La main froide

Chapter 20

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--Bon! Mais il n'a donc pas de mère qu'il se jette comme ça à la tête du premier venu?

--Pas de mère? Il en a deux, à ce qu'il dit.

--Et combien de pères? demanda ironiquement Cormier.

--Pas même un, je crois.

--Très bien. Voilà ton affaire. Tu lui en serviras... si les deux mères veulent bien y consentir. Tu aurais bien dû commencer par le leur demander.

--C'est ce que j'aurais fait, si j'avais su où les trouver... c'est-à-dire où trouver la vraie; car je suppose que la mère numéro deux est une tante ou une soeur aînée... Mais il n'a pas su me donner l'adresse; il sait bien où c'est, et il reconnaîtra la maison... mais il paraît qu'elle est très loin d'ici, cette maison... et le soir, il n'aurait pas pu trouver son chemin.

--Bon! je reviens à l'idée que j'ai eue tantôt. Ses excellents parents ont voulu se débarrasser de lui; et puisque tu as été assez sot pour le recueillir, ils vont te le laisser sur les bras.

--Eh bien! il me restera. C'est ce que je demande.

--Ah ça! d'où t'est venue cette subite démangeaison de paternité?

--Que veux-tu que je réponde? Je n'en sais rien. Ça m'a pris tout d'un coup et ça me tient ferme.

--La voix du sang, peut-être! ricana Paul Cormier.

--Ça expliquerait tout et j'y ai bien pensé, répondit très sérieusement Mirande; mais j'ai eu beau interroger ma mémoire, je n'y ai rien trouvé qui puisse me permettre de supposer que j'aie jamais été père.

--On peut l'être et ne pas s'en douter... Jean de Mirande ou le père sans le savoir... drame en beaucoup d'actes.

--Blague tant que tu voudras. Je suis enchanté de ce qui m'arrive. Je ne m'ennuierai plus.

--Tu vas te faire le précepteur de ce petit... et sa bonne par-dessus le marché, car il est encore à l'âge où on a besoin d'être mouché. Ce sera, en effet, très gai.

--Ne t'inquiète pas. Je lui donnerai tous les maîtres qu'il faudra... mais je lui apprendrai moi-même l'équitation... l'escrime...

--Et la boxe, pendant que tu y seras. Pour peu qu'il profite de tes leçons, ce sera un gentleman accompli. Mais... me feras-tu le plaisir de me dire si tu te proposes de le garder sans essayer de retrouver la mère?

--Oh! non, dit sans conviction Mirande. Le petit m'a dit qu'elle vient tous les jours au Luxembourg... sur la terrasse où il était resté quand nous l'avons rencontré tantôt. Je l'y mènerai demain, et si elle y est, il faudra bien que je me résigne à le lui remettre.

--Je serais bien curieux de la voir.

--Rien ne t'empêche de te trouver là. Je compte y passer l'après-midi.

--Je ne sais pas si je pourrais venir. Je tiens absolument à voir demain madame de Ganges.

--Moi aussi, parbleu! je tiens à la voir. Mais il y a temps pour tout... Et maintenant que j'ai charge d'âmes...

--Tu es superbe dans ce rôle-là!... Heureusement ton sacerdoce va prendre fin, si tu remets la main sur l'une des deux mères de cet énigmatique garçon... oui, énigmatique, car tu auras beau dire, un enfant ne se perd pas comme ça... il y a certainement quelque chose là-dessous.

--C'est possible, mais je m'en moque.

--Sais-tu bien aussi que tu prends mal ton temps pour t'embarquer dans une nouvelle affaire, quand nous en avons déjà une terrible sur le dos. L'instruction n'est pas close et le gredin qui m'a dénoncé n'a pas dit son dernier mot. Tout à l'heure, je viens de voir un homme qui se promenait sur le trottoir devant la porte et qui avait l'air de surveiller ta maison.

--Te voilà comme Véra qui voit des espions partout. Pendant que nous dînions chez Foyot, elle m'a montré un individu planté au coin de la rue de Vaugirard et elle a prétendu que c'était un mouchard.

--Véra s'est peut-être trompée, mais, moi, je suis sûr d'avoir bien vu. Et je parierais que l'homme y est encore.

Mirande alla ouvrir la fenêtre tout doucement, se pencha en dehors pour regarder dans la rue et revint dire à Paul:

--C'est vrai. Il se promène sur le trottoir... mais rien ne prouve qu'il nous guette. Et puis, que nous importe? Maintenant que j'ai tout dit au juge d'instruction, nous n'avons pas besoin de cacher ce que nous faisons.

--Ce n'est pas la police que je redoute.

--Qui donc, alors?

--Je ne sais pas... mais je crains tout.

--Et moi, je ne crains rien... Nous ne serons jamais d'accord. Parlons d'autre chose. A quelle heure verras-tu demain cette marquise?

--A l'heure où il lui conviendra de me recevoir; je me présenterai chez elle dans la matinée. Très probablement, elle ne me recevra pas, mais je lui ferai savoir que je reviendrai dans l'après-midi et j'espère que cette fois je serai admis. Pourquoi me demandes-tu cela?

--Parce que, toutes réflexions faites, je ne la verrai que plus tard. J'avais pensé à t'accompagner avenue Montaigne, mais je préfère rester libre de disposer de ma journée. Il peut arriver tant de choses...

--Comme tu voudras. Je crois, du reste, que nous ferons mieux d'y aller séparément, dit Paul, qui ne tenait pas du tout à emmener son ami chez madame de Ganges.

--Demain, reprit Mirande, je ne m'occuperai que de mon moutard. Le matin, je causerai longuement avec lui et je tâcherai d'en tirer des renseignements sur ses mamans, comme il les appelle. Il ne demande qu'à parler et il ne parle pas comme un enfant... il parle clairement, posément, comme un petit homme. Ce soir, il s'est endormi à table, parce qu'il était fatigué; mais demain, il sera éveillé comme une potée de souris. Je le ferai bien déjeuner et après déjeuner, grande promenade au Luxembourg. Je m'y établirai avec lui et pendant qu'il s'amusera, je fumerai d'innombrables cigares. J'y resterai jusqu'à la nuit, s'il le faut. Et si je ne le vois pas se jeter dans les bras d'une femme, j'en conclurai qu'on l'a perdu exprès et qu'il n'a plus au monde que moi.

--Jolie perspective! dit Paul en faisant la grimace. Tu ferais beaucoup mieux de le conduire chez le commissaire de police de ton quartier... Ce commissaire recevrait ta déclaration; il donnerait des ordres pour qu'on cherchât les parents du petit... et il te marquerait un bon point comme ayant bien agi... tandis que si tu te tiens coi, on saura tout de même que tu as chez toi un enfant qui ne t'appartient pas et...

--Chut! fit Mirande, en prêtant l'oreille et en baissant la voix. Écoute!... il me semble qu'il appelle.

--Non, murmura Cormier, il rêve tout haut.

Mirande quitta encore une fois sa place et se rapprocha sans bruit de la tapisserie qui séparait le salon de la chambre à coucher.

Il était curieux d'entendre ce que le petit disait en dormant.

Paul fit comme lui, quoique le dormeur l'intéressât beaucoup moins.

Ils n'entendirent que des mots sans suite, parmi lesquels revenait souvent un nom: Maman Jacqueline.

--Bon! murmura Mirande, il rêve de sa mère.

--Sa mère! dit tout bas Paul, quoi! sa mère s'appelle Jacqueline!

--Une de ses mères, puisqu'il en a deux; mais il parle plus souvent de celle-là que de l'autre. C'est sa préférée.

Ce nom, pour Mirande, était un nom comme un autre.

Pour Cormier, ce fut une révélation.

Il n'avait jamais oublié que, dans le fiacre où il était monté avec elle, le jour où il l'avait vue pour la première fois, madame de Ganges, au moment où il allait la quitter, il lui avait dit: «Quand vous penserez à moi, pensez à Jacqueline.»

On les compte, les femmes qui s'appellent Jacqueline, et il était étrange qu'il s'en trouvât deux à porter le même nom parmi les habituées de la terrasse du Luxembourg.

L'enfant avait dit que sa maman y venait tous les jours.

Fallait-il en conclure qu'il était le fils de la marquise et que c'était elle qui l'avait oublié sous les marronniers où les deux amis l'avaient trouvé?

Paul était tenté de le croire.

Et si madame de Ganges était la mère de l'enfant, M. de Ganges n'était pas son père, car ce malheureux gentilhomme, en se confessant à Cormier avant le duel où il avait succombé, n'aurait pas manqué de lui parler de son fils, s'il en avait eu un.

Ce fils, d'ailleurs, s'il eût été légitime, eût été élevé ostensiblement dans l'hôtel de l'avenue Montaigne, et la marquise ne l'y aurait pas laissé, lorsqu'il lui arrivait d'aller passer l'après-midi dans un jardin public.

Il était donc bâtard on adultérin, suivant qu'il était né avant le mariage de mademoiselle de Marsillargues, ou bien pendant une des longues absences du mari, et madame de Ganges le faisait élever en cachette.

Mais elle ne se privait pas de le voir souvent.

Ainsi s'expliquait la naïve erreur de l'enfant qui croyait avoir deux mères.

L'autre, c'était une femme chargée de le garder.

Maman Jacqueline était la vraie.

Et cette marquise que tout le monde croyait irréprochable avait une grosse tare dans sa vie.

Paul tombait du haut de ses illusions et sa figure s'allongeait à vue d'oeil.

--Qu'est-ce que tu as? lui demanda Mirande. Est-ce que tu connais une Jacqueline?

--Moi! pas du tout, répondit vivement Cormier, qui n'avait garde d'exposer ses perplexités à son turbulent camarade.

Et presque aussitôt, il reprit:

--Comment s'appelle l'autre?

--La mère numéro deux?... Je n'en sais rien. Le petit ne m'en a rien dit, et je n'ai pas pensé à le lui demander. Il me le dira demain. Ça t'intéresse donc?

--Oh! c'est pure curiosité de ma part.

--Ta curiosité sera satisfaite. Je ne suis pas comme toi, qui m'as caché tant que tu as pu ton histoire avec ta marquise. Je ne ferai pas le mystérieux à propos de cet enfant, et de quelque façon que tourne l'aventure, j'agirai au grand jour.

--Tu auras bien raison.

--Je prévois, du reste, que le dénouement ne se fera pas attendre. Demain soir, après ma promenade au Luxembourg, je serai fixé.

--Moi aussi, se dit Cormier qui se promettait de raconter toute l'histoire à la marquise et de lui demander hardiment ce qu'elle en pensait.

Après ce court échange de questions et de réponses, la conversation cessa, et chacun des deux amis s'absorba dans des réflexions qui n'avaient pas le même objet.

Mirande se remit à caresser sa chimère de paternité et Paul à rappeler ses souvenirs, à seule fin de se faire une idée nette du cas de madame de Ganges.

Après tout, il l'accusait sans preuves, sur de simples apparences fondées sur une coïncidence de nom.

Le jour où il l'avait rencontrée au Luxembourg, l'enfant n'était pas avec elle. Peut-être jouait-il plus loin sur la terrasse, sous la surveillance de sa bonne ou de sa nourrice. Mais, si elle eût été avec sa mère, elle ne serait pas partie sans l'embrasser.

Restait le nom, ce nom de Jacqueline qu'il donnait à sa maman et qui était resté gravé dans la mémoire de Paul, depuis le voyage en fiacre de la rue de Vaugirard au rond-point des Champs-Elysées.

Il se souvint tout à coup que madame de Ganges en avait un autre. La baronne Dozulé, en lui parlant, et en parlant d'elle, l'avait appelée: ma chère Marcelle, devant quinze personnes assemblées dans le _hall_ à ciel ouvert où elle recevait ses invités.

Donc, ce joli prénom était bien celui de la marquise.

Pourquoi en avait-elle pris un autre? Probablement, parce qu'elle ne voulait pas dire le véritable à un homme que peut-être elle ne reverrait jamais et que, à ce moment-là, elle connaissait à peine.

Et, sans doute, elle avait dit le premier qui lui était venu à l'esprit, Jacqueline, comme elle aurait dit Jeanne ou Andrée.

Ce raisonnement, fondé sur un fait, rasséréna Cormier; et de peur de s'assombrir de nouveau en écoutant discourir Jean de Mirande, il prit le parti de s'en aller.

Ils avaient assez parlé de l'enfant. Le sujet était épuisé et ils n'avaient plus rien à se dire.

Mirande ne demandait qu'à se remettre à veiller sur le sommeil du mystérieux gamin qu'il hébergeait.

Cormier ne songeait qu'à rentrer chez lui pour rêver solitairement à la marquise.

Ils se séparèrent donc d'un commun accord, en se disant: «Au revoir!» et «À demain!» mais sans prendre de rendez-vous précis.

Ils pressentaient l'un et l'autre que des incidents imprévus dérangeraient leurs projets, et il leur suffisait de savoir que, si rien ne les en empêchait, ils pourraient se retrouver au Luxembourg.

Le petit dormeur ne donna plus signe d'existence avant le départ de Paul, qui se garda bien de le réveiller.

Le temps avait marché et il était assez tard lorsque Cormier descendit. Cependant, le portier n'était pas couché et il tira le cordon sans attendre que l'ami de son locataire frappât au carreau de la loge.

La porte de la rue s'ouvrit sans bruit, et au moment où Cormier posa le pied sur le large trottoir du boulevard Saint-Germain, il faillit heurter un monsieur qui passait et qui se retourna pour l'éviter.

Il y avait justement là un bec de gaz dont la clarté tomba en plein sur le visage de ce promeneur que Paul avait déjà remarqué en arrivant, et que, cette fois, il reconnut.

L'homme le reconnut aussi et fit un bond de côté, en tournant le dos et en s'éloignant à grands pas.

C'était le personnage qui avait eu maille à partir, au Luxembourg, avec Mirande, et le lendemain, avenue Montaigne, avec Paul quand il s'était présenté pour voir la marquise.

C'était le garde-du-corps de madame de Ganges, ancien ami de son père, disait-elle, et ancien militaire.

Il s'appelait M. Coussergues, et certes, il n'était pas de la police, quoiqu'il fût évidemment là en surveillance comme un simple agent.

Il y avait sans nul doute été envoyé par la marquise, et ce n'était pas à Paul Cormier qu'il en avait, car il n'abandonna pas sa faction pour le suivre, et Paul ne s'avisa pas de l'interpeller, car il devina sans peine ce qu'il faisait là.

Il gardait l'enfant.

Il avait dû le suivre de loin, depuis que Mirande l'avait emmené du Luxembourg; il avait pour mission de rester devant la maison où l'enfant allait passer la nuit; d'y rester jusqu'à ce qu'il en sortît et de ne pas le perdre de vue jusqu'à ce qu'il rencontrât sa mère.

La lumière se faisait enfin.

La mère, c'était bien madame de Ganges. Elle avait laissé l'enfant au Luxembourg pour que Mirande l'y trouvât, et elle avait fait la leçon au petit pour qu'il se laissât conduire par Mirande qu'elle avait dû lui désigner de loin, sans se montrer elle-même.

Tout cela était le résultat d'un plan combiné d'avance, et la journée du lendemain dénouerait la situation, car Mirande, renseigné par l'intelligent gamin, ne manquerait pas de le ramener à l'endroit où il l'avait trouvé.

Mais pourquoi Mirande? Elle le connaissait donc d'ancienne date? Oui, puisqu'elle l'avait dit à Paul Cormier, qui l'accompagnait en voiture. Alors, comment Mirande, en l'abordant sur la terrasse, ne l'avait-il pas reconnue?

C'était incompréhensible, et Paul, tout en regagnant son domicile de la rue Gay-Lussac, se creusait inutilement la tête pour tâcher de trouver la clé de ce mystère.

Et cette pensée lui revenait sans cesse: le père, c'est Mirande. Voilà pourquoi madame de Ganges m'a tant interrogé sur lui. Il est père sans le savoir. Tout est possible. Une aventure de voyage, la nuit, avec une femme dont il n'a pas vu le visage. Elle n'a peut-être pas su qui il était; ce n'est que beaucoup plus tard qu'elle l'a appris, et depuis qu'elle le sait, elle cherche à le revoir. Elle n'ose pas s'adresser à lui directement et elle emploie des moyens détournés pour l'attirer à elle.

C'est de moi qu'elle s'est servie. Le jour où elle nous a vus ensemble, elle s'est dit qu'elle n'aurait pas de peine à me séduire et que je serais entre ses mains un instrument docile. J'ai été sa dupe et j'ai joué un rôle ridicule. Il faut qu'elle soit folle de lui, puisqu'elle n'a pas renoncé à le ramener, lorsqu'elle a su qu'il avait tué son mari. Cette femme est un monstre.

Ainsi déraisonnait Paul Cormier, oubliant des faits qu'il connaissait bien et qui prouvaient que ses suppositions n'avaient pas le sens commun.

La passion l'aveuglait à ce point qu'il aurait nié l'évidence plutôt que de convenir qu'il se trompait.

Il en était à former des projets de vengeance contre une femme qu'il aimait. Il souhaitait que Brunachon la dénonçât comme ayant fait assassiner son mari. L'accusation ne tiendrait pas debout, mais la marquise n'en serait pas moins perdue de réputation dans le monde où elle vivait.

Il n'en voulait pas à Mirande; mais, elle, il la haïssait autant qu'il l'avait adorée; ou du moins, il croyait la haïr, car il n'y voyait pas encore très clair dans les sentiments qui l'agitaient.

Et il se jurait d'en finir avec elle.

Mais avant de la chasser de son coeur qu'elle occupait tout entier, il voulait se donner la satisfaction de lui dire ce qu'il pensait de son indigne conduite.

Il l'avait condamnée sans l'entendre; il résolut de l'exécuter, dès le lendemain, et il rentra chez lui, sans se demander si la nuit ne lui porterait pas conseil.

VI

Elle parut longue à Paul Cormier, cette nuit qu'il passa tout entière à s'agiter dans son lit sans pouvoir trouver le sommeil qui le fuyait, et dont il aurait eu grand besoin pour remettre un peu d'ordre dans ses idées.

Le jour était levé depuis longtemps, lorsqu'il put fermer l'oeil, et il fut réveillé par sa femme de ménage qui vint lui dire que deux messieurs demandaient à le voir.

Elle ne les connaissait pas et ils n'avaient pas voulu dire leurs noms.

En d'autres circonstances, Paul aurait absolument refusé de les recevoir; mais il était dans le cas de ne pas renvoyer les gens, sans savoir ce qu'ils lui voulaient.

Il leur fit dire d'attendre qu'il fût levé et il sauta en bas du lit pour s'habiller rapidement.

Son logement n'était pas si grand que les visiteurs qui se présentaient fussent hors de portée d'entendre ce qui se passait dans la chambre où il couchait.

La femme de ménage avait d'ailleurs négligé de fermer les portes de communication.

Si bien qu'une voix s'éleva, voix que Paul reconnut et qui disait:

--Ne fais pas tant de façons. C'est moi, Bardin, et je suis avec un ami qui te dispense de toute cérémonie. Tu peux nous recevoir en chemise, si tu veux.

--Entrez alors, cria Paul, tout en se demandant qui Bardin lui amenait.

Dans la situation où il était, tout l'inquiétait.

Il se rassura en voyant Lestrigou, mais il ne devina pas ce que venaient faire chez lui, si matin, les deux vieux avocats qu'il avait quittés la veille au soir.

--Encore au lit, _june_ homme? lui dit le ci-devant bâtonnier.

--Quelle heure est-il donc? demanda Paul en passant un pantalon.

--Midi passé et très passé, mon garçon, répondit Bardin.

À quoi donc as-tu employé ta nuit, que tu te réveilles si tard?... Est-ce que tu as encore fait des bêtises?

--Oh! non..., à minuit, j'étais au lit..., seulement j'ai eu beaucoup de peine à m'endormir.

--Parce tu as l'habitude de te coucher à des heures indues. Lestrigou et moi, ce matin, nous étions debout dès l'aurore... et pourtant Lestrigou avait passé l'autre nuit en chemin de fer.

Tu ne te doutes pas d'où nous venons?

--Pas du tout.

--Nous venons de l'avenue Montaigne. Lestrigou avait hâte de voir cette marquise de Ganges pour lui demander l'adresse de l'héritière. J'ai eu beau lui dire qu'il ne fait pas jour chez les marquises avant quatre heures du soir, il a voulu absolument se présenter chez elle, le matin.

--Et elle vous a reçus?

--Ah! bien, oui!... nous nous sommes heurtés à un grand laquais galonné sur toutes les coutures, qui a commencé par nous répondre que sa maîtresse n'était pas visible. Nous avons insisté. Lestrigou a donné sa carte sur laquelle il avait écrit quelques mots pour indiquer le but de sa visite. Le laquais a refusé de s'en charger. Et comme je me fâchais, il a fini par me dire que madame la marquise était en voyage.

--C'est peut-être vrai, murmura Paul.

Madame de Ganges, la dernière fois qu'il l'avait vue, lui avait annoncé qu'elle était à peu près décidée à quitter Paris.

--Je n'en ai pas cru un mot, reprit Bardin. Lestrigou non plus. Quelles raisons a cette dame pour se cacher? Nous n'en savons rien, mais certainement elle se cache. Nous pouvons nous passer d'elle, mais il nous faut l'héritière; et je viens de décider Lestrigou à s'adresser à la préfecture de police qui saura bien la retrouver.

--Vous ne ferez pas cela! s'écria Paul.

--Et pourquoi pas?

--Parce que vous compromettriez une femme qui n'a peut-être rien à se reprocher.

--Qu'en sais-tu? Est-ce que tu la connais?

--Non... mais elle est très honorablement connue à Paris, et si vous faisiez intervenir la police dans une affaire où son nom serait mêlé, vous lui feriez le plus grand tort.

--J'en serais bien fâché, dit Lestrigou. Je suis un vieil ami de la famille, et quand elle était jeune fille, je n'ai jamais eu qu'à me louer d'elle. Le diable, c'est que je ne sais comment m'y prendre pour mettre la main sur Bernadette.

--Bernadette! répéta Paul, qui entendait pour la première fois prononcer ce nom-là.

--Eh! oui... Bernadette Lamalou... l'orpheline que mademoiselle de Marsillargues a recueillie à Fabrègues et qui ne l'a pas quittée depuis cinq ou six ans... Celle-là aussi m'intéresse, et il me tarde de m'aboucher avec elle... si je connaissais un moyen d'y parvenir, sans mettre sa protectrice en cause...

--Voulez-vous que j'essaie, moi? demanda brusquement Cormier.

--Vous, _june_ homme!... eh! mais, _ça né sérait_ pas _dé_ refus, si _jé_ croyais _qué_...

--Perds-tu l'esprit? s'écria Bardin. Comment feras-tu pour...

--Ne me demandez pas d'explication. Je ne pourrais pas vous en donner. Mais je m'engage à vous dire ce soir si la marquise de Ganges est encore à Paris et si sa protégée habite avec elle.

Bardin consulta d'un coup d'oeil son ami Lestrigou qui approuva d'un signe de tête.

--Quand les sages sont à bout de leur latin, dit en haussant les épaules le vieil ami de madame Cormier, ce qu'ils ont de mieux à faire c'est de passer la main à un fou. Va donc, mon garçon. Tu as carte blanche, jusqu'à demain. Nous attendrons ton rapport avant de commencer des démarches officielles... nous l'attendrons chez moi, jusqu'à midi... Et maintenant, sois libre de ton temps... tu n'en as pas à perdre, si tu veux réussir... J'étais venu te chercher pour m'aider à faire à Lestrigou les honneurs de ton quartier Latin qu'il veut absolument revoir, mais je les lui ferai sans toi. Au revoir!... à demain matin!

Lestrigou n'ajouta rien; il s'était mis sous la direction de Bardin, et il ne voyait plus que par ses yeux. À Montpellier, c'eût été l'inverse; mais à Paris, l'ancien bâtonnier se trouvait tout dépaysé et il sentait la nécessité de se laisser guider par son vieil ami.

Cormier les laissa partir bien volontiers. Ils l'auraient gêné; ils le gênaient déjà. Mais il ne regrettait pas de les avoir vus. Leur arrivée l'avait tiré de la torpeur où il était après une mauvaise nuit, comme un coup de fouet remet le coeur au ventre à un bon cheval accablé de fatigue. Son esprit, engourdi par un lourd sommeil succédant à une longue insomnie, s'était réveillé tout à coup; ses idées s'étaient éclaircies, et il voyait enfin la situation telle qu'elle était.

Il ne s'agissait plus de chercher des combinaisons pour arriver à pénétrer les secrets de la marquise. Il s'agissait de la voir à tout prix, qu'elle le voulût ou non, et d'avoir avec elle une explication décisive, pas pour l'accabler de reproches, comme il l'avait résolu la veille, mais pour exiger d'elle la vérité sur tous les points et pour rompre, s'il acquérait la certitude qu'elle s'était moquée de lui.

Il ne croyait pas à son départ précipité et il se promettait de faire, s'il le fallait, le siège de son hôtel jusqu'à ce qu'elle consentît à l'entendre.

Autrement, il n'avait pas de plan arrêté. Il comptait s'inspirer des circonstances.

Il acheva de s'habiller et il déjeuna en toute hâte, comme il l'avait fait le jour de sa première visite à madame de Ganges, le lendemain du duel.

Et, cette fois, quand il descendit dans la rue, il n'y aperçut pas de fiacre suspect.

Brunachon semblait avoir désarmé, car il n'avait plus donné signe de vie à Cormier, depuis qu'ils s'étaient trouvés face à face dans le cabinet du juge d'instruction.

Peut-être comptait-il sur l'appui du vicomte de Servon pour monter une agence de renseignements.