La main froide

Chapter 11

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--Non, malheureusement. Je vais entendre les maraîchers qui ont trouvé le corps sur le boulevard Jourdan.

Cette indication aurait levé les derniers doutes de Paul Cormier, s'il lui était resté l'ombre d'un doute.

--Où ça se trouve-t-il ce boulevard-là?

--Aux fortifications, près de la porte de Montrouge. C'est tout bonnement le chemin de ronde auquel on a donné un nom de Maréchal de France. Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'homme a été tué, non pas sur le chemin, mais derrière une butte en terre qui se trouve au milieu d'un bastion. Sous quel prétexte a-t-on pu l'attirer là?

--Je me le demande, murmura le père Bardin.

Paul aurait pu renseigner le père et le fils, mais il n'avait garde. Seulement, leur aveuglement l'étonnait et il lui prenait des envies de leur crier: Comment ne devinez-vous pas qu'il a été tué en duel?... ce n'est pourtant pas la première fois qu'on se bat à Paris derrière un _cavalier_. On y est mieux caché qu'au bois de Vincennes.

--Du reste, reprit Charles Bardin, aujourd'hui, je ne ferai pas grand'chose. Cette première séance ne sera qu'un prologue... mon instruction ne se corsera qu'après que le cadavre aura été reconnu à la Morgue.

--Diable!... mais... s'il ne l'était pas?

--Il le sera. Il n'y a que les malheureux qui n'avaient ni feu ni lieu de leur vivant qu'on ne reconnaît pas sur les dalles de la Morgue. Ce mort devait avoir des amis... on a toujours quand on n'est pas dans la misère... et d'ailleurs le chapelier de Nice qui lui a vendu son chapeau me renseignera. Mais... permettez que je sonne pour savoir si mes maraîchers sont là.

--A ton aise, mon cher Charles... nous partons.

La porte du cabinet s'ouvrit; un garçon entra, appelé par le coup de sonnette, et répondit à l'interrogation du juge que les maraîchers en question attendaient depuis dix minutes.

Il ajouta qu'il y avait aussi là un homme qui n'avait pas reçu d'assignation, et qui demandait à être entendu, ayant, prétendait-il, à faire au magistrat instructeur une communication très importante et très urgente.

--Qu'il me la fasse par écrit, dit M. Charles Bardin. Quand j'en aurai pris connaissance, je verrai si je dois le recevoir, mais je vais d'abord entendre les témoins que j'ai fait citer.

--Voilà ce qu'il vient d'écrire au crayon, dit le garçon de bureau, en présentant au juge un bout de papier sale et froissé qui paraissait être une feuille arrachée d'un carnet de poche.

Charles Bardin y jeta les yeux et fit un haut-le-corps, comme s'il y avait lu quelque chose d'inattendu et de prodigieux. Il ouvrit même la bouche pour dire ce que c'était, mais il ne le dit pas et il demanda au messager qui venait d'apporter cet étrange billet:

--Quel homme est-ce?

--Un homme comme tout le monde, monsieur. Il n'est pas trop mal habillé. Il a une redingote. Il dit qu'il est allé d'abord au Parquet où on n'a pas voulu le recevoir et que les huissiers l'ont envoyé ici. Il y a trois quarts d'heure qu'il attend dans le corridor. Il y était déjà quand ces messieurs sont arrivés.

Le juge semblait hésiter. Il regardait son père, comme s'il eût voulu lui demander ce qu'il pensait de cette visite.

Le vieil avocat s'y trompa et dit avec empressement:

--Cette fois, mon cher Charles, je m'en vais pour tout de bon et j'emmène Paul. Reçois ce _quidam_, comme disaient les magistrats du bon vieux temps. Il t'apporte peut-être le mot de l'énigme.

Et nous serions de trop. Bonne chance et à ce soir, si tu as le temps de passer chez moi.

--Non, mon père, non... restez, je vous prie... restez tous les deux, dit vivement Charles Bardin.

Et s'adressant au garçon de bureau:

--Faites entrer cet homme!

--Mais nous allons te gêner, dit le père Bardin. Cet homme est sans doute un témoin. Tu ne peux pas l'entendre pendant que nous sommes là, Paul et moi.

--C'est lui qui le demande, répondit le fils en regardant fixement Paul Cormier.

--Comment!... qu'est-ce que tu nous racontes?... il nous connaît donc?

--Peut-être... je vais le mettre en demeure de s'expliquer, mais je ne peux pas me dispenser de le recevoir.

--Je ne comprends toujours pas.

--Vous allez comprendre, mon cher père... et je suis certain que vous m'approuverez...

Paul ne comprenait pas non plus, et pourtant il était sur les épines. Une idée lui était venue tout à coup et il craignait d'avoir deviné pourquoi le juge d'instruction le retenait.

Il se rassura en voyant qu'il ne connaissait pas du tout l'individu qui entra, poussé par le garçon de bureau.

La physionomie de ce personnage ne prévenait pas en sa faveur et quoiqu'il ne fût pas mal vêtu, il ne paraissait pas faire partie de ce qu'on appelait autrefois les honnêtes gens, c'est-à-dire les gens du monde.

Il avait plutôt l'air d'un marchand de contremarques qui aurait connu de meilleurs jours avant de tomber si bas.

Le teint était plombé, la bouche crapuleuse et les yeux fureteurs avaient une mobilité inquiétante.

--Qui êtes-vous? lui demanda sévèrement le magistrat.

--Mon nom ne vous apprendra rien, répondit l'homme. Je m'appelle Brunachon... Jules Brunachon... ma profession? je suis sans place pour le moment... mais, j'ai été employé dans un cercle.

--Avez-vous un domicile?

--J'en change souvent... mais vous pouvez faire demander mon dossier... il n'y a rien contre moi... S'il y avait quelque chose, je n'aurais pas été assez bête pour venir vous voir.

Le père Bardin se demandait si son Charles avait perdu l'esprit de le garder pour interroger devant lui ce vagabond sur son état civil et sur ses antécédents.

--Qu'avez-vous à me dire? interrompit le juge d'instruction.

--Vous le savez bien, puisque je vous l'ai écrit sur ce bout de papier que vous tenez encore dans votre main.

--Ainsi, vous venez m'apporter des renseignements sur le meurtre qui a été commis, ce matin, aux fortifications... boulevard Jourdan?

--Sur ceux qui ont fait le coup... oui, monsieur.

--Et vous n'avez pas pu l'empêcher?

--Non... il était trop tard... et j'ai eu de la chance qu'ils ne m'ont pas vu, car...

--Vous auriez pu du moins faire votre déclaration, immédiatement après le crime.

--Je n'étais pas pressé... quand on n'est qu'un pauvre diable comme moi, on y regarde à deux fois avant de se mêler de ces affaires-là... pourtant, je me suis décidé... et j'y ai mis de la bonne volonté, car j'ai couru tout le Palais avant de trouver quelqu'un qui voulût bien recevoir ma déposition. Enfin, on m'a indiqué votre cabinet et j'ai joliment bien fait de m'y présenter, puisque pendant que je posais à votre porte dans le corridor, j'ai vu...

--Commencez par me dire ce que vous avez vu, là-bas... sur le chemin de ronde...

--Voilà. Je m'étais attardé hier soir, à Montrouge, avec des camarades, dans une brasserie. Quand on a fermé l'établissement, ils m'ont lâché aux fortifications. Je ne connaissais pas de garni dans ce quartier-là et je ne crains pas de coucher en plein vent quand il fait beau... j'ai trouvé un endroit qui me bottait pour dormir... une butte en terre, dans un bastion. Je suis monté dessus. Je me suis allongé sur l'herbe et je n'ai fait qu'un somme. Je pionçais comme une bûche, quand j'ai été réveillé par des cris. Je me suis dit: méfiance! et au lieu de me lever, je me suis traîné à plat ventre jusqu'au bord de la butte et j'ai regardé... il y avait en bas, étendu par terre, un homme en bras de chemise... et deux autres qui ont filé sans demander leur reste... le compte du bourgeois qu'ils avaient refroidi était réglé, ils ne se doutaient pas que j'étais là... s'ils s'en étaient aperçus, j'aurais passé un mauvais quart d'heure... vous pensez bien que je n'ai pas couru après eux.

--C'est pourtant ce que vous auriez dû faire.

--Pour qu'ils _m'estourbissent_ comme ils ont _estourbi_ l'autre?... Merci! Je les ai laissés aller et quand ils ont. été loin, je me suis _cavalé_...

--Sans vous occuper du malheureux qu'ils avaient tué?

--Ça n'aurait servi à rien. Du haut de ma butte, je voyais bien qu'il avait _dévissé son billard_. Et puis, si je m'étais amusé à le tâter pour savoir s'il était mort et qu'on m'eût trouvé là, je n'aurais pas été blanc... on aurait dit que c'était moi qui lui avais fait passer le goût du pain.

--Enfin, vous n'avez pas assisté à l'assassinat, puisque vous dormiez.

--Non, mais j'ai vu les assassins, comme je vous vois, monsieur le juge... et c'est pour ça que tout à l'heure...

--Quelle heure était-il quand vous les avez vus? interrompit Charles Bardin.

--Je ne pourrais pas vous dire au juste, vu que je n'ai pas de montre; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était à peine jour.

--Qu'avez-vous fait depuis ce moment-là?

--J'ai descendu tout doucement le faubourg Saint-Jacques... J'ai bu une bouteille de vin blanc chez un mastroquet de la rue des Écoles, pour tuer le ver, et après, je suis entré dans une crémerie de la rue de la Huchette où j'ai cassé une croûte... mais ça n'a pas passé... l'affaire du boulevard Jourdan m'était restée sur l'estomac... je me disais que je devrais la dénoncer et j'avais peur que ça m'attire des embêtements... alors, je me suis _baladé_ par les rues en me demandant ce que j'allais faire... A force de _trauller_ dans le quartier, je me suis trouvé sur le boulevard du Palais... et je me suis dit: tant pis! faut que j'aille conter cette histoire-là à un _curieux_... pardon, monsieur le juge! à un magistrat. Ça m'a pris tout d'un coup et je suis entré.

Le père Bardin n'avait pas écouté ce fastidieux récit, sans donner des signes marqués d'impatience et, n'y tenant plus, il dit à son fils:

--Tu n'as plus besoin de nous, je m'en vais. Viens, Paul.

Paul ne demandait pas mieux, car il prévoyait la fin et il allait suivre le vieil avocat qui se rapprochait de la porte.

Un geste du juge d'instruction les retint et ce juge dit brusquement:

--Alors, vous reconnaîtriez les assassins, si on vous les montrait?

--C'est fait... pour un des deux, répondit le nommé Brunachon. Et je suis sûr que je reconnaîtrais l'autre, si je le rencontrais.

--Comment, c'est fait? grommela le père Bardin. Il ne lui manque plus que de dire que c'est moi.

--Ainsi, reprit Bardin fils, vous persistez, à affirmer que tout à l'heure, dans le corridor où vous attendiez...

--J'ai vu passer un des deux gredins qui ont saigné l'homme là-bas... il est entré dans votre cabinet... et le voilà, dit le témoin en désignant du doigt Paul Cormier.

Un obus éclatant au beau milieu du cabinet n'aurait pas beaucoup plus stupéfié les assistants que ne le fit cette déclaration.

Le moins étonné de tous ce fut Paul Cormier qui, depuis quelques instants, commençait à la prévoir, mais il ne l'entendit pas sans se troubler et il se rappela très bien avoir vu, en arrivant avec le vieil avocat dans le corridor, cet homme assis sur un banc.

Le père Bardin interpella son fils.

--Voilà donc pourquoi tu nous as retenus! lui cria-t-il. Tu crois à la dénonciation absurde de ce vagabond?

--Dites donc, vous! lui cria Brunachon, pourquoi vous permettez-vous de m'insulter?...

La juge le fit taire. Il ne pouvait pas tolérer qu'une discussion, assaisonnée d'injures, s'engageât dans son cabinet et il savait que son père était très capable de riposter. Mais les choses ne pouvaient pas en rester là et il dit à ce témoin tombé des nues:

--Alors, décidément, vous reconnaissez Monsieur?

--Ah! je crois bien que je le reconnais! répliqua l'homme.

--Prenez garde!... vous parlez à un magistrat dans l'exercice de ses fonctions; si vous mentez, c'est un faux témoignage... il y va pour vous des travaux forcés.

--Je le sais, mais ce n'est pas encore cette fois-ci qu'on m'enverra à la Nouvelle. Je suis sûr de ne pas me tromper. C'est bien lui que j'ai vu là-bas... et si vous en doutez, vous n'avez qu'à regarder sa figure...

Cormier était très pâle et le père Bardin qui l'observait n'était plus très éloigné de le croire coupable. Il attendait qu'il se justifiât; Cormier restait muet, et ce silence ne rassurait pas du tout l'avocat.

Son fils fit la seule chose qu'il pût faire pour mettre fin à une situation terriblement tendue.

Il sonna et au garçon qui entra, il donna l'ordre de conduire l'homme dans la chambre des témoins.

--Je vous ferai appeler tout à l'heure, dit-il au dénonciateur qui sortit sans réclamer.

Et lorsque le Brunachon eut passé la porte, Charles Bardin reprit:

--Vous avez entendu, mon cher Paul?...

--Moi aussi, j'ai entendu, s'écria le père Bardin, et j'espère bien que tu ne vas pas tenir compte des propos d'un ivrogne.

--Je suis tout disposé à n'y pas croire, mais je voudrais que notre ami m'expliquât...

--Et que voulez-vous que je vous explique! interrompit Cormier. Je ne puis vous répondre qu'en vous posant une question... Me croyez-vous capable d'assassiner?

--Je n'hésite pas à dire: non. Mais je ne puis pas m'empêcher d'être frappé d'une coïncidence... singulière. Vous avez appris à mon père que vous vous êtes trouvé mêlé, hier, à une querelle où il y a eu mort d'homme...

--Une bataille à la sortie de Bullier, ça n'a aucun rapport avec un meurtre commis aux fortifications, interrompit le père Bardin, toujours disposé à défendre le fils de sa vieille amie.

--Certainement non, dit le juge; mais les choses ont pu ne pas se passer comme le prétend cet homme dont le témoignage ne me paraît pas... _a priori_... mériter grande confiance. Je ne demande à Paul que de se justifier en me disant tout simplement la vérité sur cette rixe qui aurait eu lieu, si j'ai bien compris, près de la Closerie des Lilas... Paul, ce me semble, n'a pas précisé.

Cormier voyait très bien que Charles Bardin lui tendait la perche et il ne pouvait que lui savoir gré de l'intention, mais il n'en était pas moins perplexe. S'il eût été seul en cause, il aurait profité de la bienveillance évidente du juge pour raconter ce qui s'était passé pendant cette malencontreuse nuit, mais il lui en coûtait horriblement de compromettre son ami Jean, sans compter madame de Ganges qui pourrait bien être touchée par l'instruction, si on venait à découvrir que l'homme tué était son mari. Et, d'autre part, Cormier répugnait à s'empêtrer dans des mensonges qu'il ne se sentait pas le courage de soutenir indéfiniment.

--Autre singularité, reprit Charles Bardin. Je viens de causer longuement avec le chef de la Sûreté... il était encore ici quand vous êtes arrivés... il ne m'a pas dit un mot d'une bataille engagée près de Bullier, dans laquelle un des combattants aurait été assommé... il a pourtant lu ce matin les rapports de ses agents et si on avait ramassé un cadavre autre part qu'au boulevard Jourdan, il m'en aurait parlé.

Bardin père écoutait sans mot dire les sages discours de son cher fils et il se ralliait peu à peu à son avis; les déclarations de Paul ne lui semblaient plus suffisamment nettes, et il commençait à trouver, lui aussi, qu'il fallait que Paul s'expliquât.

--Voyons! lui dit-il en lui mettant la main sur l'épaule, il ne s'agit pas de faire l'enfant. Je suis bien convaincu... et Charles aussi... que tu n'as assassiné personne, mais... ce conte que tu m'as fait d'un étudiant resté sur le carreau... cet individu qui te reconnaît... il y a quelque chose là-dessous... dis-nous quoi.

--Je jure sur ma parole d'honneur que je viens de voir pour la première fois ce drôle qui prétend me reconnaître.

--Voilà ce que j'appelle une parole évasive. Tu ne l'as jamais vu, soit!... mais le récit qu'il vient de nous faire explique très bien comment il a pu te voir sans que tu le voies.

--Alors, vous aussi, vous croyez à cette butte où il était monté...

--Pourquoi pas? Je ne connais pas celle du boulevard Jourdan, mais j'en connais d'autres... je vais quelquefois me promener aux fortifications... et j'ai souvent pensé que derrière une de ces mottes de terre, on serait très bien pour se battre en duel.

A ce mot de duel, Paul tressaillit. Le père Bardin avait touché juste avec sa finesse de vieil avocat.

--Allons donc! s'écria le bonhomme, en se frottant les mains; nous y voila!... _hic jacet lepus_! comme disait mon professeur de septième, quand il confisquait des hannetons dans mon pupitre. La bataille en question s'est terminée par un duel.

--Et quand vous auriez deviné! dit Paul avec humeur.

--Le cas ne serait pas pendable... si le duel a été loyal... et je suppose que sans cela tu ne t'en serais pas mêlé.

--Je vous prie de le croire.

--Alors, demanda le juge, l'homme dont on a trouvé le corps...

--A été tué d'un coup d'épée... oui, Monsieur.

--Mais le témoin que vous venez d'entendre n'a pas parlé d'un duel.

--Il vient de vous dire lui-même que tout était fini quand il s'est réveillé. Il a vu deux hommes debout et un cadavre étendu sur l'herbe du bastion.

--Et l'un de ces deux hommes, c'était vous?

--Oui... mais ce n'est pas moi qui me suis battu.

--Alors, c'est l'autre?

--Oui. Nous étions quatre témoins. Trois étaient déjà partis, quand ce rôdeur nous a vus... il a eu soin de ne pas se montrer et nous ne nous sommes pas doutés qu'il était là.

--Et cet autre... celui qui a tué... c'est... un de vos amis?

Paul ne répondit pas.

--Enfin, reprit le juge, vous le connaissiez, puisque vous lui avez servi de témoin.

Paul fut tenté de dire que, s'étant trouvé par hasard assister à une querelle entre des étudiants qu'il n'avait jamais vus, il avait consenti par crânerie à les assister sur le terrain, mais c'eût été trop invraisemblable et d'ailleurs, il était las de mentir.

Après avoir un peu hésité, il répondit:

--C'est vrai. Je le connais.

--Alors, nommez-le moi?

--Je ne puis pas.

--Et pourquoi, je vous prie?

--Parce que je ne suis pas tenu de le dénoncer. C'est l'opinion de votre père qui connaît à fond les lois. Je veux bien avouer que j'ai pris part au duel. En avouant cela, je ne m'expose qu'à me nuire à moi-même. Je n'ai pas le droit de nuire à un camarade.

--Vous exprimez là un sentiment généreux, mais je ne saurais admettre que vous refusiez d'éclairer la justice, et vous devez désirer que la lumière se fasse.

--D'autant que je me charge de la faire, moi, la lumière, dit le père Bardin. Je vois qui c'est, ton camarade. Je l'ai deviné en venant ici, quand tu m'as raconté qu'on s'était cogné à la porte de Bullier. Il est assez connu au quartier. Charles n'aura pas de peine à le trouver.

--Qu'il le cherche! je n'ai pas le pouvoir de l'en empêcher. S'il le trouve, je n'aurai rien à me reprocher. Je n'aurai dénoncé personne.

A cette fière réplique, le juge se tut. Il sentait qu'il s'était placé sur un mauvais terrain.

--Soit! dit-il, je chercherai. Je ne peux pas vous contraindre à dire ce que vous avez résolu de taire... mais je peux vous interroger sur d'autres points et je compte que vous ne refuserez pas de me répondre. Vous connaissiez aussi le malheureux qui a été tué...

--Pas du tout. Je l'ai vu pour la première fois au moment où la querelle s'est engagée...

--Mais avant de se battre, il a dû dire son nom.

--La dispute a commencé au bal. Mon camarade a eu le tort de riposter par un soufflet à un propos un peu vif...

--Ah! il a été l'agresseur!... il ne lui manquait que cela.

--Il a eu tous les torts... j'en conviens et il en convient lui-même. Sa seule excuse c'est qu'il était à peu près ivre. Son adversaire n'était pas non plus de sang-froid..

--Mais, toi, interrompit le vieil avocat; tu n'avais pas bu... je puis le certifier, puisque nous avons dîné ensemble chez ta mère. Comment n'as-tu pas mis le holà?

--J'ai essayé. On ne m'a pas écouté. Si j'ai consenti à être témoin, c'est que j'espérais arranger l'affaire.

--Et tu n'y a pas réussi!... Vous étiez donc tous enragés!... je comprends que le malheureux qui avait été giflé tînt à se battre. Je comprends même à la rigueur que ton ami ne pouvait pas lui refuser une réparation, mais les autres... on n'a jamais vu de témoins comme ça... où les aviez-vous pêchés?

--A Bullier. Ils avaient vu donner le soufflet, et quand nous sommes sortis du bal, ils nous ont suivis.

--Des étudiants, alors?

--Oui... des étudiants de première année... des enfants...

--Jolie compagnie pour aller se couper la gorge!... Sais-tu leurs noms seulement?

--Je les saurais que je ne les dirais pas... mais je ne les sais pas.

--Qu'est-ce qu'ils sont devenus, ceux-là, après l'affaire?

--Ils ont eu peur et ils se sont sauvés... nous plantant là mon camarade et moi... et emportant les épées.

--Ah! oui, au fait, les épées!... on ne les a pas trouvées sur le terrain.

--Malheureusement, car si elles y étaient restées, on n'aurait pas cru à un assassinat. Du reste, je ne comprends pas qu'on s'y soit trompé. Le mort avait ôté son habit et la blessure faite par un coup de pointe ne ressemble pas à celle que fait un couteau.

--Je n'ai pas encore reçu le rapport des médecins désignés pour examiner le corps, dit le juge qui sentait la justesse de l'observation.

--Bon! s'écria le père Bardin. S'ils concluent que la mort a été donnée par un coup d'épée, ça prouvera que Paul vient de te dire la vérité.

Et l'affaire changera de face. Je savais bien que le fils de ma vieille amie n'avait assassiné personne.

--Je n'ai pas cru cela un seul instant, dit le juge d'instruction, et je ne doute pas que Paul ne dise la vérité... maintenant. Il aurait mieux fait de la dire tout de suite.

--J'ai eu tort, je le confesse, murmura Cormier. Que voulez-vous!... j'étais fort embarrassé... Je ne m'attendais pas à voir ici cet homme... et il me répugnait de m'expliquer devant lui. Si j'avais su que je trouverais en vous un magistrat indulgent, je n'aurais pas hésité...

--Je ne suis pas indulgent, dit vivement Charles Bardin, un peu froissé de la qualification; j'ai la prétention de n'être que juste et je reconnais que l'affaire est beaucoup moins grave, puisqu'il ne s'agit que d'un duel... mais elle aura des suites. Je me félicite qu'elle m'ait été confiée et je l'instruirai... vous sentez bien que j'ai le devoir de l'éclaircir complètement. Il faut que j'interroge tous ceux qui y ont pris part. Je n'insisterai pas pour que vous me disiez le nom de votre ami qui a eu le malheur de tuer un homme. La police le trouvera... mais je compte que vous lui conseillerez de se présenter spontanément à mon cabinet. Je lui saurai gré de cette démarche.

--Je vous promets de l'engager à la faire... et je ne doute pas de l'y décider.

--C'est dans son intérêt... et je suis sûr que c'est l'avis de mon père.

--Maintenant, oui, dit le vieil avocat. Tant que j'ai cru qu'il s'agissait d'une rixe, j'ai pensé au contraire que ces garnements feraient mieux de ne pas se dénoncer, mais depuis que je sais qu'il s'agit d'un duel, et que ce duel a eu pour résultat la mort d'un des combattants, j'appuie énergiquement ton opinion.

Paul, mon cher garçon, il faut que tu reviennes ici avec ton ami... faute de quoi, tu gâterais ton affaire... et, entre nous, tu sais bien qu'il ne tiendrait qu'à moi de le désigner à Charles, ce fâcheux ami... Il y a beau temps que j'ai deviné qui c'est.

--Laissez-lui le mérite de venir sans qu'on l'envoie chercher.

--Je l'attendrai, dit le fils Bardin.

--Remarque aussi, mon cher Paul, reprit le père, qu'un autre juge d'instruction qui ne te connaîtrait pas comme Charles te connaît ne te laisserait probablement pas en liberté, après la confrontation à laquelle je viens d'assister.

--Je ne sais pas ce que ferait un de mes collègues, s'il était à ma place, dit simplement le juge d'instruction, mais je suis sûr que je n'aurai pas à regretter de m'être fié à la parole de M. Cormier.

Paul, très touché de cette déclaration, tendit la main à Charles Bardin, qui la serra cordialement.

Et le vieil avocat s'empressa d'ajouter:

--Maintenant, filons. Mon petit Charles n'a pas de temps à perdre... ni toi non plus.

D'ailleurs, le greffier va arriver, et il est inutile qu'il entende ce que nous aurions encore à nous dire.

Paul ne tenait pas du tout à prolonger la séance, et il suivit très volontiers l'avocat qui avait si bien plaidé pour lui.

Le dernier mot du juge à son père fut: