Chapter 12
--Je passerai chez vous ce soir, et, d'ici là, j'aurai du nouveau. J'ai télégraphié à Nice, pour savoir à quel marquis a été vendu le chapeau trouvé à côté du mort, et j'espère que la réponse ne se fera pas attendre.
--Tant mieux! c'est très important et tu feras bien aussi de garder sous ta main ce Brunachon zélé qui est venu te renseigner _proprio motu_. Il n'a pas menti, puisque Paul reconnaît que cet homme a pu le voir, mais il ne m'inspire pas beaucoup de confiance.
--Il ne m'en inspire pas plus qu'à vous, mon cher père. Je vais l'interroger encore et après, je le ferai surveiller.
--Et bien tu feras. A ce soir, mon garçon.
L'avocat et l'étudiant sortirent ensemble et ils ne rencontrèrent pas dans les corridors le dénonciateur, relégué dans la chambre des témoins, par ordre du juge d'instruction.
Bardin ne dit rien, tant qu'ils furent dans l'enceinte du Palais de Justice, mais sur le boulevard, il éclata:
--Je viens d'en apprendre de belles! s'écria-t-il. Tu as donc juré de faire mourir de chagrin ta pauvre mère!
--J'espère bien qu'elle ne saura pas ce qui m'arrive, dit vivement Paul.
--Ce n'est pas moi qui l'en informerai. Mais si tu crois que les gazettes vont se taire, tu te trompes, mon bonhomme. Demain on ne parlera que de ça dans tout Paris et ta mère lira dans le _Petit Journal_ l'affaire du boulevard Jourdan.
--Elle n'y lira pas mon nom... grâce à votre cher fils qui vient de me montrer tant de bienveillance.
--Parbleu! il en est plein de bienveillance à ton égard... il vient presque de se compromettre en te laissant partir... car il aurait parfaitement pu t'envoyer au Dépôt. Mais la suite ne dépend pas de lui. Le parquet poursuivra, c'est sûr... un duel, la nuit, ça relève de la justice... on te laissera peut-être en liberté provisoire, mais ton chenapan d'ami passera en cour d'assises et tu l'y suivras, mon garçon! ça t'apprendra à cultiver de mauvaises connaissances. Enfin, j'espère qu'on vous acquittera toi et les autres fous qui ont participé à cette belle équipée. Ta mère n'en aura pas moins reçu le coup. Ce n'est pas toi que je plains, c'est elle.
--Vous avez raison, et je suis impardonnable, murmura Paul, très sincèrement ému.
--Oui, repens-toi, va!... seulement ça ne répare rien, le repentir. Tâche au moins de marcher droit, maintenant. File chez... tu sais qui... ce n'est pas loin d'ici... et ne te couche pas sans avoir ramené à Charles ce maudit bretteur... il est né pour ta perdition, cet être là, et il faut qu'il ait le diable dans le corps... se battre au clair de la lune, sur un boulevard de Paris!... on n'a pas idée de ça!...
--Pas au clair de la lune... au petit jour... et aux fortifications... dans un endroit désert.
--Pas si désert, puisque ce drôle vous a vus... tiens! tu m'agaces... va de ton côté... moi du mien... je ne renonce pas à te défendre, mais laisse-moi en repos.
Sur cette conclusion, le vieil avocat tourna le dos à son protégé, qui ne songea point à courir après lui.
Paul s'achemina vers la rive gauche en réfléchissant à sa situation qui se compliquait de plus en plus. La fatalité s'en mêlait et il regrettait amèrement de s'être laissé entraîner dans le cabinet du juge d'instruction. Mais il ne comprenait pas comment cet homme qui avait essayé de le faire chanter s'était décidé si vite à aller raconter au juge ce qu'il avait vu au boulevard Jourdan. La rencontre dans un des corridors du Palais était certainement l'effet du hasard, car le drôle ne pouvait pas prévoir que Paul Cormier passerait par là. Il était donc venu pour exécuter, sans profit pour lui, la menace écrite dans sa lettre; et pourquoi, lorsqu'on l'avait mis en face de Paul, s'était-il abstenu de l'appeler par son nom qu'il connaissait fort bien puisqu'il s'était renseigné le matin chez le portier de la rue Gay-Lussac? Pourquoi s'était-il désarmé en le dénonçant, au lieu de renouveler, avant d'agir, sa première tentative de chantage? Était-ce donc qu'il n'avait pas dit tout ce qu'il savait et qu'il tenait en réserve une autre menace plus inquiétante que la première? Paul penchait à le croire.
Il venait de se souvenir tout à coup d'un fiacre qu'il avait remarqué au coin de la rue Gay-Lussac, au moment où il en cherchait un pour se faire conduire avenue Montaigne: un fiacre qui devait être occupé puisque les stores étaient baissés.
Et Paul se disait que le maître chanteur avait bien pu s'y cacher, au lieu d'aller l'attendre au square de Cluny, guetter sa sortie et après avoir vu que Paul ne se dirigeait pas vers le lieu du rendez-vous, le suivre en voiture jusqu'à la porte de l'hôtel de madame de Ganges.
Là, pendant que Paul était chez la marquise, cet homme avait pu se renseigner, comme il l'avait déjà fait rue Gay-Lussac, sur la personne qui habitait ce bel hôtel. Il y a plus d'un moyen pour cela et on n'a que l'embarras du choix. Et, une fois informé, le drôle devait être assez fin pour avoir deviné qu'il y avait entre cette marquise et cet étudiant un secret qu'il pénétrerait plus tard et qu'il serait toujours temps d'exploiter.
D'autre part, il ne pouvait pas différer beaucoup de faire sa déposition, sous peine de paraître suspect.
Il avait donc pris le parti de se rendre immédiatement au Palais dans la louable intention de dénoncer Paul Cormier, à tout hasard, sauf à utiliser, quand le moment lui semblerait propice, la découverte qu'il venait de faire des relations de Paul Cormier avec une grande dame de l'avenue Montaigne.
La rencontre du corridor avait pu modifier ses projets. Il avait dû remarquer que Paul Cormier et le vieillard qui l'accompagnait étaient reçus immédiatement, que le juge d'instruction ne leur faisait pas faire antichambre et en conclure qu'ils connaissaient déjà ce magistrat.
En suite de quoi, il s'était borné à accuser Paul sans le nommer, en disant qu'il était venu faire sa déposition sur l'affaire du boulevard Jourdan, sans se douter qu'il rencontrait à la porte du juge un des coupables.
Et si le juge laissait Paul en liberté, l'aimable Brunachon se proposait de le menacer en temps et lieu de mettre en cause une femme qui devait le toucher de près.
Était-il sincère en l'accusant d'assassinat? A la rigueur, on pouvait croire à l'exactitude de son récit, quoi qu'il semblât bien invraisemblable qu'il se fût réveillé sur sa butte, juste au moment où le duel venait de se terminer par la mort de M. de Ganges.
Peu importait d'ailleurs à Paul Cormier qui, dans aucun cas, ne serait embarrassé pour rétablir la vérité des faits, et il n'aurait tenu qu'à lui de confondre cet impudent chanteur, puisqu'il avait en poche la lettre où le coquin mettait son silence au prix de dix mille francs.
Si Cormier ne l'avait pas exhibée, c'était parce qu'il n'y avait pas pensé pendant la confrontation et maintenant qu'il y pensait, il n'était pas fâché d'avoir gardé une arme pour se défendre contre une nouvelle et plus dangereuse attaque qu'il commençait à prévoir.
Ces réflexions ne l'occupèrent pas longtemps. Il n'avait pas le loisir de s'y attarder, car il lui fallait aviser à sortir de la situation où l'avait mis sa visite au juge. Et pour en sortir, il fallait avant tout voir Jean de Mirande.
Il savait gré au père Bardin de ne pas l'avoir nommé, mais il sentait bien que le vieil avocat ne tairait pas toujours ce nom qu'il n'avait pas eu de peine à deviner, sachant à quel point le fils de sa vieille amie était lié avec ce batailleur.
Paul comptait même se servir de cet argument pour décider Mirande à se présenter au Palais de Justice, s'il s'avisait de faire des difficultés, et il espérait le trouver encore au lit.
En le quittant, le matin, Mirande lui avait déclaré qu'il resterait couché toute la journée pour se reposer des fatigues de la nuit et Paul le savait assez chevaleresque pour être sûr qu'il ne songerait pas à se dérober, alors que son ami, moins compromis que lui, était peut-être aux prises avec le juge d'instruction.
En arrivant à la maison de Jean, boulevard Saint-Germain, Paul eut une grosse déception.
Mirande venait de sortir et, selon sa coutume, il n'avait dit ni où il allait, ni à quelle heure il rentrerait.
Paul supposa qu'il n'avait pas quitté le quartier et qu'il le trouverait attablé devant un des cafés que fréquentent les étudiants. Mais lequel? Mirande pour varier ses plaisirs et pour distribuer également l'honneur de sa présence, se montrait tantôt à l'un, tantôt à l'autre, matin et soir, aux heures de l'absinthe. Paul résolut de les passer tous en revue, jusqu'à ce qu'il l'eût découvert, et s'il y était, ce ne serait pas difficile, car grâce à sa haute taille et à ses allures bruyantes, on le voyait et on l'entendait de très loin.
Paul se dirigea donc vers le boulevard Saint-Michel et le remonta jusqu'à la rue de Médicis, sans apercevoir Mirande.
Il inspecta ensuite les cafés de la rue Soufflot et il ne l'aperçut pas davantage.
Seulement, au coin de la place du Panthéon, il rencontra les trois étudiants qui avaient assisté au duel et il crut remarquer qu'ils cherchaient à l'éviter. Mais il les aborda et il commença par les malmener à propos de leur conduite après l'affaire. Ils le laissèrent dire et il ne tarda guère à constater que la peur qui les avait pris au moment où le marquis était tombé les tenait encore. Ils le supplièrent en choeur de parler moins haut et ils lui apprirent, en baissant la voix, que le bruit courait déjà, au quartier latin, que la querelle engagée à la Closerie avait fini tragiquement. On avait vu des agents de la police secrète rôder sur le Boul'Mich et les trois témoins s'étaient juré de ne rien dire de leur aventure nocturne, à personne, pas même à leurs étudiantes.
Paul les aurait voulus un peu plus crânes, mais il leur conseilla de persister à se taire et il leur demanda s'ils avaient rencontré Mirande.
Ils répondirent que, depuis le duel, Mirande n'avait paru nulle part et que sans doute il se cachait.
Sur quoi, Paul Cormier, voyant bien qu'il ne tirerait rien de ces jeunes effrayés, les planta là et se remit en quête.
Il y passa deux heures sans plus de succès et il en arriva peu à peu à s'inquiéter sérieusement de cette disparition subite d'un garçon que d'ordinaire on voyait partout.
Impossible de supposer que l'insouciant Mirande, pris tout à coup d'un remords, s'était enfui à la Trappe ou à la Grande-Chartreuse pour y faire pénitence. Il était bien plutôt capable de s'être enfermé chez quelque farceuse du quartier, Maria l'apprentie sage-femme ou Véra la nihiliste, ses deux préférées.
Et Paul ne se sentait pas d'humeur à aller le relancer chez ces dames.
Il avait fait de son mieux et à l'impossible nul n'est tenu.
S'il ne parvenait pas à mettre la main sur son introuvable camarade, Paul irait le lendemain conter sa déconvenue au père Bardin, et même s'il le fallait, au fils qui aviserait et qui était trop bien disposé pour le rendre responsable de l'inexplicable absence de son ami.
Paul avait un autre devoir à remplir: celui d'informer madame de Ganges de ce qui se passait et il ne savait comment s'y prendre pour s'acquitter de ce devoir sans s'exposer à la compromettre.
La journée avait été rude, mais il n'était pas au bout de ses peines.
IV
Les grands cercles à Paris ne sont pas tous, comme les grands clubs anglais, propriétaires de l'immeuble qu'ils occupent, mais ils sont presque tous situés dans le quartier de la Madeleine qui correspond à peu près au _West End_ de Londres.
Beaucoup ont des fenêtres sur le boulevard; quelques-uns ont un balcon.
L'ancien cercle Impérial avait même une terrasse qui dominait la place de la Concorde.
Terrasses et balcons sont fréquentés par les clubmen, à certaines heures, pendant la belle saison.
Ces messieurs s'y montrent volontiers à la fin d'une chaude journée de printemps, pour prendre l'air et aussi un peu pour se faire voir, quand le cercle est de ceux où on n'est admis que très difficilement.
Lorsqu'on fait partie de l'_Union_ ou du _Jockey_, on n'est pas fâché d'exciter l'admiration et l'envie de certains passants qui n'y seront jamais reçus, en dépit de leurs millions, et qui donneraient de jolies sommes pour avoir le droit de s'exhiber sur ce perchoir privilégié.
Après le Grand-Prix, on n'y voit plus personne, mais au mois de mai, avant et après l'heure du dîner, ce ne sont que fumeurs accoudés sur la balustrade, et on y échange de joyeux propos, agrémentés de quelques médisances.
Le lendemain du jour où Paul Cormier s'était fourvoyé dans le cabinet du juge d'instruction, les gentilshommes qui l'avaient rencontré, le dimanche soir, à la Closerie des Lilas, s'étaient établis sur le balcon de leur club pour causer au frais.
Ils étaient trois, comme les Mousquetaires d'Alexandre Dumas, trois inséparables, le vicomte de Servon, le comte de Carolles et le capitaine Henri de Baffé; tous les trois bien posés, bien apparentés et suffisamment riches pour faire bonne figure à Paris.
Ils ne devisaient pas de faits de guerre et d'amour, comme La Môle et Coconnas dans un autre roman du même Dumas; ils parlaient du Derby anglais qu'on venait de courir à Epsom, des derniers vainqueurs de Chantilly et de la grosse partie où Servon ne faisait que perdre tous les soirs.
Cette causerie à bâtons rompus avait l'air de les intéresser, car elle ne languissait pas, mais au fond ils s'ennuyaient ferme et chacun d'eux se demandait à part soi ce qu'il allait faire de sa soirée quand il aurait dîné au club.
Grave question à résoudre et en attendant qu'elle fût tranchée, ils baillaient à qui mieux mieux.
--Décidément, Paris est assommant, dit M. de Carolles; toujours le Cirque et le Jardin de Paris... Jamais rien de neuf...
--Il vous faut du nouveau, interrompit le vicomte de Servon; je vais vous en servir. Écoutez ce qui m'advint hier et dites-moi s'il vous est jamais rien arrivé de pareil. Moi, c'est la première fois de ma vie que je vois ça.
--Quoi donc? demandèrent à la fois les deux amis du vicomte.
--Un monsieur qui a gagné huit mille francs au baccarat et qui refuse de les recevoir.
--C'est rare, en effet, dit le capitaine Henri de Baffé, mais ça prouve tout bonnement que ce monsieur n'est pas à court d'argent...
--Ou que ce monsieur est un impertinent. Voici ce qui s'est passé: Avant-hier, dimanche, dans une maison où je vais quelquefois prendre une tasse de thé, parce qu'on y rencontre de jolies femmes, je m'avise de proposer un bac... entre hommes, bien entendu... je taille une banque, je saute de quatre cents louis que j'avais sur moi et comme la partie finissait, je les joue quitte ou double, à rouge ou noir...
--Tu les perds?
--Naturellement. Je ne fais que ça depuis un mois, et si mon histoire s'arrêtait là, je ne vous la raconterais pas. Mais savez-vous de qui je suis resté le débiteur?...
--Dis-nous le tout de suite, au lieu de prendre des temps, comme un acteur en scène.
--Du marquis de Ganges.
--Celui que tu nous as présenté, hier, à Bullier? Ça ne m'étonne pas. Il a l'air d'un veinard, ce marquis... et sa femme est si jolie, que sa veine s'explique peut-être.
--Ce qui ne s'explique pas, c'est que, hier... les dettes de jeu se paient dans les vingt-quatre heures... j'étais en règle, puisque la partie ne s'était terminée que la veille à sept heures... donc, hier, j'envoie mon valet de chambre porter, avenue Montaigne, 22, les huit billets de mille sous enveloppe, à l'adresse de M. de Ganges...
--Et ce monsieur n'a pas voulu les prendre?
--Mon domestique ne l'a pas vu. Il a eu à faire à une espèce de majordome qui lui a répondu que M. le marquis n'était pas à Paris... je l'y avais vu la veille et vous l'y avez vu comme moi...
--Il y est peut-être incognito... un seigneur qui passe sa soirée à Bullier!...
--J'ai eu la même idée que toi, mais mon valet de chambre a voulu laisser la lettre. Le majordome est allé consulter madame qui était à la maison, elle, et qui a fait dire qu'elle ne recevait pas les lettres adressées à son mari.
--Je comprends ça... c'est pour que le mari ne reçoive pas celles qu'on lui adresse à elle.
--Bref, François a dû me rapporter la mienne avec les billets de mille que j'y avais insérés.
--Tu en seras quitte pour les réexpédier à ton insaisissable créancier... par la poste... en chargeant le paquet... c'est un procédé dont on n'use guère pour s'acquitter d'une dette de jeu... mais quand on n'a que ce moyen-là...
--Non. J'irai moi-même. Il y a là quelque chose qui m'intrigue et je veux en avoir le coeur net. Si je ne trouve pas le marquis, je trouverai la marquise et j'aurai une explication avec elle.
--Bon! tu veux profiter de l'occasion pour te pousser dans son intimité. Tu espères qu'elle se plaindra à toi de la conduite de son mari et qu'elle t'autorisera à la consoler, dit en riant le capitaine.
--Qu'est-ce que c'est au fond que ces gens-là? demanda M. de Carolles. Ganges, c'est un nom du Languedoc, je crois?
--Oui... un nom très ancien... et la marquise appartient à une vieille famille de ce pays-là... bonne noblesse de robe, m'a-t-on dit... je ne les connais pas autrement. Ils n'habitaient pas Paris il y a quelques années et depuis que la marquise y a acheté un hôtel, elle a très peu vu le monde.
--Et le marquis n'a guère fait que voyager à ce qu'il paraît, pour organiser à l'étranger de grandes affaires financières... c'est drôle!... il n'a pas du tout le physique de l'emploi. Je l'ai à peine entrevu à cette Closerie des Lilas, mais avant que tu l'aies nommé, je le prenais pour un étudiant... Il a l'air si jeune!... quel âge a donc sa femme?
--Ma foi! mon cher, je n'en sais rien et je n'ai pas l'intention de le lui demander. Je me contenterai de lui parler de son mari et je saurai ce qu'elle en pense. Je verrai aussi cette excellente baronne Dozulé qui est très bien avec elle...
--Où a-t-elle pris sa baronnie celle-là? demanda M. de Carolles qui se piquait de connaître toute la noblesse française.
--Oh! elle ne date pas des Croisades. Son mari était le fils d'un général du premier Empire... Mais elle reçoit très bonne compagnie et c'est une femme sûre... on peut s'en rapporter à elle... et elle ne refusera pas de me renseigner sur M. de Ganges... mais je tiens à m'adresser d'abord à la marquise elle-même et je vais pousser, tout à l'heure, jusqu'à l'avenue Montaigne...
--Tu feras bien de te dépêcher, si tu tiens à ne pas tomber chez elle à l'heure du dîner.
--J'y tiens, au contraire, car je suppose qu'elle ne dîne pas tous les jours sans son mari et s'il est là, il faudra bien qu'il me reçoive. Quand j'aurai vu sur quel pied ils vivent ensemble, je saurai à quoi m'en tenir sur bien des choses.
--Il doit être fort riche, puisqu'il est à la tête de grandes entreprises, dans je ne sais quel pays. Ce serait une bonne recrue pour la grosse partie. Tu devrais le présenter au club.
--J'attendrai qu'il me demande d'être un de ses parrains... et je ne lui en servirai qu'à bon escient... lorsque je connaîtrai à fond sa biographie... ses antécédents, comme on dit au Palais de Justice.
--Et tu n'auras pas tort. Le marquisat ne fait pas le marquis et on a vu des gens entrer dans la peau d'un autre.
--Je crois que ce n'est pas le cas, mais, il vaut toujours mieux prendre ses précautions. J'imagine d'ailleurs que si M. de Ganges se présentait, il courrait grand risque d'être black-boulé.
--Pourquoi donc? Il est dans les meilleures conditions pour être admis, puisque personne ne le connaît. On n'aura rien à dire contre lui.
--Qui sait?... Mais je doute qu'il songe à être des nôtres et peu m'importe qu'il en soit ou non. Ce qui me préoccupe, pour le moment, c'est de lui payer ce que je lui dois et il est temps que je me dirige vers l'avenue Montaigne.
--A pied?
--Oui, j'éprouve le besoin de marcher... et ce n'est pas si loin, l'hôtel de la marquise. J'espère qu'elle y recevra, maintenant que son mari est rentré à Paris.
--Elle est jolie, hein? demanda Henri de Baffé.
--Ravissante, mon cher, adorable... blonde comme les blés... avec les yeux et le teint d'une Andalouse de Séville.
--Tu me feras inviter chez elle, interrompit gaiement le capitaine.
--Je ne dis pas non, mais nous n'en sommes pas là.
--Oh! s'écria tout à coup le comte de Carolles, un revenant!...
--Où ça?... De qui parles-tu?
--Là... sur le trottoir, cet homme qui regarde le balcon du club... vous ne le reconnaissez pas, vous autres?
--Ma foi! non.
--Il vous a pourtant prêté plus d'une fois de l'argent à tous les deux... dans le temps où vous alliez ponter au cercle des _Moucherons_ où il y avait une si belle partie.
--Il me semble, en effet, que j'ai déjà vu cette tête-là, murmura le vicomte de Servon.
--C'est l'ancien garçon du jeu du Cercle des _Moucherons_, parbleu! dit M. de Carolles. Je m'étonne que tu ne l'aies par reconnu tout de suite.
--Si tu t'imagines que je fais attention à la figure de ces gens-là... il y a beau temps que j'ai oublié la sienne.
--J'ai plus de mémoire que toi, car je me rappelle même son nom... il est vrai qu'il a un de ces noms qu'on retient parce qu'ils sont ridicules... Brunachon.
--Pourquoi pas Patachon, comme dans les deux aveugles d'Offenbach? gouailla le capitaine.
--Oui, je me souviens, maintenant, dit Servon. Il prêtait aux décavés... à de jolis intérêts... un louis par jour pour cinquante louis qu'il avançait. Il a dû faire une jolie fortune.
--On ne le dirait pas, à sa tenue. Et ça s'explique; on l'a chassé des _Moucherons_ à la suite d'une très vilaine histoire...
--Bon! j'y suis!... l'affaire des cartes marquées à coups d'ongle... il a été fortement soupçonné de les avoir introduites... et si on a étouffé l'affaire, c'est qu'on craignait qu'il ne compromît des membres du Cercle... il avait certainement des complices parmi les joueurs, puisqu'il ne pouvait pas jouer lui-même... on s'est contenté de le renvoyer et Dieu sait de quoi il a vécu depuis qu'on l'a mis à la porte.
--De chantage, très probablement. Il avait déjà essayé d'en faire au moment où le scandale éclata.
--Ça ne paraît pas lui avoir réussi.
--Vas-tu pas le plaindre!
--Non, mais je suis sûr qu'on le regrette aux _Moucherons_, C'était si commode de trouver immédiatement un billet de mille quand on était à sec. Je me rappelle qu'une fois, après avoir pris une culotte énorme, je me suis refait, séance tenante, avec cinquante louis qu'il m'a prêtés...
--A cent pour cent.
--Non, à cinquante pour cent... par nuit. Je lui ai rendu quinze cents francs avant d'aller me coucher.
--Il a gardé un bon souvenir de toi; c'est pour ça qu'il s'est arrêté à te contempler. Il espère que tu vas descendre pour lui faire l'aumône, en mémoire de ses bons procédés.
--Tu vois bien qu'il s'en va.
--Oui... le voilà qui file vers la Madeleine... il va probablement faire un tour aux Champs-Elysées, dans l'espoir d'y rencontrer quelque ancien client comme toi qui aura le louis facile.
--Ma foi! je ne le lui refuserais pas, s'il me le demandait, le louis.
--Dis donc, Servon! s'écria le capitaine, si tu tiens à l'obliger, tu pourrais le charger de te renseigner sur le marquis de Ganges. Brunachon ferait aussi bien de l'espionnage que du chantage.
--Pour qui me prends-tu?
--Je te prends pour un amoureux... et quand on est amoureux, on n'y regarde pas de si près. La marquise vaut bien qu'on emploie tous les moyens pour savoir au juste à quoi s'en tenir sur elle et sur son mari... retour de l'Inde... ou de Turquie, puisque le bruit court qu'il a triplé sa fortune dans les États du sultan.
--Tu es fou. Il n'y a pas moyen de causer sérieusement avec toi. J'en ai assez et je m'en vais.
--Chez elle?... Bonne chance, mon cher! Carolles et moi, nous allons faire un rubicon à cent sous le point. Avec bien du malheur, le perdant y sera d'un millier de points. Ce sera peut-être moins cher que de courir après la marquise.
Servon haussa les épaules et entra dans le salon pour sortir du club.
--Ouvre l'oeil, si tu tiens à ne pas rencontrer Brunachon, lui cria Henri de Baffé, avant qu'il fût hors de vue.