La main froide

Chapter 18

Chapter 184,014 wordsPublic domain

--Oui. Et puis, une dame est venue la chercher. Alors, elle m'a dit de l'attendre... mais elle n'est pas revenue... elle reviendra demain... elle vient tous les jours... je serais resté dans le jardin, si ce méchant soldat ne m'avait rien dit.

--Vous auriez eu grand'peur, la nuit.

--Non, je n'ai peur de rien.

--Vous avez tout de même bien fait de venir avec moi... parce que ce soir, quand nous aurons dîné, je vous reconduirai chez votre maman.

--Vous savez donc où elle demeure?

--Non, mais vous me montrerez le chemin.

--Moi... je ne le connais pas... c'est très loin... avec maman Jacqueline nous venons toujours en voiture.

--Et vous croyez qu'elle viendra demain?

--Oh! oui... à la place où j'étais quand vous êtes passé.

--Bien, mon petit ami, je vous y ramènerai... ce soir, vous coucherez chez moi.

Les deux étudiantes ne perdaient pas un mot de cette causette qui obligeait Mirande à marcher courbé en deux pour se faire entendre du petit et qui les mena jusqu'à la porte du restaurant.

Il avait là ses grandes entrées et on l'y traitait avec toute la considération due à un client qui fait régulièrement une grosse dépense.

On lui gardait tous les soirs une table au rez-de-chaussée, dans le bon coin, et un cabinet au premier étage, pour le cas où il y aurait des dames--et le cas n'était pas rare.

Ce soir-là, bien entendu, on prit possession du cabinet, et ces dames, comme toujours, commandèrent le menu du dîner, pendant que Mirande s'amusait à faire jacasser l'étonnant gamin qu'il venait de recueillir.

Jamais l'ami de Paul Cormier n'avait vu ni imaginé un pareil enfant.

Roch, par instants, raisonnait comme un homme et, en même temps, il donnait des preuves d'une ignorance extraordinaire. Il ne savait rien, il n'avait rien vu, et cependant rien ne paraissait le surprendre.

Ainsi, on voyait bien qu'il n'avait jamais mangé au restaurant, et pourtant il ne fit pas une question à propos du service des garçons et des bruits qui montaient du rez-de-chaussée.

C'était à croire qu'il avait passé sa toute jeune vie dans une tour, comme certains princes des contes de fées.

Il ne faisait pas de fautes de français en parlant et il ne se servait que de locutions d'une politesse recherchée, mais en lui montrant une carte des prix de l'établissement, Mirande put constater qu'il ne savait pas lire.

Les deux invitées étaient revenues de leurs premières idées de ressemblance entre le gamin et Mirande, quoique Maria persistât à soutenir qu'ils avaient tout à fait les mêmes yeux et la même façon de porter la tête. Mais elles s'amusaient beaucoup de ce petit être qui les examinait avec une insolence imperturbable.

Véra s'étant avisée de dire que son habillement à la russe n'était pas réussi, il l'avait vertement rabrouée en lui disant que c'était maman Jacqueline qui l'avait choisi et que maman Jacqueline avait très bon goût.

Mirande aurait bien voulu le pousser sur cette maman Jacqueline, mais quand il lui en parlait, l'enfant ne répondait pas grand'chose.

Son autre maman qu'il ne nommait pas devait être une amie de la vraie, peut-être une soeur qu'on ne l'avait pas accoutumé à appeler ma tante.

De celle-là aussi, il parlait fort peu.

Du reste, le pauvre baby était visiblement fatigué. Mirande qui commençait à le prendre en amitié eut pitié de lui et le laissa s'assoupir peu à peu sur la petite chaise où on l'avait juché pour le mettre à table après que Maria lui eut attaché une serviette au cou.

En sa qualité de future sage-femme, Maria avait des instincts maternels qu'elle contenait pour ne pas troubler ses études, mais qui ne demandaient qu'à se faire jour.

Le bruit du duel s'était répandu lentement dans le quartier et Mirande qui y avait joué le principal rôle, dut subir de la part de ces demoiselles un interview complet.

Il dit ce qu'il lui plut de dire et il n'eut pas trop de peine à éviter de mettre en scène la marquise de Ganges dont les deux étudiantes ignoraient absolument l'existence.

Puis il revint à l'enfant dont il commençait à se préoccuper, sans trop savoir pourquoi.

Il l'avait emmené, sans se demander ce qu'il allait en faire.

Une idée qui lui était venue tout à coup et aux conséquences de laquelle il n'avait pas pris le temps de réfléchir.

Jean de Mirande était l'homme du premier mouvement, qui n'était pas toujours le bon.

Et, cette fois, il ne regrettait pas d'y avoir cédé.

Recueillir un enfant égaré ou abandonné, c'était une bonne action dont il ne pouvait que se féliciter et qu'il se sentait tout disposé à parfaire en s'occupant de rendre à sa mère ce singulier garçonnet.

Il n'aurait même pas répugné à le garder et à se charger de lui, s'il ne retrouvait pas cette mère encore plus singulière qui était partie sans son fils, et qu'on n'avait plus revue.

Depuis qu'il avait l'âge d'homme, Mirande ne s'était jamais occupé des enfants que pour demander à quelle heure on les couchait. Il les considérait comme des êtres malfaisants et surtout incommodes. Il avait toujours fui comme la peste les femmes affligées de progéniture, et comme celles-là sont rares au quartier latin, où il passait sa vie, il n'avait jamais l'occasion d'être gêné par la marmaille.

Il approuvait fort le législateur d'avoir interdit la recherche de la paternité et il ne lui était jamais arrivé de souhaiter de perpétuer le nom de Mirande qui s'éteindrait en sa personne, s'il ne se décidait pas à changer d'existence.

Et il n'en prenait pas le chemin.

Aussi n'en revenait-il pas de se découvrir des sentiments qu'il ne se connaissait pas. Il n'y voulait pas croire et il comptait bien que cet accès d'attendrissement paternel passerait comme beaucoup d'autres caprices auxquels il était sujet.

Véra, la Russe, qui, comme lui, manquait absolument de vocation pour le mariage et ses conséquences, se mit à le blaguer à propos du petit. Maria, l'élève sage-femme, prit le contre-pied, et Mirande, pour entretenir une discussion qui l'amusait, se fit un malin plaisir d'exagérer en déclarant qu'il ne lui manquait, pour être heureux, que d'avoir un intérêt dans la vie, et que son bonheur serait d'avoir un enfant comme celui-là.

--Farceur, va! lui dit la nihiliste. Je voudrais bien t'y voir avec un gosse sur les bras. Où le remiserais-tu, les soirs de Bullier?

--Il n'aurait qu'à me le confier, répliqua Maria.

--Pour l'élever au biberon, avec de l'absinthe au lieu de lait! Tu ferais mieux, mon vieux Jean, de l'envoyer à l'école, puisqu'il ne sait pas lire... à cinq ans!... c'est raide!

Qu'est-ce que ça peut bien être que son père et sa mère?

--Absent, le père. Le môme vient de vous dire qu'il n'en avait pas. Probablement, la mère n'est pas pour l'instruction obligatoire.

--J'ai comme une idée qu'elle ne vaut pas cher, cette mère-là.

Roch qui sommeillait, ouvrit un oeil, regarda fixement Véra et se rendormit presque aussitôt sur sa chaise.

--C'est drôle, murmura l'apprentie sage-femme on dirait qu'il a entendu et qu'il a compris.

--Un enfant prodige, alors! ricana la Russe. Dis donc, Jean?... es-tu bien sûr qu'il n'est pas à toi?

--On n'est jamais sûr de ces choses-là, répondit en riant Mirande.

--Si nous lui demandions un peu de nous raconter d'où il sort... et ce qu'il a fait depuis qu'il n'est plus en nourrice?

--Oh! laissez-le en repos. Vous voyez bien qu'il n'en peut plus.

--Et du reste, reprit Véra, je parie que vous aurez beau le questionner, il ne vous dira pas ce qu'on lui a défendu de vous dire.

--Comment! tu crois qu'on lui a fait la leçon.

--Parfaitement.

--Et dans quel but?

--Est-ce que je sais?... une femme qui t'en veut et qui cherche à te jouer un tour...

--Je me demande quel tour on pourrait me jouer avec ce petit.

--Peut-être te compromettre... dire que tu es son père et te forcer à le reconnaître...

--Si je croyais ça, grommela Mirande en fronçant le sourcil, je le conduirais ce soir chez le commissaire de police et je l'y laisserais.

--Ce serait très mal! s'écria avec conviction Maria. Je l'emmènerais plutôt chez moi. J'ai un petit lit pour le coucher, le pauvre Chérubin. Mais vous voyez bien qu'il dort de tout son coeur. C'est cette Véra avec ses imaginations!... si on l'écoutait, on verrait des mystères et des complots partout, comme dans son pays.

Cette fois, il n'y avait pas à en douter. L'enfant dormait si bien qu'il glissait insensiblement sur sa chaise et qu'il serait tombé si Mirande ne l'eût enlevé et couché sur un divan qui n'avait pas été mis là pour servir de berceau à un petit garçon.

La conversation prit un autre tour. Aussi bien, elle commençait à agacer Mirande, qui se reprochait presque d'avoir fait dîner l'enfant perdu en compagnie de deux demoiselles peu respectables.

--Si je retrouve sa mère, pensait-il, et s'il lui raconte que je l'ai mené chez Foyot avec des habituées de la Closerie des Lilas, elle n'aura pas une haute opinion de moi.

On se remit à parler du duel, et Mirande s'aperçut qu'il avait grandi de cent coudées aux yeux de Véra depuis qu'elle savait qu'il avait lestement expédié un homme dans l'autre monde. Cette moscovite ne rêvait que batailles et exterminations.

Maria, moins féroce, mais plus curieuse, voulut avoir des détails sur le drame où Jean avait joué le principal rôle, et elle lui en demanda tant qu'il finit par ne plus lui répondre et qu'il songea à lever la séance.

On en était aux liqueurs et Véra, qui ne tenait pas en place, fumait de grosses cigarettes à la fenêtre, pendant que la tendre Maria contemplait le petit Roch, dormant du sommeil de l'innocence.

--J'en étais sûre, s'écria tout à coup la Russe, nous avons été suivis par un mouchard.

--Oh! toi, dit Mirande, tu vois des mouchards partout.

--Je les vois où ils sont. Venez un peu ici que je vous montre celui-là.

Jean se leva, s'approcha et aperçut de l'autre côté de la rue de Tournon, à l'angle de la rue de Vaugirard un homme, immobile comme une borne, qui avait l'air de monter la garde.

--Eh bien! quoi? demanda-t-il en haussant les épaules. Il attend une femme qui lui a donné rendez-vous là. Il en a bien le droit.

--Maria ou moi, alors, car il ne quitte pas des yeux la fenêtre de notre cabinet.

--Ah! tu m'ennuies à la fin. Je ne me cache pas, et si c'est à moi qu'il en a, il saura bien me le dire, car je vais rentrer chez moi à pied.

Et comme le garçon apportait la note qu'il avait demandée, Mirande la paya sans vérifier l'addition, prit dans ses bras le petit Roch qui se réveilla, marmotta quelques mots et se rendormit presque aussitôt, descendit l'escalier, sortit du restaurant, tourna du côté de l'Odéon et s'achemina à grands pas vers le boulevard Saint-Germain où il demeurait.

Il ne se retourna même pas pour regarder si le prétendu mouchard le suivait, et il arriva chez lui sans incident d'aucune sorte.

Décidément, la fibre paternelle prenait le dessus et si ses amis du quartier l'avaient rencontré faisant ainsi la bonne d'enfants, ils auraient certainement cru qu'il était devenu fou.

V

Pendant que Jean de Mirande emmenait dîner chez Foyot un petit garçon qu'il avait trouvé dans le Luxembourg, Paul Cormier, que l'enfant n'intéressait guère, prenait en fiacre le chemin du Marais, mais ce n'était pas pour aller dîner chez sa mère.

Il ne l'avait pas revue depuis le dimanche qui avait si mal fini et il ne tenait pas à la revoir avant d'être certain que l'affaire du duel n'aurait pas pour lui de suites trop graves.

Il allait chez Bardin pour lui demander où en étaient les choses depuis la malencontreuse scène qui s'était passée la veille dans le cabinet du juge d'instruction.

L'avocat devait être au courant, car il avait très certainement revu son fils et il ne refuserait pas de renseigner Paul, en considération de sa vieille amie madame Cormier, qui ne savait rien encore et qu'il fallait préparer avant de lui apprendre la triste vérité.

Paul s'attendait pourtant à être très mal reçu rue des Arquebusiers, mais il était décidé à tout supporter pour rentrer en grâce auprès du père Bardin..

Il savait que le bonhomme dînait à six heures et demie et qu'après son dîner, il était presque toujours de bonne humeur. Il prenait donc bien son temps et il calculait qu'il arriverait juste au moment ou Bardin sirotait son café, appuyé de deux ou trois verres d'une eau-de-vie presque centenaire,--un cadeau de madame Cormier.

Paul s'était fort attardé à la grille du Luxembourg avec Mirande, et la nuit était venue quand il arriva à la porte de la maison du vieil ami de sa mère.

En levant les yeux pour regarder s'il y avait de la lumière au troisième étage, il fut un peu étonné de voir les trois fenêtres de l'appartement brillamment éclairées.

Bardin, d'ordinaire, n'illuminait pas ainsi, et comme il ne recevait jamais que son fils, il était difficile de supposer qu'il donnait une fête.

Enfin, cette profusion de clarté prouvait qu'il n'était pas sorti, et Paul, qui ne craignait rien tant que de ne pas le rencontrer, s'empressa de monter.

La servante qui vint lui ouvrir lui dit que son maître attendait quelqu'un; mais elle le fit entrer et, en traversant la salle à manger, il put voir sur la table un souper froid des plus appétissants.

Il remarqua même qu'il n'y avait qu'un couvert, ce qui prouvait surabondamment que le bonhomme n'était pas en bonne fortune.

Paul le trouva assis dans son cabinet, devant un dossier étalé sur son bureau; et Bardin, quand il entendit ouvrir la porte, se leva en s'écriant sans se retourner:

--Te voilà, mon brave ami!... Je ne l'attendais qu'à neuf heures. Le chemin de fer ne t'a pas trop fatigué?

Quand il fit volte-face et qu'il aperçut Cormier, ce fut une autre note:

--Comment, c'est toi! dit-il d'un ton bourru. Qu'est-ce que tu viens faire ici?

--Vous demander pardon de tous les ennuis que je vous ai causés.

--Il est bien temps, ma foi!... Ah! tu peux te flatter de m'avoir fait passer vingt-quatre heures agréables! Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. Et c'est à cette heure-ci que tu viens me faire des excuses? Tu tombes mal. Ma soirée est prise.

--Je n'ai pas pu venir plus tôt. Hier, j'ai couru après Mirande toute la soirée, sans parvenir à le trouver. C'est aujourd'hui seulement que j'ai pu le voir... et le décider à se présenter au cabinet de votre fils... Il y est resté deux heures...

--Je sais ça. Charles sort d'ici.

--Et j'ai attendu que Mirande revînt. Je viens de le quitter.

--Tu ne peux donc pas te passer de lui?

--Je voulais savoir quelle décision votre fils avait prise à son égard.

--Eh bien, tu dois être content et ton Mirande aussi! Charles a cru devoir le laisser libre sous caution. Il a eu bien de la bonté. Moi, j'aurais envoyé ce fier-à-bras coucher au Dépôt de la Préfecture... et je ne dis pas que je ne t'y aurais pas envoyé aussi... Enfin! ça le regarde, cet excellent Charles. Ah! il ne prend pas le chemin d'avancer, mon cher fils! Encore une affaire qui s'annonçait bien... une affaire superbe qui s'en va en eau claire.

--Ce n'est pas ma faute si le prétendu assassinat n'était qu'un duel, dit Paul, en souriant à demi.

--Parbleu! je ne te le reproche pas, mais je dis que Charles n'a pas de chance... et que toi et ton animal d'ami, vous en avez dix fois plus que vous ne méritez. Avoue que tu en es quitte à bon marché!

--Oui, si j'en suis quitte. Il n'y a pas d'ordonnance de non-lieu.

--Et il n'y en aura pas, je te l'ai déjà dit; ce qui vous sauvera, c'est qu'on ne trouvera pas de jurés pour vous condamner.

--Qui sait si cet homme n'inventera pas quelque chose contre nous?

--L'homme qui t'a dénoncé? On ne le croira pas. Charles a eu sur lui, à la Préfecture de police, des renseignements détestables. C'est un chenapan de la pire espèce.

--Il a essayé de me faire chanter.

--Quand ça?

--Hier, avant de venir au Palais, il m'a écrit pour me demander dix mille francs, en me menaçant de me dénoncer si je ne les lui donnais pas. Il a assisté au duel et il m'a suivi jusqu'à ma porte, rue Gay-Lussac.

--Pourquoi n'as-tu pas dit ça à Charles?

--Je me réserve de le lui dire plus tard, murmura Paul, qui n'avait garde d'avouer qu'il s'était tu parce qu'il craignait que ce coquin ne s'attaquât à la marquise de Ganges.

--Tu en auras prochainement l'occasion, car je crois bien que Charles ne tardera guère à te faire appeler de nouveau. Il a encore un tas de choses à te demander et à t'apprendre. Il a reçu la réponse au télégramme qu'il avait adressé au Parquet de Nice. Il connaît le nom de l'homme que ton Mirande a tué.

--Ah!... il connaît... balbutia Paul. Comment s'appelait ce... malheureux?

Paul ne le savait que trop, mais il restait dans son rôle en feignant de l'ignorer; et Bardin, sans remarquer qu'il se troublait, s'écria:

--Parbleu! je ne me suis pas amusé à le demander. Qu'il s'appelle Pierre ou Jacques, qu'il soit marquis ou commis-voyageur, c'est toujours un homme mort et tu as aidé à l'expédier dans l'autre monde en servant de témoin à ton joli camarade.

--Allons! pensa Paul, il n'a pas encore été question de madame de Ganges. Pourvu que ce Brunachon ne la dénonce pas.

--Et dire, reprit Bardin, que tu t'es mis dans ce pétrin, juste au moment où il n'aurait tenu qu'à toi de faire un mariage magnifique. Elle va te coûter cher, ton incartade.

--Un mariage!... je ne songe guère à me marier.

--Bon! mais j'y avais songé pour toi.

--Ah! oui, l'héritière dont vous m'avez parlé chez maman. Mais vous m'avez dit que vous en étiez encore à la chercher.

--Oui, je t'ai dit ça dimanche; mais depuis, il y a eu du nouveau, j'ai reçu des nouvelles, ce matin. Elle est retrouvée, l'héritière aux six millions.

--Où se cachait-elle donc? demanda Paul, pour dire quelque chose.

Cette découverte, qui semblait passionner le père Bardin, le touchait médiocrement, et, s'il faisait semblant de s'y intéresser, c'était pour flatter la manie du vieil avocat.

--Je n'en sais rien encore, reprit le bonhomme, mais je sais qu'elle est à Paris.

--Diable!... c'est vague!...

--Jusqu'à présent, oui; mais, demain, je saurai où... dans quel quartier... dans quelle maison.

--Est-ce que vous la ferez chercher par la police?

--Fi donc!... je sais maintenant à qui m'adresser pour m'aboucher avec elle... Tu le saurais comme moi, si tu n'avais pas oublié son histoire que je t'ai racontée dimanche dernier, en dînant avec toi chez ta mère...

--J'avoue que je ne m'en souviens pas très bien. Il s'agissait, je crois, d'une jeune fille qui habitait le département de l'Hérault.

--Oui... à Fabrègues... un village, pas très loin de Montpellier.

--Et qui a disparu depuis plusieurs années.

--Disparu... c'est-à-dire qu'elle a quitté le pays en même temps qu'une personne qui s'intéressait à elle...

--Une demoiselle de grande famille...

--Une demoiselle de Marsillargues. Je t'avais même prié de demander à ce Mirande s'il la connaissait, lui qui est du Languedoc.

--Je le lui ai demandé et je me rappelle très bien ce qu'il m'a répondu. Il m'a dit qu'il avait entendu parler de la famille, mais qu'il n'avait jamais vu la jeune fille qui portait ce nom. Tout ce qu'il en sait, c'est qu'elle était très jolie, très riche et qu'elle avait le malheur d'être paralysée d'une main...

--Paralysée?... c'est la première fois que j'entends parler de cela, dit Bardin. Mirande doit se tromper.

--C'est possible. Du reste, elle a disparu aussi, celle-là, à ce qu'il paraît, et Mirande croit qu'elle est morte.

--Elle est vivante et très vivante. Elle habite Paris, qui plus est, et elle nous dira où est sa protégée.

--Sa protégée, c'est l'héritière?

--Parbleu!... seulement, elles ne savent ni l'une ni l'autre l'histoire de l'héritage que je t'ai racontée et nous avons des raisons de croire que la protégée ne vit pas dans l'opulence. Les millions vont lui tomber du ciel.

C'est pour ça que j'avais pensé à te la faire épouser. J'y penserais encore si tu n'avais pas pris soin de te rendre impossible en te fourrant dans cette mauvaise affaire.

Nous ne pourrons pas décemment lui proposer d'épouser un garçon qui va passer en Cour d'assises, un de ces jours.

--Ce serait, je crois, tout à fait inutile... Mais pourquoi parlez-vous au pluriel?... vous dites: _nous_...

--Parce que je ne serai et ne puis être en cette affaire qu'un auxiliaire... C'est mon vieil ami Lestrigou qui en tient tous les fils et lui seul peut la mener à bien...

--Un avocat de Montpellier, je crois?

--Oui... un ancien bâtonnier de l'ordre qui va sur ses soixante seize ans et qui a été longtemps l'avocat de la famille de Marsillargues. En dépit de son âge, il a pris la chose à coeur et voilà un mois que nous échangeons des lettres à propos de l'orpheline. Il est tout à fait dans mes idées sur la nécessité de la marier promptement et convenablement... Je lui avais parlé de toi et il n'avait pas dit: non... Maintenant, il faut en rabattre... tes chances ont baissé de cinquante pour cent.

Cormier eut un geste d'indifférence et Bardin reprit, avec humeur:

--Oui, je sais que tu t'en moques. Tu préfères continuer la vie qui t'a mené où tu en es. Eh bien! je te prédis que tu regretteras de l'avoir manqué par ta faute, ce mariage que je t'avais trouvé.

--Vous en parlez comme si je n'avais qu'à me présenter pour le faire, dit Paul en souriant. Il me semble qu'il serait bon de consulter d'abord la principale intéressée.

--Ça, je m'en chargerais, d'accord avec ce brave Lestrigou qui m'est tout dévoué et qui userait de son influence sur la dernière des Marsillargues.

--Je croyais qu'il l'avait perdue de vue...

--Oui, depuis qu'elle s'est mariée; mais maintenant qu'il sait où la prendre, il aura vite fait de redevenir ce qu'il était autrefois: son ami, son conseil, presque son tuteur.

--Et le mari?... il aura bien voix au chapitre, je suppose.

--Le mari ne vit plus avec sa femme... et elle se gardera bien de le consulter... il ne s'est d'ailleurs jamais occupé de l'orpheline de Fabrègues. Si tu plaisais à la protectrice, tu plairais certainement à la protégée.

--Vous me permettrez d'en douter... et de vous faire observer que vous raisonnez comme si cette jeune fille n'avait jamais vu le monde. Quel âge a-t-elle donc?

--Vingt ans... peut-être vingt-deux... je ne sais pas au juste... Lestrigou te le dira...

--Lestrigou?... mais il est à Montpellier.

--Il arrive ce soir. Je l'attends... et il faut que le train ait eu du retard, car il devrait déjà être ici.

--Comment! à son âge, il s'est décidé à faire un si long voyage.

--Mais très bien. Il se porte comme le Pont-Neuf, Lestrigou. Et puis, la chose en vaut la peine. Six millions qu'il apporte à une pauvre fille qui ne s'en doute pas! Il a pris assez de peine pour la trouver... il tient à se donner le plaisir de lui annoncer cette grande nouvelle.

--C'est trop juste. Alors, il ne lui a pas écrit, ni à cette dame non plus?

--A personne qu'à moi. Et il n'a pas perdu de temps, car il n'y a pas deux jours qu'il sait où demeure la protectrice.

--La protectrice seulement?

--Ça suffit. La protégée ne sera pas difficile à découvrir. Lestrigou a des raisons de croire qu'elles n'ont qu'un seul et même domicile. La dame doit être assez grandement logée pour donner l'hospitalité à une amie pauvre.

Du reste, nous parlons là fort inutilement, puisque tu ne te mets pas sur les rangs... et tu n'as peut-être pas tort... au moins pour le moment. Quand ta mauvaise affaire sera arrangée... si elle s'arrange comme je le souhaite... nous recauserons de l'héritière.

Bardin s'interrompit pour prêter l'oreille à un bruit de roues qui lui arrivait d'en bas.

--Une voiture qui s'arrête à ma porte, dit-il. A cette heure-ci, ce ne peut être que Lestrigou.

--Alors, je vous laisse, murmura Paul. J'avais encore beaucoup de chose à vous dire... mais je vous gênerais pour recevoir votre ami. Je reviendrai demain, si vous le permettez.