Part 2
Non, demeure, Puisque la volonté de ton sort et du soir A mené tes pieds las vers le morne manoir Et vers l'hôte imprévu dressé devant ta face En qui ta voix a fait s'épanouir, vivace, Une fleur de jadis aux pistils oubliés. J'y consens: ô soleils abolis, flamboyez Encore, surgissez dans ma sombre mémoire En aube de suprême et cinéraire gloire Avant que cette chair s'engloutisse à jamais; Et toi, dolente ombre d'une ombre que j'aimais Et qui m'a refusé ses lèvres mensongères, Toi qui dormis sous des étoiles étrangères Des sommeils flagellés par l'âpre fouet du vent, Entre sans peur avec un sourire d'enfant Et l'ingénuité d'une âme puérile Dans la vieille maison où le hasard t'exile.
L'ERRANTE
Je ne sais même pas ce qu'on nomme les ans, Ni combien de matins, combien de jours pesants Ont écrasé l'errante amère et résignée, Homme, ni quelles eaux lustrales l'ont baignée Où le secret des dieux demeure enseveli, Quelles eaux de pitié, de refuge et d'oubli, Emportant dans le cours pacifique des fleuves Tout un faix dilué de souffrance et d'épreuves.
A peine un souvenir obscur survit en moi, Heure d'angoisse, heure de détresse et d'effroi Qui m'a fait tressaillir d'une crainte ignorée: Des reîtres ont voulu m'entraîner, à l'orée De la forêt; j'ai fui leurs lèvres et leurs mains, Eperdue, à travers les rochers sans chemins, Et je frissonne encor de l'étreinte éludée Jadis, quand mon horreur de vierge dénudée Écoutait survenir l'approche des pas lourds.
Cependant par des soirs, solitaires toujours, J'ai miré mon visage au miroir des fontaines Et tendu vers mon front des lèvres incertaines Dont la source perfide a glacé le désir; Et l'ombre s'effaça que j'ai voulu saisir, Comme un pâle soleil qui sombre au flot nocturne, Sans avoir accueilli mon baiser taciturne.
Mais voici que ta voix grave qui m'effrayait Parle plus doucement à mon coeur inquiet Et qu'après les assauts de la tempête rude Des astres bienveillants dorent la solitude. Donc j'entrerai sans peur dans la maison.
Salut, Seuil, et que les haillons du passé révolu S'envolent de ma chair au vent qui les emporte Ainsi qu'un vain linceul d'où jaillit une morte Pour renaître en splendeur de soleil exalté, Belle de sa jeunesse et de sa nudité.
II. _DE GUEULES._
Dans la mélancolique demeure où les murs s'émerveillaient de sa beauté, saluée par les figures amies des lices, irradiant l'eau ternie des miroirs, l'ERRANTE est entrée blanche et nue.
Elle n'a point refusé ses lèvres et les rouges floraisons de la joie ont fleuri impérieusement, par la vibrante offrande de son corps à l'HOMME éveillé d'un long rêve.
Il a plongé dans les coffrets de bronze ses mains fiévreuses et prodigues, et l'armure d'or et les brocarts et les gemmes et le glaive ont échappé aux chaînes noires des ténèbres.
Sur les seins et sur les épaules de l'ERRANTE, tous les trésors enfouis dans le sépulcre du silence depuis des siècles, des ans et des jours, resplendissent avec l'aurore.
Au seuil matinal de la porte, elle se dresse en sa robe de pourpre qui recèle sous le sang figé de la soie, avec la cotte de mailles, l'irréprochable acier du glaive.
Pensive, elle s'est retournée vers l'HOMME qui fait un geste d'adieu, et comme hésitante et retenue par la puissance d'une main invisible, elle tarde à franchir le seuil.
L'ERRANTE
Je le sais: mon destin m'entraîne et tu le veux, J'irai. Je dois offrir aux chocs tumultueux Dès le premier appel de l'aube avant-courrière Ma poitrine héroïque et libre de guerrière; Et mon poing brandira le glaive désormais. Je le sais: mais l'exil sombre où tu t'enfermais S'illumine pour toi de ma chair apparue, Et radieuse encor, même absente, j'obstrue Les portes de la nuit que tu heurtais déjà. Ami, dont ma venue importune outragea Le manoir de silence et d'ombre inviolée, Pardonne, pour ton deuil de solitude emblée, A l'Errante qui part, chaude de tes baisers.
L'HOMME
Va: le soleil bondit dans les cieux embrasés; C'est l'heure, il faut franchir le seuil et vers les villes Te ruer en clamant aux oreilles serviles Tout ce que les tombeaux t'ont livré de secrets.
Viens et regarde: là de houleuses forêts Où les pasteurs de porcs se vautrent dans les bauges; Puis des plaines, rumeurs des blés, parfum des sauges, Et les paysans nus courbés sous les sillons A jamais; et plus loin des foules en haillons, Troupeaux lâches que tu mueras en fauves hardes, Tournent vers le palais des prunelles hagardes Et des poings décharnés par l'immuable faim Sans que la torche encor s'enflamme dans leur main.
Ce qui fut moi naguère et richesse stérile Et dépouille des temps silencieux rutile Autour de ton front jeune et de tes seins altiers: Voici venir un vol de cygnes éployés, Le vol tardif et sûr des prophétiques ailes Qui m'invite au sommeil des ondes éternelles.
Va: la chair que la mort heureuse requérait S'évanouit parmi les choses, sans regret, Maintenant que tu m'as affranchi de moi-même Et que tu peux, maîtresse enfin du double emblème, Descendre vers les serfs de la glèbe et des murs Et, selon le vouloir des trois monstres obscurs, Tendre le rameau d'or ou férir de l'épée.
L'HOMME disparaît sous les eaux immobiles, sous les eaux épaisses où ne palpite aucune lueur. L'ERRANTE contemple longuement le lac d'ombre monotone, puis marche, auréolée par la gloire du matin, vers les plaines et vers les villes orientales, tandis que sa voix dans la solitude chante les batailles futures.
L'ERRANTE
Homme, revis en moi. Dans ma dextre crispée Je serre puissamment le pommeau froid du glaive Et si le monstre ancien se rebelle et se lève, Je rougirai le sol de sa tête coupée,
Moi, celle qui connaît les suprêmes paroles Et toute la douleur avec toute la joie; Je chasserai le loup et l'hyène de proie Et je veux emporter les royales corolles
Que les dragons jaloux gardaient des mains humaines: Afin que le parfum des roses inconnues, Epars farouchement sous la voûte des nues, Suscite dans les coeurs les désirs et les haines,
Je viens à vous, frères penchés sur les emblaves, Attelés à la meule au fond de l'ergastule; Mon verbe lacérant l'antique crépuscule Souffle une âme de pourpre à vos âmes d'esclaves;
Redressez-vous; sarclez les herbes parasites: Lancez contre le ciel les pierres de vos geôles, Et que les murs vaincus par vos fortes épaules Vous ouvrent le jardin des terres interdites
Où, plus belles, des fleurs de rêve vont éclore En butin triomphal pour les races vengées, Tandis que le sang vil des bêtes égorgées Se mêle par mon glaive au sang pur de l'aurore.
VERS L'AURORE
_A A.-FERDINAND HEROLD_
LES AUMONIÈRES
_A A.-F. Plicque._
Sur la grève qu'avaient souillée Les conquérants et les héros, Près de la mer pacifiée Pleine des frissons auguraux,
Les poings perdus dans les crinières De leurs chevaux roses et blancs, C'étaient les bonnes aumônières Qui reviennent tous les mille ans.
Cymodoce, Aglaure, Euryanthe, Au caprice d'un galop fou Elles passaient; leur flamboyante Chevelure brûlait leur cou.
Lèvres douces comme la soie, Lumineuses comme les cieux, Elles chantaient un chant de joie Vers l'Océan mystérieux.
Tandis que vibraient des abeilles Autour des étalons loyaux, Elles plongeaient dans des corbeilles Leurs bras riches de lourds joyaux
Et brandissant leurs mains sacrées, Bonnes au yeux chargés de pleurs, Parmi les vagues empourprées Semaient d'impériales fleurs;
Car les coroles millénaires Eparses en vol d'Orient Calment les antiques colères Et charment le vieil Océan.
MARE TENEBRARUM
_A Emile Gallé._
Durant les jours de brume et les soirs sans étoiles Le vent triste a fané la pourpre de nos voiles; Mais nos coeurs s'attardant aux soleils révolus Oubliaient le deuil vain des flux et des reflux.
La barque tressaillait de la poupe à la proue Avec le ronflement d'un cheval qui s'ébroue; Mais nos coeurs enchantés de chants évanouis Oubliaient la clameur des vagues et des nuits.
Hier l'Aurore brusque a jailli de nos rêves; Le marbre bleu des mers et l'or fauve des grèves Eblouissaient nos yeux brûlés par les embruns Et le dragon rostral s'enivrait de parfums.
Mais l'ombre en flocons noirs a neigé sur nos âmes, L'ombre que nul soleil ne fondra de ses flammes Et déjà le dragon, loin des havres heureux, Mord les antiques flots glacés et ténébreux.
LE PÈLERINAGE HORS DE L'OMBRE
_A Remy de Gourmont._
I
Ame riche de nuit, d'étoiles et de rêves Qui puisas des trésors aux urnes d'un tombeau N'abandonneras-tu jamais tes blêmes grèves Pour cette ville en fleurs sous le printemps nouveau?
Ame riche de nuit, mon âme, tu recèles Assez d'astres perdus et de soleils éteints: Viens connaître la chair et les lèvres de celles Qui tendent leurs seins nus aux pourpres des matins
Et font en souriant à l'aurore sereine Fluer entre leurs doigts le sable et leurs cheveux, Pour que, vivante enfin, ma bouche amère apprenne A goûter le miel blond des heures. Tu le veux,
Ame lasse déjà des ivresses futures, Toi qui n'as rien chéri que les pleurs et la mort: Le vent gonfle d'amour les voiles toujours pures: Loin de l'île où la blanche Hymnis repose et dort,
Pour moi seul, dans le vain cénotaphe des roses, Nous irons conquérir son corps ressuscité; Sans doute elle revit par les métempsycoses Sur le sol oublieux que parait sa beauté
Et parmi les parfums sauvages des galères, Les chiens, les portefaix qui geignent en marchant, Elle va, lourde encor des gloires tumulaires, Sans que nul ait compris la douceur de son chant.
II
L'écume violée a neigé de la proue; Les mauves qui mouillaient leurs plumes aux flots noirs Ont secoué le sel des vagues sur ma joue.
Le sel des vagues! Tels les pleurs d'antiques soirs Enrichirent jadis de gemmes dissipées Ces yeux fous aujourd'hui d'aventure et d'espoirs.
Puis la forêt flamba de cruelles épées; Mais plus d'ombre tombait des branchages pieux Pour voiler le sommeil inquiet des Napées.
Ainsi les âpres bois ont défendu mes yeux Jadis et quand le jour en troublait l'eau tranquille, Ils étalaient dans l'air leur deuil impérieux.
Or maintenant, voici les portes de la ville; Je franchirai les murs sans désir de retour Heureux si dans la solitude où je m'exile
L'ombre descend sur moi du temple et de la tour.
III
Farouche de voir les aurores Et les soleils épanouis, L'eau tressaillait dans les amphores Sur la marge grise des puits
Et les ténèbres souterraines, Les iris de sombre cristal Se flétrissaient comme des reines Captives d'un soudard brutal.
Les servantes et les esclaves Riaient à l'entour; mais tu vins, Et tu voilas de voiles graves Les filles des antres divins.
Protectrice des eaux dolentes Qui sais les rites d'autrefois, J'ai trempé mes lèvres tremblantes A la coupe triste où tu bois:
Souviens-toi d'heures et d'années Et de soleils, étends les mains Vers les clématites fanées, Vers les étoiles des jasmins;
Et sur la terre des merveilles Que pavoisaient de nobles cieux Fais refleurir les belles treilles De nos jardins silencieux.
NATIVITÉ
L'enfant né de la terre et libéré par elle Tendit, farouche et nu, son torse impérieux Hors de l'antre où mourait la nuit surnaturelle;
Mais la brusque splendeur du soleil et des cieux, Lacérant l'ombre avec des griffes empourprées, Ne fit pas tressaillir l'eau calme de ses yeux.
Désormais dédaigneux des fontaines sacrées, Il buvait puissamment la lumière et l'orgueil, O ténèbres en pleurs, ô mères éventrées!
Et quand il eut vaincu les lianes du seuil Et déployé sa chevelure dans l'aurore, Les arbres lui chantaient un chant de bon accueil.
Dans l'allégresse de la force qui s'essore Il marchait à travers la natale forêt, Attentif aux frissons du feuillage sonore;
Autour de lui le vol des abeilles vibrait Et le miel embaumant ses lèvres fatidiques Révélait à son coeur l'ineffable secret
De la vie immortelle et des sèves antiques.
LE CHÈVRE-PIEDS
Sous cette roche en pleurs où dort la femme nue, Nuage d'aube éparse en la menteuse nuit, Le chèvre-pieds regarde à travers l'eau qui flue Les lointaines maisons de labeur et de bruit.
Les tristes paysans se penchent vers la glèbe Pour un baiser de serfs et de jaloux amants Dont la bouche haineuse évoque de l'Erèbe L'or futur des épis et des riches froments.
Avares de moissons qui fatiguent les granges, Ils méprisent l'aurore et les soleils couchants Et leur oreille est close aux paroles étranges Qui montent des taillis, des sources et des champs;
Et la charrue, avec les jours et les années, Impitoyable au deuil des bois mystérieux Offense la beauté des forêts profanées Où rôdaient librement les fauves et les dieux.
Mais le sylvain survit à la sylve abattue; Dans l'antre encor voilé de feuillage, sa chair Immortelle, à travers les siècles, perpétue Le grand frisson d'amour qui fait tressaillir l'air;
Et dans les flancs d'une passante solitaire Il sème au chant des eaux et des rameaux flottants Des fils aventureux affranchis de la terre En qui bout la jeunesse héroïque des temps.
FLAMMES
Parmi les âcres fleurs des lauriers, cette voix Évocatrice en nous de gloire révolue Émanait de la mer, du soir et d'autrefois:
«Enfants tristes, penchés vers l'ombre, l'ombre afflue Et monte jusqu'à vos lèvres avec les flots Dont vous enivriez votre âme irrésolue.
La séculaire nuit opprime vos yeux clos, Enfants tristes, et vos poitrines lacérées Se gonflent lâchement de stériles sanglots.
Si votre bouche a soif des aubes empourprées Et du sang lumineux qui sacre le matin Quel sortilège encor vous attrait aux vesprées?
D'un geste, dans la nuit, décisif et hautain, Reniez le poison des ondes léthéennes Et marchez sans retour vers un autre destin.»
Frénétiques, hors des ténèbres anciennes Nous avons fait jaillir dans le ciel morne et noir Une farouche aurore à la cime des chênes,
Et dociles au cri de désir et d'espoir, Nous respirons les roses rouges de la joie, Depuis que déjouant les embûches du soir
La torche avec l'épée à notre poing flamboie.
LE JARDIN DE CASSIOPÉE
_A ALFRED VALLETTE_
Cassiopée, s'étant déclarée, par orgueil, plus belle que les Néréides, dut exposer au monstre marin sa fille Andromède, qui fut délivrée par Persée. Après sa mort, Cassiopée fut mise au rang des Constellations.
(MYTHOGRAPHES GRECS.)
LE JARDIN DE CASSIOPÉE
L'HOMME
Sans matins blancs et sans étoiles dans la nuit, A travers le brouillard où soufflait le vent rude, J'ai cheminé de solitude en solitude N'ayant pour compagnon que l'immuable ennui.
Derrière les rocs noirs qui portent le ciel triste, Monotone, la mer invisible pleurait; Et jusqu'à l'horizon barré par la forêt, Les maigres tamaris et l'âpre fleur du ciste.
Puis des jours mornes dans le silence des bois Pesèrent sur mon front en gouttes d'ombre lourde: Nul bruit d'oiseau qui chante ou de source qui sourde N'a dissipé l'horreur d'ouïr ma seule voix;
Et ce fut à nouveau la lande grise et plate, La houle des genévriers et des ajoncs, Que n'illustra jamais de tragiques rayons Quelque couchant royal au manteau d'écarlate.
Mais le riche verger m'attend. O treilles d'or, Saurai-je encor saisir vos grappes immortelles, Les mains lasses d'avoir cueilli des asphodèles Et de sombres pavots qui conseillent la mort?
CASSIOPÉE
Qui que tu sois, passant envoyé par le sort, Venu des ténébreux chemins, franchis la haie, Cueille d'un seul regard toute la roseraie, Que ses vivants parfums te sauvent de la mort!
Tends les mains; le verger de force et de liesse Que n'a pas envahi l'ombre du dernier dieu T'offre les raisins clairs, les oranges de feu, Et si ta lèvre a soif d'amour, l'aube acquiesce,
La mer chante; appelé par les conques des flots, Après les jours ou les longs mois de bonne halte, Tu partiras: le vin des amphores exalte L'orgueil viril et pur qui sacre les héros
Et son baume puissant délivre l'âme esclave; Tu partiras dans la splendeur d'un soir d'été Tel que le soleil rouge au ciel ensanglanté Teigne en pourpre l'embrun de neige sous l'étrave.
Tourbillonne le vol des typhons éployés! Qu'importe au pèlerin dédaigneux et farouche Ivre éternellement d'avoir bu sur ma bouche Le mépris du ciel vide et des dieux reniés!
VOIX DERRIÈRE LA HAIE
_VENDÉMIAIRE_
LES VENDANGEURS
Les sarments rampaient entre les pierres Ou montaient au tronc rugueux des ormes, Tordus et noués en noeuds difformes Comme des orvets et des vipères.
Courbés sous le fouet des rois avares, Nous avons versé nos pleurs, nos peines; Nous avons ouvert nos pâles veines, Nous avons nourri les vignes rares;
Nous avons pillé les ceps d'automne; Le moût bruissait au fond des cuves, Pour les maîtres, saouls de chauds effluves, Le sang de nos coeurs emplit la tonne.
_NIVOSE_
LES COUPEURS DE ROSEAUX
L'eau langoureuse endormait les saules; Vers le déclin des tièdes journées Elle frôlait de lèvres pâmées Les seins roses, les blanches épaules.
Le choeur estival des femmes nues Plus doux que le chant des tourterelles Propageait parmi les roseaux grêles Le frisson de voluptés inconnues.
Roseaux, vous clorez nos pauvres huttes. D'autres prendront vos fragiles âmes; Ils évoqueront les belles femmes Avec la voix magique des flûtes.
_FLORÉAL_
LES TISSERANDS
Notre peau s'use au fer des navettes, Notre peau gerce à tistre la soie; Dehors le printemps chante et flamboie: Nous ne connaissons ni fleurs ni fêtes.
Toujours notre front dolent s'incline Vers le métier dès la prime aurore; Toujours nos doigts fanés font éclore De fraîches fleurs dans l'étoffe fine.
Et sur le linceul et sur les langes Des empereurs porphyrogénètes Nous entrelaçons les fauves bêtes Qui rôdent dans nos songes étranges.
_THERMIDOR_
LES MARINS
Nous avons dompté les mers funèbres Et vaincu leurs gueules forcenées: La lèpre mord nos mains décharnées Ronge la moelle de nos vertèbres.
En vain le soleil d'été rayonne: Car nous nous traînons dans les venelles, Grelottant de fièvres éternelles, Et sur nos os la laine frissonne.
Cependant nous portions dans la cale La poudre d'or et les aromates Et de souples filles aux chairs mates Mûres de lumière orientale.
LA DOULEUR A CRIÉ
L'HOMME
La douleur a crié du fond des belles heures.
Les roses du jardin, le parfum que tu fleures L'opulente senteur de l'été triomphant S'évanouit; le meurtre souffle avec le vent: La douleur a crié du fond des belles heures.
Pantelante, Andromède agonise à jamais.
Un suprême baiser aux lèvres que j'aimais, Et dans le rouge soir je brandirai l'épée, Puisque hors du verger calme, Cassiopée, Pantelante, Andromède agonise à jamais
Mais l'invincible orgueil vit dans les treize étoiles.
Si la tempête hurle et lacère les voiles, J'attends sans peur l'assaut des vagues et des cieux; Les astres immortels réconfortent mes yeux Et l'invincible orgueil vit dans les treize étoiles.
LA GLOIRE DU VERBE
LA GLOIRE DU VERBE
_A CAMILLE BLOCH_
LA GLOIRE DU VERBE
I
Une nuit langoureuse et sereine enveloppe D'un cercle de lapis ouvré de roses d'or Les barques, essaim las de cygnes sans essor, Les palmiers, les canaux, les plaines et Canope;
Et des flambeaux pareils à des soleils couchants Illuminent la soie et les gemmes persanes. Tandis qu'au rire aigu des jeunes courtisanes Les nefs, lourdes d'amour, glissent avec des chants.
Les esclaves courbés effleurent de leurs rames Les papyrus géants teints de brèves clartés Et l'eau lente roulant des flots de voluptés Où se mirent les yeux et les seins nus des femmes.
Mais non loin, sourd au bruit sacrilège que font Les voix des matelots, les flûtes et les harpes Le guérisseur voilé de ses triples écharpes Ossar-Hapi sommeille en son temple profond;
Et de vagues lueurs éparses sur les dalles Eclairent tristement de leurs reflets confus Les suppliants couchés auprès des grêles fûts En un fétide amas de chairs et de sandales.
Seul debout dans sa force et sa beauté, parmi Les pèlerins perclus de maux, rongés d'ulcères, Mais tel que le géant déchiré par les serres Du vautour, un Hellène orgueilleux et blêmi
Evoque sans trembler le prince du mystère: «O maître, hôte caché du sanctuaire, ô Roi, Vierge d'étonnement puéril et d'effroi, J'ai connu tous les dieux du ciel et de la terre,
Atroces et cléments, magnifiques et laids Et j'ai prié selon l'ordonnance des rites Près du fleuve farouche où chantent les lychnites Dans la splendeur des clairs de lune violets
Et là-bas, où les daims paissent la mousse rase Sous les neiges de la fabuleuse Thulé, J'ai lu le sort écrit dans l'azur constellé Par les nuits qu'une aurore inoubliable embrase;
Mais nul n'a dit le mot que j'ai cherché longtemps Et qui me guérirait des angoisses de l'âme: Parle, sinon la mort prochaine me réclame Et l'horreur d'ignorer me consume: j'attends.»
II
Alors des profondeurs et des ténèbres saintes Comme un jeune soleil sort des gouffres marins, Blanche, laissant couler des épaules aux reins Ses cheveux où nageaient de pâles hyacinthes,
Une femme surgit: son manteau radieux Revêtait son beau corps d'une pourpre vivante; Des abîmes d'amour, de joie et d'épouvante Où sombrerait l'esprit des hommes et des dieux
S'ouvraient terriblement dans ses larges prunelles Et les villes, les champs, les cimes, les déserts, La mer prodigieuse et l'infini des airs Semblaient se réfléchir et disparaître en elles;
Et lorsqu'elle parla, son ineffable voix Unissait aux échos des lyres et des sistres Le souffle des baisers et les râles sinistres De la haine et le bruit des vagues et des bois:
«Marcheur pensif, enfant prédestiné qui nies Les songes et l'espoir de ton coeur puéril, Tu vas, émerveillé des floraisons d'avril Et des soirs frissonnant de calmes harmonies;
Tu regardes avec des tendresses d'amant Les nuages légers ouvrir leurs ailes closes A l'aube, et comme un vol de flamants blancs et roses S'élever dans les champs du ciel éperdument;
Volontaire captif de l'éternelle Omphale Tu parles bas aux Vierges chastes et tu sais Faire chanter aux corps ardemment enlacés Des hymnes inouïs d'impudeur triomphale;
Ton esprit altéré de désirs immortels Epuiserait encor la coupe des prières, Ta parole dément tes attitudes fières Et tu t'es prosterné devant tous les autels.
Mais toujours au milieu de tes extases vaines Le mensonge des dieux et des lèvres te point Et tu verses, déçu d'aimer ce qui n'est point, Tous les pleurs de tes yeux et le sang de tes veines.
Si tu n'étreins que des chimères, si tu bois L'enivrement de vins illusoires, qu'importe? Le soleil meurt, la foule imaginaire est morte Mais le monde subsiste en ta seule âme: vois!
Les jours se sont fanés comme des roses brèves, Mais ton Verbe a créé le mirage où tu vis Et je nais à tes yeux de tes regards ravis Et je garde à jamais la gloire de tes rêves.»