Chapter 3
Il espérait bien ne pas s'arrêter en un si beau chemin. Il savait le nom de l'énigmatique blonde du Luxembourg; il ne tarderait guère à savoir où elle demeurait et quand il en serait là, le reste irait tout seul.
Par exemple, il ne devinait encore pas pourquoi elle s'intéressait à Jean de Mirande, mais ce mystère-là finirait bien par être éclairci comme les autres.
Il ne devinait pas non plus ce que pouvait être l'homme décoré et boutonné qui n'avait fait que paraître et disparaître sur la terrasse du Luxembourg. Il avait oublié de s'en informer pendant le voyage en fiacre, mais il comptait bien y revenir, quand il la reverrait, ce qui ne pouvait guère tarder.
Depuis que la marquise était assise, Paul, resté debout, se tenait un peu à l'écart, mais son isolement allait prendre fin, car deux ou trois invités s'approchaient dans l'intention évidente d'entamer avec lui une conversation qu'il redoutait un peu.
--Monsieur de Servon, appela tout à coup la maîtresse de la maison, avouez que vous grillez d'envie de tailler une banque de baccarat.
M. de Servon, qu'elle interpellait ainsi, était un jeune homme qui aurait pu représenter, au naturel, _ce grand flandrin de vicomte_, dont il est question dans une des comédies de Molière.
Vicomte, il l'était, et de plus efflanqué, ravagé, long comme un jour sans pain, vicieux comme pas un et ne s'en cachant pas.
--J'avoue, baronne, j'avoue! répondit-il gaiement.
--En plein jour!... à la face du soleil!... vous n'avez pas honte? lui demanda en riant la dame.
Décidément, la maîtresse du logis était une baronne. Encore un renseignement que Paul Cormier attrapait au vol.
--Mais non... nous jouerions à l'ombre, puisqu'il y a un _velum_. Et je parierais volontiers que vous l'avez fait tendre pour me permettre d'abattre _neuf_, sans me gâter le teint.
--Vous avez donc le démon du jeu dans le corps?
--Moi!... mais je le déteste, le jeu!... seulement je déteste encore plus l'oisiveté. Vous savez qu'elle est la mère de tous les vices, cette coquine d'oisiveté.
--J'ai toujours pensé que vous étiez son fils. Taillez-la donc votre banque! Vous voyez que la table est mise là-bas... et vous aurez en M. de Ganges un adversaire digne de vous.
--Dites donc que je serai le pot de terre contre le pot de fer... je ne roule pas sur les millions, moi.
--Il paraît que le vrai marquis est fortement millionnaire, se disait Paul Cormier; je puis bien le remplacer auprès de sa femme, mais au jeu!... c'est une autre affaire.
--Faites donc à ce grand fou le plaisir de lui gagner quelques centaines de louis, dit la baronne en s'adressant au faux marquis. Marcelle ne vous en voudra pas de nous la laisser.
Marcelle ne dit mot, mais elle fit signe que non, au grand étonnement de Paul, qui se demanda immédiatement:
--Pourquoi désire-t-elle que je joue?
L'idée lui vint aussitôt que c'était pour lui procurer un moyen d'échapper en partie aux embarras de la situation. S'il était resté avec les femmes, il aurait eu à répondre tôt ou tard à des questions gênantes. Moins il parlerait, plus il aurait de chance de ne pas se trahir. Et au baccarat, on ne parle que pour demander: cartes, ou pour annoncer son point.
Il sut gré à la charmante blonde de sa bonne intention, mais il resta perplexe. Il ne haïssait pas le jeu et dans sa vie d'étudiant, il avait gagné ou perdu au rams, au piquet et à l'écarté, beaucoup de _consommations_ dans les cafés du Boul'Mich. Il lui était même arrivé de jouer au baccarat, les nuits de folle orgie au quartier, et d'y laisser des pièces blanches. Mais il n'avait jamais risqué de perdre plus qu'il ne possédait. Il préférait garder son argent pour mener joyeuse vie, quand son ami Jean de Mirande qui, lui, était joueur comme les cartes, arrangeait des soupers ou des parties de campagne avec les coryphées du bal Bullier.
Et il n'était pas tenté de lutter contre ce vicomte de Servon qui devait être un vieux routier du baccarat et qui avait sur un pauvre étudiant la première des supériorités au jeu: celle des capitaux.
Paul n'était cependant pas sans argent dans sa poche. Il avait, par hasard, touché, la veille, un mois de la pension maternelle et il n'avait pas eu le temps de l'écorner beaucoup.
Mais les vingt-cinq louis qui lui restaient ne constituaient qu'un maigre contingent pour livrer sur le tapis vert une grosse bataille.
Le vicomte n'en ferait qu'une bouchée de ces vingt-cinq louis sur lesquels Paul comptait pour vivre largement jusqu'au mois prochain.
Et elle s'annonçait comme devant être chaude la bataille, car dès les premiers mots du dialogue qui venait de s'engager entre la baronne et le vicomte, les invités du sexe masculin s'étaient mis à tourner autour de l'aspirant à la banque, comme les papillons tournent autour d'un flambeau dont la flamme va leur brûler les ailes.
Un de ces messieurs profita de l'occasion pour complimenter le faux marquis de Ganges en lui disant:
--Toutes mes félicitations, Monsieur le marquis. A l'âge où d'autres ne songent qu'à leurs plaisirs, vous avez déjà un coup d'oeil et une entente des affaires que les financiers les plus expérimentés vous envient. Cette concession en Turquie, nos plus gros capitalistes l'avaient manquée, et pour l'obtenir, vous n'avez eu qu'à vous montrer.
--Quelle concession? se demandait Paul. Du diable! si je me doutais qu'on m'avait concédé quelque chose dans les États du Sultan!
Et comme il n'avait garde de répondre, le monsieur, qui devait être un gros spéculateur, reprit en souriant:
--Vous avez remporté là une grande victoire, mais il y a temps pour tout et je conçois que vous aimiez à vous distraire au jeu de vos grands travaux. Le jeu c'est encore une affaire... n'est-ce pas, cher vicomte?
--Plus souvent mauvaise que bonne... pour moi, du moins, grommela M. de Servon. Mais nous perdons notre temps à bavarder... or, à sept heures et demie on viendra annoncer que Mme la baronne est servie et on nous mettra poliment à la porte. Donc, si vous m'en croyez, messieurs, nous profiterons sans plus tarder de l'aimable attention qu'a eue Mme Dozulé de nous faire dresser une table là-bas.
--Bon! pensa Paul Cormier que ses interlocuteurs renseignaient progressivement et involontairement; nous sommes ici chez la Baronne Dozulé. On ne voit pas le baron. Il faut croire qu'elle est veuve.
--Désirez-vous prendre la banque, Monsieur le marquis? lui demanda l'entêté vicomte qui tenait absolument à cartonner avant dîner.
Le baccarat lui tenait lieu d'apéritif.
--Du tout!... du tout!... s'empressa de répondre Paul, qui n'était pas même décidé à ponter.
--Alors, je vous remercie de me la laisser. Je ne fais que perdre depuis quinze jours et j'ai besoin de me refaire. Venez-vous, messieurs?
Personne ne répondit, mais tout le monde suivit et l'étudiant fit comme les autres.
L'autel avait été préparé par les soins de la prévoyante baronne Dozulé. Rien n'y manquait: ni les jeux de cartes paquetés, ni les jetons de différentes couleurs, destinés à servir de monnaie fiduciaire, au cas où les pontes voudraient jouer sur parole.
En un clin d'oeil, les places furent prises autour de la table, et le vicomte, à qui personne ne disputait la banque, déclara tout d'abord que les fiches représenteraient un louis et les plaques rondes cent francs, attendu qu'il s'agissait d'une toute petite partie.
Paul, qui n'en avait jamais vu de si grosse, fut violemment tenté de se lever. Une fausse honte le retint et aussi le désir de se tenir loin du cercle féminin jusqu'au moment où madame de Ganges prendrait congé. Il comptait que pour jouer son rôle jusqu'au bout, elle n'oserait pas s'en aller sans son mari, qu'ils sortiraient ensemble et qu'une fois dehors, elle ne refuserait pas de lui expliquer ce qu'il ne comprenait pas.
Il resta donc assis et il se trouva placé de telle sorte qu'il lui tournait le dos et que, par conséquent, il ne pouvait pas la voir.
Il ne tarda guère, d'ailleurs, à oublier qu'elle était là.
M. de Servon le pria de lui dire combien il voulait de jetons représentatifs et Paul demanda la permission de jouer or sur table. Elle lui fut gracieusement accordée et il aligna modestement devant lui les vingt-cinq louis qui constituaient toute sa fortune.
--Quand je les aurai perdus, je m'en irai, pensait-il. J'en serai quitte pour demander à maman une avance sur le mois prochain; et comme ça je ne m'emballerai pas.
Et il fit mentalement le serment de ne pas risquer un sou sur parole.
Cette prudence venait de lui être suggérée par un soupçon qui lui avait traversé l'esprit. Cette maison ouverte à tout venant, cette baronne sans baron, ces gentilshommes qui parlaient de cent louis comme il aurait parlé de cent sous, cette table de baccarat qui se trouvait là comme par hasard; tout ce monde et toute cette mise en scène lui étaient tout à coup devenus suspects.
Il était un peu tard pour s'en aviser et si ses soupçons étaient fondés, la blonde aux yeux noirs devait être une aventurière qui ne l'avait racolé au Luxembourg que pour l'amener dans un tripot.
Il lui répugnait trop de croire cela et d'ailleurs, il avait fait d'avance le sacrifice de la somme qu'il possédait.
Il ne tenait qu'à la faire durer le plus longtemps possible.
C'est pourquoi, au profond étonnement des autres pontes, et surtout du vicomte, il attaqua d'un louis une banque de dix mille francs.
Le vicomte aurait dû s'en féliciter, car il perdit cinq fois de suite et comme Paul retirait un louis à chaque coup:
--A ce jeu-là, vous ne vous ruinerez pas, monsieur le marquis, lui dit ironiquement le financier qui venait de le complimenter sur le succès de ses entreprises en Turquie.
Paul eut honte. Il fit paroli et il gagna encore.
Était-ce Jacqueline qui lui portait bonheur, cette Jacqueline _emmarquisée_, dont le petit nom, qu'il savait être faux, ne lui sortait pas de la tête? Paul était tenté de le croire.
Il se disait pourtant qu'une petite veine, au début d'une partie, n'est souvent que l'avant-coureur d'un désastre.
Il voulut en avoir le coeur net, au risque d'arriver trop tôt à la fin de son capital, et il laissa ses quatre louis qui furent doublés en un clin d'oeil, après un triomphant abatage.
Sa masse grossissait, mais elle n'était pas encore bien menaçante pour le banquier, lequel gagnait d'ailleurs à tous les coups sur l'autre tableau.
Il souriait toujours ce grand flandrin de vicomte et cependant il était préoccupé, non pas d'avoir perdu une dizaine de pièces de vingt francs, mais un de ces pressentiments dont aucun joueur n'est exempt l'avertissait que la chance se dessinait contre lui et que la partie allait mal tourner.
Paul était lancé maintenant et nul ne pouvait prévoir où il s'arrêterait.
Les seize louis se doublèrent, puis les trente-deux. Son gain dépassait déjà le billet de mille.
Et tout cela sur la main du financier complimenteur qui jouait du même côté que Paul Cormier et qui encaissait une part du butin. Il n'avait pas encore perdu un seul coup..
Il n'était plus tenté de rire de la façon de ponter du marquis de Ganges.
Le vicomte non plus ne riait pas. Il devenait même de plus en plus sérieux, surtout quand Paul eut gagné encore le paroli de soixante-quatre louis et, immédiatement après, celui de cent vingt-huit.
Jamais, de mémoire de ponte, pareille série ne s'était vue nulle part. Les coups se suivaient avec une régularité désespérante. Quand le banquier abattait huit, le marquis abattait neuf; quand le marquis avait le point de un, le banquier avait baccarat.
Heureusement, Paul ne tenait pas les cartes, car on aurait pu croire qu'il les changeait en les relevant sur le tapis.
On l'aurait soupçonné lui qui tout à l'heure avait un instant soupçonné la baronne et ses invités.
Il avait maintenant plus de cinq mille francs et à la banque aux abois, il restait tout juste de quoi tenir le coup.
--Combien faites-vous, marquis? demanda familièrement Servon, qui avait payé assez cher le droit de ne plus dire: «Monsieur le marquis.»
Paul mourait d'envie de répondre: «Dix louis» et d'empocher les autres. Cinq mille francs! il ne les avait jamais eus à la fois. C'était de quoi faire les frais de la campagne amoureuse qu'il allait ouvrir; c'était aussi de quoi se consoler d'un échec, si la marquise lui échappait.
--Pas plus que la banque, reprit le vicomte.
--Je fais le reste, après ces messieurs, dit Paul, résolu à en finir.
Le banquier donna les cartes, regarda les siennes et annonça qu'il en donnait. Paul s'y tint. Il avait sept et le banquier n'avait que six.
Ce fut le coup de grâce. La banque sautait.
Le vicomte, beau joueur, ne sourcilla point, mais il déclara en avoir assez, et, tirant de sa poche un paquet de dix billets de mille qui répondaient des jetons qu'il avait émis, il invita les pontes à se partager ses dépouilles.
Paul était le plus gros et il lui revenait plus de quatre cents louis qu'il ramassa avec une satisfaction mal dissimulée.
--Il faut convenir, monsieur, que vous êtes heureux partout, dit le banquier décavé. Vous donnez un démenti au proverbe.
Ce compliment était à l'adresse de la marquise, mais Paul ne saisit pas tout d'abord l'allusion au célèbre dicton: «Heureux au jeu, malheureux en femmes.» Ce gain lui montait à la tête et c'est tout au plus s'il se souvenait que Jacqueline était là, derrière lui.
--Moi, c'est tout le contraire, reprit gaiement M. de Servon; je suis malheureux partout.
C'était presque dire qu'il avait fait sans succès la cour à la marquise de Ganges.
Il ajouta presque aussitôt:
--Vous me devez une revanche, monsieur le marquis... et je me sens capable de vous la demander, séance tenante. Vous plairait-il de me tenir quitte ou double... quatre cents louis, sur parole?... un seul coup, à rouge ou noir?
Paul aurait volontiers refusé. Il n'osa pas. S'il perdait, après tout, il ne perdrait que son bénéfice et d'ailleurs, il entendait derrière lui des bruits de chaises remuées qui lui indiquaient que des invitées de la baronne Dozulé se levaient pour partir.
Il aimait mieux s'en aller les mains vides que de manquer le départ de Jacqueline qu'il comptait reconduire chez elle.
C'était son droit de mari et il ne supposait pas qu'en public elle refuserait sa compagnie; d'autant qu'elle devait souhaiter, autant que lui, une explication en tête à tête.
--Je suis à vos ordres, monsieur le vicomte, répondit-il bravement. Je tiens ces quatre cents louis... et je dis: Rouge!
M. de Servon avait déjà la main sur les cartes empilées. Il en tira une au milieu du paquet et en la jetant sur le tapis:
--Le roi de coeur! annonça-t-il. Vous avez gagné, monsieur le marquis. Demain, les huit mille francs que je vous dois seront chez vous.
Paul était si troublé qu'il ne prit pas garde à ce «chez vous» qui, dans la pensée du vicomte ne signifiait pas: chez M. Cormier, étudiant, rue Gay-Lussac, 9. Le vicomte entendait évidemment chez M. de Ganges, mari de madame de Ganges.
Et, alors même qu'il aurait fait attention à ce quiproquo, Paul, sous peine de compliquer encore une situation déjà très compliquée, n'aurait pas pu signaler l'erreur à M. de Servon.
Du reste, il n'eut pas le temps d'y réfléchir, car la baronne Dozulé, qui s'était sournoisement approchée de la table de jeu, se montra tout à coup et dit, en riant, à ces messieurs:
--Ne me prenez pas pour une trouble-fête, je vous prie. Continuez, tant qu'il vous plaira, de faire des parolis et des bancos; permettez seulement à mes amies et à moi d'aller dîner. Il est l'heure.
--Vous êtes vraiment trop bonne, chère madame, s'écria le financier qui ne demandait qu'à lever la séance, afin d'emporter son bénéfice.
--Mais non. Je me suis fait une règle de ne jamais gêner les plaisirs des autres, reprit madame Dozulé. Et cette chère Marcelle est dans les mêmes principes que moi... elle pousse même le scrupule plus loin que moi, car elle n'a pas voulu déranger son mari pour le prévenir qu'elle s'en allait. Elle craignait de lui couper sa veine.
--Alors, dit gaiement le vicomte, je regrette doublement que madame de Ganges soit partie sans adresser la parole à M. de Ganges.
C'était vrai; la marquise n'était plus là. Cormier n'eut qu'à se retourner pour constater son absence.
--Monsieur le marquis, continua la baronne, Marcelle m'a chargée de vous dire qu'elle rentrait directement chez elle... et qu'elle vous attendrait.
Paul eut sur les lèvres une question: «Où ça?» Il se retint à temps, mais il avait failli se trahir et Dieu sait quel effet il aurait produit s'il s'était laissé aller à demander sa propre adresse,--l'adresse de sa femme, ce qui revenait au même.
Il avait évité cette faute, mais il n'en restait pas moins dans un prodigieux embarras. Il sentait le terrain manquer sous ses pieds, et il ne pensait plus qu'à se dérober le plus tôt possible aux interrogations qu'il redoutait.
Que serait-il devenu si son débiteur s'était avisé de lui demander où il demeurait? Il serait resté court et autant aurait valu avouer tout de suite qu'il n'était pas le marquis de Ganges et qu'il connaissait à peine la marquise.
Fort heureusement, le vicomte était renseigné sur ce point, ayant sans doute été reçu chez madame de Ganges qui ne paraissait pas lui être indifférente.
Paul profita de son silence pour prendre congé de la baronne et des joueurs qui semblaient disposés à user de la permission qu'elle leur accordait de reconstituer une partie de baccarat.
Il partit d'autant plus volontiers qu'il lui était venu une idée. Il se disait que madame de Ganges ne pouvait pas l'abandonner dans l'impasse où elle l'avait mis. Au moins fallait-il qu'elle le vît pour lui tracer une ligne de conduite.
Et fort de ce raisonnement, Paul se persuada qu'elle était allée l'attendre quelque part, non loin de l'hôtel de la baronne, avec l'intention de l'arrêter au passage et de conférer avec lui. Mais où s'était-elle embusquée? Au rond-point, peut-être, à l'endroit où elle avait quitté le fiacre où Paul était monté avec elle devant la grille du Luxembourg. La place est banale, mais à l'heure du dîner, les Champs-Elysées sont presque déserts.
Paul y courut, à ce rond-point, et il n'y trouva point la marquise. Quand et comment la reverrait-il? En ce moment, pour le savoir, il aurait donné de bon coeur tout l'argent qu'il venait de gagner au jeu.
II
Le Marais est un honnête quartier et la rue des Tournelles est une honnête rue qu'on peut habiter sans rien perdre de sa _respectabilité_, comme disent les Anglais, même quand on appartient à la bourgeoisie aisée.
Elle n'est pas gaie, cette voie qui ne mène à rien, mais elle a gardé comme un parfum de l'époque lointaine où la place Royale était le centre du Paris mondain. Les voitures n'y passent guère et les boutiques y sont rares, mais les maisons y ont une apparence majestueuse et triste qui fait songer au temps où des présidents au Parlement y logeaient.
Les fenêtres sont ornées de balcons en fer forgé et les portes cochères ont des marteaux.
L'hiver, elle est lugubre, mais dans la belle saison, le soir, les fillettes y jouent au volant et l'emplissent de leurs rires argentins, pendant que les mères tricotent, assises dans de vieux fauteuils de paille.
Madame Cormier, née Julie Desgravettes, y demeurait depuis dix ans qu'elle s'était retirée du commerce avec des capitaux assez ronds.
Elle appartenait à une bonne famille parisienne et elle s'était mésalliée en épousant sur le tard, François Cormier, facteur aux halles et fils de ses oeuvres, car il avait commencé sa fortune en déchargeant les voitures de marée.
Ce brave homme, peu lettré, était mort assez jeune, et sa veuve s'était consacrée tout entière à l'éducation de son fils Paul qu'elle adorait et qu'elle gâtait déplorablement.
En dépit des intentions de son père qui le destinait à être son successeur, Paul avait voulu être avocat. Sa mère l'avait laissé faire son droit qu'il ne faisait guère, car au bout de cinq ans, il n'avait pas encore passé sa thèse et elle lui pardonnait ses écarts parce qu'il était resté bon fils. Elle lui pardonnait même d'être allé planter sa tente au quartier Latin qu'elle considérait comme un pays maudit.
Elle espérait toujours qu'il se rangerait et elle rêvait de le marier avantageusement, quand il serait inscrit au barreau et en passe d'acheter une charge de notaire ou d'avoué.
Quoiqu'elle fût du mauvais côté de la cinquantaine, cette mère trop indulgente était encore presque jolie. Elle avait été charmante et son fils Paul lui ressemblait beaucoup. Mais elle n'avait jamais songé à se remarier et elle s'était complètement retirée du monde commerçant où elle avait vécu lorsqu'elle gouvernait un grand magasin de primeurs et de gibiers à l'enseigne du _Faisan argenté_. Quelque chose comme la boutique de la légendaire madame Bontoux, bien connue des gastronomes d'il y a quinze ans.
De tous les amis de son défunt mari, elle ne voyait plus qu'un vieil avocat consultant qui lui avait rendu d'importants services quand elle avait quitté les affaires et réglé ses comptes.
M. Bardin était veuf et, comme elle, il n'avait qu'un fils, beaucoup plus âgé que Paul et beaucoup plus laborieux, car à force de travail et par son seul mérite, il était arrivé à siéger au tribunal civil de la Seine où il occupait les fonctions très enviées de juge d'instruction.
Madame Cormier citait sans cesse l'exemple de ce bon sujet à Paul, lequel n'avait pas manqué de prendre en grippe Charles Bardin qui était pourtant un excellent magistrat et un excellent garçon.
Ce juge, célibataire comme Paul, était trop occupé au Palais pour fréquenter souvent chez la veuve, mais son père y dînait régulièrement, tous les dimanches.
Ces jours-là, c'était fête dans l'appartement que madame Cormier occupait au deuxième étage et sur le devant d'une antique maison où l'escalier était en pierre, et où les plafonds, hauts de quinze pieds, montraient encore quelques traces de dorures.
Paul y apportait un contingent de gaieté juvénile et ne s'y ennuyait pas à écouter la conversation du bonhomme Bardin qui avait beaucoup lu, beaucoup vu, beaucoup retenu, et qui racontait fort bien.
Et le dîner était toujours excellent.
De ses anciennes relations commerciales, la veuve avait gardé des facilités d'approvisionnement dont elle faisait profiter ses convives, en leur servant des produits recherchés. Elle possédait aussi une cave de premier ordre qu'elle ne ménageait pas le dimanche.
On se mettait à table à six heures et demie précises. Quand la demie sonnait à l'horloge de Saint-Paul, M. Bardin dépliait sa serviette, et aux trois quarts, Brigitte, la bonne à tout faire, entrait pour enlever le potage.
Et Paul était d'une exactitude méritoire. Il avait beau percher sur les hauteurs du Panthéon, il apparaissait toujours cinq minutes avant la demie. Il quittait toutes les absinthes et toutes les donzelles de son quartier pour ne pas faire attendre sa mère qui lui en savait gré.
Mais, enfin, tout arrive. Et il arriva que, ce dimanche de mai qui devait marquer dans la vie de Paul, à sept heures, madame Cormier et son ami Bardin étaient encore assis près de la fenêtre de la salle à manger, se faisant vis-à-vis et échangeant par-ci par-là quelques mots en l'air pour tromper leur impatience.
La veuve s'était déjà levée dix fois pour regarder dans la rue. Bardin, qui prisait beaucoup et particulièrement dans les cas embarrassants, Bardin avait presque vidé sa tabatière. Brigitte ne faisait qu'entrer et sortir, en se lamentant sur la destinée du gigot qui serait trop cuit.
--Bardin, dit tout à coup madame Cormier, il faut qu'il lui soit arrivé un accident. Il est peut-être malade. Si j'allais voir rue Gay-Lussac?
--Ce serait ce que vous pourriez faire de pis, répondit sans s'émouvoir le vieil avocat. Vous iriez en voiture et vous vous croiseriez avec lui; à son âge, on n'est pas retardé que par les accidents.
--Comment! vous supposez qu'il est en train de s'amuser... un dimanche!... quand je l'attends!