Chapter 13
Il exagérait, ce capitaine, en disant que son ami était amoureux de madame de Ganges.
Le vicomte la trouvait charmante et ne demandait qu'à s'assurer ses entrées chez elle, mais dans ce désir de rapprochement il y avait autant de curiosité que de passion.
Il voulait surtout se renseigner sur le mari, qui lui avait gagné son argent et qui commençait presque à lui paraître suspect.
Il espérait y parvenir en s'expliquant avec la femme qu'il comptait bien trouver chez elle et s'il n'y réussissait pas, il se sentait capable de recourir à d'autres procédés, en dépit des protestations qu'il venait de formuler énergiquement.
Il s'en allait donc, au pas accéléré, en se demandant si la marquise consentirait à le recevoir et quel parti il pourrait tirer de cette première visite.
Il y faudrait beaucoup d'adresse et de tact, mais l'habitude qu'il avait du monde lui permettait de tenter l'aventure avec de grandes chances de succès.
La journée était superbe et c'était l'heure où on revient du Bois. La grande avenue des Champs-Elysées regorgeait de beaux équipages et les promeneurs élégants encombraient les deux allées qui bordent la chaussée, à droite et à gauche.
Le vicomte, ennuyé d'être coudoyé, obliqua vers le Palais de l'Industrie, dont les abords étaient moins encombrés.
Ce chemin, d'ailleurs, était le plus court pour gagner l'avenue Montaigne et il lui tardait d'arriver chez madame de Ganges.
Il allait droit devant lui sans se retourner et sans regarder personne, préoccupé qu'il était de ce qu'il allait dire à la marquise.
Il y a de ce côté, derrière la rotonde du Panorama, des quinconces arrangés comme un square, où on ne rencontre guère que des enfants avec leurs bonnes et quelquefois des amoureux cherchant la solitude.
Servon ne s'occupait pas de ces promeneurs, mais, en avançant, il aperçut, assis côte à côte sur un banc, deux messieurs qui attirèrent aussitôt son attention.
Ils se touchaient presque et ils se tenaient courbés comme des gens qui causent à voix basse, de bouche à oreille.
Le plus grand des deux tenait à la main une canne avec le bout de laquelle il traçait distraitement des cercles sur le sable de l'allée, ce qui est un signe de préoccupation très caractérisé.
Le vicomte ne voyait pas leurs figures, mais sans pouvoir s'expliquer pourquoi, il eut l'impression qu'il les avait déjà rencontrés ailleurs et, instinctivement, il ralentit le pas pour se donner le temps de les observer.
Bientôt, celui qui se servait de son bâton pour dessiner des figures de géométrie, releva la tête et ôta son chapeau qui le gênait sans doute: un feutre pointu comme on n'en porte guère pour se promener aux Champs-Elysées.
M. de Servon reconnut ce bizarre couvre-chef plus vite qu'il ne reconnut l'homme; mais en l'examinant, il se souvint de l'avoir aperçu de loin, l'avant-veille, à la Closerie des Lilas où il dirigeait les évolutions d'une bande turbulente composée d'étudiants et d'étudiantes.
Un peu surpris de retrouver si loin du bal Bullier cet élégant du quartier Latin, Servon ne se serait pas arrêté à le regarder, si l'autre causeur en se redressant aussi, ne lui avait pas montré son visage.
Celui-là, c'était son créancier de la partie chez la baronne.
Il serait difficile de dire lequel des deux fut le plus étonné du vicomte ou de Paul Cormier qu'il prenait pour le marquis de Ganges.
Seulement, le vicomte se réjouissait de la rencontre qui, tout au contraire, consternait Paul Cormier.
Le vicomte ne pouvait rien souhaiter de mieux que de trouver tout près de l'avenue Montaigne le mari qu'il cherchait et qui n'oserait certainement pas refuser de le conduire chez sa femme, logée à deux pas de là.
Paul, surpris en flagrant délit de causerie intime avec Jean de Mirande par un monsieur du monde de madame de Ganges, par celui de tous auquel il tenait le plus à cacher son véritable nom, Paul aurait voulu rentrer sous terre.
Il ne pouvait pas songer à fuir. Le vicomte l'avait vu et lui souriait déjà. Encore moins pouvait-il espérer continuer à faire le marquis, Mirande étant présent. Mirande, au premier mot équivoque, aurait demandé des explications et culbuté tous ses mensonges; Mirande qu'il avait eu tant de peine à retrouver, et qu'il venait de décider à aller dire la vérité au juge d'instruction.
Ce fut pourtant Mirande qui le tira d'embarras, sans le vouloir et sans le savoir. Il n'avait pas remarqué M. de Servon à la Closerie des Lilas et quand il se trouvait tout à coup face à face avec des gens qu'il ne connaissait pas, son premier mouvement était toujours de leur tourner le dos et de prendre le large.
Il n'y manqua pas en voyant que le vicomte allait aborder Paul. Il fila sans saluer ce gêneur qui s'avisait de les déranger et en criant à son ami:
--J'y vais, puisque tu le veux. Va m'attendre au café Soufflot. J'y serai dans deux heures.
Paul se serait bien passé d'être interpellé de la sorte, à portée des oreilles de M. de Servon qui n'était plus qu'à deux pas, mais le mal était fait et il ne lui restait qu'à tâcher de pallier le fâcheux effet de cette étrange invitation.
Un marquis avait pu se montrer un soir à la Closerie des Lilas, mais qu'il se montrât en plein jour au café Soufflot, c'était invraisemblable.
Et, pour comble de malechance, Mirande venait de le tutoyer à haute et intelligible voix.
Le pauvre Paul regrettait amèrement d'avoir accepté le rendez-vous que ce grand fou de Jean lui avait donné.
Jean qu'il avait tant cherché, la veille, au quartier Latin, Jean s'était laissé enlever par une ancienne maîtresse qui était venue le réveiller et qui l'avait emmené rue Jean-Goujon où elle possédait un joli petit hôtel; il l'avait connue figurante au théâtre de Cluny; elle était passée grande cocotte, et elle tenait à lui montrer les splendeurs de sa nouvelle installation; il n'avait pas refusé de l'accompagner chez elle et il s'y était oublié pendant vingt-quatre heures.
Pris du remords d'avoir oublié Paul Cormier dans un moment si critique, il lui avait écrit pour lui expliquer son cas et pour le prier de venir le rejoindre aux Champs-Elysées, derrière la rotonde du Panorama. Et Paul était venu. Depuis une heure, il le prêchait pour qu'il allât se déclarer et il n'avait pas encore pu l'y décider, quand l'apparition du vicomte avait coupé court au tête-à-tête.
Qu'il allât ou non au Palais de Justice, comme il venait de l'annoncer, Mirande était parti. Il s'agissait maintenant pour Paul de se préparer à répondre aux questions que M. de Servon n'allait pas manquer de lui adresser et, payant d'audace, Paul n'attendit pas que M. de Servon l'abordât.
Il se leva, il vint à lui et il cherchait une phrase polie pour entamer l'entretien, lorsque le vicomte s'écria gaiement:
--Enfin, je tiens mon créancier!
Paul était si troublé, qu'il ne se souvenait plus des huit mille francs gagnés chez la baronne, et comme il avait l'air de ne pas comprendre:
--Ce n'est pas ma faute si je suis encore votre débiteur, reprit M. de Servon. J'ai envoyé chez vous, hier... vous étiez sorti... personne n'a voulu de mon argent, et mon valet de chambre a dû me le rapporter. J'allais de ce pas avenue Montaigne, mais puisque j'ai la chance de vous rencontrer, permettez que je m'acquitte.
Paul hésita un instant à prendre les billets de mille que le vicomte lui présentait. Il se faisait presque scrupule de les recevoir. Le vicomte croyait les devoir au marquis de Ganges, et il semblait à Paul qu'il n'avait pas le droit d'y toucher. Il s'y résigna pourtant, car il ne pouvait pas les refuser, à moins d'avouer tout, sans que madame de Ganges l'y eût autorisé.
Encore M. de Servon, en parfait gentleman, aurait-il insisté pour qu'il les acceptât, et Paul aurait dû en passer par là.
--Maintenant que me voilà en règle vis-à-vis de vous, reprit le vicomte, il faut que je m'excuse de vous avoir interrompu. Vous étiez en conférence avec un jeune homme qu'il m'a semblé reconnaître... n'était-il pas dimanche soir, à ce bal où mes amis et moi nous vous avons rencontré?
--Peut-être bien, balbutia Paul. Il y va très souvent. Il fait son droit à Paris... mais il est du même pays que moi et je connais beaucoup sa famille...
--C'est ce que je pensais... et il est tout naturel qu'il vous tutoie...
--Il a été mon camarade de collège.
Et comme la figure de Servon exprimait un certain étonnement, Paul s'empressa d'ajouter:
--Je me suis marié très jeune.
--Je suis sûr que vous n'avez jamais regretté de n'être pas resté garçon, dit poliment le vicomte. Puis-je vous demander des nouvelles de madame de Ganges?
Paul fit un effort pour répondre:
--Elle va très bien... je vous remercie.
Quand il était obligé de parler d'elle comme s'il eût été son mari, les mots lui restaient dans la gorge.
--Je ne vous cacherai pas qu'en allant vous voir, j'espérais la trouver chez elle et si, comme je le suppose, vous rentrez à l'hôtel...
--Au contraire!... j'en sors, dit vivement Cormier.
Il mentait, car il se proposait de courir à l'avenue Montaigne dès qu'il aurait fini avec Mirande, et il y aurait couru si le vicomte n'était pas survenu.
Il fallait bien maintenant renvoyer à une meilleure occasion cette visite urgente, car il voulait éviter à tout prix d'accompagner M. de Servon chez la marquise.
Et de peur M. de Servon n'eût l'idée d'y aller sans lui, Paul s'empressa d'ajouter:
--Madame de Ganges est sortie aussi... elle doit dîner en ville... et je dois aller la rejoindre... je suis même déjà en retard...
--Oh! alors, je me reprocherais de vous retenir. J'aurai l'honneur de vous revoir très prochainement... dès que madame de Ganges aura choisi un jour de réception et, dans tous les cas, dimanche, j'espère, chez madame Dozulé.
--Je l'espère aussi... mais...
--Je compte même que vous voudrez bien être des nôtres, au club dont nous faisons partie Carolles, Baffé et moi. Je vous ai l'autre soir présenté ces messieurs... ils souhaitent vivement de n'en pas rester là et je tiens beaucoup à vous présenter au cercle où nous pourrons nous rencontrer tous les jours.
Si le vicomte avait eu l'intention de mettre Paul Cormier à la torture, il n'aurait pas parlé autrement. Chaque mot qu'il disait équivalait à un coup d'épingle et l'offre obligeante de son parrainage au club mettait le comble au douloureux embarras du faux marquis de Ganges.
Et le pauvre Paul ne pensait qu'à se dérober le plus tôt possible au supplice que M. de Servon lui infligeait, avec ou sans intention.
--Je remercie beaucoup ces messieurs de leur bonne volonté, dit-il précipitamment, et je vous suis très obligé, mais je ne sais pas encore si je me fixerai à Paris... quand j'aurai l'honneur de vous revoir, nous reparlerons de ce projet, mais en ce moment...
--Vous êtes pressé, je le sais, cher monsieur, et je ne vous retiens plus... ah! encore un mot pourtant... vous avez un intendant qui exécute trop bien les consignes qu'on lui donne... hier, vous lui aviez dit de ne recevoir personne...
--Pas moi... madame de Ganges sans doute...
--Eh! bien, il a exécuté l'ordre, mais il y a ajouté une explication de son cru... il a déclaré à mon valet de chambre que vous étiez encore en voyage... «Monsieur n'y est pas», c'est admis qu'un domestique réponde cela quand son maître tient à fermer sa porte; mais répondre: «Monsieur est en voyage» quand tout le monde sait que monsieur vient d'arriver à Paris... c'est maladroit. Je me permets de vous signaler le fait pour que vous laviez la tête à ce serviteur trop zélé.
Paul le connaissait depuis vingt-quatre heures, le fait, puisque, la veille, il était chez la marquise, au moment où le valet de chambre s'était présenté pour remettre une lettre. Le vicomte ne lui apprenait donc rien de nouveau, mais Paul ne pouvait plus espérer que la situation se prolongerait. Elle était trop tendue et le moindre incident ferait éclater la vérité.
Et il n'en était que plus pressé de fuir M. de Servon qui, d'explications en explications, aurait fini par la découvrir.
Tout en causant, ces messieurs s'étaient avancés, sous les arbres, jusqu'au bord de l'avenue d'Antin, qu'il faut traverser pour arriver à l'avenue Montaigne.
Un fiacre passait au pas. Paul fit signe au cocher d'arrêter et dit vivement à M. de Servon:
--Excusez-moi, monsieur... je suis si en retard que vous me permettrez de vous quitter... Merci du bon avis que vous venez de me donner, et au revoir!
Il sauta dans la voiture qui fila aussitôt vers le quai.
Ce brusque départ ressemblait tant à une fuite, que le vicomte en demeura stupéfait.
Il lui était déjà venu à l'esprit qu'il y avait un mystère dans la vie de ce noble ménage; maintenant, il n'en doutait plus, et il se promettait de manoeuvrer en conséquence.
De quelle espèce était ce mystère? Quel secret cachaient les allures bizarres du marquis? Peu importait à Servon, qui n'avait pas d'autre but que de s'insinuer chez la marquise et de tâcher de s'y implanter.
Mais, avant d'essayer, il tenait à être mieux renseigné et il ne savait comment s'y prendre.
Devait-il se présenter tout seul chez madame de Ganges, sous un prétexte qui restait à trouver, ou bien essayer de faire parler la baronne Dozulé? Elle lui voulait du bien cette baronne et elle devait savoir beaucoup de choses. D'autre part, l'hôtel de la marquise était à deux pas et le vicomte soupçonnait M. de Ganges d'avoir menti en disant que sa femme dînait en ville et qu'il allait la rejoindre. Si elle était restée chez elle, l'occasion était tentante pour risquer la démarche. Toute la question était de savoir si elle consentirait à le recevoir. Si elle le recevait, il saurait bien mener sa barque de façon à s'ancrer dans la maison.
Il allait se décider à courir cette aventure, lorsqu'il avisa sur le trottoir, de l'autre côté de l'avenue, un homme qui semblait hésiter à venir à lui.
Servon aurait pu l'apercevoir plus tôt, car il y avait bien deux minutes qu'il avait débouché de l'avenue Montaigne, juste au moment où Paul Cormier montait en voiture.
Cet homme n'avait rien qui put attirer l'attention, mais il regardait le vicomte avec tant de persistance que le vicomte le regarda aussi et le reconnut.
C'était l'individu qui, une heure auparavant, s'était arrêté sous le balcon du Club et que Servon avait signalé à ses amis.
C'était l'ancien garçon de jeu du Cercle des _Moucherons_, renvoyé pour cause de suspicion légitime et regretté des pontes qu'il obligeait jadis à des taux ultra-usuraires.
Il ne paraissait pas qu'il eût prospéré depuis qu'il avait changé d'état. Il avait le teint hâve d'un homme qui a souffert et ses vêtements n'étaient pas neufs, mais il n'en était pas à montrer la corde et, à la rigueur, un gentleman pouvait, sans se trop compromettre, lui parler dans la rue.
La veille encore, Servon, s'il l'eût rencontré, aurait très probablement fait semblant de ne pas le voir, mais dans les dispositions d'esprit où était en ce moment le vicomte, il n'en allait plus de même.
Il y a des services qu'on ne peut demander qu'à un déclassé et Servon se trouvait justement dans le cas d'avoir besoin d'un moins scrupuleux que soi.
Il ne fit pas la moitié du chemin, mais il attendit l'homme qui s'était décidé à s'approcher et qui lui dit en soulevant son chapeau, sans l'ôter--le salut d'un homme déchu qui ne sait pas comment on prendra sa politesse:
--Je vois que monsieur le vicomte veut bien me reconnaître. Monsieur le vicomte est bien bon.
--Je vous reconnais d'autant mieux que je vous ai déjà vu passer tantôt sur le boulevard, répondit Servon.
--Monsieur le vicomte était au club avec ses amis... M. le comte de Carolles... M. le capitaine de Baffé... Ces messieurs se souviennent de moi, quand j'étais aux _Moucherons_... C'était le bon temps...
--Oui... on vous à mis à pied, je crois...
--Sous prétexte que j'avais introduit au Cercle des cartes marquées. Il n'aurait tenu qu'à moi de me justifier... mais il aurait fallu nommer le vrai coupable et j'ai mieux aimé perdre ma place que de dénoncer un gentilhomme. La preuve que je n'étais pas coupable, c'est qu'on ne m'a pas poursuivi.
--Comment vivez-vous, maintenant?
--Je vis... mal.
--Vous aviez pourtant, je suppose, amassé un capital...
--Assez rond... c'est vrai... Je l'ai laissé à Monte-Carlo.
--Vous êtes joueur, vous!... ah! parbleu, c'est trop fort... après avoir vu où le jeu a mené tant de gens qui vous empruntaient de l'argent!...
--La passion ne raisonne pas... et c'est ma passion, le jeu... mais j'en suis bien revenu, et maintenant, je cherche à faire des affaires.
--Des affaires, de quel genre?
--Je n'ai pas de préférences. Cependant, si je pouvais monter une agence de renseignements, je crois que je ferais ma fortune... Recherches dans l'intérêt des familles... surveillances discrètes...
--Je comprends. Vous voudriez faire de la police au service des particuliers.
--Justement. Je m'essaie déjà, et si je pouvais être utile à monsieur le vicomte...
De ce ci-devant garçon de jeu au vicomte de Servon la proposition était impertinente et le gentilhomme auquel ce drôle osait la faire eut sur les lèvres une verte réplique. Mais si le premier mouvement est le bon, comme on le prétend, il arrive souvent que le second ne vaut pas le premier.
Servon, indigné tout d'abord, se dit très vite que cette ouverture n'était pas à dédaigner. Il avait à coeur de savoir à quoi s'en tenir sur les époux de Ganges; qui veut la fin veut les moyens et ce n'était pas le cas de se montrer difficile sur le choix de l'agent qui se chargerait de le renseigner.
On ne fait pas la cuisine avec des gants blancs et pour les basses besognes on n'emploie pas de gentlemen.
--Vous vous essayez, dites-vous? demanda Servon.
--Mon Dieu, oui, répondit modestement Brunachon; quand on a été sept ans employé dans un grand cercle on connaît tout Paris... le Paris mondain... et on sait beaucoup de choses. Depuis que je cherche à travailler dans la partie des renseignements, j'en ai déjà ramassé pas mal et j'ai fait quelques nouvelles connaissances. S'il plaisait, un jour ou l'autre, à monsieur le vicomte de mettre mes talents à l'épreuve, je me flatte que monsieur le vicomte serait satisfait de moi.
--Alors, pour le moment, vous faites de la police, en amateur?
--Pour me faire la main.
--C'est à peu près la même chose. Et vous vous exercez sur le premier venu?
--Oui... quand ça se trouve... et puis j'ai gardé des amis parmi mes anciens camarades... ils me renseignent à l'occasion... et je n'oublie jamais rien... j'ai une mémoire excellente...
--Vous avez aussi de bon yeux pour m'avoir reconnu au balcon.
--Je reconnaîtrais de beaucoup plus loin monsieur le vicomte, dit respectueusement Brunachon. Monsieur le vicomte ne ressemble pas à tout le monde.
--Alors, je dois être facile à... comment dites-vous cela?... à _filer_, je crois?
--_Filer_, c'est bien le mot technique.
Ce terme et le langage correct de l'ancien croupier auraient bien étonné Bardin père et fils qui l'avaient entendu la veille, dans le cabinet du juge, s'exprimer comme un rôdeur de barrières. Ils ne connaissaient pas le personnage. Brunachon parlait argot, quand il lui convenait de le parler, mais il savait aussi à l'occasion prendre le ton d'un homme bien élevé.
--Est-ce que vous venez de me _filer_, moi? lui demanda tout à coup M. de Servon.
--Oh! monsieur!... je ne me serais pas permis...
--Pourtant, ça m'en a tout l'air. Je vous ai vu arrêté, tantôt, sous le balcon du club... et je vous retrouve, une heure après, dans ce coin des Champs-Elysées.
--J'y suis arrivé bien avant monsieur le vicomte et j'y suis venu pour une affaire dont je commence à m'occuper. Si je viens de rencontrer monsieur le vicomte, c'est tout à fait par hasard. Je sortais de l'avenue Montaigne quand je l'ai aperçu... Monsieur le vicomte a dû voir que je n'osais pas l'aborder..., et d'ailleurs, si je m'étais permis de le suivre, j'aurais eu soin de ne pas me montrer.
--Alors, vous cherchez quelqu'un, avenue Montaigne?
--Je cherchais... des informations. J'étais venu en reconnaissance... comme à la guerre... explorer le terrain et surveiller les mouvements de l'ennemi... j'ai perdu mes peines.
Tout cela n'était pas clair et ces réponses entortillées ne faisaient qu'aiguillonner la curiosité de M. Servon qui, lui aussi, avait des renseignements à prendre et qui songeait à charger Brunachon de les prendre pour lui.
--Vous qui prétendez connaître tant de gens, lui demanda-t-il, tout à coup, connaissez-vous un certain marquis de Ganges?
De vue... oui... parfaitement, répondit Brunachon, déjà sur ses gardes.
--Où l'avez-vous vu?... et quand?
--A Monte-Carlo, cet hiver.
--Je le croyais en Turquie.
--Je ne sais pas s'il y est allé, mais je sais qu'il était encore à Nice, il y a huit jours.
--Mais, depuis, il est rentré à Paris.
--C'est possible. Sa femme y habite... tout près d'ici, dans un très bel hôtel qui lui appartient. On disait là-bas que le marquis ne vivait pas avec elle... ils ont pu se raccommoder... mais j'en doute...
--Pourquoi en doutez-vous?
--Puisque monsieur le vicomte me fait l'honneur de m'interroger, je dois dire à monsieur le vicomte que cette dame a un amant. Ce n'est pas une raison pour qu'elle ne se remette pas avec son mari...
--Enfin, vous persistez à affirmer que, si vous rencontriez le marquis de Ganges, vous le reconnaîtriez?
--A l'instant même.
--Eh! bien, vous vous vantez, car vous venez de le voir.
--Où donc?
--Je causais avec lui quand vous êtes arrivé.
--Quoi! ce jeune homme qui est monté en voiture...
--Précisément. Ce jeune homme, c'est monsieur de Ganges que vous prétendez connaître.
--Ça, le marquis! s'écria Brunachon. Ah! mais non! Il ne lui ressemble même pas... et le marquis a au moins cinq ans de plus.
--Il faut donc qu'il y ait deux marquis de Ganges, car celui que vous venez de voir porte ce nom et ce titre et il va dans le monde avec la marquise. Je les y ai rencontrés ensemble.
Brunachon eut un hochement de tête qui devait signifier: «tout s'explique», mais il ne dit mot.
Il n'était pas encore décidé à mettre le vicomte dans son jeu.
Brunachon, après avoir manqué sa première tentative de chantage, en préparait une autre, depuis qu'il était sorti du cabinet de monsieur Bardin. Il savait que Paul Cormier n'avait pas été arrêté, et il commençait à prévoir que l'affaire du boulevard Jourdan n'aurait pas de suites graves. Un duel n'est pas un assassinat. D'ailleurs, Paul Cormier, après avoir comparu devant le juge d'instruction, ne redoutait plus d'être dénoncé. Brunachon avait donc changé ses batteries. C'était maintenant la marquise de Ganges qu'il espérait faire chanter. Il y avait songé dès le premier jour, car, comme l'avait soupçonné Paul, il s'était caché dans un fiacre pour le suivre depuis la rue Gay-Lussac jusqu'à l'avenue Montaigne; il savait chez qui Paul était allé,--il l'avait su en faisant causer les marchands du voisinage, tous fournisseurs de l'hôtel,--et il s'était promis d'exploiter madame de Ganges aussitôt qu'il serait complètement renseigné sur la nature des relations que cette grande dame entretenait avec un étudiant.
Il était revenu le lendemain aux informations. Il en arrivait, et il s'en était fallu de peu qu'il surprît, causant avec Paul Cormier, Jean de Mirande, qu'il aurait pu exploiter aussi. Il n'avait fait qu'entrevoir Paul qui ne l'avait pas vu, mais M. de Servon venait de lui apprendre tout ce qu'il ne savait pas,--hors une seule chose que Servon ignorait lui-même, puisqu'il ne connaissait pas l'histoire du duel;--le nom de l'homme que Mirande avait tué.
Brunachon ne mentait pas en disant qu'il connaissait le marquis de Ganges pour l'avoir rencontré aux tables de jeu de Monte-Carlo; et Brunachon n'avait pas menti non plus, en disant au juge d'instruction qu'il ne s'était réveillé qu'au moment où le duel sur le bastion venait de finir.
Il avait vu d'en haut un mort couché sur l'herbe, la face contre terre. Il ne s'était pas douté que ce mort était le marquis et il ne s'en doutait pas encore.