La lyre héroïque et dolente

Part 5

Chapter 53,696 wordsPublic domain

La nuit tiède est clémente à la ville qui dort; Des lys impérieux triomphent dans la chambre Et cependant nos coeurs sont froids comme Décembre Et nos baisers d'amours amers comme la mort.

Ta douce bouche s'ouvre à des chansons mièvres Et tes seins bienveillants accueillent mon front las; Mais, ô ma douloureuse enfant, je ne sais pas Pourquoi les dieux mauvais empoisonnent nos lèvres.

Qu'importe? viens vers moi, triste soeur; aimons-nous, Sans craindre la saveur glorieuse des larmes, Tels des héros blessés avec leurs propres armes Et dont le glaive d'or a rompu les genoux.

Viens! nous aurons l'orgueil des âmes taciturnes En cette chambre morne et veuve de flambeaux, Où, semblable à l'odeur des antiques tombeaux, Un parfum sépulcral monte des lys nocturnes.

PRINTEMPS D'AUTOMNE

La pourpre automnale ensanglante Les feuilles sèches des halliers Et transforme en floraison lente Les rayons d'Avrils oubliés.

D'insensibles métamorphoses Changent les clartés d'autrefois En d'artificielles roses Qui parent les jours gris et froids,

Et sous le ciel tendu de brume Et les nuages palpitants Leur odeur mourante parfume Un mélancolique printemps.

Très Chère, c'est aussi l'Automne Ténébreux pour nos coeurs lassés; Mais en notre chair qui s'étonne Refleurissent les jours passés,

Et la ressouvenance lente Nous revêt, comme les halliers, D'un manteau de pourpre sanglante Faite des baisers oubliés.

LIEDER

Ich, ein tolles Kind, ich singe Jetzo in der Dunkelheit; Klingt das Lied auch nicht ergötzlich, Hat es mich doch vor Angst befreit.

(HEINRICH HEINE, _Die Heimkehr_.)

I

Des mots doux comme des hautbois Et des harpes surnaturelles, Des sons légers de chanterelles Et dans les bois, des voix, des voix.

Des couples blancs de tourterelles, Des oiseaux bleus couleur du temps; Des ailes d'or sur les étangs, Dans le ciel des ailes, des ailes.

Je ne sais où: je vois, j'entends. Voici venir la très aimée Et sa cheville parfumée Foule des tapis éclatants;

Sa robe candide est lamée De l'or du paradis natal; Des feux de myrrhe et de çantal L'entourent de blonde fumée.

Plus rien, plus rien! le deuil brutal, Le silence et l'ombre. Serait-ce Que la perfide enchanteresse A forgé ce mur de métal

Et clos dans la nuit vengeresse, Sans ailes d'or et sans hautbois, Les mots doux comme une caresse, Et les colombes, soeurs des voix?

II

Ni tes fiertés, ni tes paresses Ni l'espoir menteur des caresses, Ni ta chair de vierge, j'aimais La splendeur de ma propre idée, O maîtresse non possédée Qui ne me trahiras jamais

Je garde en mon âme hautaine Le rêve frais de la fontaine Et des nénufars ingénus; Je laisse aux lèvres sans extase L'eau noire et, grouillant dans la vase, Tous les reptiles inconnus,

Loin de l'hivernale vallée L'aile des fleurs s'est envolée Et le murmure des nids verts Cherche, avec le vol des pétales, Dans les aubes orientales L'éternel printemps de mes vers.

C'est l'heure que j'ensevelisse La blancheur du dernier calice Avec les souvenirs défunts: O nuptiale Galatée, Rends-moi la corolle empruntée, Rends-moi le songe des parfums,

Pour que je tisse avec mes strophes Un linceul de riches étoffes Embaumé de myrrhe et de nard Et que je jette sur mon rêve De jeunesse et de gloire brève La pourpre antique de Schinnar.

III

Pour moi seul tes cheveux de saule Se déroulent sur ton épaule Comme les feuilles dans le vent, Et, tel que sur la neige vierge Frémit un frisson d'or mouvant, De l'aube de ta chair émerge Une fleur de soleil levant.

Car seul je connais les paroles, Soeurs des feuilles et des corolles, Qui puissent dire ta beauté; Je sais les phrases rituelles Par qui, dans le bois enchanté, L'ombre des amantes cruelles Revive pour l'éternité.

Rires et larmes infinies! Si je chantais tes litanies Et le miel de tes seins rosés Je ferais voler dans les brises, Au delà des jours épuisés, L'abeille des lèvres éprises Vers la ruche de tes baisers.

Mais je tais avec jalousie Les chers mots dont je m'extasie: Les hommes passent et s'en vont; Le bruit des foules abhorrées Roule et le miel divin se fond En perles de gouttes dorées Dans l'urne de mon coeur profond.

IV

Ta voix, ta même voix de colombe blessée Sonne plaintivement dans ta gorge lassée.

J'entends encor l'écho des paroles d'antan Lorsque les mots ailés s'envolent en chantant.

Mais je ne comprends plus les syllabes; j'oublie Ce qui fait leur langueur et leur mélancolie.

Je crois t'ouïr parler un langage inconnu Sur des airs dont mon coeur s'est en vain souvenu,

Et je perçois parmi la musique rhythmée La voix d'une étrangère ou d'une morte aimée.

V

Reine du magique palais, En ce jeu cruel que tu joues, Comme tes soeurs, tu te complais Aux larmes roulant sur nos joues.

Quand tu presses le vin des coeurs L'étoile de tes yeux rutile, L'étoile de tes yeux vainqueurs Rit de la lâcheté virile.

Tandis que, dans la paix du soir, Les désirs--tels de mauvais anges-- Portent aux meules du pressoir Les grappes des rouges vendanges.

Soit! en tes rêves assassins Grise-toi des pourpres foulées Et noue au-dessous de tes seins Des peaux fauves et tavelées.

Sois la bacchante que les dieux Lâchent sur la terre; promène L'orgueil de tes flancs radieux Au milieu de la vigne humaine.

Va! que les héros asservis Et les poètes que tu crées Se courbent hurlants et ravis Devant tes colères sacrées:

Tes triomphes sont imparfaits, Ta gloire sanglante est un leurre; Tu n'as pas su que je t'aimais Et tu ne sais pas que je pleure.

VI

Les moires vertes des feuillées Attendent le Prince Charmant Et sous les gemmes de rosée L'aubépine est une épousée D'où s'exhale amoureusement L'âcre parfum des fleurs mouillées.

Des lèvres que nul ne connaît Ont bu les gemmes disparues: Pourquoi le Prince viendrait-il, O forêt? le parfum subtil Meurt dans les poussières accrues Sur l'aubépine et le genêt.

La plainte lente des ramures Geint sinistrement et déjà Les nains méchants des avenues Font saigner sur les branches nues Que leur caprice ravagea La chair automnale des mûres.

VII

Plus quam femina virgo

(P. OVIDIUS NASO)

(_Métamorphoses_, _Livre_ XIII.)

Plus claires dans le sombre azur des nuits sans lune Les étoiles doraient les ajoncs et la dune, Mais je n'ai pas souci de leur ruissellement Et dans mes yeux fleuris de visions plus belles, Baignant les cieux futurs de leurs splendeurs nouvelles, Les astres à venir montent éperdument.

Tu glissais à pas lents dans les ajoncs stellaires Et sourde à la rumeur humaine des colères Tu regardais surgir les astres apaisés; Mais dans mon coeur fleuri de voluptés plus calmes, J'évoque au chant lointain des sources et des palmes Les vierges à venir et les futurs baisers.

VIII

La fleur énorme de la mer Éclose avec l'aurore sainte Renaissait dans le gouffre amer De tes prunelles d'hyacinthe.

Dans tes cheveux d'or j'adorais, Sous l'or caduc de leur couronne, Les impériales forêts Et leur laticlave d'automne.

Les peupliers glauques et blancs Et la mollesse des prairies Revivaient dans les gestes lents De tes mains douces et fleuries.

Mais aujourd'hui que tu n'es plus La prêtresse et l'évocatrice, Il faut les bois et les reflux Pour que ta grâce refleurisse

Et les colchiques du matin Ressuscitent dans ma pensée Ta pâleur morne de satin, O mensongère Fiancée.

IX

Tout à l'heure, un essaim de mauves s'envolait, Majestueux, au ras des vagues aurorales: Les oiseaux fendaient l'air de leurs ailes égales Et nageaient dans l'azur vers l'horizon de lait.

Ils allaient: le soleil semait sur les prairies Marines des fleurs d'or et de chrysobéril Et l'on eût cru là-bas des papillons d'avril Sur un champ constellé de rares pierreries.

Ils allaient: maintenant que dans le clair matin La blancheur de leur vol splendide s'est fondue, Je cherche obstinément au fond de l'étendue Le souvenir neigeux de leur essor lointain.

Nul des flocons perdus dans les brumes d'opale N'argente plus la plaine immobile des flots Et la seule clameur des antiques sanglots Monte plus tristement vers le lac du ciel pâle.

O Chère, ô pâle ciel d'amour qui te mirais Dans la mer somptueuse et calme de mes rêves Quels abîmes d'azur et d'Océans sans grèves Ont englouti le vol de mes désirs secrets?

Je ne sais: le regard a lassé ma prunelle, La solitude morne emplit mon coeur, j'entends Dans le double infini de l'espace et du temps Monter le râle amer de l'angoisse éternelle.

X

Je ne veux pas courber la tête sous tes pas Ni baisser devant toi mes yeux; je ne suis pas Un mendiant d'amour et d'aumônes charnelles Et la honte des pleurs souillerait mes prunelles.

Mais dans la nuit semblable à mon coeur sombre et fier J'irai dire mon mal aux vagues de la mer: Elle me bercera la mer consolatrice Avec des rhythmes lents et des chants de nourrice.

J'écouterai sa voix et je m'endormirai: Comme un enfant, tandis qu'en un jardin sacré Surgira, bleu de rêve et parfumé de menthe, Le magique palais où tu seras clémente.

POUR UNE ABSENTE

Je veux m'enfermer seul avec mon souvenir, Immobile, oublieux des rafales d'automne Qui font les frondaisons se rouiller et jaunir Et de la mer roulant sa plainte monotone; Je veux m'enfermer seul avec mon souvenir.

Le demi-jour filtrant des étoffes tendues Sera doux et propice à mon coeur nonchalant, Quand je l'évoquerai du fond des étendues, Et sa voix emplira d'un hymne grave et lent Le demi-jour filtrant des étoffes tendues.

J'aurai la vision chère devant les yeux: Le souffle parfumé de l'ineffable Absente Flottera pour moi seul dans l'air silencieux, Subtil comme une odeur de fraise dans la sente; J'aurai la vision chère devant les yeux.

Et je dirai tout bas ma tendresse latente; O coeur lâche, tremblant et révolté, je veux Que ton intime amour se révèle et la tente: Tu te résigneras à l'effroi des aveux Et je dirai tout bas ma tendresse latente.

JOUVENCE

Tu parles tristement des campagnes lointaines D'une voix si dolente et lourde de regrets Que je deviens jaloux des fleurs et des forêts Et des saules d'argent penchés vers les fontaines.

Souvenirs! jours anciens! comme vous enserrez Notre âme prisonnière en d'invincibles chaînes: Tu veux, comme autrefois, baigner les sombres chênes Au clair de lune blond de tes cheveux cendrés.

Soit! l'été revenu parmi les hautes herbes, Nous marcherons, frôlés par les ailes de l'air, Au murmure divin des choses et ta chair Mêlera des parfums de Chypre aux foins en gerbes,

Et peut-être qu'un soir entre de rudes draps Embaumés de lavande et dans un lit d'auberge Tu me rendras ta chair et tes lèvres de vierge, Pour quelque amour d'enfant dont tu te souviendras.

LA MORT INUTILE

_A Grégoire Le Roy._

Curæ non ipsa in morte relinquunt.

(PUBLIUS VERGILIUS MARO.)

Triste comme la mer et la chanson des syrtes, Le vent lourd de sanglots pleure dans la forêt; Un troupeau d'ombres va, paraît, et disparaît Par les bois souterrains et les bosquets de myrtes.

Défaillant dans l'horreur d'un ciel ensanglanté, Le soleil infernal baigne le pâle espace; Un troupeau d'ombres vient, revient, passe et repasse En sa mélancolique et tremblante clarté;

Et ce sont à travers les routes d'asphodèle Les fantômes hagards, pleins de larmes et lents Dont les glaives d'amour ont déchiré les flancs: La mort n'a point fermé leur blessure immortelle,

Le sommeil sépulcral a leurré leurs yeux las Et l'âpre souvenir survivant à la tombe Tel qu'un vin corrosif, goutte par goutte, tombe Dans leur coeur ulcéré qui ne guérira pas.

L'AME SEULE

_A A.-Ferdinand Herold._

La bienfaisante nuit couvre la ville immense D'où montaient vers le ciel des sanglots et des chants Et la grande cité semble un lac de silence Frôlé par la rumeur pacifique des champs.

Mer des vivants, mer furieuse qui te rues Emportant dans tes plis les deuils et les baisers, Tu roules tout le jour sur le pavé des rues, Mais le soir calme endort tes râles apaisés;

Et les rêveurs amis des nécropoles saintes, Délivrés de la joie, affranchis du remords, Errent par les soirs clairs et fleuris d'hyacinthes Comme des immortels dans la maison des morts.

Hommes, laissez passer dans la nuit solitaire Ceux qui foulent toujours des chemins non frayés: Les exilés divins ont repeuplé la terre Et je me sens plus seul quand vous vous réveillez.

Quels démons ont pétri de leur mains ironiques Vos faces de mensonge et de stupidité, Je ne sais, mais le mal suinte de vos tuniques Et votre rire impur attente à la beauté.

Le matin revenu, soyez tels que vous êtes. Moi cuirassé d'orgueil et de mépris serein Entre mon coeur farouche et vos clameurs de bêtes Je laisserai tomber une herse d'airain.

Je m'en irai là-bas vers la forêt clémente: Les arbres fraternels m'appellent doucement; L'herbe bruit, l'eau des fontaines se lamente Et rit comme une nymphe avec son jeune amant.

La forêt a gardé pour mon oreille seule Les chants anciens et les fleurs nobles d'autrefois Parfument à jamais sa mémoire d'aïeule Et tous les rhythmes morts revivent dans sa voix.

Les chênes musculeux portent de verts portiques, Où pareils à des rois mes rêves passeront Et près des dieux nouveaux, fils des taillis antiques, Je plierai les genoux et courberai le front.

Mais retrouveras-tu la jeunesse première, O parleur orgueilleux, ivre d'un vin mauvais? Et si dans la splendeur de la pure lumière Ton rêve était moins beau que tu ne le rêvais?

Ainsi qu'un porteur las délivre ses épaules Tu voudrais rejeter les souvenirs humains Et suivre le ruisseau qui court entre les saules Et marcher tout le jour au hasard des chemins.

Va! tu n'entendrais plus les voix surnaturelles Qui t'invitent la nuit, vers les magiques bois; Dans les halliers saignant de mûres et d'airelles Tu serais poursuivi par les mauvaises voix.

Reste jusqu'à la mort baigné de crépuscule Avec l'âpre regret des astres radieux: Tu n'es pas assez grand pour le manteau d'Hercule Et pour te revêtir de la pourpre des dieux.

PETITS PAYSAGES

_A Urbain Derbanne._

I

Une écume de fleurs, blanche et rose, s'étale Sur la mer onduleuse et mouvante des prés Où ruisselle le flot des trèfles empourprés, Tandis que montent vers le nue orientale Le meuglement des boeufs et la rumeur des blés.

II

Le souffle langoureux des brises musicales Chante dans les sainfoins en fleurs un hymne lent Et grave et sous les rais du soleil aveuglant Une fuite éperdue et grise de cigales S'enlève et vibre, au ras de l'herbe, en sautelant.

III

L'équipe de pêcheurs tire la grande senne A basse mer, avant les vagues et le flux; Et nul des rudes gars n'est manchot ni perclus, Mais l'effort fait saillir et gonfler leur chair saine Et les veines des bras musculeux et velus.

IV

Le soleil tombe et des grappes de lilas sombre Fleurissent la forêt marine où Téthys dort Sous un voile de pourpre aux filigranes d'or Que trempe dans le sang de la clarté qui sombre L'invisible ouvrier du fabuleux décor.

V

Le ciel est gris comme une aile de tourterelle Que teinterait un peu de rose veiné d'or; Là-bas, le cap lointain dont la mâchoire mord L'horizon sombre est las de sa longue querelle Et la brume a brisé les dents du monstre mort.

EN MORVAN

_A Jacques Derbanne._

L'ombre s'enroule aux flancs des collines farouches Et pèse sur les bois et les versants herbeux Où dorment lourdement les immobiles boeufs; Elle fait grimacer les arbres et les souches Des saules noirs pareils à des jeteurs de sorts, Tandis que par les vaux mystérieux et morts Le monotone appel des hulottes réplique Au sifflement du vent dans le houx métallique Qui vibre hostilement comme une armure et luit Et l'eau sauvage hurle entre les roches grises, Ainsi que défaillant de hautes entreprises Une guerrière blanche en fuite dans la nuit.

L'EAU MORTE

_A Charles Bourgault Ducoudray._

L'étang mystérieux dort parmi les bois sombres, Eau de solitude, eau de silence, eau de songe, Que le flot rose et blanc des bruyères prolonge; Parfois des oiseaux noirs glissent comme des ombres Entre les joncs tendus hors des sinistres ondes Tels que des glaives d'or aux mains de reines blondes; Et sous l'âpre soleil épars en rayons mornes Les nymphéas chassés des limpides fontaines Où boivent, à la nuit, les cerfs aux belles cornes, Attendent tristement les étoiles lointaines.

RÊVE D'ÉTALONS

_A Edmond Haraucourt._

Une lourde vapeur rôde sur les prairies; La plaine calme dort au chant prochain des eaux Et le vol pacifique et lent des grands oiseaux Traîne des filets d'ombre aux flots d'herbes fleuries.

L'or brusque du soleil déborde dans l'azur Et jaillit de la neige ardente des nuées; Puis le ciel morne enclôt les splendeurs refluées Dans ses digues de fer éblouissant et dur.

Des cris surnaturels et des glaives d'archanges Bruissent dans l'éther magiquement: des voix Rauques sonnent l'appel d'invisibles tournois Où se heurtent des dieux et des guerriers étranges.

Les étalons vautrés dans le tiède gazon Comme au ressouvenir épique des mêlées, Eperdument, de leurs prunelles affolées Parcourent l'étendue immense et l'horizon,

Et par delà le sable héroïque des grèves Regardent, les naseaux gonflés d'un souffle amer, Sur la montagne bleue et verte de la mer Blanchir en galop fou les cavales des rêves.

Convulsifs et dressés sur leurs jarrets tremblants, Le col tendu vers les chimériques crinières Ils sentent comme aux jours des fièvres printanières Les désirs infinis aiguillonner leurs flancs.

Mais leur chair glorieuse en proie aux frissons vagues Dédaigne désormais les vieilles voluptés Et le vain désespoir de leurs coeurs indomptés Hennit lugubrement vers le troupeau des vagues.

MARBRE

_A Ernest Christophe._

Les bois religieux se taisent; les oiseaux Ont quitté la forêt où meurt le bruit des eaux. Seule en sa nudité de vierge et de guerrière La déesse de marbre habite la clairière Et son corps impollu fait de rêve et d'amour Monte, lys immortel, parmi les fleurs d'un jour. Ni flûtes de bergers ni chansons de cigales: Sauf le frissonnement des herbes amicales Dont le flot souple ondule autour d'elle, nul bruit. Parfois dans les fourrés un chevreuil brusque fuit Farouche d'avoir vu briller la chair sans voiles Et l'arc impérieux tendu vers les étoiles.

CRISTAL

_A Emile Gallé._

Noire sur le cristal pâle et gris comme un ciel D'hiver, la libellule énigmatique éploie Les ailes dans l'air lourd et pestilentiel. Ses immobiles yeux sans tristesse et sans joie Cherchent sinistrement une invisible proie Et planant sur l'eau verte et morte des marais, Vers vos calices d'or, de pourpre et de ténèbres, Elle vole vers vos calices à jamais, Glauques fleurs qui nagez sur des étangs funèbres Où se mire le deuil des pins et des cyprès.

CRÉPON

_A Judith Gautier._

Des oiseaux merveilleux onglés de griffes d'or Tracent dans le ciel calme un candide sillage Et la migration d'un éternel voyage Tend vers des pics lointains leur immuable essor.

Le caprice du peintre ouvrant les ailes vaines Fige ironiquement loin des vierges sommets Leur vol: blancs exilés, vous n'atteindrez jamais Les cimes que le soir vêt de pâles verveines.

Mais le rêve des monts vous donne leur fierté, L'eau des lacs inconnus frémit dans vos prunelles Et l'héroïque amour des neiges fraternelles Illumine vos yeux de gloire et de clarté:

Telle malgré l'horreur des ténèbres accrues Mon âme vole vers la pourpre des printemps Et loin des monts neigeux et des lacs où je tends Rêve au parfum royal des roses disparues.

L'IMPÉRATRICE

_A Mlle Gabrielle Herold._

Les dieux d'un riche crépuscule Parent d'or fauve et de joyaux Les cactus, les lys sans macule Et les chrysanthèmes royaux;

La pourpre du jour tombe et glisse Sur les terrasses du jardin; Le soleil meurt, l'Impératrice Frôle les fleurs avec dédain

Et songe, loin des soirs illustres, Au lac blanc sous l'aube d'avril Où les frêles herbes palustres Semblaient des reines en exil.

L'ASCÈTE

_A Benjamin Constant._

Après le jour de flamme et le labeur amer, L'ascète hiératique accroupi sur la grève Entendait résonner une harpe de rêve Et son maigre lion dormait près de la mer.

Ni voix ni glissement des barques ou des ailes Ne troublaient le silence effrayant et la paix Du morne crépuscule épars dans l'air épais, Et la bête songeait aux viandes des gazelles.

Mais l'homme dédaignant la tristesse du soir, Consumé d'une soif que rien ne désaltère Et que n'apaisent pas les coupes de la terre, Regardait le soleil rougir l'horizon noir.

Et voyait, en un ciel de pourpre et d'hyacinthe, Les pieds cloués, la chair tachant l'horrible croix, Le Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, Roi des rois, Sinistrement saigner sur la montagne sainte.

MESSE DES MORTS

_A Bernard Lazare._

LES ORGUES

Requiem æternam dona eis, Domine.

Seigneur, ces pèlerins des routes de la vie Ont peiné tout le jour vers le terme divin: Au lieu des puits d'eau vive et des outres de vin, Ils se désaltéraient aux calices d'envie.

Desséchés par le hâle et brûlé par le ciel Torride, haletant de la soif infinie, Ils ont bu, comme Christ en sa lente agonie, La mauvaise liqueur de vinaigre et de fiel.

Sous les savantes mains d'atroces sagittaires, Des flèches s'envolaient vers eux d'arcs inconnus Et d'invisibles fouets mordaient leurs torses nus Et du métal ardent coulait dans leurs artères.

Ils marchaient pesamment sous le faix de leurs croix Avec le seul espoir de ta bonté future; Mais les loups de l'enfer guettent la créature Et happent en chemin l'âme que tu mécrois;

L'inextinguible feu hurle dans la géhenne Et les damnés jetés aux abîmes grondants N'apaisent point la faim terrible de ses dents Et son gosier féroce est avivé de haines;

N'écarte pas de toi les fidèles troupeaux; Le soir descend; après les heures sans prairies, Voici l'instant rêvé des calmes bergeries: Ouvre, ô Pasteur des morts, le bercail de repos.

LES VIOLONS

Et lux perpetua luceat eis.

Seigneur, ces exilés de la seule patrie Criaient vers toi du fond des gouffres ténébreux; Pitié, fais ruisseler des nuages sur eux La source de splendeur promise en Samarie.

Que la mort leur devienne un baptême: revêts Leurs flancs martyrisés de robes de lumière Et donne leur essor dans la gloire première Aux cygnes échappés aux pièges du Mauvais.

Magnifiques et purs, après la lutte rude, Ils voleront vers les parterres triomphaux Où des lys, méprisant la morsure des faux, Fleurissent dans la joie et la béatitude,