La main froide

Chapter 17

Chapter 174,106 wordsPublic domain

--Bien entendu! Si je n'étais pas lié avec lui, elle se serait adressée à un autre que moi.

--Un de tes amis alors?... et tu ignorais qu'il a été l'amant de cette femme?

--Je l'ignore encore et j'ajouterai que je ne le crois pas.

--Alors, pourquoi s'intéresse-t-elle tant à lui?

--Je n'ai pu le savoir.

--Ah! décidément, tu me fais là des contes à dormir debout... et je commence à me lasser de deviner des énigmes. Finissons-en! Nomme-le moi cet ami qui a tourné la tête à ta marquise. Je suppose que je le connais, car autrement ce ne serait pas la peine de me dire un nom qui ne m'apprendrait rien.

--Personne ne le connaît mieux que toi.

--Alors, vas-y... comment s'appelle-t-il?

--Tu ne devines pas?

--Pas du tout.

--Il s'appelle Jean de Mirande.

--Te moques-tu de moi?

--En aucune façon. Je te répète qu'elle ne m'a parlé que de toi, tout le temps que le voyage a duré. Et sais-tu comment elle a commencé?... par me remercier de ne pas l'avoir abordée lorsqu'elle était assise sur la terrasse... et elle a ajouté en parlant de toi: «Quel dommage qu'un garçon si bien né soit si mal élevé.»

--Qu'en savait-elle si j'étais bien né?

--C'est précisément ce que je lui ai demandé. Elle m'a répondu que tu lui avais jeté à la volée ton nom et ton adresse. Elle ignorait ton adresse, mais ton nom lui était parfaitement connu, parce qu'elle est, comme toi, du Languedoc. Seulement, si elle a beaucoup entendu parler de ta famille, il paraît, s'il faut l'en croire, que tu n'as jamais entendu parler de la sienne.

--Ça prouve que la sienne n'est guère illustre, car je suis encore assez ferré sur l'armorial de mon pays. Ainsi, je sais depuis longtemps qu'il existe des comtes ou marquis de Ganges.

--Elle a épousé le dernier du nom.

--Et cette noble alliance ne me paraît pas lui avoir réussi, ricana Mirande. Mais pourquoi s'occupe-t-elle de moi?

--Je ne suis pas en mesure de te répondre, répondit Paul Cormier. Elle m'a questionné sur la vie que tu mènes à Paris. Elle a été jusqu'à me demander si tu avais une maîtresse... et il m'a semblé qu'elle était contente d'apprendre que tu courais beaucoup, sans t'attacher à aucune femme.

--Si c'est comme ça que tu as fait mon panégyrique, je ne te remercie pas.

--Je ne pouvais rien dire qui te fût plus favorable, car j'ai très bien vu qu'elle craignait que tu n'eusses le coeur pris. Enfin, elle m'a tant et tant parlé de toi que j'ai fini par me fâcher. Je lui ai demandé pour qui elle me prenait. Alors, elle s'est excusée en me jurant que je venais de lui rendre un immense service et que plus tard, elle me dirait tout, à condition que, pour le moment, je ne lui en demanderais pas davantage.

--Et tu t'es soumis à la condition?

--Faute de pouvoir faire autrement. Je suis descendu de la voiture sans avoir rien obtenu que la promesse d'une lettre qu'elle devait m'écrire et que j'attendrais encore si je m'en étais tenu là... Ah! j'oubliais de te dire que, pour me calmer, elle m'avait juré qu'elle ne t'aimait pas, et qu'elle ne t'aimerait jamais, parce qu'elle ne pouvait pas t'aimer... Je n'ai pas compris.

--Et moi, je ne comprends pas... à moins que cette marquise ne soit une soeur que feu mon père m'aurait donnée jadis sans me prévenir. Mais ça m'est égal. Arrive au dénouement de l'aventure. Tu en es toujours à peu près au même point. On dirait que tu ménages tes effets.

--Je vais abréger. Elle m'a planté là près du rond-point des Champs-Elysées, mais je l'ai suivie si adroitement qu'elle ne m'a pas vu. Elle est entrée dans une maison de l'avenue d'Antin. J'y suis entré sur ses talons et je suis arrivé en même temps qu'elle au seuil d'une espèce de _hall_ en plein vent où un domestique m'a pris pour son mari et a annoncé bravement: M. le marquis et madame la marquise de Ganges..

--Ça, c'est amusant, dit Mirande en riant.

--Pas si amusant que tu crois. C'est à la méprise de cet imbécile de larbin que nous devrons, toi et moi, des ennuis sans nombre. Je suppose que tu commences à deviner la suite.

--Je l'entrevois, mais...

--Tu y as assisté... tu y as même joué le principal rôle dans une scène à laquelle j'arrive. Chez la dame qui recevait avenue d'Antin, se trouvait ce vicomte de Servon que je viens de te présenter. Il n'avait jamais vu l'autre marquis de Ganges, le vrai... il a cru que c'était moi... je ne pouvais pas le détromper sous peine de mettre la marquise dans un terrible embarras. Je l'ai laissé dire et j'ai pu, au bout de deux heures, m'esquiver sans qu'il y eût de scandale. Je me croyais quitte; j'ai été dîner chez ma mère et après, je suis venu te rejoindre à Bullier. Je ne prévoyais pas que la fatalité y amènerait ce vicomte de Servon, qu'il m'appellerait très haut par mon faux nom et par mon faux titre, que le mari, arrivé à Paris le jour même, se trouverait là tout à point pour entendre... maintenant, tu sais le reste.

--Oui... et je conviens que tu es moins coupable que je ne pensais. Je te reproche pourtant de ne pas m'avoir dit la vérité avant le duel.

--Tu ne m'en as pas laissé le temps. Le soufflet que tu as donné au marquis m'a coupé la parole.

--Bon!... J'ai été trop vif... mais après l'affaire, pourquoi m'avoir laissé croire que tu ne connaissais pas ce malheureux que je venais d'embrocher?... c'était si simple de m'apprendre que...

--C'était impossible. Avant le combat, pendant le trajet que j'ai fait côte à côte avec lui, il m'avait raconté son histoire et il m'avait chargé de remettre, s'il lui arrivait malheur, son portefeuille à sa femme. J'avais accepté et je ne pouvais rien te dire avant de m'être acquitté cette triste mission.

--C'est juste, et il est survenu un tas d'incidents que tu m'as racontés tantôt aux Champs-Elysées... entre autres l'intervention de ce chenapan qui nous a vus au bastion et qui t'a dénoncé. Tout ça commence à se débrouiller. Mais la marquise... cette marquise dont tu viens de me parler ce soir pour la première fois, tu l'as revue, puisque tu lui as remis le message de son mari.

--Je l'ai revue, hier, chez elle, et notre entrevue a duré plus d'une heure.

--Alors, tu dois être fixé sur son compte.

--Pas beaucoup mieux que je ne l'étais le premier jour. D'abord, j'ai eu beaucoup de peine à arriver jusqu'à elle. Je ne voulais pas faire passer ma carte de peur qu'elle refusât de me recevoir. J'ai dit que je venais de la part du marquis de Ganges. Je ne mentais pas. Mais l'homme à qui j'ai eu à faire a commencé par me dire que c'était impossible... tu le connais celui-là... tu as eu maille à partir avec lui, dimanche, au Luxembourg.

--Cet escogriffe qui a l'air d'un gendarme en bourgeois?

--Précisément. Il paraît que c'est un ancien officier qui a été jadis l'ami du père de la marquise et il occupe chez elle les fonctions de garde du corps ou de porte-respect... Bref! madame de Ganges a fini par me recevoir... dans le jardin de son hôtel où elle était avec une jeune femme de ses amies, qui m'a cédé la place et que j'ai saluée en passant... une merveilleuse beauté, mon cher, aussi brune que la marquise est blonde... Je n'ai pas osé demander qui elle était.

--Et moi je ne tiens pas à le savoir. Arrive à ton explication avec la marquise.

--Elle a été longue et orageuse, l'explication. Madame de Ganges m'a amèrement reproché ma conduite de la veille. J'ai essayé de me justifier en lui déclarant que j'étais amoureux d'elle... et c'est vrai, mon cher... je suis pris...

--Tant pis pour toi!... Continue. Comment a-t-elle pris la nouvelle de la mort de son mari?

--Elle a d'abord refusé d'y croire. Mais quand je lui ai remis le portefeuille, elle a changé de note. Elle a été très émue, très troublée... il ne m'a pas paru qu'elle fût très affligée... ce marquis était un fort mauvais mari qui lui a joué tous les tours imaginables et qui lui a mangé une partie de sa fortune. Elle ne peut pas le regretter beaucoup.

--Lui as-tu raconté comment il est mort?

--Il le fallait bien, et je lui ai tout dit: les confidences que son mari m'avait faites... les incidents qui ont amené la rencontre... et même le nom de l'adversaire du marquis... Elle me l'a demandé.

--Et quand elle a su que c'était moi?

--Elle a eu un cri parti du coeur... une exclamation que je tiens à te répéter comme je l'ai entendue... elle a dit: «Jean de Mirande! c'était donc écrit qu'il troublerait encore une fois ma vie!...» Et comme je lui ai naturellement demandé ce que tu lui avais fait, elle m'a répondu: «Il a fait le malheur d'une personne à laquelle je m'intéresse.»

--Du diable si je devine qui! Elle aurait bien dû prendre la peine de me le dire quand je l'ai abordée dimanche sur cette terrasse où tu m'as ramené, ce soir.

--Nous n'en serions probablement pas où nous en sommes. Mais laisse-moi te raconter comment s'est terminée mon entrevue. La marquise y a mis fin en me congédiant, assez sèchement, sans me rien promettre et en me laissant entendre qu'elle allait quitter Paris.

J'ai eu beau lui dire que rien ne la forçait à partir, que cette affaire serait vite oubliée et que, s'il le fallait pour la tranquilliser, je m'abstiendrais de la revoir; elle n'a rien voulu entendre et j'ai dû me retirer sans avoir rien obtenu d'elle qui ressemblât à un engagement.

--Ça vaut mieux pour toi, dit philosophiquement Mirande. Cette marquise ne porte pas bonheur. Ce que tu as de mieux à faire, c'est de ne plus penser à elle.

--J'ajoute, reprit Cormier, toujours plein de son sujet, qu'on est venu, pendant que j'étais là, apporter une lettre adressée au marquis de Ganges--c'est-à-dire, à moi--une lettre contenant de l'argent... huit mille francs que, la veille, j'avais gagnés sur parole à ce vicomte de Servon chez la dame de l'avenue d'Antin. La marquise l'a renvoyée...

--Et tu n'en as plus entendu parler? demanda Mirande en éclatant de rire.

--M. de Servon m'a remis la somme aujourd'hui, quand je l'ai rencontré aux Champs-Elysées.

--Alors, tu roules sur l'or!... Je ne t'ai jamais connu tant d'argent à la fois.

--Et je n'en ai jamais eu dont la possession m'ait fait si peu de plaisir. Je le donnerais sans regret au premier mendiant que je rencontrerai.

--Garde-le pour une meilleure occasion. Maintenant que tu m'as tout dit..., car je suppose que c'est tout...

--Oui... tu sais le reste... ma visite au père Bardin et l'interrogatoire dans le cabinet de son fils... l'entrée en scène de cet abject coquin...

--Je connais tout ça. Maintenant, résumons-nous. Me voilà fortement compromis, toi un peu moins, et ta marquise, pas du tout, jusqu'à présent. Que comptes-tu faire? as-tu toujours l'intention de te faire son champion, sans qu'elle t'y ait convié, ni même autorisé?

--Je ne peux pas la défendre malgré elle, mais je l'ai quittée en lui jurant qu'elle me trouverait toujours prêt à faire ce qu'elle me demanderait, et je tiendrai ma parole.

--Alors, tu en es décidément amoureux?

--Amoureux fou.

--Bien fou, en effet; mais ça te regarde. Je n'entreprendrai pas de te guérir. Je n'ai qu'une simple question à t'adresser et je te prie d'y répondre nettement.

--Parle!

--Trouveras-tu mauvais que moi qui ne suis pas amoureux de la dame en question et qui ne le deviendrais jamais, je t'en réponds... trouveras-tu mauvais que j'aille la voir?

--Non... mais tu ne la verras pas.

--C'est mon affaire. Je te demande seulement si tu ne m'en voudras pas d'essayer.

--Pourquoi t'en voudrais-je?

--Tu aurais bien tort, car je te jure que je ne lui ferai pas la cour.

--Je te crois... mais tu peux bien me dire pourquoi tu tiens à la connaître. Il me semble d'ailleurs que tu oublies un peu trop que tu as tué son mari. Elle le sait, puisque je le lui ai dit, et je suis très sûr qu'elle s'en souvient.

--C'est un rude service que je lui ai rendu là.

--Peut-être, mais il ne serait pas décent qu'elle en convînt... et encore moins qu'elle te reçût..

--Qu'elle me reçoive ou non, je trouverai bien le moyen de lui parler.

--Lui parler de quoi?

--Du passé, parbleu!... de sa vie que, s'il faut l'en croire, j'ai déjà troublée sans m'en douter... de cette personne enfin qui l'intéresse et dont j'ai fait le malheur!... Je te cite ses propres paroles que tu m'as répétées tout à l'heure.

--Et tu espères qu'elle t'en dira davantage?

--Non seulement je l'espère, mais je n'en doute pas. Il ferait beau voir qu'elle refusât de s'expliquer. J'ai la prétention de n'avoir fait le malheur de personne et je n'admets pas qu'on m'accuse sans preuves, même quand c'est une femme qui m'accuse. Je sommerai donc catégoriquement ta marquise de me nommer ma prétendue victime... quand ce ne serait que pour me mettre à même de réparer mes torts, si, par impossible, j'en avais eu. Je soupçonne qu'il y a là-dessous un malentendu, mais je veux en avoir le coeur net... et si, comme elle le prétend, elle est du Languedoc, nous arriverons vite à nous entendre.

Je n'ai pas, je pense, besoin d'ajouter que mes relations avec elle en resteront là.

C'est tout au plus si je profiterai de cette première et unique entrevue pour lui faire de toi un éloge bien senti, conclut en riant Jean de Mirande.

--Comme tu voudras, dit Paul. Pourvu que je ne m'en mêle pas.

--Je l'espère bien. Tu me gênerais.

--Moi, je vais tâcher de voir notre juge. Il viendra peut-être ce soir chez son père... je vais m'y transporter.

--Et dîner? interrogea Mirande.

--Tu penses à dîner, toi!

--Parfaitement. Et je te déclare que je vais de ce pas prendre chez Foyot quelque nourriture.

--Eh! bien, moi, qui n'ai pas faim, je vais prendre... une voiture qui me conduira au Marais...

--Alors, viens avec moi jusqu'à la rue de Vaugirard... Nous n'avons que le temps... la retraite est battue... on va fermer les grilles.

En effet, la nuit tombait, la terrasse s'était vidée peu à peu, et les gardiens avaient commencé leur ronde pour faire sortir les retardataires.

Au bout du quinconce, sous les derniers marronniers, près d'une baraque où ou vend des gâteaux et des jouets et que la marchande venait de clore, un adjudant, médaillé, parlementait avec un enfant qui s'obstinait à rester sur une chaise où il s'était assis à la turque, les jambes croisées.

--Allons, petit, décampe! disait l'adjudant. On ferme.

--Ça m'est égal, j'attends maman, répondait l'enfant.

--Où est-elle, ta maman? si elle était au Luxembourg, elle viendrait te chercher.

--Elle va venir.

--Eh bien! elle te trouvera à la maison. Allons! je n'ai pas le temps de t'écouter. Houste!... décanille ou je te flanque au violon.

Le gardien allait empoigner le récalcitrant au collet; mais, le petit se leva d'un bond, sauta au bas de la chaise, s'adossa au piédestal d'une statue, et, brandissant une pelle en bois qu'il tenait dans sa petite main, il cria de toute la force de sa voix enfantine:

--Vous, si vous me touchez, je vous casse la figure.

Il était si comique dans cette attitude menaçante que l'adjudant ne put pas s'empêcher de faire comme les deux amis, qui riaient de bon coeur.

--Il me plaît, ce moucheron, dit Mirande.

--Il est gentil comme un amour, mais il me semble que son éducation a été quelque peu négligée, reprit gaiement Paul Cormier.

--Je ne trouve pas. On veut le faire marcher, ça ne lui plaît pas. Il se rebiffe. Il a raison. Si j'avais un garçon, je le voudrais comme ça.

Voyons un peu comment la discussion va finir.

--Allons, méchant môme, reprit le gardien, finissons-en. File, si tu ne veux pas que je te mène au poste, où on te mettra jusqu'à demain dans un cachot tout noir. Tu seras bien mieux chez ta maman.

L'enfant, au lieu de répondre, resta sur la défensive, le dos appuyé au piédestal et la pelle levée comme un sabre.

Le gardien n'avait qu'à étendre la main pour l'enlever comme une plume, mais le brave homme hésitait de peur de faire du mal à un récalcitrant qui n'avait pas beaucoup plus de cinq ans et qui n'était guère plus gros qu'un moineau.

Ce révolté précoce était très bien habillé, à la russe, toque en tête, culotte de velours, chemise de soie rouge et bottes minuscules montant jusqu'au genou.

Il avait tout à fait l'air d'un enfant de bonne maison, bien soigné et bien nourri.

La figure était charmante, ronde avec un teint d'un blanc mat, de grands yeux noirs bien ouverts, des cheveux bruns très fins coupés carrément sur le front.

Sérieux avec cela comme un petit homme et pas plus intimidé devant ce militaire à grandes moustaches que s'il avait eu à faire à sa bonne.

--Il est un peu jeune pour coucher au poste, dit en riant Mirande qui s'était rapproché.

--Eh! parbleu! je n'ai pas envie de l'y mettre, s'écria l'adjudant. C'est pas sa faute à ce gamin si ses parents l'ont oublié là. Bien sûr, il n'est pas venu ici tout seul... il devait être avec sa mère et elle est partie, sans s'inquiéter de lui... Faut être à Paris pour voir des choses comme ça!

--Qu'est-ce que vous dites de ma mère? cria le petit en grossissant sa voix et en faisant mine de se jeter sur le gardien.

Il était si drôle que le gardien se mit à rire et dit à Mirande qui se tenait les côtes:

--C'est de la graine d'insurgé, ce crapaud-là. Ah! on les élève bien, à présent, les mioches!... pour lui apprendre à vivre, j'ai bonne envie de l'enfermer dans le jardin... quand il fera nuit noire, il aura peur et il saura bien appeler au secours.

--C'est peut-être votre uniforme qui l'effarouche, dit Jean. Voulez-vous que j'essaie de lui faire entendre raison?

--Comme vous voudrez, pourvu que ça ne traîne pas... car nous allons fermer... et vous seriez pris, messieurs...

--Pas de danger et je réponds du petit.

L'adjudant haussa les épaules et reprit sa ronde pendant que Mirande s'approchait de l'enfant qui n'avait pas cessé de le regarder depuis le commencement de cette petite scène et qui l'attendit de pied ferme.

Cormier admirait la désinvolture de son camarade qui, dans la situation où ils étaient tous les deux, prenait souci d'un marmot égaré sous les arbres d'un jardin public, sans s'inquiéter de prévoir où le mènerait cette fantaisie de jouer au saint Vincent de Paul.

Et Cormier n'avait garde de s'en mêler, car il lui tardait de se faire conduire au Marais pour s'aboucher avec Bardin.

--Mon petit ami, dit Mirande au gamin toujours campé comme un jeune coq qui s'apprête à jouer de l'ergot, ce militaire a eu tort de vouloir vous emmener de force, mais c'est bien vrai qu'on va fermer le jardin. Vous voyez que monsieur et moi nous nous en allons. Voulez-vous venir?

--Avec vous, je veux bien, répondit aussitôt l'enfant. Vous ne me tutoyez pas et vous me parlez poliment, vous.

--Un fils de roi, déguisé, ricana entre ses dents Paul Cormier.

--Donnez-moi la main, reprit Mirande.

Le petit la lui donna, non sans l'avoir encore une fois toisé de la tête aux pieds. Il avait commencé par là avant de lui répondre. Probablement la physionomie de l'étudiant lui plaisait.

--Tu es fou, dit Paul à l'oreille de son ami; que vas-tu faire de cet enfant?

--Je n'en sais rien... le reconduire chez sa mère... ça m'amusera... elle est peut-être jolie...

--Tu seras toujours le même.

--Je l'espère.

--Mais, malheureux, une mère qui oublie son enfant au Luxembourg, comme elle y oublierait son ombrelle, je te demande quelle espèce de femme ça peut bien être!

--Une femme distraite, assurément.

--Moi, je crois qu'elle a fait exprès de le perdre.

--Comme le Petit Poucet, alors... ce serait amusant. Le conte a été mis en féerie. J'ai vu ça à la Gaieté et je jouerais volontiers un rôle dans une machine comme ça.

--Tu y jouerais un rôle de dupe si, comme je le soupçonne, cette mère veut se débarrasser d'un fils qui la gêne.

--Je te parie, moi, que c'est une très brave femme qui me remerciera de lui ramener son garçon. Et, du reste, quand même tu aurais deviné, je n'abandonnerais pas ce petit. Il me va, parce qu'il a le diable au corps.

--Comme toi, parbleu!

--Peut-être bien... mais ne te monte pas la tête, mon vieux Paul, et va à tes... non, à nos affaires. Je verrai ce que je peux faire de ce moutard, et quand je serais obligé de le garder jusqu'à demain matin, il n'y aurait pas grand mal. J'ai de la place chez moi pour le coucher. Mais, sois tranquille, je ne me propose pas encore de l'adopter. Et demain, j'aurai d'autres chats à fouetter que de faire la bonne d'enfants, car je veux voir madame de Ganges, quand je devrais escalader le mur de son jardin.

Les deux amis étaient arrivés à la grille de la rue de Vaugirard, Mirande tenant toujours par la main l'enfant qui ne disait mot.

--A demain matin! dit Paul, en tirant de son côté. Ne sors pas avant de m'avoir vu.

Mirande le laissa partir et fila vers la rue de Tournon où il se proposait de dîner, au restaurant Foyot.

Il eut soin, bien entendu, de raccourcir ses enjambées, afin de se mettre au pas du petit, lequel trottinait à son côté, sans manifester la moindre velléité de le quitter, et sans demander où le menait son conducteur.

Et Mirande, qui ne s'étonnait pas facilement, commençait à s'étonner de la hardiesse insouciante de ce gamin qu'il venait de ramasser au Luxembourg.

Ce morveux ne s'inquiétait pas plus de sa mère que s'il n'en avait jamais eu.

Devant le palais du Sénat, Véra, l'étudiante russe, et Maria, l'élève sage-femme, leur barrèrent le passage.

Mirande, qui ne les avait pas revues depuis la soirée de dimanche à la Closerie des Lilas, se serait bien passé de les rencontrer; mais il en prit son parti, sachant bien qu'il ne pourrait pas toujours les éviter, et comme il ne faisait jamais les choses à demi, il commença par les inviter à dîner.

Ces demoiselles acceptèrent avec enthousiasme, et Maria s'écria:

--C'est à toi, ce mômaque?... oh! ne dis pas que non... Il te ressemble... c'est toi, tout craché.

Mirande allait protester contre la paternité qu'on lui attribuait; mais l'enfant dégagea sa main, vint se planter devant l'apprentie sage-femme, et de sa voix grêle, il lui cria, en se haussant sur ses orteils:

--Pourquoi m'appelez-vous? _mômaque_? je ne suis pas un singe... et d'abord, je ne vous connais pas et je vous défends de me parler.

--Il a entendu macaque, dit Véra en riant aux éclats.

--Ah! l'amour de mioche! s'écria Maria; fier et colère comme son père... tu ne peux pas le renier, celui-là.

--Taisez-vous donc, vous autres!... vous ne dites que des bêtises, interrompit Mirande. Laissez-moi parler à ce jeune homme.

Et s'accroupissant jusqu'à ce que sa figure se trouvât à la hauteur de celle de l'enfant:

--Mon petit ami, lui dit-il doucement, ces dames, qui sont de mes amies désireraient vous connaître. Voulez-vous nous dire votre nom?

--À elles, pas... à vous, oui, répliqua ce singulier gamin. Je m'appelle Roch.

--Je vous remercie, mon ami! Roch, c'est votre petit nom. Comment se nomme votre papa?

--Je n'ai pas de papa.

--Mais vous avez une maman?

--J'en ai deux.

A cette réponse, les étudiantes pouffèrent et Mirande eut beaucoup de peine à tenir son sérieux. Il y parvint pourtant, et comme il ne se souciait pas de continuer dans la rue cet interrogatoire qui aurait fini par attirer l'attention des badauds, il reprit en changeant de sujet:

--Voulez-vous venir dîner avec moi, mon cher Roch?

--Avec vous, oui, répondit l'enfant terrible; avec ces vilaines, non..

Les vilaines, c'était les deux étudiantes qui se tordirent de plus belle, en dépit des gros yeux que leur faisait Mirande.

--Ah! il ne nous l'envoie pas dire! s'écria l'élève de la Maternité.

--Je vous assure, mon petit ami, que ces demoiselles vous aiment beaucoup et qu'elles ne demandent qu'à vous faire plaisir. Vous m'en ferez un très grand à moi, si vous voulez venir.

Roch écouta gravement ce discours comme on n'en tient guère aux enfants de cinq ans, et il finit par répondre, non moins gravement:

--Eh bien, je viendrai pour vous.

--A la bonne heure!... Avez-vous faim?

--Non. J'ai mangé beaucoup de gâteaux au Luxembourg. J'en mange toujours beaucoup quand je sors avec maman Jacqueline.

--Elle était donc avec vous, maman Jacqueline?