La lyre héroïque et dolente

Part 3

Chapter 33,636 wordsPublic domain

La forme s'effaça, la parole se tut, Et délivré du poids antérieur des chaînes, L'homme plana plus haut que les heures prochaines Et comme tout, canaux, cité, temple abattu

S'enfonçait lentement dans la brume amassée Sur le fond ténébreux des êtres et des temps, Pure clarté, pistils de rayons éclatants, Il vit s'épanouir la fleur de sa pensée.

LES MYTHES

_A MARCEL COLLIÈRE._

L'AVENTURIER

_A Charles Andler._

Là-haut, temple ou palais dressé sur la colline, Un amoncellement de blocs prodigieux Monte: des chiens de bronze aux yeux de cornaline Hurlent aux quatre vents, la gueule vers les cieux.

Les murs massifs, coupes de portes métalliques, Sont écaillés de cuivre et peints de vermillon; Au faîte, le soleil frappe de feux obliques Un étendard taillé dans la peau d'un lion.

Pacifiques, devant la demeure farouche, Des rosiers rouges et des lys parent le bois Où passe, inoffensive aux roses qu'elle touche, L'enfant belle à dompter les héros et les rois.

Le calme lumineux du jour mourant caresse L'enfant grave: elle glisse entre les nobles fleurs Avec des gestes lents d'idole ou de prêtresse Qui n'a jamais connu le rire ni les pleurs.

Elle va, contemplant de ses larges prunelles Les vagues de forêts qui ferment l'horizon Et le val où le soir vêt d'ombres solennelles Le maître hérissé d'une horrible toison.

C'est son père, tueur de boeufs, ployeur de chênes; Embusqué tel qu'un fauve aux aguets, il attend Les voyageurs qui vont vers les cités prochaines Et fait craquer leurs os en ses doigts de Titan.

Puis il revient, tranquille, après chaque tuerie, Courbé sous le butin comme un roi triomphant, Et tandis que les morts saignent dans la prairie Suspend de lourds colliers au cou de son enfant.

Maintenant une nuit de lune, froide et claire, Découpe le profil des monts sur les chemins; Le meurtrier fatal, sans haine et sans colère, Ecoute s'approcher un bruit de pas humains.

Et voici qu'au détour de la route moussue Apparaît, radieux sous l'armure qui luit, Un guerrier casqué d'or qui porte une massue Et dont le manteau rouge illumine la nuit.

Le Tueur, allongé dans la broussaille, épie Le Héros dédaigneux en marche vers la mort; Mais celui-ci, clamant vers la muraille impie, Réveille les échos de la forêt qui dort:

«Je suis venu; hors du repaire, ô vainqueur d'hommes! Si tu fuis devant moi je dirai que tu mens; Mais tu mériteras le nom dont tu te nommes Si tu peux m'étouffer dans tes embrassements.»

--«Soit! ta bouche saura la saveur de la terre.» Et l'antique lutteur se dresse avec ennui Pour écraser d'un coup de poing et faire taire L'éphèbe injurieux qui parla devant lui.

Ils se prennent, poitrine unie et chair mêlée, Groupe tumultueux de râles et de cris: L'enfant calme regarde, au fond de la vallée, Le meurtre habituel du haut des monts fleuris.

Elle voit seulement se mouvoir dans la plaine L'ombre du double corps et des torses jumeaux Et sûre du vainqueur, s'enivre avec l'haleine Des parfums langoureux épars sous les rameaux.

Mais tout à coup, après une clameur sauvage, Ses impassibles yeux se ferment de terreur: Comme un boeuf abattu dans le natal herbage, L'invincible est couché sous le jeune lutteur.

Et le guerrier sanglant, par les pentes ardues, Monte vers le jardin: «Vous serez apaisés, O morts, je vengerai vos âmes éperdues Et la victime est belle et vierge de baisers.

O morts, je vais tuer dans la Fille maudite Les exécrables fils qui naîtraient de ses flancs.» Il dit et vient, hagard du meurtre qu'il médite Et l'Enfant parle aux fleurs et tend ses bras tremblants:

«L'Homme vous briserait avec ses mains brutales, Roses que je laissais fleurir et défleurir; Un arome puissant monte de vos pétales, Vos parfums sont trop doux pour que j'aime à mourir.

Ma chair frissonne; sauvez-moi, fleurs protectrices. O lys, lys glorieux que je n'ai pas cueillis, Je voudrais me cacher dans vos étroits calices Et refermer sur nous le voile des taillis.

Au moins, versez en moi vos senteurs: que j'emporte Dans le morne pays vos baumes précieux, O fleurs qui renaîtrez lorsque je serai morte, Fleurs, éternelles fleurs, fleurs égales aux dieux!»

Elle murmure encor des mots et des prières Mais le vainqueur, surgi des âpres escaliers, Traîne par les cheveux l'Enfant dans les clairières Et fait boire son sang aux roses des halliers.

«J'ai tué le Brigand et la Magicienne, L'oeuvre est bonne: luisez sur ma route, astres purs!» Et l'Ephèbe drapé dans la pourpre ancienne, Se hâte dans la nuit vers les monstres futurs.

LE BOIS SACRÉ

_A Lucien Lévy_

I

Resplendissante, au pied du mont mystérieux, La troupe formidable et blonde des guerrières Gardait, la lance au poing, les farouches clairières Et la forêt terrible où sommeillent les dieux.

Et tous venaient vers la ténébreuse vallée Sous les casques de bronze et les boucliers ronds, Vêtus de fer et d'or par de bons forgerons, Tous les héros épris de gloire inviolée.

Frappant le ciel muet de sauvages clameurs, Tous par les nuits, par les matins, par les vesprées, Ils venaient au galop des licornes cabrées: «Nous verrons votre face, exécrables semeurs

Des désirs, des baisers et des larmes humaines; O voyageurs hagards qui hurlez dans le vent, Nos bras étoufferont votre souffle vivant Et nous tuerons en vous nos amours et nos haines.

Si vous ne craignez pas nos glaives, approchez: Votre rire cruel insulte à nos misères. O vautours, nous irons vous prendre dans vos aires, O loups, nous forcerons vos repaires cachés!»

Tous se ruaient: là-haut, sous les sombres ramures, Les calmes dieux semblaient immobiles et sourds. Mais brandis par les mains des guerrières, toujours Les javelots stridents vibraient sur les armures.

Et les héros, vainqueurs de monstres, les tueurs Des dragons enflammés, des hydres et des stryges Roulaient honteusement broyés sous les quadriges. Leurs yeux mi-clos rougis de mourantes lueurs

Convoitaient les seins nus des prêtresses complices Qui, méprisant leurs cris et leurs râles derniers, Joyeuses, bondissaient sur les rauques charniers Et tendaient vers le ciel leurs mains triomphatrices.

II

Or le tumulte des batailles, ce jour-là, Se tut comme la mer pendant les accalmies. Sur les corps mutilés et sur les chairs blêmies Le flot d'une ineffable aurore s'étala.

Un grave chant porté par le souffle des brises Montait de l'Orient lumineux et charmait, Épars autour des bois et du divin sommet, Le coeur moins furieux des guerrières surprises:

Et l'Aède parut couronné de cyprès; Sa lyre se voilait de tristes asphodèles Et douloureusement les cordes immortelles Pleuraient un chant d'amour, de deuil et de regrets.

«M'entends-tu dans le noir abîme, ô chère morte, Irrévocable fleur qu'un vent cruel emporte?

O lumière, comme une étoile qui s'enfuit, Ne briseras-tu pas les chaînes de la nuit?

O soeur des soirs taillés dans de larges opales, Où sont tes cheveux d'ombre, où sont tes lèvres pâles?

Vous qui l'avez ravie, ô dieux, je viens à vous, Rendez l'épouse absente aux baisers de l'époux.

Je vous ai célébrés dans mes strophes pieuses, O maîtres qui siégez aux cimes merveilleuses:

Mais les rhythmes naissaient de ses rires: rouvrez Les sources de l'amour et des hymnes sacrés.»

Les guerrières des dieux écoutaient comme en rêve Le doux profanateur en marche vers les bois, Il passa; les chevaux s'écartaient à sa voix Et sa chair dédaignait la morsure du glaive.

Autour de lui, le vol des flèches susurrait Comme un essaim vaincu d'abeilles bienveillantes Et sans ouïr les cris des vierges effrayantes L'Aède pacifique entra dans la forêt.

III

Éperdument, par les silencieuses sentes, Il allait; ses regards épiaient les fourrés Taciturnes: sous les rameaux enchevêtrés, Nulle apparition de chairs éblouissantes.

L'ombre informe, le noir silence, des parfums Sauvages d'herbe fraîche et de fleurs surannées Et, confondue avec les sèves déchaînées, L'innombrable senteur des automnes défunts.

Il allait; nulle voix effroyable ou charmante Ne répondait, nul bruit de fête ou de combats: Seul, dans les antres, sous le ciel, ici, là-bas, Le frisson fauve de la terre qui fermente.

Semblables au monceau des feuilles sous ses pas, Ses rêves, ses douleurs, ses pensées Tombaient en tournoyant dans les bises glacées Et l'Aède comprit que les dieux n'étaient pas.

Il perdit, se vouant aux stupides épées, L'orgueil d'être vaincu par un maître inclément, Comme les héros morts frappés en blasphémant Ivres d'un puissant vin de gloire et d'épopées.

Et dépouillé du fier rêve des dieux jaloux, Il brisa pour jamais les cordes tutélaires Et descendit vers les clameurs et les colères, Ainsi qu'un chasseur las se livre aux crocs des loups.

IV

L'homme fut déchiré par les vierges sanglantes; La bouche d'où sortaient les paroles de miel Se tut. La nuit sereine enveloppa le ciel Et recouvrit les morts d'ombres indifférentes,

Tandis que défendant le mont mystérieux La troupe formidable et blonde des guerrières Gardait, la lance au poing, les farouches clairières Où triomphe toujours le mensonge des dieux.

LES CAPTIFS

_A Leconte de Lisle._

I

Un sage, descendant de cimes inconnues, S'en allait autrefois par le pays d'Assour, Et la mystérieuse aurore d'un grand jour Empourprait, à sa voix, le jardin blanc des nues.

Les peuples le suivaient et ne comprenaient pas Quels dieux, accompagnant la marche du prophète, Candidement semaient dans les villes en fête Des lys miraculeux et calmes sous ses pas.

Mais tous buvaient le miel divin de ses paroles, Le miel fait de parfums et de baumes puissants, Forts comme la senteur éparse de l'encens, Doux comme la senteur éparse des corolles.

Pour s'enivrer des mots que sa bouche versait, Les laboureurs quittaient le manche des charrues, Et parmi la clameur des foules accourues Le Voyant pacifique et sublime passait.

Désormais, dédaigneux des apparences brèves Et des illusions passagères, fermant Leurs yeux purifiés à la clarté qui ment, Les hommes ouvraient l'âme à la splendeur des rêves.

II

Le roi, las des lions traqués dans les filets, Las des buffles saignant sous la grêle des flèches, Las des femmes aux chairs odorantes et fraîches Fit amener vers lui cet homme en son palais:

«Vieillard, évocateur des merveilles du songe, «Jongleur qui fais surgir devant les yeux humains, «Dans la poussière impure et vile des chemins, «Des visions de paix, de gloire et de mensonge,

«Vieillard, évocateur des merveilles du ciel, «Toi qui règnes, là-bas, au pays du mystère, «Mon coeur royal déçu par l'horreur de la terre «Aspire à la beauté du monde essentiel.

«Tel que le cri plaintif des tigres dans les fosses «Vient à nous à travers les cloisons de la nuit, «J'entends sourdre en moi-même un lamentable bruit «Malgré le mur d'airain des apparences fausses.

«O vieillard, fais tomber les mauvaises cloisons, «Montre-moi la campagne et les arbres des plaines «Et les fleuves d'azur roulant à vagues pleines «Vers le gouffre sans fin des vierges horizons.»

Mais l'homme d'une voix tranquille: «Que t'importe, «O roi des rois, seigneur des mondes, fils des dieux, «Qui marches revêtu de pourpre et radieux, «La rumeur entendue au delà de la porte?

«O maître, que veux-tu de la terre et des cieux? «Si je t'ouvre la source antique de la vie, «Je n'apaiserai pas ta soif inassouvie, «Et ton esprit d'orgueil n'en croira point tes yeux!»

--«Voilà beaucoup de mots inutiles, prends garde: «Ta tête pourrait choir d'un coup prématuré.» Et l'homme répondit: «C'est bien. J'obéirai: «Roi qui veux voir le fond de l'abîme, regarde.»

Hors du temps, hors du lieu, faite de pur granit, Enserrant l'univers de ses noires murailles, Rauque d'un monstrueux râle de funérailles, Une immense prison montait dans l'infini.

Au milieu de la geôle effroyable, les villes S'étageaient sous le deuil des cieux; un flamboiement D'astres sombres luisait épouvantablement Sur les rois, sur les dieux, sur les foules serviles.

Mais une lueur d'aube emperlait l'Orient De magiques rayons et d'étincelles blondes: Les hommes nés depuis la naissance des mondes Se ruaient vers l'espoir du soleil, en criant.

Ils allaient, éperdus et fauves; les armées Se heurtaient sous le vol sinistre des vautours; Et les blocs de rochers pleuvaient des hautes tours, Et les ailes du feu nageaient dans les fumées.

Les chefs vainqueurs, avant le rouge lendemain, Offraient aux dieux d'en-haut les victimes tuées Et dressaient vers la cime errante des nuées Des palais effrayants tendus de cuir humain.

Sourds aux tumultes, sourds aux luttes, mains unies, Regards ravis d'extase et d'éblouissements, Des couples enlacés de femmes et d'amants Passaient, dans un concert de tendres harmonies:

Des pétales de fleurs apportés par le vent Tourbillonnaient vers eux dans l'ombre des yeuses: Et tous, couples d'amour et hordes furieuses, Marchaient, marchaient toujours vers le soleil levant.

Mais l'aube désirée et les futures gloires De clartés décevaient leurs risibles efforts, Et mourant vainement pour renaître, les morts Poursuivaient à nouveau les astres illusoires.

La même nuit baignait l'éternel horizon, Et de ceux qui vaguaient dans la geôle des choses Et tâchaient à s'enfuir de leurs cavernes closes, Aucun ne s'évadait de la morne prison.

Seuls, les sages tuaient la volonté de vivre. Aveugles aux lueurs que nul ne peut saisir, Ils gagnaient, affranchis des chaînes du désir, Le néant ineffable et la mort qui délivre.

Bienheureux qui savaient la fatigue des pas, Bienheureux qui savaient le mirage des astres, Bienheureux qui savaient la vie et les désastres: Ils s'endormaient un jour et ne renaissaient pas.

III

«La vision, vieillard, est morne et ridicule: «Tu mourras.» Et le roi Nabou-Koudour-Oussour, Très juste, fit clouer au faîte d'une tour La tête qui saignait dans l'or du crépuscule.

LES YEUX D'HÉLÈNE

_A Marcel Proust._

Qualis maternis Helene jam digna palestris, Inter amyclaeos reptabat candida fratres.

(P. STATIUS.)

La native blancheur du cygne paternel. Vêt de neige le corps adorable d'Hélène, Et l'eau du fleuve bleu qui glisse dans la plaine Baigne ses yeux d'enfant profonds comme le ciel.

Elle va: ses regards de déesse ingénue Que jamais la tristesse impure n'a troublés Errent nonchalamment sur les flots blonds des blés, Et les hommes pensifs tremblent à sa venue.

Elle évoque l'horreur future des destins Et verse le frisson des luttes fatidiques Aux guerriers à venir assis sous les portiques, Dont les yeux éblouis suivent ses pas lointains.

L'effroi religieux issu de ses prunelles Ardentes d'incendie et de fauves clartés Saisit étrangement les coeurs épouvantés Et pleins de visions sombres et solennelles.

Passe, vierge terrible au col souple et nerveux: L'inexpiable sang pour les siècles macule Ton front clair comme un jour d'été sans crépuscule Et la mort des héros surgit de tes cheveux.

Passe, reine d'amour, semeuse de désastres, Dans ta robe de gloire et de sérénité, Et vois fleurir les deuils autour de ta beauté, Sous tes regards pareils aux rayons froids des astres.

Tu brilles dans la nuit des âges révolus Et les derniers amants des formes triomphales Contemplent au delà de l'ombre et des rafales Tes yeux dont la splendeur ne s'abolira plus.

SCHAOUL

_A Rodolphe Darzens._

I

En ces jours, Elohim lui refusant son ombre, Schaoul, enfant de Qisch, était semblable au mort Délaissé, que la dent des bêtes fauves mord, Et les esprits du mal rongeaient son âme sombre.

Il errait à travers les routes d'Israël Poursuivi sans repos par la meute tenace Et d'âpres aboiements de haine et de menace Hurlaient autour de lui dans l'abîme du ciel.

Rien ne transfigurait ses mornes destinées. Nulle trêve: ni les paroles des nabis Ni la chair des béliers ni la chair des brebis N'écartaient de son coeur les gueules forcenées.

Et même dans la fête héroïque du sang, Quand les vaincus, après les sauvages victoires, Montaient vers le Très-Haut en feux expiatoires, Les crocs inassouvis lui déchiraient le flanc.

Alors on fit venir vers le roi taciturne David de Bethléem, le joueur de kinnor, Dont l'incantation charmait les astres d'or Tandis que ses troupeaux paissaient l'herbe nocturne,

Et comme les chacals rentrent aux creux des monts Quand le veneur paraît sur les rocs granitiques, Mêlant sa voix d'enfant aux cordes prophétiques David, plein d'Iahveh, chassa les noirs démons.

II

Homme, Schaoul des temps infinis, saigne et pleure: Les carnassiers hideux suivent sur ton chemin La trace de tes pas, hier, aujourd'hui, demain, Toujours: le changement de la forme et de l'heure

N'écartera jamais la horde des ennuis Et tu te traîneras dans l'horreur sans limite Sans ouïr le Kinnor et le Bethléémite Qui te ferait des jours pareils aux belles nuits.

RESSOUVENIR

_A Mario de la Tour de Saint-Ygest._

Cet homme était venu vers le Maître des pleurs Oubliant pour le Christ les lyres et les roses, Comme un vendangeur las qui de ses mains décloses Laisse choir les raisins et les grappes de fleurs.

Il avait délaissé pour les routes d'épines Les portiques de marbre auprès des flots marins. Sous le cilice dur qui lui mordait les reins, Il marchait loin du jour vers les ombres divines.

Or il vivait au fond des bois mystérieux, Suivi par un troupeau de bêtes familières, Et des oiseaux volaient autour de ses prières Et des rêves de ciel illuminaient ses yeux.

Mais toujours, tel qu'un vol blond d'abeilles essaime Et retourne en vibrant aux ruches d'autrefois, Par les soirs langoureux chargés des douces voix Et des parfums charnels que le Mauvais y sème,

Son âme s'envolait vers les jours révolus: L'ancien verbe d'amour caché dans l'Évangile Faisait fleurir au bois les nymphes de Virgile Et des faunes lascifs montraient leurs fronts velus.

GOETTERDAEMMERUNG

_A la comtesse Jane._

Heil siegendes Licht.

Siegfried, astre évadé des ombres transitoires, Soleil épanoui dans l'azur de la mort, Avec ta chair, la gloire humaine de l'effort, S'abîmait dans le deuil des suprêmes victoires.

Mais tels que le granit usé des promontoires, Que l'assaut de la mer tempétueuse mord, Les dieux irradiant dans les glaces du Nord Attendaient lâchement les jours expiatoires.

Le héros, sur les fleurs sanglantes du bûcher, Semblait sortir des couchants mornes et marcher Dans l'auréole d'or des flammes triomphales.

Tandis qu'en un torrent de splendeur et de bruit, Flagellé par le vol sinistre des rafales, Le Palais merveilleux s'écroulait dans la nuit.

LA FILLE AUX MAINS COUPÉES

MYSTÈRE

_A Maurice Peyrol._

_PERSONNAGES_

LA JEUNE FILLE. LE POÈTE. LE CHOEUR D'ANGES. LE PÈRE. LE SERVITEUR.

_L'action se passe n'importe où et plutôt au moyen âge._

Dans la chambre silencieuse, où flotte par les vitraux glauques la soie resplendissante de l'aurore, LA JEUNE FILLE est agenouillée et prie en sa blancheur adorable de lys.

Le large bliaud damassé, broché de calices d'argent, qui neige sur sa poitrine et l'étoile, est à peine agité par le souffle du corps pâle sculpté dans un marbre vivant.

Elle lit dans le lourd missel incrusté de joailleries, mais d'une voix si basse qu'elle semble un frôlement somptueux d'étoffes que froissent dans l'éther des princesses lointaines.

Elle laisse tomber le livre et les yeux tournés vers un Christ exsangue sur un ciel ensanglanté, elle clôt ses lèvres entr'ouvertes et se prend à prier des rêves sans paroles.

O Jésus, écartez les griffes du Malin.

Les anges de saphir dorment dans le vélin; Les graves lettres d'or pèsent aux ailes blanches; La colombe du ciel s'englue après les branches, Et la prière est prise au piège des versets.

O livre, le parfum sacré que tu versais Vaut moins, pour le Sauveur et pour ses mains percées, Que l'inappréciable encens de mes pensées.

Mon bien-aimé, mêlés à vos élus divins, Mes rêves purs, avec le choeur des Séraphins, Allégés du fardeau des paroles antiques, Mes rêves ont chanté plus haut que les cantiques; Et quand mon âme, un jour, s'évadera du corps, Je volerai dans les Splendeurs et les Accords Faits de flamme subtile et de claire harmonie, Et je rayonnerai dans la gloire infinie, Autour du front terrible et charmant de l'Époux.

O monde, ô vie, ô sens, évanouissez-vous! Car, là-haut, par delà les ténèbres premières, Dans l'éclat des concerts et la voix des lumières, Impérissable, dans le nimbe de l'Amant, La chair immaculée arde éternellement.

Baignée d'une musique surhumaine, elle entend comme en elle-même:

UN CHOEUR D'ANGES

Enfant, les cieux songés, blancs de lys et de vierges Plus blêmes que la cire odorante des cierges, Et les jardins semés d'étoiles, les sommets D'hermine chaste et de candeurs impolluées Mirés aux lacs où vont les cygnes des nuées, Enfant, les cieux songés seraient clos à jamais.

Arrière, le troupeau neigeux d'immaculées! Vers l'amoncellement des glaces reculées, Les rouges Kéroubim vous repoussent du seuil Eblouissant: les crins de votre âpre cilice Vous sont une moelleuse et royale pelisse: Votre virginité n'est ivre que d'orgueil.

Arrière! le blé mur épars des Madeleines, Epars sur les pieds nus avec les urnes pleines, Brûle seul dans la sainte auréole de feu. Dans le brasier de Christ, avivé de colères, Vous fondriez, ô froides fleurs des soirs polaires, Qui ne parfumez pas les hommes avant Dieu.

Lorsque le Rédempteur eut brisé les statues D'autrefois, parmi les colonnes abattues, Il laissa reverdir, seul d'entre les Maudits, Erôs, et lui donna pour royaume la Terre: Immortelle, la soif des lèvres vous altère, Et l'enfer des baisers vaut notre paradis.

Va! l'Olympe aboli revit dans votre race; La meute des désirs vous poursuit à la trace, Et vous n'évitez pas les flèches de l'Archer. Prends garde d'oublier les cieux songés, ô vierge: L'amour à l'horizon de ta jeunesse émerge; J'ai vu, dans l'Orient, l'invincible marcher.

LA JEUNE FILLE éperdue des paroles ouies et béante d'horreur mystique invoque, en balbutiant, Madame Marie qui sourit, doucement couronnée d'astres, au fond d'une fresque byzantine, et des cimes de l'azur tend les mains vers un vol d'âmes en peine: VENITE AD ME DILECTÆ MEÆ.

Je ne sais plus si c'est mon rêve que j'écoute, Ou si la source en moi s'infiltre goutte à goutte Qui ruisselle des luths et des psaltérions, Et si j'entends le Diable ou les Anges. Prions.

Tueuse du serpent. Reine du bleu stellaire, Le dérobeur d'épis maraude autour de l'aire: Le voleur d'âmes vient des abîmes et fuit: Chassez le tentateur et le rôdeur de nuit.

Tandis que s'égrènent les litanies, un fracas assourdi d'armures irradiées glisse lentement, entre les tentures héroïques où s'enchevêtrent de furieuses mêlées.