Chapter 10
--Il s'agit de mon fils. Je t'ai dit souvent qu'il ne lui fallait qu'un beau crime à instruire pour se faire connaître... pour sortir du rang... un de ces crimes dont tous les journaux s'occupent et qui mettent en lumière les talents d'un juge...
--Parfaitement... et j'ai toujours pensé que cette chance lui viendrait tôt ou tard.
--Hum!... elle s'est fait attendre... et l'avancement de ce pauvre Charles s'en est ressenti... si on ne regardait qu'au mérite, il devrait être déjà conseiller à la cour... mais enfin, il tient son crime.
--Bravo! dit Paul, qui souriait sous sa moustache de l'enthousiasme paternel du vieil avocat. Alors, il est corsé, ce crime?
Combien de cadavres?
--Un seul, répondit Bardin sans s'apercevoir que l'étudiant se moquait un peu de lui; mais la victime appartient aux classes élevées de la société... et le vol n'y est pour rien, car on a trouvé de l'argent dans les poches du mort.
--Une vengeance, alors?
--Probablement... et apprends pour ta gouverne que ces crimes-là passionnent toujours le public parisien... d'abord, parce qu'ils sont plus rares... et puis, parce qu'on cherche la femme.
--Ah! il y a une femme dans l'affaire?
--Je le parierais, mais je n'en sais rien encore. Charles vient de m'écrire un mot pour m'annoncer qu'on venait de le charger d'instruire et qu'il courait au Palais... Il ne me donne pas de détails... mais j'en aurai... j'ai pensé tout de suite à aller le trouver dans son cabinet pour lui faire mon compliment, et j'y vais de ce pas.
--Il est donc tout récent, ce crime?... Les journaux n'en disent rien.
--Il est de cette nuit.
--Ah! murmura Paul, à qui cette indication mettait déjà, comme on dit, la puce à l'oreille.
--Oui... le corps de l'homme assassiné a été trouvé, vers cinq heures du matin, par des maraîchers qui conduisaient leurs charrettes aux Halles.
--Dans quel quartier? demanda vivement Cormier.
--Charles ne me le dit pas. Je suppose que c'est près d'une des barrières de Paris... sur le chemin des voitures qui viennent de la banlieue?... quelle banlieue?... je l'ignore et ça m'est égal... à toi aussi, je suppose.
--Oh! complètement égal, s'empressa de répondre Cormier qui ne disait pas ce qu'il pensait, car cet exposé incomplet commençait à l'inquiéter sérieusement.
--L'important, c'est que l'affaire profite à l'avancement de Charles et je suis sûr qu'il l'éclaircira, quoiqu'elle soit, paraît-il, très mystérieuse. Mais en voilà assez là-dessus... Expose-moi la tienne... De quoi s'agit-il?
Paul n'était pas pressé de s'expliquer. Avant ce dialogue où le vieil avocat avait eu la parole presque tout le temps, il ne se serait pas fait prier. Il aurait abordé tout droit la question et il n'aurait pas été embarrassé pour la présenter de façon à ne pas éveiller l'attention de cet excellent Bardin. Maintenant, il ne savait plus comment s'y prendre, car il entrevoyait que le beau crime sur lequel le bonhomme fondait l'espoir de la fortune judiciaire de son fils pouvait bien n'être que le meurtre du marquis.
Consulter le père du juge d'instruction, c'était pour ainsi dire, se jeter dans la gueule du loup.
Il fallait pourtant parler, sans quoi Bardin se serait figuré que Paul avait voulu le mystifier et il aurait mal pris la chose.
L'ami de Jean de Mirande espéra s'en tirer en se tenant dans les généralités d'une consultation vague.
--Voici, dit-il, en cherchant à prendre un ton dégagé. Un de mes camarades s'est trouvé fourré dans une bagarre où on s'est fortement cogné. On a échangé des horions...
--Ils vont bien, tes camarades! Ça se passait, naturellement, au quartier Latin?
--Mon Dieu, oui. Les batailles n'y sont pas rares... mais celle-là a mal fini. Il y a eu des éclopés. Il paraît même qu'un des combattants est resté sur le carreau.
--C'est joli!... et sans doute, c'est un de tes amis qui a fait ce coup?
--Il le craint.
--Comment, il le craint!... il a donc assommé un homme sans s'en apercevoir?
--Dame!... vous comprenez... dans une mêlée...
--Tu me la bailles belle avec ta mêlée! Enfin, qu'est-ce que tu veux de moi?... ce n'est pas pour me raconter cette équipée que tu t'es fait conduire dare-dare rue des Arquebusiers.
--Mais, si. Je voulais vous demander un conseil.
--Tu en étais donc, de la rixe?
--J'y ai assisté, comme beaucoup d'autres.
--Et après... quand il y a eu un mort et des blessés, tout le monde s'est sauvé... tous ceux qui ont pu, s'entend.
--C'est à peu près cela. On n'a arrêté personne. Et je venais vous consulter, cher monsieur.
--Sur quoi!... ce cas ne me paraît pas rentrer dans ma spécialité.
--Mais, si... puisqu'il s'agit de faits qui pourraient donner lieu à des poursuites.
--Au lieu d'employer le conditionnel, tu devrais dire: _qui donneront lieu_. Il y a eu mort d'homme. L'affaire ne peut pas en rester là. Mon fils, depuis qu'il est juge, en a instruit vingt de la même catégorie. Elles ne sont pas très graves, mais elles aboutissent toujours à des mois ou à des années de prison. Ton doux ami peut s'attendre à en goûter, s'il est pris.
--Il ne l'est pas, jusqu'à présent... et c'est précisément sur ce point que je voudrais avoir votre avis. Doit-il se présenter chez le commissaire du quartier et lui raconter, pour sa justification, comment cette querelle s'est engagée... ou bien laisser la police chercher les coupables?...
--C'est sérieusement que me tu poses cette question?
--Mais, oui. C'est un cas de conscience que je vous soumets.
--Va te promener avec ton cas de conscience et médite sur le fameux mot du président de Harlay: «Si on m'accusait d'avoir volé les cloches de Notre-Dame, je commencerais par me mettre à l'abri...»
--Vous ne conseillez pas à mon ami de se sauver à l'étranger, je suppose?
--Non, mais je lui conseille de se tenir tranquille. On n'est pas forcé de se dénoncer soi-même, et les juges ne doivent pas s'en rapporter à la déclaration de celui qui se dénonce. C'est un axiome du droit criminel que tu devrais connaître... _nemo creditur_...
--Je sais le reste. Alors, vous êtes d'avis que mon ami aurait tort de se livrer?
--Il faudrait qu'il fût fou... et tu peux lui signifier de ma part qu'il fera très bien de faire le mort... d'autant que s'il se déclarait, tu serais compromis très probablement... C'est ta maman qui ne serait pas contente!
Au fond, Paul était bien de l'avis du vieil avocat et il n'était pas fâché de l'entendre lui conseiller de s'abstenir.
Il crut pourtant devoir insister en disant:
--Alors, décidément, vous, jurisconsulte émérite, vous pensez qu'il vaut mieux laisser aller les choses?
--Ce n'est pas le jurisconsulte qui te parle, c'est l'ami de ta mère... et tout homme de bon sens te parlera comme moi. Si tu en doutes, il y a un moyen de t'assurer que je suis dans le vrai.
--Lequel?
--Consulte un magistrat.
--Y pensez-vous?
--Un magistrat qui te connaît et qui te croit incapable d'une vilaine action. Je vais au Palais voir mon Charles. Profite de l'occasion. Monte avec moi jusqu'à son cabinet.
--Comment! s'écria Paul, vous me proposez d'aller consulter votre fils sur une affaire qu'il pourrait avoir à instruire! Jamais de la vie! Il croirait que je me moque de lui, et il me mettrait à la porte.
--Non, puisque je serai avec toi, dit Bardin. Charles sera au contraire très sensible à une marque de déférence de ta part... d'autant plus que tu n'as pas toujours été bien pour lui... tu évites de le rencontrer et quand tu te trouves avec lui, tu affectes de ne lui parler que par ricochet... de bricole, comme on dit au billard.
--C'est par respect... vous comprenez... il est magistrat... juge au tribunal de la Seine... et je ne suis qu'un pauvre diable d'étudiant...
--Pas si pauvre, puisque ta mère te laissera six cent mille francs... tandis que moi, je ne laisserai pas grand'chose à Charles. Mais la question n'est pas là. Tu me donnes de mauvaises raisons et tu ferais mieux de me dire la vérité. Charles ne te va pas parce qu'il est trop sérieux et trop sage pour plaire à un garnement de ton espèce. Tu te figures sans doute que l'antipathie est réciproque. Tu te trompes absolument. Il ne m'a jamais dit que du bien de toi et je sais qu'il apprécie fort ton esprit et ta gaîté.
--Je ne l'aurais pas cru, mais je suis ravi de l'apprendre. Si je ne le recherche pas beaucoup, c'est à cause de la différence d'âge et de situation. Et, pour l'affaire en question, je craindrais, en la lui soumettant, de le mettre dans un terrible embarras... pensez donc!... demander à un juge si je ferais bien de me soustraire à l'action de la justice!... ce serait raide.
--Tu ne t'adresseras pas au juge; tu t'adresseras à l'homme. Il te donnera son avis tout comme s'il n'avait jamais porté la robe et je ne doute pas que cet avis soit conforme au mien. Je t'autorise du reste à le lui répéter ce que je viens de te dire sur ton cas et je le lui répéterai moi-même. Allons! viens! Ça me fera plaisir de te voir échanger une poignée de mains avec Charles et je suppose que tu tiens à être agréable au plus ancien ami de ta mère.
Paul protesta d'un geste, et le vieil avocat reprit malicieusement:
--D'abord, tu as intérêt à me ménager... à cause de l'héritière...
--Quelle héritière?
--La fille aux six millions? As-tu déjà oublié l'histoire que j'ai racontée hier en dînant?
--Non... mais je n'y pensais plus.
--Il faut y penser. Je me suis mis en tête de te faire épouser cette orpheline.
--Pourquoi pas plutôt à votre fils?
--Parce qu'elle n'a pas vingt ans et que Charles en aura bientôt quarante. Elle ne voudrait pas de lui... et d'ailleurs, mon fils n'a pas besoin d'une femme six fois millionnaire. Il ne saurait que faire de tant d'argent, tandis que toi, avec les goûts que je te connais, tu ne trouverais pas que c'est trop.
--Je ne suis pas si ambitieux.
--Peut-être, mais tu es si dépensier!... bref, tu as tort de ne pas prendre au sérieux le projet dont je t'ai parlé. Tiens! je parie que tu n'as seulement pas songé à prier ton ami de te renseigner sur la famille dont je t'ai cité le nom.
--Un nom que je n'ai pas retenu...
--Un nom de ce pays là... un nom qui rime avec Camargue...
--Bon! Je me souviens... Marsillargues... j'avoue que je ne me suis pas rappelé la recommandation que vous m'aviez faite.
--Tu as pourtant, je suppose, vu hier soir ton camarade?
--Je l'ai rencontré à la Closerie des Lilas, mais...
--Vous avez eu autre chose à faire que de causer du Languedoc, je le pense bien... et à propos de ce Mirande, est-ce que?... mais oui, parbleu!... c'est lui, n'est-ce pas, qui s'est mis dans ce joli pétrin?... et c'est pour lui que tu es venu me consulter?... l'assommeur, c'est lui.
--Je vous assure que non, répondit vivement Cormier.
Bardin en pensa ce qu'il voulut et n'insista pas. Il avait pris le bras de son jeune ami et il comptait ne pas le lâcher avant de l'avoir mis en présence de son fils, à seule fin de les raccommoder.
Paul se laissait emmener et il était très perplexe. Il regrettait fort de s'être tant avancé, mais il sentait qu'il ne pouvait plus reculer, sous peine de gâter son affaire. Bardin aurait pu croire qu'il avait sur la conscience un véritable crime et Bardin, vexé, aurait très bien pu faire part à son fils des confidences incomplètes que Paul Cormier lui avait faites, pendant le trajet de la rue des Arquebusiers au boulevard du Palais où ils arrivaient en ce moment.
Paul se disait aussi qu'il ne risquait pas grand'chose à accompagner Bardin père jusque dans le cabinet de Bardin fils qui était certainement un galant homme, incapable d'abuser de la situation. Paul pensait même qu'il y pourrait gagner de savoir à quoi s'en tenir sur l'affaire criminelle que ce juge était chargé d'instruire. Le père ne manquerait pas d'en parler au fils, en présence de Paul, et le fils se laisserait aller à donner des détails. Paul, renseigné, pourrait arrêter un plan de conduite en connaissance de cause et dût-il se décider plus tard à confesser la part qu'il avait prise à la mort du marquis, rien ne l'obligerait à déclarer la vérité avant de s'être consulté avec Jean de Mirande.
--Nous y voilà, dit le vieil avocat, en poussant Cormier sous une voûte qui aboutit à une cour. Nous n'avons plus qu'à monter deux étages. Tu n'es jamais entré dans un cabinet de juge instructeur?
--Jamais, Dieu merci!
--Pourquoi, Dieu merci?... Les plus honnêtes gens peuvent y être appelés comme témoins et même comme prévenus, quoique ce soit plus fâcheux. Tous les prévenus ne sont pas des coupables. Tu vas voir que ça t'amusera... nous allons rencontrer dans les couloirs des types curieux et des figures cocasses.
--Quoi! voilà que maintenant vous blaguez la magistrature!
--Tu ne comprends pas. Je parle des gens appelés à déposer. On en voit de toutes les couleurs, sans parler des avocats qui rôdent par les corridors. Il y en a qui ont de bonnes têtes.
Montons! Charles doit être arrivé. Tâchons de le voir avant qu'il ait commencé à entendre les témoignages. Si nous tardions, nous pourrions le déranger.
Paul Cormier se laissa guider par le père Bardin, à travers un dédale d'escaliers et de couloirs où stationnaient des Gardes de Paris, et où passaient des individus des deux sexes qui ne payaient pas de mine.
Il y en avait d'assis sur des bancs fixés au mur, attendant leur tour de comparaître devant le juge qui les avait fait citer.
Maître Bardin connaissait tous les détours de ce labyrinthe et il conduisit tout droit son jeune ami à la porte du cabinet de son fils, gardée par un planton, auquel il donna sa carte en le priant de la remettre immédiatement au juge d'instruction.
Pendant que le soldat la portait, Paul eut le temps de remarquer, parmi quelques autres témoins qui faisaient antichambre, un homme assez convenablement vêtu qui le regardait beaucoup, comme s'il eût été surpris de le voir là.
--Sois gentil avec Charles, dit à demi-voix le père Bardin, quand le planton revint les chercher pour les introduire dans le cabinet du juge.
Le vieil avocat entra le premier. Son fils, en le voyant, vint à lui, les deux mains tendues, laissant là un monsieur avec lequel il causait, debout. Sa figure rayonnait, à ce magistrat. Elle se rembrunit un peu, quand il aperçut Paul Cormier, mais il ne reçut pas mal ce visiteur inattendu.
Le juge lui demanda affectueusement des nouvelles de sa mère et le pria de s'asseoir, en attendant qu'il eût fini avec le monsieur qui les avait précédés dans le cabinet.
Ce ne fut pas long. Il emmena son interlocuteur dans un coin, échangea avec lui quelques mots à voix basse et le reconduisit jusqu'à la porte.
Puis, revenant à son père, il lui dit joyeusement:
--Vous venez me féliciter, n'est-ce pas?... je crois que je tiens une affaire intéressante. Et vous avez bien fait de venir de bonne heure... j'ai je ne sais combien de témoins à entendre, et mon greffier n'est pas encore arrivé... nous avons donc le temps de causer un peu, avant que j'entame les interrogatoires.
Et vous, mon cher Paul, par quel heureux hasard avez-vous accompagné mon père? Venez-vous aussi me complimenter? demanda en souriant le juge d'instruction.
Charles Bardin avait l'air sévère qui convient à un magistrat, mais sa voix était sympathique comme sa physionomie.
--Ce n'est pas tout à fait ça, dit en riant le vieil avocat. Je l'ai rencontré à ma porte comme je sortais pour venir te voir. Il avait une consultation à me demander. Je l'ai emmené avec moi, je la lui ai donnée en chemin et j'y ai ajouté un conseil qu'il hésite à suivre. Alors, je l'ai décidé à en appeler du père au fils... tu vas juger en dernier ressort.
--C'est bien de l'honneur que vous me faites. De quoi s'agit-il?
--En deux mots, voilà: hier soir, au quartier, grande bataille à la sortie de Bullier. Paul en était. On s'est fort assommé et il y a peut-être eu un tué.
--Diable!
--Ce serait grave, mais il n'est pas certain qu'il y ait eu mort d'homme. Les batailleurs se sont dispersés après la bataille. Paul a fait comme les autres. Il paraît qu'on n'a arrêté personne. Il n'aurait donc qu'à se tenir coi pour ne pas être inquiété. Mais il a été pris d'un scrupule et il est venu me soumettre son cas. Doit-il se présenter chez le commissaire de police et lui déclarer spontanément qu'il a pris part à cette rixe qui a si mal fini? Je lui ai conseillé de se tenir tranquille et je pense que tu es de mon avis.
--Comme magistrat, je me récuse, dit presque gaiement Charles.
--Ça va de soi... mais comme ami c'est une autre affaire, n'est-ce pas?... Note bien que si un des combattants est resté sur la place, ce n'est pas la faute de Paul qui est parfaitement sûr de n'avoir tué personne. Il craint que ce coup malheureux n'ait été porté par un de ses camarades... c'est très regrettable, mais je déclare en mon âme et conscience que Paul n'est pas tenu de dénoncer ce garçon.
--Ce qu'il y a de certain, c'est que les lois qui punissent la non-révélation ont été abrogées, répondit évasivement Charles Bardin.
--Et il faut voir les choses comme elles sont, reprit Bardin père; s'il s'agissait d'un assassinat... comme, par exemple, celui sur lequel on t'a chargé d'instruire... Paul aurait le devoir d'éclairer la justice; mais il s'agit d'une rixe entre ivrognes, ce qui est tout différent... coups et blessures ayant occasionné la mort sans intention de la donner... c'est l'affaire de la police de chercher les coupables.
--Mon cher père, vous plaidez si bien que je me rallie à votre opinion.
--Tu entends, Paul?... tu n'as qu'à ne pas bouger.
--C'est ce que je ferai, dit l'étudiant.
--Tâche surtout que ta mère ne sache rien. Si elle se doutait que tu t'es compromis dans une pareille bagarre, elle en ferait une maladie, la pauvre femme.
Ah! ça, j'espère bien que ton ami l'assommeur se tiendra coi aussi... et que s'il était arrêté, il ne s'aviserait pas de parler de toi.
--Je réponds que non.
--Alors, tu peux dormir sur tes deux oreilles.
--Je suis étonné de n'avoir pas entendu parler de cette affaire, dit Charles, moins optimiste que son père. Je sors du parquet et j'ai causé avec ces messieurs qui m'en auraient probablement dit un mot, s'ils l'avaient connue.
--Sans doute, ils n'ont pas encore reçu le rapport de la police. Ça s'est passé, hier soir... et ça n'a pas une grande importance en comparaison de l'autre... celle qu'on vient de te confier. Elle est grosse celle-là, hein? mon garçon.
--Très grosse et surtout très mystérieuse. Jusqu'à présent, nous n'avons pas un indice qui puisse nous mettre sur la trace de l'assassin. Vous m'avez trouvé tout à l'heure causant avec le chef de la Sûreté. Il venait m'annoncer que le corps vient d'être exposé à la Morgue.
--Ah! dit Paul, ce monsieur qui était là... c'est...
--Le chef de la Sûreté et il pense comme moi que le crime n'a pas été commis par un de ces bandits qui attaquent, pour les voler, les passants attardés dans les quartiers éloignés du centre. Le mort n'a pas été dévalisé... On a trouvé sur lui quelques pièces d'or. Ceux qui l'ont tué... car ils devaient être plusieurs... se sont contentés de le déshabiller... à moitié...
--Comment, à moitié? s'écria le vieil avocat.
--Ils ne lui ont laissé que son pantalon... le gilet et la redingote étaient jetés à côté du cadavre...
--C'est singulier. Les assassins n'ont pas coutume de perdre leur temps à débarrasser leurs victimes des vêtements qui les gênent. Pourquoi ceux-là ont-ils pris cette précaution?
--Je crois que j'ai trouvé l'explication du fait, dit Charles Bardin. Ils les ont enlevés pour les fouiller tout à leur aise. Ce n'était pas de l'argent qu'ils cherchaient; c'étaient des papiers... et ils les ont pris... la poche de la poitrine de la redingote avait évidemment contenu un portefeuille... ça se voyait aux plis de la doublure, m'a dit l'agent qui l'a examinée... elle bâillait, parce qu'elle était vide... et le portefeuille devait être gros.
--Bravo! s'écria le père. J'admire ta perspicacité.
Paul ne l'admirait guère. Il pensait au portefeuille que M. de Ganges lui avait confié avant le duel et il lui passait des frissons dans le dos.
--Alors, reprit le vieil avocat, tu supposes que ce malheureux avait sur lui des valeurs... des titres?...
--Ou des lettres compromettantes pour quelqu'un. On l'a tué pour les lui reprendre.
--Et il n'avait rien sur lui qui pût servir à le faire reconnaître? Par une carte de visite?
--Il en avait peut-être. Les assassins les ont fait disparaître, et ça se comprend. Si on savait qui il est, on parviendrait à savoir qui avait intérêt à le supprimer et on arriverait jusqu'à eux.
J'espère bien que j'y arriverai quand même. Ils n'ont pas pensé à emporter le chapeau. Or, sur la coiffe, il y a l'adresse du chapelier qui l'a vendu et une couronne de marquis.
Depuis que le juge avait commencé à exposer, avec une visible satisfaction, les précieux indices notés par les agents, Paul Cormier était sur des charbons ardents.
Tous les détails que donnait si complaisamment Charles Bardin se rapportaient si bien à l'affaire du duel nocturne que Paul ne doutait presque plus d'être tombé dans un guêpier en se laissant aller à consulter précisément le magistrat désigné pour l'instruction qui venait de s'ouvrir sur un meurtre encore inexpliqué. Mais enfin il n'en était pas sûr et il s'efforçait encore de se persuader à lui-même qu'il n'y avait là qu'une coïncidence fortuite.
Maintenant, il ne pouvait plus se faire la moindre illusion. C'était bien de la mort de M. de Ganges qu'il s'agissait. C'était même un plaisir que d'entendre ce grave magistrat, réputé comme habile, déraisonner à bouche que veux-tu, et prendre un duel pour un assassinat. Mais ces grosses erreurs n'empêcheraient pas qu'on parvînt à connaître la véritable personnalité du marquis de Ganges. L'adresse de son chapelier y suffirait.
--Le chapeau a été acheté à Nice, reprit le juge.
--Il l'a acheté en allant à Monte-Carlo, pensa Cormier, consterné.
Et cette histoire du portefeuille disparu achevait de le troubler. Sur ce point unique, Charles Bardin et le chef de la Sûreté avaient entrevu non pas la vérité, mais une partie de la vérité. Paul savait ou il était ce portefeuille qu'il venait de remettre à la marquise et il envisageait avec effroi les conséquences possibles de ce commencement de découvertes.
Il en était à se demander s'il ne ferait pas bien de parer au danger en disant tout de suite la vérité. Raconter le duel et le rôle qu'il y avait joué, c'eût été faire la part du feu. Il lui en coûterait de gros désagréments, mais, du moins, il n'aurait plus à redouter d'être accusé d'avoir commis un assassinat.
Il se serait peut-être décidé à entrer, comme on dit en style judiciaire, dans la voie des aveux--une voie semée d'épines et qui ne conduit pas toujours au salut ceux qui s'y engagent;--mais en se dénonçant, il eût été amené à dénoncer Mirande, et l'amitié lui fermait la bouche.
Il ne pensa plus qu'à mettre fin au supplice qu'il endurait, c'est-à-dire à prendre congé de ce juge qui, sans s'en douter, jouait avec le fils de la vieille amie de son père, comme un chat joue avec une souris.
Assurément, Charles Bardin n'essaierait pas de le retenir, car il devait avoir hâte de se mettre à sa besogne d'instructeur, et il avait donné son opinion sur le cas de l'étudiant.
Paul comptait sans le père Bardin, qui n'était pas encore las d'admirer la sagacité de son fils et qui l'aurait volontiers questionné deux heures durant, pour lui procurer de nouvelles occasions de mettre en évidence ses incomparables mérites.
--Mon cher enfant, lui dit-il avec effusion, tu seras conseiller, l'année prochaine. Maintenant, nous allons te laisser. Tu as déjà perdu assez de temps à m'écouter.
--Oh! il n'y a pas de mal... mon vieux greffier est en retard, comme toujours... je me propose même de lui déclarer que s'il continue à être inexact, je demanderai sa mise à la retraite. Et je ne sais pas encore si tous les témoins que je dois interroger sont arrivés.
--Quels témoins?... Personne n'a assisté au crime.