La lyre héroïque et dolente

Part 4

Chapter 43,686 wordsPublic domain

LA JEUNE FILLE, éveillée en sursaut des prières, se lève frissonnante vers SON PÈRE et le guerrier convulsif brûle ses mains de caresses, de caresses incestueuses et brutales.

Et l'enfant hurlante s'arrache des baisers sacrilèges. Elle va jusqu'à la grand salle où LE SERVITEUR courbé fourbit les larges glaives et les panoplies.

LA JEUNE FILLE

Vieillard, j'ai ma pensée entière. Prends l'épée De justice, l'épée infaillible, trempée Sept fois dans le Saint-Chrême et le feu baptismal Et que ne souille pas, comme l'homme, le Mal

Originel. Saisis la Purificatrice --Si ton bras est rongé d'ulcères, qu'il périsse! A dit le Maître dont m'attendent les hymens;-- Et lave aux flots d'acier rougi, tranche mes mains!

LE SERVITEUR

O ma fille, vos mains sont des corolles fines; Vos mains sont un bouquet de jeunes aubépines; L'haleine du printemps souffle de votre chair: Je ne moissonne pas les fleurs avec le fer. Vous délirez.

LA JEUNE FILLE

Tais-toi; l'ulcère des caresses Inexpiables, mord ma chair et fond mes graisses. Obéis, sans l'horreur mortelle des aveux: L'effroi te briserait les oreilles.

La main levée en un geste terrible:

Je veux.

Et la volontaire martyre pose sans trembler ses mains jaillissant des manches sur une table de porphyre aux mosaïques de chimères.

Ses yeux fixes ne clignent pas à l'éclat bleu du glaive brusque s'abattant, qui verse aux bêtes héraldiques des gouttes soudaines de pourpre.

Et, brandissant dans la pénombre les deux torches jumelles des bras mutilés, elle fait prendre une aiguière de cristal enchemisé d'or.

Epouvantable et radieux, un double nénuphar aux tiges d'écarlate flotte dans une écume rose de grappes d'Orient foulées.

Oh! le vase lustral où l'âme se lava! Va-t'en porter l'aiguière à mon bon père. Va.

II

Maintenant une foule confuse bruit près de la mer flagellée par le vent du Nord. Dans une frêle nef, sans rames ni voilure, LE PÈRE a fait étendre LA JEUNE FILLE surnaturelle, enveloppée dans un linceul de lin grossier. Elle regarde obstinément le ciel d'orage.

LE PÈRE

Ma fille, vos péchés, commis dans ma maison, Ont fait s'enfuir les tourterelles du blason. Endormis dans la nuit tombale, clos en elle, Les morts ont tressailli de votre ardeur charnelle. Donc je dois, réprimant pleurs lâches et sanglots, Vous confier, vivante, à la douceur des flots. Nous prierons, gens des bourgs et manants de campagne, Afin que la bonté de Dieu vous accompagne. Allez! au nom de la Très Sainte Trinité, Et que Jésus vous prenne en votre éternité.

Mais la barque n'est pas engloutie par les gueules fauves de l'abîme. Elle s'efface, poussée par les haleines pacificatrices d'invisibles archanges.

Les gerbes fauchées des houles vertes dorment sous un soleil d'accalmie, et LA JEUNE FILLE, affranchie par l'extase, contemple des visions vagues et des formes.

Dans le lilas de leurs rosaces vespérales, Je vois s'épanouir, là-haut, des cathédrales.

Une poussière d'astre irise les parvis Et les arceaux sortent des dalles de rubis.

Dans l'espace des nefs sans limites, lamées D'azur, des encensoirs effeuillent des fumées.

Dans le frisson de leurs échos multipliés, Des sons inentendus ébranlent les piliers.

Le voile rejeté d'un fulgurant coup d'aile, Le Tabernacle inaccessible se révèle.

Et lorsque l'Ostensoir éphémère me luit, La robe du soleil semble teinte de nuit.

Seigneur Dieu, l'appétit des vagues me réclame, L'aumône de mon corps est faite. Cueillez l'âme.

Dans son ravissement mystique, LA JEUNE FILLE se croit morte. Serait-ce que la barque aborde aux rives vertigineuses du Paradis, où des couples célestes glissent dans une aube d'opales fluides?

Elle regarde émerveillée, sous une étoffe de la lumière, au lieu des tronçons effroyables, la fraîcheur blonde de ses mains ressuscitées et d'où s'exhale une senteur de ruches prochaines et de miel.

Des enfants, vêtus de tuniques multicolores et légères, lui font un triomphal cortège et, prise dans des rets de charmes surhumains, elle marche au milieu des hymnes étranges. Hymen! Hymenaee!

Hymen! Hymen! Hymenaee! Au faîte des monts d'hyacinthe un palais de prodige monte, marmoréen, vers les nuages violets. Elle gravit les escaliers, gardés par des sphinges immobiles.

Hymen! Hymen! Hymenaee! Au seuil glorieux des demeures, souriant idéalement dans l'ombre dénouée de sa chevelure, LE POÈTE-ROI vient vers elle sous son manteau de pourpre lyrique.

Et les enfants ont disparu; dans une salle de féerie, portée par des cariatides, sur l'or roux, des lions tués, LA JEUNE FILLE s'abandonne à la volupté des caresses. Hymen! O hymen!

LA JEUNE FILLE

Doux initiateur de l'âme en quelle sphère Plus lointaine, Jésus, l'Esprit, et Dieu le Père, Dans leur unité triple, infinis et sereins, Attendent-ils le choeur des élus, pèlerins Joyeux et jamais las d'un Temple que j'ignore, Qui s'envolent de l'ombre ancienne vers l'Aurore. Emmène-moi par les Edens et les Sions, Toi qui sais les chemins de constellations.

LE POÈTE-ROI saisit la grande Lyre et, sous le plectre, les cordes de brebis vibrent dans l'écaille de tortue transparente.

Avant la Terre, avant les Jours et les années, L'Immuable a pétri nos chairs prédestinées.

J'ai trompé mon ennui par la lyre, et j'attends Tes seins qui m'appelaient de l'abîme des temps,

Et mes yeux, emperlés d'une angoisse inconnue, Mes yeux cherchaient tes yeux nocturnes dans la nue.

Parfois, dans le brouillard chantant de la forêt, Une fée illusoire éclôt et disparaît:

Dis-moi que tu n'es pas l'ombre vaine d'un rêve, O fille de la mer et de l'écume brève.

Dis-moi qu'avant la tombe et nos corps révolus, Le flot de tes baisers ne se tarira plus.

Je ferai vivre par delà les étendues Ton nom sanctifié dans les cordes tendues.

Et tu vaincras par la gloire de tes beautés Les nymphes de l'Hellas et les Divinités.

Parle, et tu chasseras, de la mémoire humaine La Vénus Italique et l'Anadyomène.

Je traquerai leurs souvenirs tels que des loups, Et Christ reconnaissant se penchera vers nous.

LA JEUNE FILLE

O Chanteur, je ne sais quel décevant mystère Me rappelle du ciel entrevu vers la terre. Ton regard me repousse et m'attire. Va-t'en, Car je me damnerais peut-être en t'écoutant.

Dans son indicible douleur, LE POÈTE-ROI jette la Lyre qui se brise en un lamentable sanglot et le cri des fibres est si déchirant que LA JEUNE FILLE tremblante d'effroi et d'amour revient vers le royal Désespéré, comme résignée aux flammes d'une imminente géhenne. Pendant qu'ils sont enlacés, UN CHOEUR D'ANGES, entendu jadis, effleure leurs oreilles extasiées.

Ecarte le conseil de tes mauvaises craintes. Le Seigneur t'a rendu des mains pour les étreintes, Fais à l'amant royal le don de ton orgueil. Va! laisse le troupeau neigeux d'immaculées; Vers l'amoncellement des glaces reculées, Les rouges Kéroubim les repoussent du seuil.

Aimez-vous! le blé mûr épars des Madeleines, Epars sur les pieds nus avec les urnes pleines, Brûle seul dans la sainte auréole de feu. Dans le brasier de Christ, avivé de colères, Vous fondriez, ô froides fleurs des soirs polaires, Qui ne parfumez pas les hommes avant Dieu.

Lorsque le Rédempteur eut brisé les statues D'autrefois, parmi les colonnes abattues, Il laissa reverdir, seul d'entre les Maudits, Erôs, et lui donna pour royaume la Terre: Immortelle, la soif des lèvres vous altère, Et l'enfer des baisers vaut notre paradis.

LA PEUR D'AIMER

_A José-Maria de Heredia._

La Bête monstrueuse et le bon Chevalier Ont lutté tout le jour: le dragon mort distille Un suprême venin sur le sable infertile, Et le triomphateur entre dans le hallier.

Il va, les yeux hagards d'un songe familier: Là-bas, le palais d'or miraculeux rutile Et la princesse rêve, en sa grâce inutile, A l'amant inconnu qui la doit éveiller.

Mais lorsque le vainqueur de l'hydre et des licornes Vit, après le bois sombre et les escaliers mornes, La vierge aux cheveux blonds comme un soleil d'Avril

Dans la jeune splendeur de sa puberté mûre, L'angoisse de l'amour mordit son coeur viril Et sa chair de héros trembla, sous son armure.

LE PRINCE D'AVALON

_A Henri de Régnier._

Et le prince vivait dans l'île d'Avalon. Des parterres de fleurs caressaient ses prunelles; Les calices des lys s'ouvraient en ce vallon Éperdument, vers les étoiles fraternelles;

Les paons constellés d'yeux luisaient sous les halliers Or mobile, tremblant saphir, vivante flamme Et les fruits mûrs pendus aux vastes espaliers Versaient un opulent arôme de cinname,

Tandis que, dans le parc peuplé par des sylvains Et des faunes bordant les larges avenues, Le clair de lune épars sur les marbres divins Faisait étinceler la chair des nymphes nues.

Et le prince sur la terrasse du palais Inclinait vers le sol ses doigts chargés de bagues Et regardait, là-bas, sous les cieux violets, Fuir des vaisseaux fleuris par la houle des vagues.

«Passez, je vous envie, ô frères ignorés, Que les vents furieux emportent sur le gouffre; Je ne la connais plus et vous la reverrez La terre désirable où l'homme pleure et souffre.

Je suis venu vers les rivages interdits Pour obéir aux voix des blanches fiancées Et mon âme succombe au poids des paradis Ainsi que les joyaux chargent mes mains lassées.

Pour éveiller en moi d'immortelles douleurs Dont la mémoire accrût mes extases futures, J'ai déchaîné des sangliers parmi les fleurs; Mais les fleurs renaissaient plus belles et plus pures.

J'ai voulu renverser le palais merveilleux Et je l'ai revêtu de rouges incendies, Mais des colonnes d'or surgissaient à mes yeux Et portaient jusqu'au ciel les voûtes agrandies.

Et lorsque j'ai tué la vierge que j'aimais, Espérant rompre enfin les ineffables charmes, L'enfant ressuscitée a vaincu pour jamais Par des baisers plus doux ma tristesse et mes larmes.

Pour moi, le flot des jours s'écoule vainement; Vainement le soir tombe et l'aurore rougeoie: Enveloppé de rêve et d'éblouissement Je suis le prisonnier de l'immuable joie.»

Ainsi par cette nuit d'étoiles, il parlait: Les fourrés frissonnants brillaient de lucioles Et le souffle embaumé de la brise mêlait Les chansons de la mer à la voix des violes.

CELLE QU'ON FOULE

_A Georges Duflot._

C'était parmi la nuit muette, la clameur De la Terre, clameur lamentable et farouche De géante en travail qui se tord sur sa couche, Rejette l'embryon sanglant, rugit et meurt.

La formidable voix hurlait: cris d'épouvante, Gémissements plaintifs des automnes, sanglots Rauques de la forêt hivernale et des flots, Rire amer et confus de la foule vivante,

Frémissement de l'herbe et murmure des nids, Hymne démesuré du torrent et du gouffre, Tout ce qui parle, tout ce qui palpite et souffre S'unissait et montait vers les cieux infinis.

Or voici l'anathème effréné que la Terre Jetait à travers l'ombre aux fils des nations: «Que le troupeau vengeur des exécrations Suive à la trace l'homme ennemi du mystère.

Les peuples d'autrefois inclinaient leur orgueil Devant la majesté féconde de l'ancêtre D'où jaillit la semence et la source de l'Être Et qui rouvre ses flancs paisibles au cercueil.

Partout, toujours, dans les déserts hantés d'hyènes, Dans les plaines de neige où, par soudains élans, Bondissent des troupeaux de rennes et d'élans, Près du pôle et dans les cryptes égyptiennes,

Les hommes adoraient la Terre, qui porta Dans son sein maternel, des millions d'années, Le germe à peine éclos de vos races damnées Et priaient à genoux Kybèle, Isis, Airtha.

Alors au bruit des sistres d'or et des crotales, Sereine, à travers les chemins et les cités, De temple en temple, au pas de mes lions domptés, J'allais les seins voilés de pourpre orientale.

Les vierges de Hellas ployaient leur cou de lait Au passage de la déesse vénérable Et, telles qu'au printemps les grappes de l'érable, Me versaient des parfums où le feu se mêlait.

Les austères guerriers des campagnes romaines Chantaient pieusement la nourrice Rhéa Qui mit en eux la sève antique et les créa Pour l'asservissement des nations humaines;

Et les chasseurs lointains des cerfs et des aurochs, Les braves aux yeux bleus, chevelus d'or, les Mâles Érigeaient mes autels en face des cieux pâles Dans les forêts tempêtueuses, sur les rocs.

Quand la procession de mes prêtresses blanches Précédait au printemps par les sentiers herbeux Mon attelage lent et traîné par des boeufs Vers les villages et les toits couverts de branches,

Les hommes tatoués de fauve vermillon Se courbaient et baisaient ma trace, et les épées Rouges encore du sang et des têtes coupées Saluaient d'un éclair la Mère du Sillon.

O temps ancien de la Germanie et de Rome, O temple universel des plaines et des blés Où mon mystique époux des siècles écoulés, Le laboureur était un prêtre auguste à l'homme:

Le culte vénéré sombre aux flots de l'oubli: Nul printemps, nul été, ne luit et ne ramène Les incantations de la prière humaine Vers les autels de mon sanctuaire aboli:

O races chaque jour plus impures et viles, Qui ne connaissez plus mes mystères, troupeaux Plus barbares que vos pères vêtus de peaux, Troupeaux qui pullulez dans vos enclos de villes,

Vous qui fouillez avec mépris mes flancs gercés Par les maternités innombrables; ô foule Immonde dont le pas sacrilège me foule; Vous qui priez des dieux que je n'ai pas bercés

Au chant de mes forêts de bouleaux et de chênes, Dans des lits d'herbe fraîche et des langes de fleurs, Voici venir enfin la horde des malheurs Fatidiques et des calamités prochaines.

Dans un bref avenir une aube jaillira, Ensanglantant les noirs espaces des nuées Et par-dessus le bruit féroce des huées Le clairon des combats ultimes sonnera;

Sous l'oeil indifférent des sphères fraternelles, L'horrible mer de vos haines, sinistrement Débordera sur vous et l'épouvantement Élargira le vol funèbre de ses ailes;

Et les hommes saisis d'un délire fatal, Déchaînés se rueront aux suprêmes tueries; De l'équateur torride aux blanches Sibéries, Ma face saignera comme un immense étal.

O fureur indicible et sans répit! batailles Qui durerez de l'aube au soir, pendant dix ans, Comme le cri des flots qui heurtent les brisants, J'entends déjà clamer les corps sous les entailles.

Un souffle meurtrier et pestilentiel S'exhale de la mort et des chairs refroidies Sans linceul, tandis qu'aux lueurs des incendies De vastes lacs de sang pourrissent sous le ciel,

De vastes lacs de sang où, rigides et vertes, Vont des flottes de morts convulsifs par milliers, Où s'acharnent sans peur, repus et familiers, Les vautours réjouis des cervelles ouvertes.

La fièvre fait claquer les dents des survivants, Témoins terrifiés des heures vengeresses, Qui dans l'affolement des suprêmes détresses Voudraient perpétuer leur race en des enfants;

Mais ces accouplements de spectres épuisés Ne repeupleront pas les villes et les plaines. Mêlez-vous, unissez les corps et les haleines! Les siècles ont tari la source des baisers.

Les temps sont écoulés, les heures sont venues Et nul glas solennel et lent ne tintera Lorsque le vent indifférent emportera Le dernier râlement de l'homme vers les nues.

Sa mort n'éveillera ni gaîté ni regret Dans le monde impassible et dans l'âme des choses Qui ne s'occupent pas en leurs métamorphoses De ce qui naît, grandit, s'efface et disparaît.

Rien ne tressaillera dans la Nature, et seule, Seule de toutes les étoiles, je saurai Que mon lait a nourri jadis l'être exécré, Le mauvais fils, l'enfant contempteur de l'aïeule!

Comme avant l'homme impie et ses rébellions, Libre de sa présence et de sa marche impure, Je pourrai dénouer au vent ma chevelure De profondes forêts où rôdent les lions;

Et quand l'aube luira dans la fraîche rosée Je plongerai mon corps que ses pas ont flétri. --Et ma force renaît, ma beauté refleurit, Et ma chair a des tons d'églantine rosée.

O gloire des cactus de pourpre et des lys blancs, Hautaine majesté des palmes triomphales Que faisait onduler le souffle des rafales Sur la virginité première de mes flancs,

Surgissez et parez ma nouvelle jeunesse Pour l'hymen radieux et rouge du soleil; Tissez et déployez votre manteau vermeil Sur ma gorge superbe et mes seins de faunesse!

Montez dans le limpide éther, ô chants d'oiseaux: Voici l'amour et les caresses nuptiales; J'entends hennir au loin les cavales royales Et des nuages fins neigent de leurs naseaux.

Le Dieu descend du char céleste et sur ma bouche Frissonnante, je sens sa bouche, et ses baisers S'infiltrent lentement dans mes flancs embrasés, Jusqu'à l'heure où le jour resplendissant se couche

Et remonte vers le palais mystérieux, Cependant que la main pacifique des ombres Étale dans le ciel obscur ses voiles sombres Et clôt divinement mes lèvres et mes yeux.»

LA VOIX IMPÉRISSABLE

_A Catulle Mendès._

Abandonné depuis des siècles fabuleux, Un grand temple dressait sur le mont solitaire Ses portiques de marbre et ses escaliers bleus.

Pourpre traînant en ombre errante sur la terre, Jardins ensanglantés de glorieuses fleurs, Vasques d'or où l'ibis sacré se désaltère,

Et près des bois, gemmés par la rosée en pleurs Du collier merveilleux que l'aube sainte égrène, Des oiseaux ignorant les rets des oiseleurs:

Tout un monde de rêve espérait une reine Ou le retour tardif des héros et des dieux Disparus dans la nuit formidable et sereine.

Fils de la neige pure et du ciel radieux, Des cygnes indolents glissaient dans la vallée Sur un fleuve que les lotus étoilaient d'yeux;

Leurs corps majestueux fendait l'eau refoulée Et parfois leur plumage illustre secouait Autour d'eux des flocons de lumière envolée,

Tandis qu'en un appel de deuil ou de souhait Le cri des beaux nageurs aux ailes éployées Montait éperdument vers le temple muet.

Mais nul dieu revenu n'écartait les feuillées Et nulle reine avec des rires enfantins, Ne réveillait l'écho des verdures mouillées.

Le vieux temple érigeait ses portiques hautains Ainsi qu'un fier écueil d'indestructible roche Qui défiait les flots des soirs et des matins.

Or, flux tumultueux qui roule et qui s'accroche En écume de flamme aux marbres effrités, La sombre mer des jours suprêmes était proche

Ruine des moissons et terreur des cités. Fauves ivres du sang versé dans les cratères, Des hordes s'en venaient vers les bois enchantés.

Les têtes des vaincus sur la peau des panthères Pendaient horriblement comme des raisins mûrs Et les carquois sonnaient aux dos des sagittaires.

Les frondeurs brandissaient leurs bras noueux et durs Et des cavaliers nus au galop des cavales Entrèrent en hurlant par les brèches des murs.

Des torches consumaient de leurs pourpres rivales Les voiles rouges et les blocs de marbre roux. Et des gerbes de feu fusaient par intervalles.

L'absence de vivants attisait le courroux Des barbares frustrés de la chair des prêtresses, Et les images d'or se brisaient sous leurs coups.

Tel le Temple, parmi les clameurs vengeresses, S'abîmait dans les flots de bronze incandescent Qui couronnaient les monts de monstrueuses tresses.

Seuls, les cygnes épars dans le val frémissant Regardaient la lueur rouge de l'incendie Comme un morne soleil qui meurt et qui descend;

Et, vers l'astre nouveau d'où la flamme irradie, Désespérant des dieux qui les ont oubliés, Ils tournaient tristement leur prunelle agrandie,

Mais les barbares las, jetant leurs boucliers, Firent pleuvoir, avec les pierres de leurs frondes, Les flèches qui sifflaient entre les peupliers.

Pointes de fer, silex aigus et balles rondes Trouaient l'eau frissonnante avec un bruit strident Et le sang des oiseaux tachait les claires ondes.

Alors un chant funèbre emplit le ciel ardent: Un concert douloureux d'ineffable harmonie Montait vers les tueurs surgis de l'occident.

La voix des chanteurs blancs pleurant leur agonie Poursuivait les guerriers jusque-là sans remords Dont la chair palpitait d'une angoisse infinie;

Et tandis qu'autour d'eux l'âme des cygnes morts Semait un hymne amer de vengeance éternelle, Les barbares, au vol de leurs chevaux sans mors,

S'enfonçaient, affolés, dans l'ombre solennelle.

MAYA

_A BERNARD LAZARE_

THAÏS

_A Henri de Manneville._

I

Alexandros, l'épique enfant de Zeus Ammon, Mange et boit et s'enivre après la ville prise Dans le palais taillé dans le marbre et le mont;

Et les hommes-lions, sculptés de pierre grise, Inutiles gardiens des murs et du trésor, Regardent le héros boire aux coupes qu'il brise,

Cependant que la fauve avalanche de l'or Splendidement s'abat sur la massive table Comme un grand oiseau roux au fulgurant essor,

La rauque orgie et la clameur épouvantable Hurlent et le troupeau des Hellènes vainqueurs Mugit: tels les taureaux dans la nocturne étable;

Et parmi les péans discordants et les choeurs, Et les parfums de la Sabée et le cinname, Et la vapeur des vins et des chaudes liqueurs,

La torche en main, Thaïs, la bacchante qui clame, La courtisane blanche et droite comme un lys Revêt de pourpre ardente et couronne de flamme

La ville antique aux toits d'argent, Persépolis.

II

O ville, amas ancien de rêve et de superbe, Dressée en moi sur tes inébranlables fûts, Qui te rabaissera jusqu'au niveau de l'herbe?

Monceau de souvenirs étranges et confus, Peuple mystérieux de muettes images, Qui donc rendra la plaine au chant des bois touffus?

Qui chassera de moi les rites et les mages Et sur les noirs débris du temple renversé Fera monter des cris d'oiseaux et de ramages?

Quelle torche, ô mon coeur, sur ton marbre glacé Etendra des lueurs sanglantes et sur l'âme Lâchement assoupie et sur l'esprit lassé

Dardera la splendeur de ses langues de flamme?

JUDEX

_A Marcel Collière._

Par le prétorial silence de la nuit Où sonnent seulement des horloges funèbres J'attends venir vers moi le Juge des ténèbres Qui scrute les péchés des hommes et s'enfuit.

Sans toge, sans licteurs ni haches enlacées, Sans chants impérieux et tristes de buccins, N'écoutant que la voix des remords en nos seins Le Juge intérieur passe dans nos pensées.

Les spectres dont le jour avait tué les cris, Les spectres dont le jour avait clos les prunelles, Surgissent maintenant des tombes éternelles Et redressent leurs fronts livides et flétris.

O baisers reniés, mémoire des caresses, Rêves que j'avais crus emmurés pour jamais, O cadavres divins que j'aime et que je hais, Regards accusateurs et bouches vengeresses,

Que voulez-vous de moi? spectres, ayez pitié; N'appelez pas ainsi l'incorruptible juge; Vous savez qu'il n'est point d'église de refuge Pour le coupable en pleurs et le crucifié.

Mais l'âpre justicier se lève dans mon âme Chaque soir: il prononce irrévocablement La sentence de deuil, de honte et de tourment Et fait couler en moi des rivières de flamme.

Puis il remonte au ciel lointain dont il descend Et d'où j'espère en vain le Rédempteur à naître, Tandis que dans l'obscur abîme de mon être Un enfer de douleur hurle en le maudissant.

CHAMBRE D'AMOUR