Chapter 2
C'en était assez pour exciter la curiosité d'un flâneur, mais Paul se dit qu'il ferait une sottise en allant regarder de plus près une princesse si bien gardée et passa, non sans se retourner trois fois.
A la troisième, il constata que le coupé n'était plus là.
Il avait dû tourner rapidement et filer vers la place de l'Odéon.
Paul continua son chemin sans se presser.
Arrivé à la station, il ouvrit la portière du fiacre qui tenait la tête de la file et il allait y monter, lorsqu'une femme y entra du côté opposé et y prit place tranquillement.
Il n'avait nulle envie de contester le droit de priorité de cette dame et il recula pour se mettre en quête d'une autre voiture, mais l'inconnue lui dit:
--Venez, monsieur!
Elle avait rabattu sur sa figure une épaisse voilette de blonde noire, et Paul ne pouvait pas voir si elle était jolie, mais la voix était douce, la tournure distinguée, la toilette élégante.
C'était décidément la journée aux aventures.
--Au rond-point des Champs-Élysées! reprit la dame.
Paul Cormier tombait de son haut. Elle lui parlait comme elle aurait parlé à un de ces commissionnaires qui ouvrent, aux stations, les portières des fiacres.
Il aurait dû la planter là, mais c'était si drôle qu'il se décida tout de suite à répéter au cocher l'ordre qu'elle venait de donner et à prendre place à côté d'elle dans la voiture.
Le romanesque Paul aimait l'imprévu: il était servi à souhait.
Mais il n'augurait pas très bien de cette nouvelle aventure.
Il savait que les grandes mondaines n'ont pas coutume de se jeter ainsi à la tête d'un monsieur qu'elles n'ont jamais vu et il pensait que cette personne, un peu trop sans façon, pouvait bien n'être qu'une farceuse en quête d'une liaison passagère... et productive.
Elle avait cependant si bon air qu'il voulait savoir à quoi s'en tenir sur ses intentions.
Il lui restait tout le temps de faire avec elle, avant d'aller dîner au Marais, une promenade qui éclaircirait ce petit mystère, et rien ne l'empêcherait ensuite de fausser compagnie à la promeneuse, s'il s'apercevait qu'elle ne valait pas la peine d'être conquise.
Elle ne le fit pas languir.
Le fiacre commençait à peine à descendre la rue de Tournon et Paul en était encore à chercher une phrase pour entamer la conversation, quand elle releva sa voilette.
Cette inconnue c'était la blonde aux yeux noirs que Jean de Mirande avait abordée si audacieusement et avec si peu de succès, sur la terrasse du jardin.
Elle regardait Paul, en souriant et elle paraissait s'amuser de son étonnement et de son trouble.
--Quoi! Madame, dit-il assez gauchement, c'est vous qui, tout à l'heure...
--Oui, Monsieur, répondit-elle, sans paraître embarrassée, c'est moi qui étais assise, là-bas, sous les grands marronniers, quand votre ami s'est permis de m'adresser la parole.
--Je vous prie de croire, Madame, que j'ai fait ce que j'ai pu pour l'empêcher de commettre cette inconvenance.
--Je le sais, Monsieur; j'ai très bien vu que vous avez essayé de le retenir et j'ai deviné que vous le désapprouviez.
--Oh! absolument!
--Je n'en doute pas. C'est ce qui m'a fait désirer de vous connaître.
L'explication ne laissait pas que d'être flatteuse pour Paul Cormier; mais elle n'excusait pas l'allure, pour le moins excentrique, de cette dame qui, pour faire connaissance avec un jeune homme qu'elle venait de voir pour la première fois, n'imaginait rien de mieux que d'envahir un fiacre où il montait et de lui commander de l'accompagner à l'autre bout de Paris.
Il n'aurait plus manqué que de baisser les stores.
Elle ne s'en avisa point, ni Paul non plus, car il avait beau se dire qu'il était tombé sur une chercheuse de rencontres, il ne parvenait pas à se le persuader, tant l'air de cette blonde énigmatique était en désaccord avec sa conduite.
Il y avait dans toute sa personne et dans le ton qu'elle avait pris un je ne sais quoi qui commandait, sinon le respect, au moins des égards, et au risque d'être dupe, Paul ne put pas se décider à lui parler autrement qu'il ne l'aurait fait dans un salon.
--Quel dommage, reprit-elle, qu'un homme si bien né soit si mal élevé!
--Comment savez-vous qu'il est bien né? demanda Paul.
--Il ne s'est assis près de moi qu'un instant et il a trouvé le temps de dire son nom... je crois même qu'il y a ajouté son adresse.
--Et son nom vous était connu? demanda Paul, très étonné.
--Oh! depuis bien des années. Sa famille est une des plus anciennes et une des plus illustres du Languedoc.
Cormier pensa tristement que la sienne ne remontait pas si loin et que sa notoriété ne s'était jamais étendue au-delà du quartier des Halles, mais il ne laissa pas voir à la dame qu'elle venait de l'humilier, sans le vouloir.
Il se contenta de répondre:
--Jean eût été bien fier, s'il avait su que, pour vous, il n'était pas le premier venu. Pourquoi ne le lui avez-vous pas dit?
--Je n'avais garde... pour plusieurs raisons... la première, c'est qu'il aurait fallu me nommer... Or, si j'ai entendu parler de lui, il n'a jamais entendu parler de moi... Mon nom ne lui aurait rien appris... et d'ailleurs, menant la vie qu'il mène, il doit se soucier fort peu de me connaître.
--Il mène la même vie que tous les étudiants... la même que moi.
--Permettez-moi, Monsieur, de n'en rien croire. Je vous regardais quand vous avez rencontré sur la terrasse les demoiselles qui l'ont emmené... et j'ai vu que vous avez refusé de les suivre.
--J'ai refusé, parce que je ne pensais qu'à vous.
--Vraiment?... alors, vous n'en avez que plus de mérite à ne pas vous être conduit avec moi comme l'a fait M. de Mirande... mais, quel plaisir peut-il prendre à s'entourer de ces créatures?
L'une d'elles est sa maîtresse, n'est-ce pas?
--Je devrais vous répondre que je n'en sais rien, mais je veux bien vous dire la vérité... Jean n'a rien de commun avec le lierre... il ne s'attache pas.
--Il n'y a que demi-mal.
--Alors, vous l'approuvez de n'aimer sérieusement aucune femme?
--Je ne dis pas cela, répliqua vivement la dame; je l'approuve de ne pas aimer à tort et à travers, mais je ne désespère pas d'apprendre un jour qu'il a trouvé enfin une femme digne de lui... et qu'il l'aime.
--C'est la grâce que je lui souhaite. Elle ne l'a pas encore touché et elle pourra se faire attendre.
Maintenant, Madame, oserai-je vous demander en quoi sa conversion vous intéresse?
Et comme elle ne paraissait pas disposée à répondre, Paul reprit:
--Je me permets de vous poser cette question parce que vous ne m'avez encore parlé que de lui.
--N'êtes-vous pas son meilleur ami?
--Je le crois, mais avouez que je pousserais l'amitié jusqu'à l'abnégation la plus invraisemblable, si je ne vous disais pas que je serais heureux de vous plaire et que je m'étonne d'être appelé à l'honneur de vous fournir des renseignements sur Jean de Mirande.
Vous auriez pu les lui demander à lui-même, au lieu de l'éconduire... et je pourrais ajouter: pour qui me prenez-vous?
La dame rougit et ce fut d'un ton peiné qu'elle répondit:
--Pardonnez-moi, Monsieur, si je vous ai offensé. J'avais cru, en m'adressant à vous, que je pourrais, sans vous blesser, vous interroger sur M. de Mirande... et je n'ai pas craint de tenter une démarche... que j'espère ne pas avoir à regretter.
--Oh! protesta Paul Cormier, je n'abuserai pas de la situation.
Elle n'a cependant rien de flatteur ni d'agréable pour moi, convenez-en. Me voilà réduit au rôle de confident... et encore!... jusqu'à présent vous ne m'avez pas confié grand'chose...
J'espérais mieux et quand vous avez bien voulu m'inviter à monter dans cette voiture, si j'avais pu prévoir qu'il ne serait question que de Mirande et de sa famille...
--Ne vous repentez pas d'avoir fait une bonne action, interrompit la blonde inconnue.
--Une bonne action, dites-vous?... voilà un bien gros mot!... je n'aperçois pas encore quel service j'ai pu vous rendre.
--Un grand service... vous le reconnaîtrez plus tard et... pourquoi ne l'avouerais-je pas?... je compte vous en demander d'autres...
--Je vous reverrai donc!
--Oui... si vous voulez me promettre de ne pas chercher à savoir qui je suis...
--Voilà une condition un peu dure!
--Et de ne rien dire à votre ami.
--Il ne m'en coûtera guère d'être discret, mais... quelle sera ma récompense, si je me soumets à l'autre condition?
--Fiez-vous-en à ma reconnaissance et comptez qu'un jour vous saurez tout.
--Soit! j'accepte; mais comment vous reverrai-je? Vous ne m'avez pas dit votre nom... je suppose que vous ne voulez pas me le dire... et vous ne savez pas le mien.
--Il ne tient qu'à vous de me l'apprendre. Je m'en souviendrai, je vous le jure.
Ce fut dit avec un accent de sincérité chaleureuse qui toucha Paul Cormier, sans le convaincre tout à fait.
Il se défiait encore un peu des intentions de la dame et le rôle effacé qu'elle semblait lui réserver ne le tentait guère. Mais elle était, comme a écrit La Bruyère, _si jeune, si belle et si sérieuse_, qu'il se laissait aller à la croire.
Il allait peut-être s'ouvrir pour lui ce grand monde qu'il rêvait et Paul n'était pas homme à refuser d'y entrer, même par une porte secrète.
L'inconnue en était certainement et elle lui offrait d'emblée une sorte de traité d'alliance.
Après l'amitié, l'amour viendrait peut-être et cette chance valait bien qu'il acceptât le compromis qu'elle lui proposait.
Et pourtant sa réponse se fit attendre. Il lui en coûtait de décliner son nom roturier à une femme qui connaissait à fond l'armorial du Languedoc où figurait si brillamment l'aristocratique famille de Mirande.
Il s'y décida cependant.
C'était le seul moyen de la revoir, puisqu'elle ne voulait pas lui dire le sien.
--Je m'appelle Paul Cormier, dit-il brusquement, comme un homme qui prend tout à coup son parti de subir une nécessité désagréable.
Et ne voulant pas faire les choses à demi, il ajouta:
--Je n'ai plus que ma mère qui n'habite pas avec moi. Je finis ma dernière année de droit et je demeure rue Gay-Lussac, nº 9.
Vous voilà renseignée, Madame. Je ne vous demande pas de me rendre la pareille.
--Je vous ai promis que plus tard vous sauriez tout. Je vous le promets encore. En attendant que je puisse tenir ma promesse, vous vous contenterez de me voir.
--Pas chez vous, je suppose?
--Ni chez vous, Monsieur, dit en souriant la mystérieuse blonde.
Je vous écrirai pour vous faire savoir où nous pourrons nous rencontrer.
Et vous ne croyez pas, je l'espère, que j'attends de vous d'autres services que ceux qu'un galant homme peut, sans déchoir, rendre à une honnête femme qui a recours à son obligeance, sinon à sa protection.
Ce langage ferme et net fit sur Paul une impression profonde.
Son consentement ne tenait plus qu'à un fil et s'il hésitait encore, c'est qu'un point à éclaircir lui tenait au coeur.
--Eh! bien? demanda la dame; est-ce convenu?
--Oui... si...
--Quoi! il y a un: si!
--Ne vous fâchez pas de ce que je vais vous dire...
--C'est donc bien terrible?
--Non... c'est enfantin... Donnez-moi votre parole d'honneur que vous n'aimez pas Jean de Mirande... que vous ne l'aimez pas... d'amour.
--Je vous la donne. Je n'ai pas d'amour pour lui et je n'en aurai jamais.
--Jamais, c'est beaucoup dire.
--Je ne puis pas l'aimer. Un jour je vous apprendrai pourquoi.
--C'est bien... je vous crois, dit gravement Paul Cormier. Je ferai tout ce que vous voudrez.
--Merci, Monsieur!... à dater de cet instant vous pouvez compter sur moi comme je compte sur vous... et avant de nous séparer...
--Déjà!...
--Il le faut. Nous approchons du rond-point et je vous prierai de descendre un peu avant d'y arriver.
--Vous craignez qu'on ne nous voie ensemble?
--Probablement.
--Votre mari, n'est-ce pas?
--Prenez garde!... voilà que vous manquez à nos conventions!
--C'est juste. Je retire ma question... et je ne recommencerai plus. Mais j'ai une grâce à vous demander... Je vais vous quitter et je ne sais quand je vous reverrai, mais vous ne me défendez pas de penser à vous.
--Non certes.
--Eh! bien, quand j'y penserai, ne serez-vous jamais pour moi que Madame X...? ne pourrai-je jamais rattacher ma pensée à un petit nom... celui que vous choisirez, si vous tenez à me cacher le véritable?
--C'est enfantin, comme vous disiez tout à l'heure, répondit en riant la belle inconnue; mais je ne veux pas vous refuser cette satisfaction. Quand vous penserez à moi... eh! bien... pensez à Jacqueline.
--Jacqueline! murmura Paul qui trouvait ce nom charmant.
Je répéterai souvent: Jacqueline!... cela m'aidera à prendre patience jusqu'au jour où vous voudrez bien vous souvenir de moi.
--Ne craignez pas que j'oublie, reprit vivement la dame. Mais le moment est venu de nous quitter. Il ne me reste qu'à vous dire...
--Adieu?
--Non. Au revoir! faites arrêter le cocher, je vous prie.
Paul tourna le bouton d'avertissement et demanda:
--Vous gardez la voiture, Madame?
--Oui... je la quitterai un peu plus loin.
Paul comprit qu'elle attendait qu'il partît pour donner l'adresse de la maison où elle allait.
Il ouvrit la portière et il descendit.
Il espérait que Jacqueline allait lui tendre la main, et il l'aurait baisée avec enthousiasme cette main, gantée de Suède.
Il n'eut même pas le plaisir de la serrer, car dès qu'il fit le geste de la prendre, elle se retira vivement.
Cette première déception n'était pas pour le mettre de bonne humeur.
Il s'était laissé enguirlander par les douces paroles de la dame et il venait d'accepter les conditions bizarres qu'elle lui imposait.
Il n'eut pas plutôt pris pied sur la chaussée de la grande avenue des Champs-Elysées qu'il changea de sentiment sur la soi-disant Jacqueline.
Ce fut un revirement complet.
Dans la voiture, il la trouvait adorable; il croyait à ses serments et aux histoires pleines de réticences qu'elle lui racontait.
Depuis qu'il avait touché terre, elle lui faisait l'effet d'une intrigante et il ne se pardonnait pas de s'être laissé prendre à ses mensonges.
--Non, disait-il entre ses dents, je ne me corrigerai jamais... les yeux d'une jolie fille m'empêcheront toujours d'y voir clair. En voilà une qui s'en va m'attendre à la sortie du Luxembourg et qui me force à monter en fiacre avec elle. Maria, l'apprentie accoucheuse, n'oserait pas en faire autant. Je me laisse emmener et au lieu de profiter de l'occasion, je la prends pour une femme du monde et j'écoute pieusement les balivernes qu'elle me débite sur mon ami Jean... Ah! ce qu'il me blaguerait, s'il me voyait lâché sur l'asphalte, pendant qu'elle se fait conduire chez un amant qui l'attend du côté du rond-point! Elle m'a joué là un bon tour, mais je la repincerai...
Tout en s'objurguant ainsi lui-même, Paul suivait des yeux la voiture.
Il en était descendu à la hauteur du Cirque d'Eté et il s'était avancé jusqu'au coin de l'avenue Matignon. Il la vit s'arrêter un peu plus loin, du côté de la rue Montaigne.
La dame en sortit, paya le cocher et s'engagea, sans se retourner, mais sans trop se presser, dans l'avenue d'Antin.
--Parbleu! je saurai où elle va, grommela Paul Cormier.
Elle m'a fait jurer de ne pas l'interroger, mais elle ne m'a pas défendu de la suivre. Si elle s'en aperçoit, je la rattraperai et nous aurons une petite explication où je ne me gênerai pas pour lui dire son fait. Si elle ne me voit pas, je ne la lâcherai qu'à la porte de la maison où elle entrera.
Et encore! non... je me sens très capable d'y entrer avec elle... il en arrivera ce qu'il pourra.
Paul passait d'un excès à l'autre. Après avoir été trop timide, il devenait trop hardi.
Il eut tôt fait de revoir la dame qui filait rapidement sur le large trottoir de l'avenue d'Antin et comme il était passé maître dans l'art du suivre les femmes, il sut maintenir sa distance, sans se rapprocher jusqu'à attirer son attention.
Il manoeuvra si bien qu'au moment où, après avoir tourné court, elle franchit le seuil d'une porte cochère ouverte, il put la rejoindre sous la voûte, sans qu'elle sentît qu'il était presque sur ses talons.
La maison avait l'air d'être un hôtel particulier et la blonde y avait ses entrées,--soit qu'elle l'habitât, soit qu'elle y fût déjà venue souvent--car elle poussa tout droit jusqu'à une tapisserie mobile qui barrait le vestibule et qu'elle écarta avec sa main, cette main qu'elle avait refusée à Paul en le congédiant.
Paul, qui serrait de près sa traîtresse, arriva juste au moment où apparaissait un superbe valet de pied, placé là pour recevoir les visiteurs et pour crier leurs noms.
Ce domestique ne connaissait pas Cormier, mais il connaissait la dame et, comme ils entraient ensemble, il annonça sans hésiter:
--Monsieur le marquis et madame la marquise de Ganges!
Paul avait réussi au-delà de ce qu'il espérait. Il était entré dans la place, avant que la dame se fût aperçue de sa présence. Il venait même d'apprendre son véritable nom qu'elle tenait tant à lui cacher. Mais ces succès inattendus le gênaient énormément.
Il avait deviné sans peine que le valet de pied l'avait pris pour le mari de la femme qu'il avait l'air d'escorter. Il prévoyait donc que cette annonce saugrenue allait faire sourire ceux qui l'avaient entendue et mettre en colère la prétendue Jacqueline, marquise de Ganges.
Il aurait bien voulu battre en retraite, mais il n'était plus temps.
Paul était tombé au beau milieu d'une de ces réunions mondaines que les Anglais appellent: _five o'clock tea_, et ce thé de cinq heures se tenait dans la cour de l'hôtel, une cour pleine de fleurs et couverte d'un _velum_ en soie, destiné à préserver les invités des ardeurs du soleil printanier.
Il y avait là une douzaine de visiteurs des deux sexes, groupés autour de la maîtresse du logis qui offrait à la ronde des tasses de thé et tous les yeux étaient braqués sur le couple nouveau venu.
Évidemment, un orage allait tomber sur l'intrus qui se permettait de s'introduire ainsi dans un cercle d'intimes où personne ne le connaissait.
A la grande stupéfaction de Paul, cet orage n'éclata pas.
Il y eut des chuchotements, mais pas la moindre manifestation hostile et les regards fixés sur Paul étaient plutôt bienveillants.
La marquise, seule, rougit et lui lança un coup d'oeil, chargé de reproches, mais non pas de menaces.
Elle aussi avait deviné la méprise du domestique et le prodigieux fut qu'elle s'abstint de la rectifier.
Se résignait-elle à en subir les conséquences pour éviter une explication qui n'aurait pas tourné à son avantage, si Paul se fût avisé de raconter comment il se trouvait là, après une course en fiacre? Il était tenté de le croire et il ne répugnait pas à se prêter à cette comédie de salon, mais il se demandait comment la dame allait se tirer de la situation qu'elle paraissait disposée à accepter.
Les invités qui la connaissaient devaient connaître aussi son mari et probablement ce mari ne ressemblait guère à Paul Cormier, qui n'avait pas du tout, comme on dit au théâtre, le _physique de l'emploi_.
Mais les figures n'exprimaient pas d'autre sentiment que la curiosité--une curiosité décente qui n'avait rien de blessant pour celui qui en était l'objet.
On l'observait à la dérobée, comme on observe un monsieur dont on a souvent entendu parler et qu'on n'a jamais vu.
La dame qui donnait ce thé vint droit à Paul Cormier et lui dit gracieusement:
--Soyez le bienvenu chez moi, monsieur le marquis. Cette chère Marcelle ne vous attendait que la semaine prochaine. Je la remercie de ne pas avoir perdu un seul jour pour vous amener ici. Vous êtes arrivé, hier, je pense?
A cette question qu'il aurait dû prévoir, Paul ne sut que répondre et il serait resté bouche bée; mais la blonde aux yeux noirs se chargea d'y répondre.
--Ce matin, par l'orient-express, dit-elle, en regardant fixement son prétendu mari.
--C'est fort aimable à vous et surtout à M. de Ganges d'être venus, reprit la maîtresse de la maison: car il doit être horriblement fatigué après un si long voyage.
Paul se contenta de sourire. C'était le meilleur moyen de ne pas se compromettre; mais il ne pourrait pas toujours se tirer d'affaire avec des sourires et il n'imaginait pas comment finirait la scène.
Elle commençait du reste à l'amuser et il reprenait peu à peu son aplomb, fort dérangé au début.
--Permettez-moi, monsieur le marquis, continua la dame, qui était une fort belle personne, un peu mûre, mais d'aspect agréable; permettez-moi de vous présenter mes amis, après vous avoir présenté à mes amies, qui sont aussi les amies de Marcelle et que vous aurez l'occasion de revoir, puisque vous comptez faire un assez long séjour à Paris.
Cette fois Paul se contenta de s'incliner et les présentations commencèrent.
Ce n'étaient que comtesses et baronnes, marquis et vicomtes, tout un annuaire de la noblesse où le véritable marquis de Ganges se serait trouvé dans son élément.
La marquise y était certainement. Elle les connaissait tous et toutes. Elle aussi s'était remise d'un trouble passager et elle manoeuvrait maintenant avec une aisance parfaite, sur ce terrain devenu difficile pour elle, depuis l'erreur du valet de pied.
--Vous offrirai-je une tasse de thé?
Et comme l'étudiant, qui trouvait le thé fade, hésitait à accepter:
--Vous n'êtes pas forcé, reprit gaiement la dame qui recevait. Mon thé est laïque et gratuit, mais pas obligatoire. Vous saurez que chez moi la liberté complète est à l'ordre du jour. On n'est même pas tenu de s'occuper des femmes. Nous nous suffisons très bien à nous-mêmes... et vous allez nous permettre d'accaparer cette chère Marcelle pour causer chiffons pendant qu'avec ces messieurs vous parlerez politique, si le coeur vous en dit.
Parler politique, Paul Cormier n'y tenait pas, mais il était enchanté de profiter de la permission de s'éloigner du groupe féminin, en attendant qu'il se présentât une occasion de disparaître à l'anglaise, car pour le moment il ne songeait qu'à couper court à un _imbroglio_ des plus scabreux.
Il laissa donc ces dames s'emparer de la marquise et la faire asseoir avec elles autour de la table sur laquelle chantait sa chanson le samovar, cette théière en cuivre que les Russes ont importée à Paris.
Quoiqu'en eût dit la maîtresse de la maison, les messieurs ne paraissaient pas tous disposés à faire bande à part. Madame de Ganges fut très entourée et très complimentée par des cavaliers qui cherchaient certainement à lui plaire.
Paul n'avait pas le droit d'être jaloux, mais il lui passa par l'esprit que sa présence était pour quelque chose dans ces empressements. Ces beaux gentilshommes avaient l'air de se dire: «Le mari est revenu. La marquise va ouvrir son salon, fermé pour cause de veuvage momentané. C'est le vrai moment de lui faire la cour.»
Ce n'était de la part de Paul qu'une simple conjecture, mais il y voyait déjà un peu plus clair dans la situation où l'avait jeté un engrenage de petits événements, plus bizarres les uns que les autres.
Il savait maintenant que la soi-disant Jacqueline, s'appelait, de son vrai prénom, Marcelle, qu'elle était la femme légitime d'un marquis, que ce mari en voyage, ou plus probablement fixé à l'étranger, était attendu et qu'on ne le connaissait pas encore dans le monde où la marquise vivait à Paris.
Il fallait qu'il fût jeune, ce mari, puisque Paul avait pu être pris pour lui.
Mais, il fallait aussi que sa femme fût bien sûre qu'il ne reviendrait jamais, car s'il avait dû reparaître, elle ne se serait pas résignée, sans la moindre hésitation, à passer pour être la femme d'un autre.
Jusqu'où comptait-elle pousser cette substitution improvisée? Paul ne s'en doutait pas, mais quoi qu'il advînt, elle serait désormais obligée de compter avec lui. Il était entré dans son jeu, sans sa permission, mais elle l'y avait admis, puisqu'elle n'avait pas réclamé. Au contraire, elle l'avait plutôt encouragé, par un regard qui lui enjoignait d'être discret, et par son silence.