Part 6
Tandis que le soleil d'un ineffable été Inonde d'or brûlant les roses et dilate Les parfums épandus des coupes d'écarlate Et que l'éther subtil chante l'éternité.
Rappelle au nid fermé les frissonnantes âmes Et les ailes d'amour monteront vers l'Amant A travers l'harmonie et l'éblouissement Des musiques, des voix, des splendeurs et des flammes,
Et les siècles futurs et ceux qui ne sont plus Tressailleront en toi d'une même allégresse En oyant tel qu'un chant et tel qu'une caresse Frémir au ciel nouveau le vol blanc des élus.
LES VIVANTS
Agnus Dei qui tollis peccata mundi dona eis requiem.
Seigneur, Seigneur, Seigneur, impitoyable maître, Nous sommes las des jours et des soleils maudits: Epargne aux délivrés l'horreur du paradis, Laisse les morts dormir en paix et ne plus être.
Tant de clous ont percé leurs membres ici-bas Que nul flot baptismal rédempteur de leurs peines Ne laverait les maux et les douleurs humaines Et que ton repentir ne leur suffirait pas.
Ils entendraient, au lieu des sublimes cantiques Flottant parmi l'encens des lys épanouis, Monter de l'Océan tumultueux des nuits Le râle inexpié des souffrances antiques;
Rumeur d'airain, sanglot cruel d'un tympanon Dont une main haineuse a secoué les cordes, Le souvenir rirait de tes miséricordes, La voix de tes élus blasphémerait ton nom.
Roi du ciel, reste seul dans ta gloire exécrée Formidable, sereine et libre de remords; O bourreau des vivants, ne touche pas aux morts, Et quand viendra pour nous la suprême vesprée,
Quand les vers rongeront les os de nos genoux, Accorde à notre chair en tardive clémence Non les vaines clartés, mais l'ombre, le silence, Le sommeil et l'oubli de toi-même et de nous.
LA VANITÉ DU VERBE
LA VANITÉ DU VERBE
I
Le Runoïa, le prince altier du Verbe d'or, Est las de la nature et des formes antiques Où l'ébauche du monde est imparfaite encor;
Les bois noirs et leur chant de harpes prophétiques Et les monts violets endormis sous le ciel, Et les brumes d'argent sur les vagues baltiques,
Et les brises de fleurs et les parfums de miel, Et tous les souvenirs alourdis de mystère Gonflent son coeur amer de mépris et de fiel.
En son être, écrasé par l'ennui solitaire Croît, avec le dégoût de sa virginité, Le désir d'évoquer une nouvelle terre,
Un monde jeune, un paradis illimité, Revêtu d'aubépine immortelle et d'yeuses Sous les glaces d'hiver et les soleils d'été,
Où des créations de femmes radieuses Se mêleraient d'amour à de mâles héros En des lits de gazon semés de scabieuses.
Le Maître déploya l'art magique des Mots: Un subit univers naissait de ses paroles Comme la perle naît du bruit rhythmé des flots.
Une profusion sanglante de corolles S'éveillait et germait du rêve des Avrils Et l'azur flamboyait de fauves auréoles,
Tandis que les forêts et les guerriers virils, Les femmes pâles et les belles chevelures Jaillissaient de l'abîme au gré des chants subtils.
Alors, imaginant les caresses futures, Le sublime ouvrier du Verbe éperdument Songeait un songe blanc pétri de neiges pures.
Il disait son extase et son ravissement, Et s'enivrait de la liqueur de la Pensée Et sa voix enfantait l'ineffable Tourment;
Elle faisait surgir au jour la fiancée Surhumaine, et la Femme idéale venait Divinement resplendissante et cadencée.
Elle marchait sur la bruyère et le genêt Et des astres vivaient au fond de sa prunelle; Un silence d'hymen et de baisers planait.
Le Runoïa, joyeux de l'oeuvre faite, en elle Se plongeait comme dans un océan de lys Et tombait ébloui de la Forme éternelle
Dans le gouffre effrayant des rêves accomplis.
II
La contemplation dura cent mille années; Quand le Maître sortit des songes éclatants, Des générations hideuses étaient nées.
Les Rhythmes étaient morts; les rires insultants Grimaçaient; le soleil blême sur les prairies Sans fleurs pleurait les jours anciens et les printemps;
L'épouse maquillée, âpre de pierreries, Se raillait du Poète et du Rêve divin Et se prostituait aux races amoindries.
Lorsque le Démiurge eut vu ce qui devint, Un désespoir immense emplit son âme sombre; Il comprit que le Verbe était stupide et vain
Et cria dans la nuit: «Puisque tout croule et sombre, «Après l'oeuvre magique et sublime du Chant, «O paroles, rentrez dans le gouffre de l'ombre.
«Va, monde! abîme-toi, triste soleil couchant! «Disparais d'un seul coup dans le néant avide! «Fonds-toi dans ma fureur comme un lingot d'argent!»
Plus rien ne fut; la nuit par le ciel morne et vide Roula son voile noir sur la fausse splendeur Et le Maître, absorbé dans le chaos livide
Tut--pour l'éternité--le Verbe créateur.
TABLE
_DÉDICACE_
A LA MÉMOIRE D'ÉPHRAÏM MIKHAËL 7
DE SABLE ET D'OR
_LES FLEURS NOIRES_
LES FLEURS NOIRES 13 LE DIEU MORT 15 RUINES 17 PAR LA NUIT D'AUTOMNE 19 SOLITUDE 21 PAROLES SUR LA TERRASSE 23 L'AUTOMNE A DÉNUDÉ LES GLÈBES 25
_LES VAINES IMAGES_
PSYCHÉ 29 ÉLIANE 31 HYMNIS 37 CHRYSARION 40
_L'ERRANTE_
L'ERRANTE 45
_VERS L'AURORE_
LES AUMÔNIÈRES 59 MARE TENEBRARUM 61 LE PÈLERINAGE HORS DE L'OMBRE 63 NATIVITÉ 67 LE CHÈVRE-PIEDS 69 FLAMMES 71
_LE JARDIN DE CASSIOPÉE_
LE JARDIN DE CASSIOPÉE 75 VOIX DERRIÈRE LA HAIE 78 LA DOULEUR A CRIÉ 82
LA GLOIRE DU VERBE
_LA GLOIRE DU VERBE_
LA GLOIRE DU VERBE 89
_LES MYTHES_
L'AVENTURIER 97 LE BOIS SACRÉ 102 LES CAPTIFS 109 LES YEUX D'HÉLÈNE 115 SCHAOUL 117 RESSOUVENIR 120 GOETTERDAEMMERUNG 122 LA FILLE AUX MAINS COUPÉES 124 LA PEUR D'AIMER 136 LE PRINCE D'AVALON 138 CELLE QU'ON FOULE 141 LA VOIX IMPÉRISSABLE 149
_MAYA_
THAÏS 157 JUDEX 160 CHAMBRE D'AMOUR 162 PRINTEMPS D'AUTOMNE 164 LIEDER 166 POUR UNE ABSENTE 179 JOUVENCE 181 LA MORT INUTILE 183 L'AME SEULE 185 PETITS PAYSAGES 189 EN MORVAN 191 L'EAU MORTE 192 RÊVE D'ÉTALONS 193 MARBRE 195 CRISTAL 196 CRÉPON 197 L'IMPÉRATRICE 199 L'ASCÈTE 200 MESSE DES MORTS 202
_LA VANITÉ DU VERBE_
LA VANITÉ DU VERBE 209
_ACHEVÉ D'IMPRIMER_ le trente octobre mil huit cent quatre-vingt-dix-sept PAR L'IMPRIMERIE Vve ALBOUY POUR LE MERCVRE DE FRANCE
End of Project Gutenberg's La lyre héroïque et dolente, by Pierre Quillard