La main froide

Chapter 19

Chapter 193,987 wordsPublic domain

--Eh! non, reste! grand nigaud, dit Bardin qui ne boudait jamais bien longtemps le fils de madame Cormier. Je vais toujours te présenter à Lestrigou. Il aime les jeunes gens. Il sera enchanté de te voir. Et puis, ça ne peut pas nuire qu'il te connaisse. Tu es bon à montrer. Après, nous verrons. On ne sait jamais ce qui peut arriver.

C'était bien Lestrigou qui arrivait dans un de ces fiacres à quatre places et à grille qu'on ne trouve guère qu'aux gares des chemins de fer.

Il n'en fallait pas davantage pour mettre en émoi la paisible maison de la paisible rue des Arquebusiers.

Le portier, prévenu par Bardin, s'était précipité hors de sa loge pour aider le cocher à décharger la malle de l'ancien bâtonnier du barreau de Montpellier.

Quelques fenêtres s'étaient ouvertes et on y voyait des têtes de locataires, curieux d'assister à ce débarquement.

Paul regarda aussi et vit descendre un grand vieillard sec comme une allumette, qui, en trois enjambées, disparut sous la voûte de la porte-cochère.

Bardin s'était précipité dans l'escalier pour courir au-devant de son vieil ami. Lestrigou grimpait si vite qu'ils se rencontrèrent à mi-chemin.

Ils entrèrent, en se tenant par la taille, dans la salle à manger, où Paul les attendait, et Lestrigou commença par battre un entrechat pour montrer que le voyage ne l'avait pas fatigué.

C'était un type que ce vieux bazochien, desséché par le soleil du Languedoc. Il n'avait que la peau et les os, avec une petite tête ronde comme une pomme de canne au bout d'un long corps qui se remuait tout d'une pièce, une tête éclairée par deux petits yeux noirs, percés comme avec une vrille et brillants comme deux tisons ardents.

--Hé! dit-il, sais-tu _qué_ tu es bien logé ici! _Té_ rappelles-tu _lé_ temps où nous perchions sur les gouttières dans une vieille _cassine dé_ la rue _dé_ la Pomme?

Bardin, jadis, avait fait sa première année de droit à Toulouse, où son père était alors employé de l'enregistrement, et c'était là qu'il avait connu Lestrigou.

--Ah! je crois bien! dit en se frottant les mains le vieil avocat.

Et il ajouta sagement:

--Mais si tu te lances dans les souvenirs de notre jeunesse, tu n'en sortiras pas. Tu dois avoir faim.

--_Uné_ faim _dé_ loup des Cévennes. _Jé né mé_ suis rien mis sous la dent _dé_puis _lé_ buffet _dé_ Vierzon.

--Eh! bien, mets-toi à table et mange, mon ami. Attaque cette terrine de Nérac que j'ai achetée à ton intention. Demain, mon cordon-bleu te cuisinera un _cassoulet_ dont tu me diras des nouvelles.

--Tu es donc toujours gourmand?

--Je n'ai pas perdu mes bonnes habitudes et j'ai encore bon appétit. Tu pourras t'en convaincre à déjeuner. Mais ce soir, je ne te tiendrai pas compagnie. J'ai dîné.

--Tu as bien fait, mon petit, et _jé_ vais _té_ rattraper; mais _jé né_ veux pas être incivil, et avant _dé mé_ mettre à table, tu vas _mé_ présenter _cé june_ homme...

Le _june_ homme c'était Paul, qui mourait d'envie de rire, en dépit de ses chagrins et de ses préoccupations.

--C'est le fils de feu Cormier dont je t'ai souvent parlé dans mes lettres, dit Bardin, et dont la veuve est restée mon amie. Tu goûteras tout à l'heure d'un certain Corton qui sort de sa cave.

--Monsieur, permettez-moi _dé_ vous serrer la dextre, dit Lestrigou en tendant la main à Paul qui ne demandait pas mieux que de fraterniser avec ce joyeux compatriote de son ami Jean de Mirande.

--Tel que tu le vois, mon cher, reprit le papa Bardin, ce garçon fait sa troisième année de droit. Je ne répondrais pas qu'il n'ait eu que des boules blanches à ses examens, mais il sera reçu avocat tout de même.

--Tous confrères, alors! s'écria Lestrigou en s'attablant. _Pardiu_, nous allons rire; _à démain_ les affaires sérieuses!...

--Ah! oui, l'héritage.

--Tu l'as dit, Bardin _dé_ mon coeur, _jé_ t'apporte _cé_ coquin d'héritage; tout est en règle. _Jé_ n'ai plus qu'à faire une _hureusé_; mais ton _june_ ami _né_ sait pas _dé_ quoi il est question.

--Je lui en ai dit un mot en t'attendant.

--As _bien_ fait. _Cé_ n'est plus un _sécret_. _Demain jé_ verrai l'héritière et dans peu _dé_ jours, _toutés_ les gazettes en parleront.

--Elle est capable d'en devenir folle, ta petite payse. Lui as-tu écrit, au moins, pour la préparer à recevoir la tuile d'or qui va lui tomber sur la tête?

--Ta sais bien _qué jé né_ pouvais pas.

--C'est vrai. Tu n'as pas encore son adresse. Es-tu sûr qu'elle est à Paris?

--Si _jé_ n'en étais pas sûr, _jé né sérais_ pas venu.

Tout en répondant aux questions de son vieil ami, le bonhomme ne faisait, comme on dit, que tordre et avaler; et Paul admirait ce vieillard de soixante-quinze ans qui n'avait pas l'air de savoir ce que c'est qu'une indigestion.

--Ah! ça _séra_ un beau parti que ma _pétite_ Vénus de Fabrègues, soupira Lestrigou en faisant clapper sa langue, après avoir vidé son verre d'un trait.

--Vénus!... diable! comme tu y vas!... elle est donc bien belle?

--Comme la mère des Amours... si elle n'a pas changé.

--Hé! hé! changer, ça arrive aux jeunes comme aux vieilles. Combien y a-t-il de temps que tu ne l'as vue?

--Il y aura six ans aux vendanges qu'elle est partie de Fabrègues avec mademoiselle _dé_ Marsillargues, qui s'est mariée à Montpellier six mois après, et qui l'a emmenée à Paris. Ça fait donc à peu près cinq ans. Mais _jé_ suis bien sûr qu'elle est restée la même. Les filles _dé_ chez nous ne sont pas comme les Parisiennes, des déjeuners de soleil. Ma petite amie d'autrefois sera belle tant qu'elle vivra.

--Lestrigou, mon bon, le patriotisme t'égare. Les Languedociennes vieillissent comme les autres et quelquefois même plus vite. A Toulouse, on en voit sur les portes qui sont ridées comme des pommes cuites et qui n'ont pas quarante ans.

Je ne dis pas ça pour ton héritière qui n'en a que vingt.

--Vingt-deux, _lé_ mois prochain. Mais _jé té_ garantis qu'elle est charmante... Une brune avec _uné_ peau qu'on dirait _qué lé_ bon Dieu s'est amusé à la dorer avec un rayon _dé_ soleil.

--Elle serait noire comme une taupe qu'elle trouverait des amoureux avec ses six millions. Mais, dis moi... quelle éducation a-t-elle reçue dans ce village de Fabrègues?

--Excellente, mon cher. Feu Marsillargues, _lé_ père, l'avait prise en amitié, quand elle était toute petite. Elle passait toutes ses journées au château et elle avait les mêmes maîtres que mademoiselle. Elle sait l'anglais, elle chante dans la perfection et elle est de première force sur _lé_ piano.

--Le piano... je l'en dispenserais, dit en riant Bardin qui n'aimait pas la musique; mais comme ce n'est pas moi qui l'épouserai, je m'en console. Maintenant, parle-moi un peu de sa protectrice qui lui a fait apprendre tant de belles choses. Elle est donc revenue à Paris, après avoir beaucoup voyagé.

--Oui, et elle demeure dans _lé_ quartier des Champs-Elysées.

--Comment s'appelle-t-elle de son nom de femme?

--Est-ce que _jé_ ne _té_ l'ai pas écrit?... alors, c'est _qué_ j'ai oublié. Elle est marquise _dé_ Ganges, _dé_ par son mariage.

A ce nom, lâché _ex-abrupto_ par le ci-devant bâtonnier de Montpellier, Paul tressaillit, et changea de visage.

Les écailles tombaient de ses yeux; et il s'étonnait de ne pas avoir deviné plus tôt que la protectrice de cette héritière dont il ignorait encore le nom, c'était la marquise.

--Et pourtant, comment aurait-il deviné, alors qu'il ne savait pas que madame de Ganges s'appelait, avant son mariage, mademoiselle de Marsillargues?

Bardin, lui, ne s'émut aucunement. Il n'avait jamais entendu parler du marquis de Ganges. Son fils, qui venait d'apprendre le nom de l'homme tué sur le boulevard Jourdan, ne l'avait pas prononcé pendant la courte visite qu'il venait de faire au vieil avocat.

--C'est presque un nom historique, dit le vieil ami de madame Cormier. Il figure dans le recueil des causes célèbres.

--Oui, _jé_ sais, répliqua Lestrigou. _Célui_ qui _lé_ porte maintenant est _lé_ dernier de sa race, et il _né_ lui fait pas honneur. C'est un très mauvais sujet, qui a rendu sa femme très _malhureuse_. _Jé_ crois _qué jé té_ l'ai écrit.

--Tu m'as écrit qu'il s'était ruiné et qu'il ne vivait pas avec elle.

--C'est la vérité... mais _jé_ n'aurai rien à démêler avec lui... alors même qu'il serait revenu à Paris, car il ne s'est jamais occupé _dé_ la protégée _dé_ son épouse. C'est à madame _qué_ j'aurai à faire. Dès demain, _jé mé_ présenterai chez elle.

--Tu as son adresse?

--Un peu _qué jé_ l'ai: avenue Montaigne, 22. Beau quartier, hein?

--Très beau... mais pas tout près d'ici.

--Peuh! les fiacres _né_ sont pas faits pour les chiens. Tu viendras avec moi, n'est-ce pas, mon vieux Bardin?

--Jamais de la vie. Qu'est-ce que j'irais faire chez cette dame?

--Tu m'aideras à lui expliquer la situation. Et puis, elle _né mé_ connaît pas. Tu répondras _dé_ moi.

--Belle garantie, ma foi!... elle ne sait seulement pas que j'existe. Autant vaudrait, puisque tu es si timide, te faire accompagner par mon jeune ami, ici présent.

--Hé! hé! ça _né sérait pas si mal imaginé. La jeunesse aime la jeunesse et elle est jeune, ma marquise... presque aussi jeune que sa protégée... et si elle a tenu _cé_ qu'elle promettait, elle doit être très jolie.

--Dis donc, Paul, demanda Bardin en clignant de l'oeil, tu ne serais peut-être pas fâché de la voir? Elle te présenterait à l'héritière.

--Je ne crois pas, murmura Cormier.

--Hé! au fait! s'écria Lestrigou, il lui faudra bientôt un mari à ma petite paysanne, et si monsieur lui plaisait...

--Je ne songe pas à me mettre en ménage, interrompit l'ami de Jean de Mirande, sans se préoccuper des regards courroucés que lui lançait le père Bardin.

Le bonhomme revenait à son idée fixe qui était de le conjoindre avec la fille aux six millions, et il enrageait de voir que Paul faisait de son mieux pour contrecarrer ce beau projet.

Lestrigou, du reste, semblait médiocrement disposé à l'appuyer, car il reprit:

--A _té_ parler franchement, mon vieux Bardin, _jé né_ serais pas très surpris que la petite eût déjà fait un choix. Elle a dû rencontrer des beaux messieurs chez la marquise... et elle peut bien avoir un sentiment...

--Oh! elle ne manquera pas de prétendants, dès qu'on saura qu'elle hérite, grommela le père Bardin. J'avais rêvé de la faire épouser au fils de ma vieille amie, mais il me paraît manquer d'enthousiasme... et toi aussi. N'en parlons plus. Goûte-moi ce Corton, ça vaudra mieux que de causer des chimères que je m'étais fourrées dans la tête.

Lestrigou ne tenait pas du tout à s'étendre sur ce sujet. Il se recueillit pour déguster le nectar que Bardin venait de lui verser et il déclara solennellement qu'il n'avait jamais rien bu qui en approchât.

Ce grand crû bourguignon le remit en belle humeur et lui délia si bien la langue qu'il ne tarit plus en histoires du bon vieux temps. C'est tout au plus s'il laissait à Bardin le temps de lui donner la réplique. Leurs souvenirs de jeunesse défilèrent les uns après les autres, évoqués par le bonhomme qui se grisait en parlant.

Il n'aurait pas fallu le prier beaucoup pour le déterminer à s'en aller finir sa soirée à la Closerie des Lilas.

Ce que voyant, Paul Cormier, qui n'avait aucune envie de l'y conduire, fit signe au père Bardin qu'il en avait assez et s'esquiva sans que Lestrigou y prît garde.

Il tardait à Paul d'être seul pour remettre un peu d'ordre dans ses idées fortement troublées par la nouvelle qu'il venait d'apprendre.

Madame de Ganges et mademoiselle de Marsillargues, protectrice de l'héritière, n'étaient qu'une seule et même personne.

Paul n'en revenait pas et il s'en alla par les rues du Marais en s'efforçant de rattacher les uns aux autres des faits dont il se souvenait et qui semblaient au premier abord, n'avoir aucun lien entre eux.

Il n'y réussissait guère, et de tout ce qu'il avait vu et entendu depuis qu'il connaissait la marquise, il ne se dégageait rien de clair.

La lumière ne se faisait pas sur le passé de la veuve, ni même sur le présent.

Comment avait-elle vécu depuis qu'elle avait épousé M. de Ganges? Où se cachait cette protégée qui, s'il fallait en croire Lestrigou, ne l'avait pas quittée depuis quatre ans.

Un fait revint tout à coup à la mémoire de Paul. Il se rappela que, dans le jardin de l'hôtel de madame de Ganges, il s'était croisé avec une jeune femme merveilleusement belle.

«Une de mes amies», avait dit la marquise; et cette amie avait bien l'air d'être là chez elle.

Etait-ce l'orpheline aux six millions? Tout semblait l'indiquer.

Et, si c'était elle, Lestrigou n'aurait pas de peine à la trouver. Madame de Ganges pourrait la lui montrer séance tenante, si elle consentait à le recevoir.

Paul comptait voir le lendemain la marquise; et Mirande, en le quittant, avait annoncé l'intention de se présenter, lui aussi, le lendemain, à l'hôtel de l'avenue Montaigne.

--Il faut absolument que je m'entende avec lui, ce soir, se dit Cormier. Après son dîner, il a dû rentrer. Je suis à peu près certain de le trouver... et s'il était sorti, je chargerais son portier de le prévenir que je reviendrai demain matin à la première heure, comme nous en étions convenus.

Le boulevard Saint-Germain n'est pas aussi loin qu'on pourrait le croire de la rue des Arquebusiers, et en coupant au plus court, Cormier, qui marchait vite, ne mit pas beaucoup de temps pour y arriver.

Les passants y sont rares, passé une certaine heure, et les boutiques éclairées n'y abondent pas.

En traversant la chaussée déserte, Cormier aperçut, devant la maison où demeurait son ami, un homme qui se promenait lentement, allant et revenant sur ses pas, sans jamais s'éloigner de la porte.

En d'autres temps, Paul Cormier n'aurait fait aucune attention à cet homme qui pouvait bien être un simple flâneur; mais depuis qu'il avait eu affaire à la justice, il était sur ses gardes et il se défiait de tout.

Ce gredin qui s'était mis à ses trousses après le duel et qui l'avait dénoncé au juge d'instruction continuait peut-être à l'espionner.

Paul ralentit le pas, obliqua un peu à droite afin de ne pas aborder le trottoir devant la porte de la maison de Mirande, et observa, chemin faisant, l'individu qui lui paraissait suspect.

Il n'eut qu'à l'examiner de loin avec beaucoup d'attention pour se convaincre qu'il ne ressemblait pas du tout à l'affreux Brunachon.

Celui-ci était beaucoup plus grand et accoutré d'une tout autre façon: longue redingote boutonnée, chapeau haute forme à larges bords, enfoncé jusqu'aux yeux.

Il avait l'air d'un sergent de ville en bourgeois.

Dès qu'il aperçut Cormier, il démasqua la porte devant laquelle il avait l'air de monter la garde, et sans se presser, il s'éloigna.

Cormier ne s'amusa point à le suivre. Il n'y aurait rien gagné, même en supposant que ce personnage fût là en surveillance, et il n'avait aucune envie de se faire une affaire en allant regarder sous le nez un monsieur qui ne songeait pas à mal.

Que lui importait qu'on le vît entrer chez Mirande? On savait bien qu'il était son ami et même son complice, si on qualifiait de complicité le fait de lui avoir servi de témoin dans son duel.

Et il avait hâte de raconter à Mirande ce qu'il venait d'apprendre chez Bardin; de le consulter même, quoique ce batailleur ne fût pas précisément ce qu'on peut appeler un homme de bon conseil.

Paul n'avait qu'une peur: c'était de ne pas le trouver chez lui.

Le portier le rassura. Mirande venait de rentrer.

Ce fut lui qui vint ouvrir lorsque Paul sonna et, en le voyant, il s'exclama joyeusement:

--Tu arrives bien, s'écria-t-il; j'allais passer ma soirée à avaler ma langue. Tu vas me tenir compagnie. Nous allons causer en fumant des pipes et en buvant des grogs.

--C'est que... j'en ai long à te raconter, murmura Paul.

--Et moi, donc!... Nous allons nous établir dans mon salon. Tu verras pourquoi.

Mirande occupait un joli appartement de garçon, pas très grand, mais très complet, qu'il s'était plu à meubler suivant ses goûts.

Peu d'objets d'art, mais des collections de pipes de tous les pays et des ustensiles de salle d'armes, accrochés à tous les murs: masques, fleurets, épées de combat et le reste.

Sur la table, des boîtes de cigares, des pots à tabac, des verres et une bouteille d'eau-de-vie encore aux trois quarts pleine.

--A toi la parole, dit Mirande. Après, ce sera à mon tour. Sieds-toi, verse-toi à boire, allume ce que tu voudras et vas-y de ta narration. Tu viens de dîner au Marais?

--Je viens du Marais, mais je n'ai pas dîné et je ne dînerai pas ce soir. Les nouvelles que j'ai apprises m'ont coupé l'appétit.

--Qu'est-ce qu'il y a encore? Est-ce qu'on va nous arrêter?... Ce juge m'a pourtant dit...

--Il ne s'agit pas de ça. J'ai vu le père Bardin et j'ai trouvé chez lui un monsieur qui arrive de Montpellier.

--C'est ça tes fameuses nouvelles!

--Il arrive tout exprès pour voir madame de Ganges.

--La marquise en question?... Celle qui m'accuse d'avoir troublé son existence?

--Oui... laisse-moi achever. Ta n'as pas oublié que je t'ai demandé, de la part du père Bardin, des renseignements sur une famille de ton pays, la famille de Marsillargues.

--Je t'ai répondu que j'avais entendu parler de ces gens-là, mais que je ne les connaissais pas.

--Eh bien! madame de Ganges est une demoiselle de Marsillargues, la dernière de sa race.

--Grand bien lui fasse! dit Mirande, en haussant les épaules.

--Alors, ça ne t'intéresse pas de savoir qu'elle est, comme toi, du Languedoc et que tu as pu la rencontrer autrefois?

--Ma foi! non.

--Tu m'as tenu, tantôt, un autre langage. Tu m'as dit que tu voulais absolument savoir comment tu as, s'il faut l'en croire, troublé sa vie.

--Je le veux encore, et je suis plus décidé que jamais à aller la voir demain pour le lui demander.

--Tu rencontreras peut-être chez elle l'ami du père Bardin..., l'homme qui est venu de Montpellier, tout exprès pour s'aboucher avec elle... M. Lestrigou, un ancien bâtonnier de l'ordre.

--Trop avocats à la clé, décidément, ricana Mirande. Eh bien! je verrai ce qu'il a dans le ventre, ce bâtonnier.

Paul eut sur les lèvres le mot qui aurait pu mettre sur la voie son ami Jean. Il ne lui avait jamais parlé de la protégée de madame de Ganges, de cette orpheline qu'elle avait prise avec elle, depuis quatre ans et qui ne savait pas encore qu'elle héritait de six millions. C'était le cas de mettre Mirande au courant de la situation. Et Paul n'en fit rien; non qu'il voulût garder pour lui cette héritière; mais il se dit que ce secret ne lui appartenait pas, et que Lestrigou aurait le droit de trouver mauvais qu'il le confiât à quelqu'un, même à un camarade.

Il se tut donc et Mirande reprit gaiement:

--Mon cher, tu me remets en mémoire la fable de la Fontaine: «la montagne qui accouche d'une souris...» Les révélations que tu m'avais annoncées si pompeusement me paraissent manquer d'intérêt...

--Pour toi, peut-être, interrompit Paul Cormier; et encore... si tu voulais bien prendre la peine de réfléchir, tu reconnaîtrais qu'elles devraient t'intéresser aussi... ne fût-ce qu'indirectement.

--Pardon! cher ami, je ne suis pas amoureux de la marquise, moi. Si je tiens à l'interroger demain, c'est pure curiosité de ma part. Il me suffit qu'on ne me tracasse plus à propos de ce duel et si j'ai bien compris ce que tu m'as laissé entendre, le fils de ton vieil avocat n'a pas l'intention de revenir sur sa décision. Demain, je verserai la caution dont il a fixé le chiffre, et s'il ne finit pas par rendre une ordonnance de non-lieu, j'en serai quitte pour passer aux assisses où je serai acquitté. Ça me va d'autant mieux que j'ai de quoi m'occuper d'ici-là.

--Une nouvelle maîtresse?

--Ah! non, exemple. J'en ai assez de passer mon temps à m'amouracher de femmes dont je me dégoûte au bout d'un mois. Je cherche mieux...

--Quoi donc, mon Dieu?... Est-ce que tu rêves de te faire nommer député dans ton pays?

--Je n'en suis pas encore là. Ce sera bon quand j'aurai cinquante ans. Maintenant, je voudrais tout bonnement vivre à ma guise.

--Il me semble que tu ne t'en prives pas. Tu t'amuses vingt-quatre heures par jour.

--Tu te figures ça! Eh bien! je m'embête à mort, et je n'aspire qu'à changer d'existence.

--Voilà du nouveau, par exemple!... Depuis quand?

--J'y aspirais depuis longtemps, sans m'en apercevoir.

--Vraiment?... Je ne m'en doutais guère.

--Il n'a fallu qu'une occasion pour m'éclairer...

--Sur tes sentiments?

--Tu l'as dit. Il me manquait quelque chose et je ne savais pas quoi. Je le sais maintenant. Il me manquait un intérêt dans ma vie.

--Tu tournes toujours dans le même cercle. Explique-toi un peu plus clairement. Quelle espèce d'intérêt?

--J'éprouvais, sans m'en douter, le besoin de m'attacher...

--A qui? Tu viens de me dire que les femmes t'écoeuraient..

--Et je te le répète. Je me suis découvert une autre bosse...

Et comme Paul le regardait d'un air ébahi:

--La bosse de la paternité, reprit Mirande.

--Elle est forte, celle-là! Du diable si j'aurais deviné que tu ambitionnes de t'élever à la dignité de père de famille.

--Non... pas précisément... mais...

--Alors, marie-toi... avec les avantages que tu possèdes, si tu t'y décides, ce sera tôt fait.

--Peut-être, mais je ne m'y déciderai pas.

--As-tu un bâtard à reconnaître?

--Non... heureusement.

--Alors, je ne vois pas comment tu t'y prendras pour te procurer la joie que tu rêves... à moins que tu ne t'adresses à l'hospice des Enfants-trouvés. Là, tu n'auras que l'embarras du choix.

--Ce ne serait pas si bête, mais je n'ai pas besoin d'y aller. J'ai mon affaire. Viens un peu avec moi, que je te montre ça.

Paul, ahuri, se leva et suivit son ami qui se dirigeait vers la chambre à coucher, séparée du salon où ils causaient par une portière en tapisserie.

Mirande s'approcha en marchant sur la pointe du pied, souleva doucement le rideau et dit tout bas:

--Regarde-le dormir.

La chambre était éclairée par une lampe dont un abat-jour adoucissait la lumière.

Allongé sur un canapé, la tête appuyée sur un coussin et les jambes enveloppées dans un burnous, un enfant dormait à poings fermés.

Cormier avait complètement oublié ce qui s'était passé sur la terrasse et à la grille du Luxembourg, mais il reconnut tout de suite le singulier garçonnet que Mirande y avait trouvé.

--Quoi! s'écria-t-il, c'est à propos de ce petit malheureux que tu me tiens de si beaux discours!

--Pas si haut! murmura Mirande en mettant un doigt sur ses lèvres. Tu vas le réveiller... et il a besoin de repos... Laissons-le dormir et revenons à nos grogs... et à ce que je te disais.

--Décidément, dit Paul, quand ils eurent repris leurs places à table, tu es encore plus fou que je ne pensais. Comment! tu as emmené cet enfant!

--Parfaitement, mon cher, et je ne regrette pas du tout de l'avoir emmené, répondit Mirande, sans s'émouvoir.

--Et où l'as-tu conduit, bon Dieu!

--Dîner chez Foyot, avec Véra et Maria, que j'ai rencontrées, en chemin, rue de Vaugirard.

--Jolie société pour un morveux de son âge!

--Si tu avais entendu comme il les a traitées! Il les a appelées: vilaines. Je me tenais les côtes.

--Tu n'as pas honte de l'avoir fait servir à l'amusement de ces balocheuses?... Et tu te figures que tu as la bosse de la paternité!

--Je l'ai... et je m'en vante?

--Je parierais qu'elles l'ont grisé, le petit malheureux.

--Pas du tout, je m'y serais opposé; et, du reste, il ne se serait pas laissé faire. Il a une volonté, je t'en réponds.

--Parbleu! je l'ai bien vu, tantôt, quand il se chamaillait avec l'adjudant. Il a dû recevoir une drôle d'éducation.

--Pas si mauvaise. Quand il parle, il s'exprime comme un enfant de bonne famille. Seulement, il a mauvais caractère. Il s'est fâché dix fois depuis que nous l'avons rencontré... Pas contre moi, par exemple... il ne me fait que des risettes... On dirait qu'il m'a toujours connu.

--Les affinités électives, parbleu!... Il a deviné que tu as toi-même un affreux caractère... Vous êtes faits l'un pour l'autre.

--Je le crois, dit sérieusement Mirande.