Chapter 16
--Monsieur, je me défiais de vous parce que je ne vous connaissais pas. Maintenant, je n'ai plus qu'à vous remercier de tout mon coeur de m'avoir mis à même de justifier madame de Ganges et j'ai le devoir de vous apprendre qu'elle ne me retrouvera pas sur son chemin. Je suis rentré dans ma peau d'étudiant et je n'en sortirai plus.
--Vous aurez du mérite à disparaître ainsi, car elle est charmante, la marquise... et vous auriez bien pu aspirer à lui plaire..
Est-elle informée de votre résolution?
--Oui... et elle l'approuve...
--Je comprends... elle est mariée... Peut-être changerait-elle d'avis, si elle venait à perdre son mari.
Cormier ne dit mot. Il se demandait déjà pourquoi le vicomte lui posait cette question.
--C'est une éventualité à prévoir, reprit M. de Servon et si madame de Ganges était veuve, vous pourriez l'épouser.
--En admettant qu'elle voulût de moi.
--Pourquoi pas? les femmes aiment les audacieux. Je parierais bien qu'elle vous a su bon gré de l'avoir suivie jusque dans le _hall_ de la baronne.
--Elle me l'a très amèrement reproché.
--En pareil cas, les femmes disent toujours le contraire de ce qu'elles pensent. Si j'étais à votre place, cher monsieur, je profiterais de mes avantages pour me faire agréer.
Vous ne savez peut-être pas qu'elle est fort riche?
--Je le crois et peu m'importe, répliqua l'étudiant un peu piqué. Je ne suis pas sans fortune et je ne cherche pas à faire un mariage d'argent.
--Si je me risque à vous indiquer celui-là, c'est que je viens d'apprendre une chose que certainement vous ignorez et qu'il est bon que vous sachiez.
M. de Ganges est mort.
--Qui vous l'a dit? demanda étourdiment Paul Cormier.
--Vous le saviez donc? riposta le vicomte.
--Non... c'est-à-dire... je supposais...
--Eh! bien, moi, je n'en aurais rien su, si un homme qui a connu M. de Ganges ne m'avait pas montré son cadavre.
--Son cadavre! répéta Paul Cormier qui pâlissait à vue d'oeil.
--Oui, cher monsieur; à la Morgue où il est exposé. Le marquis est mort de mort violente. On croit qu'il a été assassiné.
Paul eut un geste de dénégation.
--Qu'il l'ait été ou non, madame de Ganges a un gros intérêt à être informée de cet événement... ne fût-ce que pour faire constater le décès qui la rend libre... à moins qu'elle n'aime mieux, par des raisons que j'ignore, rester dans le _statu quo_.
--Mais il me semble qu'elle n'a pas le choix. L'homme qui a reconnu le corps a dû aller faire sa déclaration.
--Pas encore. Il n'y a pas de temps perdu, car la reconnaissance vient seulement d'avoir lieu. J'y étais.
--Vous, monsieur!
--Oui, et c'est ce qui m'a déterminé à me mettre immédiatement à votre recherche. J'ai cru que mon devoir, en cette triste circonstance, était de renseigner madame de Ganges. Je serais allé chez elle, si je n'avais craint de n'être pas reçu.
--Je ne le serais pas plus que vous, dit Paul en secouant la tête.
Il ne regrettait guère qu'on n'annonçât pas à la marquise un événement qu'elle connaissait déjà depuis vingt-quatre heures.
--Vous pouvez du moins lui écrire... si vous ne le faisiez pas, je le ferais, car il y a urgence.
--Pourquoi? Les mauvaises nouvelles arrivent toujours assez tôt, murmura Paul qui ne disait pas le véritable motif de la tiédeur qu'il mettait à entrer dans les vues de M. de Servon.
--Bon! s'il ne s'agissait que d'une mauvaise nouvelle que madame de Ganges connaîtra tôt ou tard. Mais un danger la menace.
--Quel danger? demanda l'étudiant.
--Je ne vous ai pas dit par qui le corps du marquis vient d'être reconnu.
--Par un de vos amis, je crois.
--Non pas. Aucun de mes amis ne connaissait M. de Ganges quand il vivait. L'homme dont je vous ai parlé est un mauvais drôle qui a fait toutes sortes de vilains métiers et qui a beaucoup vu le marquis à Monaco où il jouait encore tout récemment. Vous allez me demander comment j'ai connu, moi, un individu de cette espèce. C'est bien simple. Il a été jadis garçon dans un cercle où j'allais quelquefois. Je l'ai rencontré un instant après vous avoir quitté, il m'a abordé pour me demander un secours que je ne lui ai pas refusé et, sans doute pour me remercier, il m'a appris qu'il venait de voir à la Morgue le corps du marquis. Comment sait-il que je connais la marquise?... je l'ignore, mais il le sait. Comme je n'avais pas l'air de croire beaucoup à la nouvelle qu'il m'apprenait, il m'a proposé d'y aller voir... et par curiosité, j'y suis allé... pas dans la même voiture que lui, je vous prie de le croire... et il m'a montré sur les dalles de la Morgue... un cadavre. Il m'a affirmé que c'était celui du marquis et je ne doute pas que ce soit vrai. Je ne vois pas ce qu'il gagnerait à mentir, tandis que je vois très bien ce qu'il gagnera à exploiter le secret qu'il a découvert.
--L'exploiter!... comment?
--En faisant chanter madame de Ganges. En la menaçant, par exemple, de la dénoncer comme ayant fait assassiner son mari.
Paul Cormier fit le mouvement d'un homme qui voit tout à coup s'ouvrir à ses pieds un précipice sans fond.
Il avait bien eu déjà de vagues inquiétudes. Il s'était demandé si on ne le soupçonnerait pas d'avoir trempé dans un complot organisé pour supprimer un mari gênant. Mais ce malheur était si peu probable qu'il ne s'en était pas beaucoup préoccupé.
Et voilà que ces craintes prenaient un corps, il existait un misérable qui se préparait à menacer madame de Ganges, en lui proposant de lui vendre très cher son silence, comme un autre coquin avait essayé, la veille, de l'intimider, lui, Paul Cormier, simple témoin du duel où le marquis était resté sur le carreau.
Il y avait de quoi s'effrayer... et se renseigner afin de se préparer à se défendre.
--Vous venez de m'apprendre d'où sort ce venimeux gredin, dit-il, et je vous en remercie... mais je voudrais bien savoir son nom...
--Il s'appelle Brunachon, répondit sans hésiter, le vicomte.
Brunachon, c'était le chenapan qui, dans le cabinet du juge d'instruction, avait désigné Paul Cormier comme ayant pris part au meurtre commis sur le boulevard Jourdan.
Et ce même coquin avait découvert que Paul Cormier était en relations avec madame de Ganges, Paul Cormier qui avait refusé de donner dix mille francs pour obliger le drôle à se taire.
C'était un comble: le comble du malheur, ou plutôt de la déveine, car il aurait fallu que la justice eût sur les yeux trois bandeaux, au lieu d'un, pour qu'elle en vînt à condamner des innocents, mais c'était beaucoup trop qu'elle les soupçonnât..
--Est-ce que vous connaissez cet homme-là? demanda M. de Servon.
--Non, articula péniblement l'étudiant, mais il se peut qu'il me connaisse... il me fait l'effet de connaître tout le monde...
--C'est un peu ça et il a une rude mémoire... j'en ai eu la preuve à la Morgue.
--Que me conseillez-vous? demanda tout à coup Paul Cormier.
--Puisque vous me consultez, je vous conseille de prendre les devants... c'est-à-dire d'aller trouver le juge d'instruction qui est chargé de cette affaire... d'y aller, après vous êtes concerté avec madame de Ganges... qui est toujours la principale intéressée.
Le conseil était peut-être excellent, mais il venait trop tard, puisque Paul Cormier avait été interrogé la veille.
Jean de Mirande devait l'être au moment où le vicomte parlait et son camarade s'inquiétait déjà de ne pas le voir arriver. Que faire en attendant qu'il reparût? Comment différer encore de donner une réponse catégorique à M. de Servon qui, tout en affectant de se désintéresser de la situation, insistait pour tâcher d'en savoir plus long que Cormier ne voulait lui en dire?
--Je ne puis rien faire avant d'avoir revu mon camarade, répondit enfin Paul.
--Bon! mais quand le reverrez-vous?
--Il ne peut pas tarder beaucoup maintenant.
--J'ai entendu ce qu'il a dit tantôt, en vous quittant aux Champs-Elysées... qu'il serait au café Soufflot dans deux heures. C'est même ce qui m'a donné l'idée de vous y chercher. Mais il se peut qu'on le retienne plus longtemps qu'il ne pensait. Dans ce cas, je serais obligé de vous quitter.
Cormier devina que si le vicomte levait la séance, ce serait pour courir chez la marquise, afin de se donner le mérite de la renseigner le premier sur la tournure que semblaient prendre les événements.
Et, quoi qu'il en eût dit, Cormier n'était pas du tout disposé à se désintéresser des affaires de madame de Ganges.
D'un autre côté, il craignait de mettre le feu aux poudres en abouchant le vicomte avec Mirande qui était discret comme un coup de canon.
--Mais, le voici, votre camarade, s'écria M. de Servon. Je vois poindre là-bas l'étonnant chapeau pointu qu'il a l'habitude de porter.
La question était tranchée. L'explication à deux allait se continuer par une explication à trois, car c'était bien Jean de Mirande qui montait la rue Soufflot, en se balançant sur ses hanches comme un tambour-major d'autrefois.
Et grâce à sa taille de cinq pieds dix pouces, on l'apercevait d'aussi loin que s'il eût porté au haut de son feutre un plumet gigantesque.
--Eh! bien, monsieur, s'empressa de dire Paul Cormier, je vais me concerter avec lui, et si vous voulez bien me faire savoir où je pourrai vous rejoindre ce soir, dans une heure...
--A quoi bon perdre du temps? répliqua le vicomte. Présentez-moi ce jeune homme... ou présentez-moi à lui... comme il vous plaira... nous nous communiquerons les renseignements que chacun de nous a pu recueillir sur cette singulière affaire et après, nous délibérerons en connaissance de cause.
C'est un homme comme il faut, n'est-ce pas?
--Très comme il faut, mais...
--C'est bien. Je vais me présenter moi-même.
Ayant dit, le vicomte se leva, Paul se leva aussi et tout surpris de cet accueil cérémonieux, Mirande qui n'était plus qu'à deux pas ne put moins faire que de lever son chapeau en lançant à Cormier un regard qui signifiait évidemment:
--Qu'est-ce qu'il nous veut encore cet animal-là?... Et pourquoi est-ce que je le trouve sans cesse sur tes talons?
Paul jugea prudent de laisser M. de Servon s'expliquer, et M. de Servon commença par une explication qui ne fit qu'embrouiller la situation déjà fort embrouillée:
--Monsieur, dit-il, je n'ai pas encore l'honneur d'être connu de vous, mais vous savez comment j'ai connu votre ami, M. Cormier.
--Moi!... je ne m'en doute pas, répliqua sèchement Mirande.
--Nous nous sommes rencontrés, dimanche dernier, chez la baronne Dozulé, qui recevait ce jour-là quelques dames... entre autres madame la marquise de Ganges.
--Je n'en savais absolument rien, et il m'est tout à fait indifférent de l'apprendre.
--Alors, vous ne connaissez pas du tout cette marquise?
--De nom seulement... Ganges est un nom du Languedoc et j'en suis du Languedoc. J'ai vu aussi... dimanche soir... un monsieur qui prétendait être le marquis de Ganges... seulement, mes relations avec lui n'ont pas été de longue durée.
Mirande répondait avec une douceur et une prudence qu'on n'aurait guère attendues de lui.
Paul Cormier n'en revenait pas.
--Maintenant, reprit Mirande sans élever la voix, j'ai répondu, monsieur, à toutes les questions que vous m'avez posées. Il me semble que c'est à mon tour de vous demander: de quel droit m'interrogez-vous?...
--J'aurais dû, je le reconnais, commencer par vous le dire, puisque votre ami a oublié de me nommer à vous.
Je m'appelle le vicomte de Servon.
Et vous, monsieur?
--Moi, je suis Jean de Mirande, et je crois que mon nom vaut le vôtre. J'ignore quelles affaires vous pouvez avoir avec Cormier et je ne tiens pas à le savoir, mais je veux savoir ce que vous me voulez.
--Je suis venu renseigner votre ami et vous renseigner, vous aussi, monsieur.
--Sur quoi, je vous prie?
--Sur la mort de ce marquis de Ganges dont vous venez de parler... et cela dans votre intérêt comme dans l'intérêt de M. Cormier.
--Vous êtes vraiment trop bon, dit l'étudiant avec une grimace ironique, mais je n'ai que faire de vos renseignements, ni lui non plus, car je lui en rapporte... j'en ai les mains pleines de renseignements...
Et comme Paul lui lançait des regards pour le prier de se taire:
--Tant pis pour toi, mon cher! si tu m'avais prévenu qu'il y avait là-dessous je ne sais quelles histoires que je ne connais pas, je ne marcherais pas sur tes plates-bandes. Au contraire, tu m'as poussé à aller voir le juge d'instruction... eh! bien, j'en sors de son cabinet, après une séance de deux heures, et je lui ai tout dit. Il sait maintenant que c'est moi qui ai tué l'homme.
Jean de Mirande n'y allait plus, comme on dit, par quatre chemins. Il commençait par dire devant M. de Servon: «J'ai tué l'homme» et M. de Servon était déjà bien assez renseigné pour deviner que l'homme, c'était le marquis de Ganges.
Cette déclaration avait au moins l'avantage de simplifier la situation, en rendant inutiles les feintes et les réticences.
Il ne restait plus à Paul Cormier qu'à confesser franchement au vicomte le rôle qu'il avait joué dans cette affaire du duel.
Paul avait eu le tort de s'en tenir avec ce gentilhomme à des demi-confidences. Il aurait cent fois mieux fait de tout dire dès le commencement.
A Jean de Mirande non plus, il n'avait pas tout dit, puisqu'il lui avait caché son aventure du Luxembourg et les suites qu'elle avait eues.
De là, l'imbroglio inextricable où ils s'agitaient tous les trois. Il était temps que la brusque franchise de l'ami Jean y mît fin.
Maintenant qu'il était lancé, il ne s'arrêterait pas en si beau chemin.
Et du reste, ni le vicomte, ni l'étudiant n'avaient envie d'arrêter ce saint Jean Bouche d'or qui allait très probablement, si on le laissait continuer, leur épargner de longues explications.
--Oui, reprit-il, je lui ai dit que c'est moi qui me suis battu et que tu n'as fait que me servir de témoin. J'ai même commencé par là, sans attendre qu'il m'interrogeât. Et je n'ai pas oublié de parler du soufflet que j'ai campé à cet homme et qui a rendu le duel inévitable. Je me suis, comme tu vois, donné tous les torts... et j'ai bien fait, car il a pris assez tranquillement la chose.
Ça m'a l'air d'un brave garçon, ce fils de ce vieil avocat dont tu m'as tant rebattu les oreilles.
--Nous lui devons, toi et moi, une fière reconnaissance, dit Paul. Si nous avions eu à faire à un autre magistrat, nous ne causerions pas en ce moment devant ce café.
--Je crois qu'il a eu bonne envie de m'envoyer en prison, mais il est revenu de cette idée en causant avec moi. Je vais avoir à consigner vingt-cinq mille francs dont le dépôt garantira que je ne brûlerai pas la politesse à la justice de mon pays. C'est bête le Code!... comme si ça m'empêcherait de décamper, si je me croyais coupable!
Il paraît que de toi on n'exigera pas de caution... ni des trois farceurs qui nous ont si bien lâchés après le duel.
--Est-ce que tu les lui a nommés?
--Non... la police les a dénichés ce matin. Ils n'ont pas pu se tenir de raconter l'affaire à d'autres gamins... tout le quartier la connaît. On les a priés de passer au Palais et quand je suis sorti du cabinet de ton M. Bardin, il les y attendait. J'aime autant ne pas les y avoir rencontrés, car je n'aurais pas pu m'empêcher de leur dire ce que je pense d'eux.
Voilà où nous en sommes. Quant à la suite, je ne sais rien, je ne prévois rien. Ça peut finir par une ordonnance de non-lieu... mais ça finira plus probablement devant la Cour d'assises... où nous serons acquittés haut la main.
--Alors, l'accusation d'assassinat...
--Il n'en est plus question. Ça ne tenait pas debout. Te voilà rassuré, je crois.
Ah! j'oubliais!... il paraît que, décidément, c'est le marquis de Ganges que j'ai tué... le juge a reçu un télégramme de Nice qui ne laisse aucun doute... je suppose d'ailleurs que tu savais déjà à quoi t'en tenir puisque tu connais sa femme... c'est-à-dire sa veuve.
Quand il te plaira de me mettre au courant de tes relations avec elle, je t'écouterai volontiers.
Maintenant que j'ai parlé devant monsieur, comme si monsieur était un de tes plus anciens amis, devant monsieur que je n'avais jamais vu...
--Vous ne vous en souvenez pas, mais nous nous sommes déjà rencontrés, interrompit doucement le vicomte...
--Où donc?
--D'abord, à la Closerie des Lilas, dimanche dernier. Je causais avec M. Cormier, et je venais de le quitter quand vous l'avez rejoint...
--Alors, vous avez dû assister à la querelle?
--Non, pas même au commencement. Et aujourd'hui, je vous ai revu près du rond-point des Champs-Elysées. Vous étiez assis sur un banc, à côté de votre ami...
--Oui, et quand je me suis aperçu que vous alliez aborder Cormier, j'ai filé sans vous regarder... mais je vous reconnais... et je ne mets pas en doute que vous soyez lié avec Paul. C'est pour cela que j'ai parlé devant vous de ma visite au juge d'instruction. Il me semble que le moment serait venu pour vous de me renseigner un peu... sur...
--Sur tout ce que vous voudrez, monsieur, dit avec empressement le vicomte, ou, pour mieux dire, sur tout ce qui peut vous intéresser. Je vous ai dit qui j'étais et où j'avais rencontré M. Cormier. Il me reste à vous expliquer les suites de cette rencontre et le rôle que madame de Ganges y a joué.
--Précisément.
--Mon rôle, à moi, a été très effacé et je ne l'ai pas cherché. Votre ami le sait bien. Et je tiens à le consulter avant de vous répondre au sujet de la marquise. M'engage-t-il à vous raconter des faits qu'il connaît aussi bien que moi ou bien préfère-t-il vous les raconter lui-même? Je m'en rapporte entièrement à sa décision.
--Il vaut mieux que ce soit moi, dit Paul sans hésiter.
--C'est aussi mon avis. Je laisserai donc M. Cormier vous éclairer sur une situation très délicate pour lui... pour madame de Ganges et pour moi, si je m'en mêlais, ce qu'à Dieu ne plaise.
Je n'en reste pas moins à votre disposition, messieurs. Vous me trouverez toujours prêt à vous servir.
Le vicomte n'alla pas jusqu'à la poignée de mains que Mirande aurait peut-être refusée. Il salua poliment et il s'en alla par le boulevard Saint-Michel.
Mirande le laissa filer avant de dire rageusement à Cormier:
--Ah! tu as un drôle d'ami, toi!... et tu t'y es si bien pris que si nous ne sommes pas tous coffrés, ce n'est pas ta faute. Comment! tu m'envoies chez le juge d'instruction, en me pressant de me déclarer et tu me caches les dessous de l'affaire!... tu me laisses croire que tu ne connaissais pas ce marquis de Ganges... et voilà que j'apprends que tu es au mieux avec sa femme... tu aurais dû au moins m'avertir. Et tu me permettras d'ajouter que puisque tu es son amant, c'était à toi de le battre.
--Je ne suis pas son amant et je te somme de m'écouter, au lieu de t'emporter et de m'adresser des reproches que je ne mérite pas.
--Soit!... qu'as-tu à me dire?
--Ici, rien. Ta vas me faire le plaisir de venir avec moi au Luxembourg. Nous causerons en nous promenant sous les arbres. Ce sera long et je ne veux pas qu'on nous dérange.
Mirande criait toujours plus fort que son ami Paul, mais toujours aussi, il finissait par se ranger à son avis.
Il se tut donc et il le suivit jusqu'au jardin qui, dans la saison où on était, reste ouvert très tard.
Paul lui fit traverser les allées qui entourent le bassin entre les deux terrasses. Il s'était mis en tête de lui raconter ses aventures avec la marquise à l'endroit où elles avaient commencé.
Le décor n'avait pas changé depuis le mémorable dimanche où Paul Cormier, sans songer à mal, avait fait la connaissance d'une marquise.
Les grands marronniers de la Terrasse avaient toujours leurs panaches blancs et le soleil à son déclin éclairait obliquement la longue allée de l'Observatoire.
Seulement, il était tard et les promeneurs étaient moins nombreux. Les bourgeoises assises en famille avaient quitté le jardin et les étudiantes n'étaient pas encore en nombre.
C'est le chemin qu'elles préfèrent pour aller à Bullier, mais le bal ne commence guère avant dix heures et ces dames achevaient leurs cigarettes devant les cafés du Boul'Mich.
Les deux amis ne pensaient guère en ce moment aux plaisirs du quartier. Paul, fort ému et assez inquiet, cherchait un moyen de sortir des terribles embarras où il s'était mis et Jean, très rogue et très mal disposé, attendait des explications que son ami ne se pressait pas de lui fournir.
--Voyons, dit-il en s'arrêtant tout à coup, te décideras-tu à parler, oui ou non? J'en ai assez de rôder sur cette terrasse et je te prie de m'apprendre enfin ce que c'est que cette marquise de Ganges dont tout le monde me rabat les oreilles.
--Tu la connais, répondit Cormier.
--Moi!... allons!... pas de blagues!... je n'ai pas envie de rire.
--Je te répète très sérieusement que tu as vu la marquise de Ganges et que tu lui as parlé.
--Où?... quand?... vociféra Mirande, dont la voix avait l'éclat des cymbales.
--Pas si haut, je te prie. Il est au moins inutile que les promeneurs nous remarquent... et il peut y avoir des mouchards, ici comme ailleurs.
--C'est bon. Je me tais... mais explique-toi...
--Tu as vu madame de Ganges, dimanche dernier, pendant la musique, au Luxembourg. Elle était assise là-bas, au pied de cette statue...
--Comment! la pimbêche blonde qui m'a si bien blackboulé...
--C'était la marquise.
--Alors, parbleu! toi qui la connaissais, tu aurais dû m'avertir qu'elle était si farouche.
--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour t'empêcher de l'aborder. Tu n'as pas voulu m'écouter. Mais, à ce moment-là, je ne la connaissais pas du tout. C'est après... bien après... quand tu étais déjà parti avec tes noceuses. C'est alors seulement que je l'ai revue et que j'ai eu avec elle une conversation...
--Ah! je te reconnais bien!... tu fais tes coups à la sourdine, toi... tu as attendu que je ne sois plus là pour me couper l'herbe sous le pied... je m'en moque, mais je tiens à te dire qu'on ne se conduit pas comme ça quand on pose pour le parfait gentleman.
--Laisse-moi donc parler... Je ne songeais pas à te supplanter.
--Mais tu y es arrivé tout de même... sans t'en douter... je comprends que tu te sois laissé aller... Une marquise, c'est ton rêve depuis que je te connais... et la première que tu as trouvée par hasard, tu ne l'as pas manquée.
--Tu raisonnes à faux, car au moment où elle m'a adressé la parole, je ne me doutais pas du tout qu'elle était marquise. Je la prenais même pour une grande cocotte.
--Et c'est une illumination d'en haut qui t'a fait apercevoir sous son chapeau une couronne de marquise!
--C'est plus tard que j'ai su qui elle était... et je l'ai su par hasard... c'est-à-dire...
--Ne patauge donc pas dans les blagues...
--Ah! tu m'ennuies, à la fin! s'écria Paul Cormier. Tu m'interromps sans cesse et je ne peux pas parvenir à placer un mot. Je te déclare que, si tu continues, je vais te planter là... tu iras te renseigner ailleurs... moi, je ne te reverrai plus.
--Allons!... je t'écoute... raconte et sois bref. Tu en es resté au moment où tu as retrouvé la blonde que tu cherchais.
--Je ne la cherchais pas du tout. Je m'en allais tranquillement dîner chez ma mère, au Marais. Au moment où je montais dans un fiacre, près de la grille de la rue de Vaugirard, une femme voilée entrait dans ce fiacre par l'autre portière et me faisait signe de prendre place à côté d'elle. Naturellement, je ne me suis pas fait prier. Deux minutes après, elle relevait sa voilette, et je reconnaissais la dame de la terrasse. Alors, je l'avoue, je me suis cru en bonne fortune.
--Je m'y serais cru à moins!... une femme qui t'enlève en voiture!
--Eh bien, je me trompais complètement... Dès que j'ai essayé de lui faire une cour un peu accentuée, elle m'a rembarré de la belle façon, en me menaçant de descendre.
--Et tu as été assez nigaud pour te tenir tranquille!
--J'aurais peut-être insisté, si je ne m'étais promptement aperçu que je lui étais tout à fait indifférent et qu'elle ne m'avait fait monter que pour me parler d'un autre homme.
--Ça, c'est plus fort!
--Oui, mon cher, pour me demander une foule de détails sur la vie que cet homme mène à Paris...
--Un homme que tu connais?