner, je pousserai jusque chez lui pour prendre de ses nouvelles. Ne me remerciez pas, je m'en fais une fête. Voilà trois jours que je ne sors pas de mon cabinet où je suis plongé dans l'étude d'un dossier qui m'est arrivé de province. Il me semble que je dois exhaler une odeur de paperasse. Une promenade hygiénique me fera du bien. Sans compter que pour moi ce sera une joie de revoir le quartier Latin. Je n'ai plus jamais l'occasion d'y aller. Ça me rappellera ma jeunesse. J'y ai fait mes farces, moi aussi, il y a une quarantaine d'années.
Les farces du bonhomme n'avaient pas dû le mener bien loin, mais c'était une de ses manies de prétendre qu'il avait mené la vie d'étudiant noceur, et madame Cormier, qui connaissait ce travers, s'abstenait de le contredire.
--Eh bien, dit-elle, dînons. Je vais appeler Brigitte pour qu'elle nous serve... et, après le dîner, si je n'ai pas vu mon fils, j'irai avec vous, rue Gay-Lussac.
--Hum! grommela Bardin, qui aurait préféré y aller tout seul.
--Oui, vous devez mourir de faim. Quelle heure peut-il bien être?
--Pas loin de huit heures, chère amie. Il fait presque nuit et je ne vous cacherai pas que j'ai l'estomac dans les talons.
Bien à regret, car elle se désolait de dîner sans son Paul, la veuve se leva et s'achemina vers la cuisine où Brigitte surveillait le rôti en maugréant contre le gamin qui se permettait de faire attendre sa mère.
Un roulement de voitures monta de la rue, madame Cormier courut au balcon et s'écria joyeusement:
--C'est lui!
--Il arrive en fiacre! dit le vieil avocat en se mettant aussi au balcon. La jeunesse d'à présent ne se refuse rien. De mon temps, elle allait à pied... ou en omnibus.
Paul, en effet, descendait d'une Victoria numérotée dont l'entrée dans la rue des Tournelles avait fait sensation. Les concierges sortaient pour la voir et les enfants avaient cessé leurs jeux pour la laisser passer.
--Eh! bien, reprit le père Bardin, vous voyez qu'il ne lui est rien arrivé. Il a oublié l'heure, voilà tout.
--Brigitte!... tu peux servir! cria madame Cormier, toute joyeuse.
Paul l'avait oubliée, en effet, l'heure du dîner de sa mère et il ne s'en était souvenu qu'après avoir cherché longtemps aux Champs-Elysées la marquise disparue. Elle ne s'était pas montrée et il avait eu quelque mérite à se rappeler qu'on l'attendait rue des Tournelles, car son étrange aventure l'occupait tout entier.
Elle lui apparaissait maintenant sous des aspects nouveaux et il ne lui déplaisait pas trop d'y être engagé. L'erreur d'un domestique l'avait mis dans une fausse situation, mais la marquise l'aiderait certainement à en sortir. Elle s'était abstenue de l'attendre aux environs de l'hôtel de son amie, mais elle ne manquerait pas de lui donner bientôt de ses nouvelles. Tout s'éclaircirait. Il resterait à Paul l'espoir de lui plaire et de remplacer effectivement ce mari dont il avait joué le rôle pendant deux heures. Il lui restait aussi huit bons billets de mille francs qui gonflaient son portefeuille, sans compter huit autres que le vicomte lui devait.
Il les avait loyalement gagnés à un gros joueur qui se consolerait facilement de les avoir perdus et il n'était pas fâché de les tenir, mais il faut lui rendre cette justice que ce gain inattendu le touchait moins que la joie d'avoir fait connaissance avec une femme charmante qui avait bien l'air d'appartenir au meilleur monde.
Il débarquait, tout plein de son sujet, dans le paisible appartement de la rue des Tournelles et s'il l'eût osé, il aurait volontiers raconté à sa mère et au vieil avocat sa bonne fortune. Mais il n'osait pas, sachant qu'il les affligerait tous les deux.
--Te voilà, méchant garçon! lui dit en l'embrassant tendrement madame Cormier. D'où viens-tu?
--J'ai été retardé au dernier moment, balbutia Paul.
--Dis donc que tu piochais ton quatrième examen, lui souffla le père Bardin qui riait sous cape.
--S'il y a du bon sens de dîner à huit heures!... tu t'abîmeras l'estomac.
La bonne dame ne pensait qu'à la santé de ce fils qui venait de les faire souffrir, elle et son vieil ami, accoutumés à la régularité des repas.
--A table!... voici la soupe! s'écria Bardin.
Il n'y avait qu'à obéir à cette invitation. Paul n'eut même pas la peine d'inventer une excuse.
Les trois convives avaient grand'faim et Paul plus que les deux autres. Rien ne creuse comme les émotions, quand on est jeune. Il n'avait pas encore atteint l'âge où elles coupent l'appétit.
Il en résulta que le commencement du dîner fut silencieux. On n'entendait que le bruit des cuillers heurtant le fond des assiettes.
Après le potage, un verre de vieux Xérès, qui avait mûri dans les caves du _Faisan argenté_, délia la langue de l'avocat, qui se mit à parler de son unique rejeton, son Charles, le magistrat modèle, pour lequel il rêvait une brillante carrière. A ce savant, à ce laborieux, il ne manquait, pour sortir de la foule, que d'être chargé d'instruire une de ces affaires retentissantes qui mettent en lumière les talents d'un juge d'instruction.
Bardin souhaitait à son fils un accusé comme Campi, cet assassin anonyme, dont le procès venait de passionner Paris.
A quoi madame Cormier répondait qu'elle souhaitait qu'il n'y eût jamais de criminels à juger et qu'elle espérait bien que Paul n'aurait jamais à demander la tête de personne, attendu qu'il n'entrerait pas dans la magistrature.
Paul n'avait garde de se prononcer sur ce point, car il n'était pas du tout à la conversation. Son esprit vagabondait à une lieue de la rue des Tournelles et du dîner, auquel, pourtant, il faisait grand honneur, car en dépit de ses préoccupations, il ne perdait pas un coup de dent. Il pensait qu'à cette heure la marquise de Ganges dînait peut-être seule dans le magnifique hôtel qu'elle devait habiter, et que la baronne Dozulé, qui avait des invités ce soir-là, leur parlait peut-être du jeune Monsieur qu'elle avait pris pour le mari de la marquise.
Il s'était acquitté d'un devoir en venant s'asseoir à la table maternelle, mais il méditait de filer après le dîner vers le quartier latin où Jean de Mirande était resté. Il était à peu près sûr de l'y trouver, au bal de la Closerie des Lilas ou à la brasserie de la Source, et il éprouvait le besoin de le revoir; non pas pour lui raconter son aventure--il avait juré à madame de Ganges de n'en rien dire à son ami--mais pour se retremper au contact de ce joyeux compagnon qui prenait si gaiement l'existence et qui jonglait avec les soucis.
Madame Cormier finit par s'apercevoir que son cher fils n'écoutait pas et Bardin, qui s'en était aperçu depuis longtemps, lui dit en clignant de l'oeil:
--Je parie qu'il est amoureux.
Cette fois, Paul entendit et affecta de sourire en haussant les épaules.
--Oh! ne t'en défends pas! reprit le vieil avocat. Ça vaut mieux que d'aller au café.
--Oui, s'il était amoureux pour le bon motif, rectifia sagement la mère qui n'aspirait qu'à marier son garçon de bonne heure, pour le mettre à l'abri des dangers du célibat prolongé.
--C'est encore un peu tôt, dit Bardin. Et puis vous savez... pour faire un civet, il faut un lièvre... eh! bien, pour se marier, il faut une femme... j'entends une femme aussi bien dotée par ses parents que par la nature... et dame!... ces lièvres-là, ça ne court pas les champs... ni même les rues de Paris.
Paul continuait à jouer de la fourchette, sans lever les yeux. Sa mère, qui aurait voulu l'entendre manifester des velléités conjugales, dut se contenter de répondre à Bardin:
--Vous devriez lui trouver ça.
Et Bardin, qui ne restait jamais court, répliqua sans broncher:
--Autrefois, je n'aurais pas dit: non... du temps où je voyais tant de gens défiler dans mon cabinet. Maintenant je ne donne plus de consultations qu'à des amis. J'ai remercié ma clientèle... un peu à contre-coeur... j'y ai renoncé à cause de Charles... le père d'un magistrat ne doit pas recevoir d'honoraires du premier venu.
--Mais vous avez gardé d'excellentes relations avec vos anciens clients et, dans le nombre, il doit s'en trouver qui ont des filles à marier. Paul aura six cent mille francs après moi, et je lui en donnerai la moitié le jour de la signature du contrat.
--Avec ça et ses qualités physiques et morales, il ne tiendra qu'à lui d'épouser une héritière... car il est plein de qualités, ce mauvais garnement...
--Vous êtes bien bon, monsieur Bardin, murmura Paul, en souriant.
--Je te dis tes vérités, voilà tout. Le diable c'est que, pour le moment, je ne connais pas d'héritières...
--Oh! je ne suis pas pressé.
--Je te crois sans peine, mais ta mère l'est, pressée, et si je pouvais l'aider à te caser avantageusement, je m'y emploierais volontiers,...
Le bonhomme s'arrêta tout à coup, en se frappant le front:
--Mais où ai-je la tête? s'écria-t-il; décidément, je vieillis, car je perds la mémoire... à moins que ce ne soit le Xérès de ta maman qui m'obscurcisse les idées... verse m'en tout de même un dernier verre... là! c'est bien... maintenant, mon garçon, j'ai ton affaire... une jeune orpheline qui doit avoir tout au plus vingt et un ans et qui est l'unique héritière d'une fortune de six millions.
--C'est superbe! dit ironiquement Paul, et pour peu qu'avec cela elle soit jolie...
--On dit qu'elle est charmante.
--Comment! on dit?... vous ne la connaissez donc pas?
--Je ne l'ai jamais vue... mais j'ai vu les titres qui établissent son droit à l'héritage en question... je sais où il est, en quoi il consiste et ce qu'il faut faire pour qu'elle soit envoyée en possession.
--Vous êtes admirablement renseigné. Il ne vous reste plus qu'à m'apprendre où se trouve cette merveille.
L'ancien avocat prit un temps, comme on dit au Palais, aussi bien qu'au théâtre et, après cette pause, il répondit gravement:
--Si je le savais, je t'aurais déjà présenté à elle.
Paul, pour le coup, éclata de rire et madame Cormier fit une moue significative. Elle trouvait mauvais que son vieil ami se permît de plaisanter à propos du mariage de son fils.
--Ris, mon garçon, reprit Bardin, ris tant que tu voudras. C'est très sérieux et vous, ma chère Julie, vous avez tort de vous fâcher. Mon héritière existe. Voulez-vous que je vous raconte son histoire?
--Racontez, monsieur Bardin!... racontez!... dit Paul, toujours pouffant.
--Mon ami, ajouta madame Cormier, vous auriez dû commencer par là.
--C'est vrai, répondit le vieil avocat, j'ai mis la péroraison avant l'exorde, mais quand on cause à table, on ne parle pas comme à l'audience. Je regrette ma bévue et je vais la réparer. Je la regrette d'autant plus que je vous ai mis l'eau à la bouche et qu'il faudra en rabattre...
--Bon! s'écria Paul, il y a une tare... je vois ça d'ici... la jeune héritière a commis une faute... et...
--Pour qui me prends-tu? interrompit sévèrement Bardin. Est-ce que tu te figures que j'ai vécu soixante ans de la vie d'un honnête homme pour me charger à mon âge de trouver un drôle disposé à vendre son nom en reconnaissant l'enfant d'un autre?...
--Non, certainement, monsieur Bardin... mais...
--Tu n'es qu'un étourneau... apprends à tenir ta langue... surtout quand tu parles à un ami de tes parents.
--Excusez-moi... j'avais cru que vous plaisantiez...
--Tais-toi!... pour te punir d'avoir dit une sottise, je devrais garder pour moi mes renseignements.
--Mon cher Bardin, moi, je ne vous ai pas offensé, dit doucement madame Cormier.
Il n'en fallut pas davantage pour que le vieillard s'apaisât.
--C'est juste, dit-il, et nous ne nous fâcherons pas pour si peu. Voici l'histoire que je vous ai promise. Elle est peut-être invraisemblable, mais elle est vraie. J'ai toutes les preuves entre les mains, certifiées par un homme d'une honorabilité incontestable.
Il y a quatre ans vivait dans un village du département de l'Hérault..., à Fabrègues..., une brave femme que son mari avait abandonnée depuis dix ans... elle était restée sans ressources avec une petite fille et elles seraient peut-être mortes de faim toutes les deux si une demoiselle d'une très bonne famille de Montpellier ne s'était intéressée à elles. Les parents de cette demoiselle avaient, tout près de Fabrègues, un château où ils passaient tous les étés. Ils recueillirent la petite abandonnée et ils la firent élever avec leur fille. On n'avait aucune nouvelle du mari. On savait vaguement qu'il était allé chercher fortune en Californie, mais rien de plus.
--Je devine, s'écria Paul; il l'a trouvée là-bas la fortune... il vient de mourir et alors...
--Alors, quoi?... ce n'était pas la peine de m'interrompre pour dire ce que n'importe qui aurait deviné comme toi.
Paul, ainsi rabroué, baissa le nez et ne dit plus mot.
--Oui, le père est mort, reprit le vieil avocat, sa succession est liquide et revient tout entière à sa fille unique. La mère aussi est morte, deux ans avant son mari. La fille est donc bien et dûment six fois millionnaire. Seulement...
Et comme Bardin, encore une fois, s'était arrêté au moment le plus intéressant, madame Cormier ne put pas s'empêcher de dire:
--Eh! bien?
--Seulement, on ne sait pas où elle est.
--Comment! que nous dites-vous là!
--La vérité, chère amie. Elle a disparu.
--Elle est peut-être allée en Californie comme son père, ricana l'incorrigible Paul.
--Elle a disparu, quelques jours avant le mariage de sa jeune protectrice qui, elle aussi, avait perdu ses parents et qui l'avait prise chez elle comme lectrice.
--Alors, la protectrice doit savoir où est sa protégée.
--C'est probable, mais la protectrice a quitté le pays pour suivre son mari à l'étranger. Et très probablement aussi, elle ignore que sa protégée a maintenant des millions.
--Vous le lui apprendrez.
--Quand je l'aurai trouvée. Je la cherche.
--Quoi! elle a disparu aussi celle-là!
--Disparu, n'est pas le mot. Elle n'est pas de celles qui se perdent comme cela arrive à une pauvre fille. Elle est riche par elle-même et elle a fait un grand mariage. Mais elle n'a plus aucune attache dans son pays d'origine et depuis qu'elle l'a quitté, elle n'a fait que voyager avec son mari.
J'ai demandé de plus amples renseignements à la personne qui m'a fourni les premiers. Je les attends et, lorsque je les aurai, le plus fort sera fait. Je me mettrai en relations avec cette dame et il faudra bien qu'elle me dise ce qu'est devenue l'héritière... que je cherche aussi et que je trouverai peut-être, sans que l'autre m'y aide. J'ai quelques raisons de croire qu'elle est à Paris, l'héritière; et je m'informe. Le diable, c'est qu'elle a dû changer de nom.
--Alors, vous aurez de la peine à la découvrir.
--Mon cher Bardin, dit en souriant madame Cormier, je vous avoue que je commence à me ranger à l'avis de Paul, qui trouvait ce projet de mariage un peu en l'air.
--En l'air, tant que vous voudrez... il est réalisable et dans des conditions exceptionnelles. Voilà une jeune fille qui a des millions et qui ne sait pas qu'elle les a. Supposez que je la trouve, que je lui présente Paul, que Paul lui plaise et qu'elle plaise à Paul... il y a des chances, car ceux qui l'ont vue, il y a quatre ans, s'accordent à dire qu'elle est ravissante et aussi bonne que belle... ce serait une affaire faite...
--Trop de suppositions, grommela Paul.
--Resterait encore, dit sa mère, à savoir comment elle a vécu, depuis qu'elle a quitté son pays... une enfant de seize ans, livrée à elle-même!
--Ce serait une enquête à faire, répondit Bardin. Je m'en chargerais et je vous réponds qu'elle serait poussée à fond. Vous me connaissez d'assez longue date pour savoir que je ne transige pas sur ce qui touche à l'honneur.
--Je le sais, mon ami, et je me fierais à vous comme à moi-même, mais je crains bien que vous n'ayez jamais l'occasion de me donner votre avis sur cette héritière... introuvable.
Est-il indiscret de vous demander d'où vous sont venus ces renseignements?
--D'un de mes anciens confrères du barreau de Montpellier avec lequel je suis en correspondance depuis plus de trente ans. Il m'a écrit tout récemment et à plusieurs reprises pour me demander de le seconder dans ses recherches. Il a été jadis l'avocat de la famille de la demoiselle qui s'intéressait à l'orpheline et qui l'a tirée de la misère. Aussi met-il beaucoup d'ardeur à poursuivre cette affaire. Il se propose, si elle n'aboutit pas prochainement, de venir à Paris tout exprès, quoique, à son âge, le voyage l'effraie un peu... Il a soixante-quinze ans, cet excellent Lestrigou. S'il se décide, je vous demanderai la permission de vous le présenter.
--Comment donc!... je compte bien qu'il nous fera le plaisir de dîner chez moi avec vous... et avec Paul qui ce jour-là, je l'espère, ne se fera pas attendre.
--Je jure d'être exact! dit solennellement Paul.
--Oui, je te connais, beau masque, répliqua le père Bardin. Tu arriveras à l'heure si tes amis et connaissances ne s'arrêtent pas en route. Mais, j'y pense!... tu ne nous a pas dit pourquoi tu as laissé brûler le rôti... Il était bon tout de même, mais il faut convenir qu'il était trop cuit.
Paul n'avait garde de dire la vérité. Il parla vaguement d'amis qui l'avaient retenu et d'une interminable partie de billard qu'il ne pouvait pas quitter parce qu'il gagnait.
Paul savait que Bardin ne haïssait pas le billard et qu'il fulminait volontiers contre le baccarat.
--Gageons, dit le vieil avocat, que tu étais avec ton inséparable... ce grand casseur d'assiettes qui se promène au quartier dans des costumes de carnaval. Mauvaise compagnie, mon garçon!
--Mais, non, je vous assure. Il aime les tenues excentriques, mais il est très comme il faut, quand il veut l'être. Il est noble, du reste, et il pourrait prendre le titre de comte que son père portait. Il s'appelle Jean de Mirande.
--Joli nom, à mettre dans une comédie. Et il fait son droit, ce gentilhomme? Il veut donc entrer dans la basoche?
--Je ne crois pas. Il s'est fait étudiant pour s'amuser à sa façon et contre la volonté de tous ses proches. Je crois du reste qu'il commence à en avoir assez et qu'il finira par s'engager dans un régiment d'Afrique. Il est né batailleur et il ira où on se bat.
--Grand bien lui fasse! De quel pays est-il?
--Du Languedoc. Son oncle habite un château près du Vigan.
--Ah! il est du Languedoc. Demande-lui donc, quand tu le verras, s'il connaît la famille de Marsillargues.
--Je n'y manquerai pas. Puis-je savoir en quoi cette famille de Marsillargues vous intéresse?
--La protectrice dont je viens de te parler était une demoiselle de Marsillargues.
--Quel nom baroque!
--Plus il est baroque, mieux tu le retiendras.
--Mais elle ne le porte plus, puisqu'elle est mariée.
--A un mauvais sujet qui la rend, dit-on, très malheureuse. Lestrigou, dans ses lettres, a oublié de m'apprendre comment s'appelle son mari. Lestrigou me parle toujours d'elle sous son nom de demoiselle. C'est celui-là que ton ami doit connaître, puisqu'il est Languedocien. Du reste, dans sa prochaine, mon correspondant m'apprendra l'autre nom et je te le dirai.
--Bon! vous pouvez compter que votre commission sera faite ce soir.
--Ce soir?... c'est donc que tu comptes finir ta soirée à Bullier; car un dimanche, ton Mirande ne peut pas passer la sienne ailleurs.
--Mais je vous assure que...
--Oh! ne t'en défends pas!... j'y ai dansé jadis à Bullier.
--Ça devait être drôle, pensa Paul Cormier qui ne voyait pas bien le vieil avocat exécutant une tulipe orageuse.
Madame Cormier ne soufflait plus mot. Elle rêvait à ce mariage fantastique, mis sur le tapis par un homme en qui elle avait pleine confiance et elle se promettait de ne pas laisser tomber dans l'eau ce projet séduisant. Mais, pour y revenir, elle attendait d'être seule avec Bardin. Elle voulait en parler à coeur ouvert et la présence de son fils l'aurait gênée.
Bardin, qui devina son intention, lui vint en aide.
Le dîner avait marché plus vite que de coutume. On en était au café qu'on prenait à table, et Paul venait de vider son quatrième verre d'un remarquable cognac, de la même provenance que le vin de Xérès, servi après le potage.
--Tu grilles d'envie de fumer, hein? lui demanda l'avocat.
--Oh! je sais que ça gêne maman, dit Paul. Je fumerai dans la rue, en rentrant chez moi.
--Et le plus tôt sera le mieux, n'est-ce pas?... Eh! bien, je lis sur la figure de ton indulgente mère qu'elle te permet de lever la séance. Quand tu seras parti, nous ferons tranquillement notre cent de piquet jusqu'à dix heures et je serai encore couché avant toi, car je demeure à deux pas d'ici.
Le bonhomme habitait la rue des Arquebusiers, une rue dont peu de Parisiens connaissent le nom et qui va, en faisant un coude, du boulevard Beaumarchais à la rue Saint-Claude.
--Et d'ici à Bullier, il y a une trotte!... il est vrai que tu vas en carrosse, toi... Dame! quand on a des amis dans la noblesse!...
Paul s'était levé pour embrasser sa mère et il ne fit pas semblant d'entendre, mais l'impitoyable Bardin, reprit:
--Parions que tu portes toute ta fortune dans ta poche.
--Pourquoi ça? balbutia Paul, un peu décontenancé, car c'était vrai; qui vous fait croire?
--Le geste!... le geste révélateur!
--Quel geste?
--Pendant tout le dîner, tu n'as fait que tâter avec ta main la poche de poitrine de ta redingote. Je ne m'y trompe jamais à ce geste-là. Ton portefeuille doit être bien garni.
--Maman m'a remis, hier, mon mois. N'est-ce pas, mère?
La veuve fit signe que: oui, et pendant que M. Bardin riait d'aise d'avoir été si perspicace, le jeune homme s'empressa de lui serrer la main et de partir.
Il en avait assez des malices de ce jurisconsulte en retraite et de ses histoires matrimoniales.
--Décidément, c'est un vieux fou, grommelait Paul en descendant quatre à quatre les marches du large escalier de la maison maternelle. S'il croit que je vais prendre des renseignements sur son orpheline égarée, il se fourre le doigt dans l'oeil jusqu'au coude.
L'étudiant reparaissait dans ce langage qu'il n'aurait pas osé tenir chez sa mère, et encore moins chez la baronne Dozulé, où il avait joué le rôle d'un seigneur qu'on attendait.
Et le fait était que Paul se sentait revivre à l'idée de se retrouver sur le sable des allées de la Closerie des Lilas, où il pourrait, à son choix, rêver à Jacqueline, ou bien se distraire en joyeuse compagnie, et où personne ne le prendrait plus pour le marquis de Ganges.
Au bout de la rue des Tournelles, il sauta dans un fiacre découvert, après avoir allumé un cigare, et il se fit conduire au célèbre jardin où tant de générations des Écoles de droit et de médecine ont fait leurs premiers pas.
Il y arriva, juste à l'heure où la fête bat son plein et, comme c'était dimanche, la foule était énorme: une vraie cohue où dominaient les étudiants, mais où il y avait aussi des amateurs venus de la rive droite, en _transfrétant la Séquane_, a écrit le maître Rabelais.